‹ Causeries historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 35 sur 44 · LA SERVANTE · texte numérisé non relu

LA SERVANTE

Lors([u'elle s'est aperçue que le jour fatal était venu,

elle a baigné son beau corps dans une eau courante, elle a tiré de ses coffres de cèdre une robe et des ornements dont elle s'est parée avec élégance, et, debout devant le foyer, elle a fait entendre sa prière. — Déesse, a-t-elle dit, puisque je vais descendre aux enfers, prosternée pour la dernière fois devant toi, je te supplie de veiller sur mes enfants orphelins : donne à l'un une tendre épouse qui l'aime, et à l'autre un généreux époux; qu'ils ne meurent pas, comme leur mère, d'une mort prématurée, mais qu'ils remplissent des jours fortunés sur la terre de la patrie. Puis elle s'est rendue à tous les autels qui se dressent dans le palais d'Admète ; elle les a couronnés et y a prié, en effeuillant des branches de myrthe. Elle ne poussait ni soupirs ni sanglots; l'approche même de la mort n'avait pu ternir la fraîcheur de son visage. Ensuite elle a couru à son appartement, et, tombant sur sa couche, elle s'est mise à pleurer, en disant : — 0 lit nuptial, adieu; je ne puis te haïr, mais tu m'as perdue... une autre épouse te possédera, non plus chaste, mais peut-être plus heureuse; Et, se laissant aller sur la couche, elle l'a baisée en pleurant. Elle s'est enfin çloignée la tête penchée... Cependant ses enfants, suspendus aux habits de leur mère, ne pouvaient retenir leurs larmes; et elle les prenait dans ses bras, elle les embrassait l'un après l'autre, comme au moment de mourir. — Tous les esclaves aussi pleuraient; elle tendait la main à chacun d'eux; il n'en est aucun, si humble qu'il fût, à qui elle n'ait adressé la parole et dont elle n'ait reçu les adieux. — Voilà le triste spectacle que présente .la maison

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d'Admèto ; en mourant, il n'eût perdu que la vie ; en échappant à la mort, il lui reste une douleur telle, (ju'il ne l'oubliera jamais.

Alceste ne tarde pas à apparaître; elle est à demi renversée dans les bras d'Admète ; son fils et sa fille l'entourent. Elle s'arrête à la porte du palais.

ALCESTE

Soleil ! lumière du jour, nuages du ciel emportés par un tourbillon rapide !

Ce soleil nous voit tous deux éprouvés par le malheur...

ALCESTE

0 terre! ô palais d'Iolcos, ma patrie !

Ranime-toi, infortunée... ne m'abandonne pas...

ALCESTE

Je vois la double rame, je vois la barque fatale. Le nocher des mui'ts, Caron, me crie : — «Qui t'arrête, hàtc-toi, tu me retardes. »

Hélas !

ALCESTE

On m'entraîne ; ne le vois-tu pas? Ah I malhcu-

reuse, quelle est cette route inconnue dans laquelle je m'avance I

ADMÈTE

Route déplorable pour ceux qui t'aiment...

ALCESTE

Laissez-moi là étendue, cher époux, les forces m'abandonnent; la mort est proche, les ténèbres de la nuit se répandent sur mes yeux. — Mes enfants, mes enfants, vous n'avez plus de mère ; soyez heureux et jouissez de la lumière du jour.

ADMÈTE

Au nom des dieux, au nom de tes enfants, reprends tes esprits...

ALCESTE

Admète, tu vois en quel état je suis réduite ; avant de mourir, je veux te faire connaître mes dernières volontés. Animée d'un tendre respect, je meurs pour toi... Prouve-moi ta reconnaissance ; je t'en demanderai un prix, non pas égal, mais juste. Non moins que moi, tu aimes ces enfants, puisque tu es bon ; laisse-les maîtres dans ce palais ; ne leur donne point une marâtre ; ne prends pas une femme qui, dans sa jalousie, porterait la main sur eux. Ne fais pas cela, je t'en conjure... Mon fils a du moins son père pour le défendre ; il peut s'adresser à lui et recevoir ses conseils; mais toi, ma fille, qui formera dignement ta jeunesse si tu rencontres une telle compagne près de celui qui t'a donné le jour? — Ah! si elle allait imprimer sur toi quelque tache honteuse, flétrir ton hymen dans la fleur de ta vie!

— Hélas ! ta môrc ne sera point là pour te choisir un époux; tu ne l'auras pas près de toi pour t'encoura^^r dans les douleurs de l'enfantement où la présence d'une mère est si consolante ; il faut que je meure, non pas demain, non pas dans quelques jours, mais maintenant... Tout à l'heure je vais compter parmi ceux qui ne sont plus I Adieu, adieu, vivez heureux !

Elle meurt, en effet ; on l'emporte et le chœur fait entendre un chant de deuil.

Dans ce moment Hercule arrive, revêtu de sa peau de lion et la massue sur l'épaule. Il va enlever les chevaux de Diomède, et s'arrête en passant chez son hôte, le roi Admète.

Les apprêts funèbres l'étonnent d'abord, il demande qui la mort a frappé ; mais Admète, qui craint que son malheur ne le chasse et qui veut remplir envers lui les devoirs de l'hospitalité, répond qu'on célèbre les funérailles d'une femme étrangère.

Hercule, rassuré, entre au palais; il s'assied à la table du festin, se couronne de lierre et chante joyeusement.

Un des serviteurs, indigné, le regarde en murmurant ; Hercule, que le vin échauffe, l'appelle, lui tend une

coupe et crie :

Viens ici, je veux te rendre sage. -- Sais-tu, dis-

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moi, quelle est la nature des choses humaines?... Non, n'est-ce pas? Au fait, d'où l'aurais-tu appris ? — Écoutemoi donc. — Tu sauras que tous les hommes sont condamnés à mourir ; aucun d'eux ne sait s'il vivra demain... En vertu de ces maximes, livre-toi au plaisir et bois... Regarde comme à toi la vie de chaque jour, et le reste comme la propriété de la fortune... Franchis cette porte, prends une couronne et fais-moi raison.

Mais le serviteur répond que ce n'est pas l'heure des festins ; il parle du malheur qui a frappé Admète, des funérailles qui se préparent ; il prononce enfin le nom d'Alceste ! Hercule, dontl'ivresse s'est dissipée à mesure, se lève à ce nom, jette sa coupe, arrache sa couronne et jure de faire voir quel fils Alcmène a donné à Jupiter.

Il sort, en effet, tandis que les restes d'Alceste sont conduits à la tombe et qu' Admète, demeuré seul, se livre à son désespoir. Le chœur chante d'admirables strophes sur l'invincible empire de la nécessité, et l'engage à s'y soumettre ; enfin Hercule reparaît tenant par la main une femme voilée.

HERCULE

Avec un ami on doit parler librement, Admète... Me trouvant près de toi dans ton malheur, j'aurais cru

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mériter que tu misses mon amitié à l'épreuve ; cependant, tu ne m'as pas dit que c'était Alceste qu'on allait porter au sépulcre, et tu m'as donné l'hospitalité dans ton palais, comme s'il s'agissait de la mort d'une étrangère. J'ai couronné ma tête et j'ai fait des libations aux dieux dans ta demeure désolée. Aussi je me plains de toi. Cependant, je ne veux pas t'afïliger, et je reviens pour te confier cette femme : prends-la jusqu'à ce que je sois de retour avec les chevaux thraces. Si je succombe (puissent les dieux écarter ce présage), je te la donne. C'est après un long combat qu'elle est tombée en ma puissance.

Ce n'est ni par mépris ni par inimitié, Hercule, que je t'ai caché le sort d' Alceste ; mais j'aurais souffert de te voir chercher l'hospitalité dans une autre demeure. Quant à cette femme, charge de sa garde, je t'en conjure, quelque Thessalien plus heureux que moi... Je ne pourrais, en la voyant à mon foyer, retenir mes larmes... 0 femme, tu ressembles à Alceste par la taille et la démarche... Au nom des dieux, éloigne-la de mes regards ; no me fais pas mourir de douleur. . . .

HERCULE

L'amour pour les morts ne produit que les larmes Un nouvel hymen te guérira.

ADMÈTE

Ahl tais-toi; qu'oscs-tu dire?... Plutôt mourir que de trahir Alceste.

HERCULE

... Soit ; mais tu recevras cette femme dans ta noble maison.

ADMÈTE

Non, je t'en conjure, au nom de ton père Jupiter, qu'elle se retire.

HERCULE

... Je sais ce que je fais quand je te presse avec tant d'instances.

ADMÈTE, aux serviteurs.

Conduisez-la donc, puisqu'il faut la recevoir dans ce

palais.

HERCULE

Je ne la confierai pas à tes serviteurs.

ADMÈTE

Alors introduis-la toi-même.

HERCULE

C'est à toi que je veux la remettre.

ADMÈTE

... Ah ! tu me fais violence !

HERCULE

Allons, donne ta main et prends celle de l'étrangère...

ADMÈTE

Je frémis malgré moi...

HERCULE

La tiens-tu ?

A DM ETE.

Je la tiens.

HERCULE

Garde-la donc, et maintenant tu pourras dire que le fils de Jupiter est un hôte reconnaissant ! (Il lève le voile dont la femme est couver^ ^'-^ Re^cfarde et vois s^ elle ressemble à Alceste...

A DM ETE.

0 dieux! que dire? quel prodige inespéré!... C'est toi, épouse chérie... oui, c'est ton visage, c'est Alceste tout entière... Je te possède encore, moi qui croyais ne plus te revoir.

Oui, tu la possèdes; puisse la jalousie des dieux t'épargner.

0 noble fils du grand Jupiter, sois heureux... Mais comment l'as-tu ramenée des enfers à la lumière ?

HERCULE

J'ai livré un combat au tyran des morts... sur le tombeau même où je l'ai saisie entre mes bras.

ADMÈTE

Et pourquoi Alceste est-elle immobile et muette?

HERCULE

Tu ne pourras entendre sa voix que lorsqu'elle aura été purifiée de sa consécration aux divinités infernales. Mais fais-la entrer dans ta demeure et conserve toujours, Admète, ce religieux respect pour l'hospitalité.

Telle est cette pièce étrange, où la fantaisie de la légende antique se joint à la touchante expression des sentiments éternels. On y sent partout je ne sais quoi de surhumain et de mystérieux. Cette implacable divinité qui a ouvert le drame, — la mort, — a en vain disparu dès la première scène, son ombre semble flotter sur toute la pièce; c'est le véritable ennemi, et, quand Hercule reparaît après l'avoir vaincue avec cette femme qui a gardé l'immobilité et le silence du tombeau, la surprise reste mêlée de je ne sais quel saisissement ; il semble que l'ombre d'Alceste seule revient parmi les vivants et que son âme est restée aux sombres royaumes. — Le dénoùment heureux conserve une sorte de terreur mystérieuse et mélancolique.

C'est là un ordre de sensations tout nouveau dans le théâtre antique et complètement inconnu avant Euripide.

Vous avez pu voir par nos citations combien son

génie différait essentiellement de celui de ses prédécesseurs. Il n*a ni la grandeur presque gigantesque d'Eschyle, ni la noblesse idéale de Sophocle ; on sent courir dans sa poésie le souffle d'une société plus raffinée et plus amollie ; ses personnages appartiennent bien moins à la phase héroïque, mais ils se rattachent plus visiblement à l'humanité. Us ont revêtu des sentiments plus mobiles, plus tendres. Sophocle disait :

— Je peins les hommes tels qu'ils devraient être ; Euripide les peint tels qu'ils sont.

Et c'est pour cela même qu'il nous intéresse plus vivement ; que ses créations nous attachent comme la réalité vivante. Certes, nous admirons les marbres sublimes dans lesquels l'art antique semble avoir immobilisé la beauté ; mais, faut-il l'avouer, nous éprouvons encore plus de sympathie pour le plus humble et le plus défiguré de nos semblables. Après tout, nous ne voyons dans le marbre que l'image taillée par le sculpteur; dans l'homme, nous sentons une âme parente delà nôtre, une œuvre de Dieu. Voilà pourquoi les héros d'Euripide nous retiennent davantage, malgré leurs imperfections (ou peut-être à cause d'elles ) ; nous les reconnaissons mieux comme de notre sang et de notre chair.

Puis, nous aimons cette Intelligence qui devance son siècle pour proclamer tous les sentiments qui devaient triompher plus tard dans le monde moderne. Si chez Sophocle nous sentons une supériorité devant laquelle nous nous inclinons, chez Euripide nous sentons un frère qui nous ouvre le cœur et auquel nous tendons la main.

C'est là ce qui n'a pas été assez senti par les critiques qui se sont occupés du théâtre grec. Laharpe, dans ses études superficielles sur l'antiquité, n'a examiné Euripide qu'au point de vue de notre littérature, et ne lui sait gré que de ce qu'il a inspiré à Racine. A. Schlegel le juge avec la partialité passionnée qu'il apporte dans toutes ses appréciations. Après avoir établi ce que c'est que l'essence de la tragédie d'après les pièces d'Eschyle et de Sophocle, il prouve que celles d'Euripide sont différentes, et en conclut leur condamnation. C'est le raisonnement de la brune qui, se prenant pour le type de la beauté, déclarerait toute femme laide, seulement parce qu'elle est blonde. Schlegel accuse, en outre, Euripide d'impiété, parce qu'il attaque les dieux du paganisme, accusation qu'il pourrait étendre, comme nous l'avons vu, à Eschyle. Il se plaint de le trouver philosophe, esprit fort. L'écrivain catholique se fait païen

contre le tragique d'Athènes, et il est tout prêt à lui broyer la ciguë d'Anytus.

Au reste, le critique allemand abonde en contradictions. Ainsi, après avoir avancé qu'Euripide ne savait peindre que les douleurs corporelles (ce qui serait plus vrai, soit dit en passant, d'Eschyle et de Sophocle), il avoue plus loin qu'il excelle dans la peinture d'une âme malade. La vérité est que le tort sérieux du poëte de Phèdre est d'être vivant et de déranger le système d'A. Schlegel, qui veut que la tragédie soit un bas-rcIicf.

Au reste, quelque jugement que l'on porte sur Euripide, il clôt la liste des grands poètes tragiques de la Grèce. Le génie humain a une somme bornée d'idées; l'art un nombre de couleurs après lesquelles la palette se trouve épuisée. Les premiers venus en profitent; ils conquièrent les grands continents intellectuels comme les premiers navigateurs découvraient les mondes; ils les font espagnols, anglais ou français, et les nations qui arrivent plus tard n'ont plus rien à découvrir.

Ainsi Homère, les lyriques, Eschyle avaient développé le côté épique ; Sophocle avait constitué le drame poétique ; Euripide y introduisit la philosophie et lui donna un accent plus réel ; — toutes les cordes de la lyre avaient été touchées , il ne restait plus qu'à faire

entendre les mêmes sons! — Je me trompe, il y avait encore la corde joyeuse et ironique, la corde de Démocrite ! Celle-là, nous allons l'entendre résonner à son tour sous une main inimitable, sous la main d'Aristophane î

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