CHAPITRE III
La Grèce prédestinée à une haute mission. — Caractères réels de la guerre
de. Troie. — Homère ; son histoire et ses historiens. — A. quel point de vue il faut se mettre pour lire V Iliade ci VOdyssre. — Analyse de VTliade; ses défauts, ses beautés; cause de sa popularité en Grèce. — V Odyssée.
— Épisode de Nausicaa. — Fables géographiques. —Remarque de Pope.
— Ce qui distingue l'inspiration grecque de l'inspiration hébraïque. — Opinion de A.-W. Schlegel sur la poétique des anciens. — Les successeurs d'Homère.
Lorsque, après avoir entendu les harpes de la Judée, on se tourne d'un autre côté ; lorsqu'on prête l'oreille en se penchant sur la nuit des âges et que l'on écoute si quelque autre voix s'élève dans le monde ancien, il se fait un long silence. — Ce n'est qu'environ treize siècles avan Jésus-Christ, c'est-à-dire quatre siècles après Moïse, que des voix confuses se font entendre vers la Thrace et la péninsule hellénique : ce sont les voix de Linus, d'Orphée, de Musée.
Initiés aux mystères des Égyptiens, qui avaient alors la garde des sciences humaines, ils viennent réunir les tribus en nations. Leurs enseignements sont donnés avec la lyre ; car, comme nous l'avons déjà dit, ces premiers législateurs résument la philosophie, la science et la religion dans la poésie; leurs codes sont des hymnes livrés à la tradition orale ; ils adoucissent les peuples barbares, comme les nourrices calment les enfants révoltés par des chansons I La Fable a symbolisé ce travail de la poésie quand elle a représenté Orphée apprivoisant les bêtes féroces, et Amphyon bâtissant les murs de Thèbes au son de la lyre.
Du reste, pendant ces premiers âges de la Grèce, tous les événements prennent la forme mjlhique. Les Cyclopes, qui exploitent les carrières souterraines, la tête surmontée d'une lampe destinée à éclairer leurs travaux, deviennent des géants n'ayant qu'un œil au milieu du front; les Centaures, infatigables cavaliers, sont représentés comme des monstres, moitié homme, moitié cheval; Deucalion, roi de Thessalie, qui recueille les populations échappées au déluge de la Grèce, et qui va chercher les naufragés jusqu'au milieu des rochers, est supposé tirer une race nouvelle des pierres du rivage ; le Cretois Dédale réussit à franchir les mers
en donnant des voiles aux navires, et on lui accorde des ailes.
Ainsi, tout fait éclatant ou nouveau passe sur-lechamp à l'état mythologique I On sent que c'est l'imagination d'un peuple à son enfance ; laissez-le grandir, et les fables deviendront des poèmes.
Ce Dédale^ que nous citions tout à l'heure et qui était aussi un excellent sculpteur, avait trouvé la statuaire telle que l'Egypte l'avait faite. L'image gardait le corps roide, les yeux fermés, les bras collés au buste et les genoux rejoints ; il dénoua les membres, il assouplit le corps, il ouvrit les paupières, il leur donna un regard, et ce fut le génie grec lui-même qui sembla sortir du granit égyptien.
Mais aussi, remarquons-le, tout semblait s'être réuni pour favoriser cette haute mission qui allait être donnée à la Grèce. Là, toutes les races intelligentes et fortes s'étaient rencontrées et fondues ; chacune avait apporté sa qualité particulière pour constituer cette merveilleuse personnalité. — Les Pelages^ habitants primitifs, lui avaient donné la ténacité celtique ; les Égyptiens et les Hébreux j venus avec Cécrops et Danaûs , l'esprit d'organisation et le génie poétique j — les Phéniciens , conduits par Cadmus, l'activité inventive et commer-
ciale ; enfin, les Asiastiques^ que commandait Pélops, la grâce, qui est comme la parure de tout le reste.
On l'a remarqué avant nous, les nations destinées à jouer un rôle important dans l'histoire se sont toujours formées ainsi de la fusion de plusieurs races, apportant des instincts divers et des aptitudes particulières ; — c'est à cette circonstance que l'on a attribué une partie des grandes choses accomplies par Rome, le rang qu'a occupé la France en Europe , les miracles accomplis par les États-Unis d'Amérique. Quelque chose d'analogue se produisit dans la Grèce antique. Grâce à l'apport qui lui fut fait parles différentes contrées, elle devint comme un immense cerveau dans lequel se concentrèrent toutes les facultés dispersées chez les autres races contemporaines.
Sa position géographique fut une circonstance non moins favorable. Dotée de montagnes que couvraient des forets, arrosée de beaucoup de cours d'eau, frangée par un grand nombre de ports et de rades, elle offrait toutes les ressources nécessaires à l'industrie et à la navigation. Grâce aux îles semées sur la mer Egée et qui lui servaient tour à tour d'étapes et de forteresses, elle étai l'anneau qui devait lier l'Europe à l'Asie.
Les conséquences de ce voisinage apparaissent dès son origine et remplissent son histoire.
Le littoral de l'Asie était alors semé de villes florissantes, dont la richesse devait tenter l'avidité des Grecs. Leurs navires partaient en suivant les îles, abordaient brusquement, enlevaient les troupeaux, les trésors ou les femmes, puis disparaissaient comme des oiseaux de proie sans craindre la vengeance; — leurs traces étaient perdues dans l'air et sur les eaux.
La plus fameuse de ces expéditions fut celle de Jason en Colchide.
La Colchide, située au fond du Pont-Euxin, était la Californie de l'époque; les plus célèbres aventuriers s'embarquèrent sur le navire Argo (ce qui leur fit donner le nom d'Argonautes), et réussirent à s'emparer de ces richesses du père de Médée, que la Fable figura plus tard par une toison d'or.
Cette expédition amena des représailles. Les Phéniciens, qui étaient les marins de l'Asie, firentàleur tour des incursions dans les îles et sur le continent de la Grèce. L'antagonisme des deux pays allait ainsi grandissant ; les haines s'envenimaient et gagnaient de proche en proche; aussi, lorsque Paris vint chez Ménélas, roi de Sparte, et enleva sa femme Hélène, la Grèce en-
tière saisit-elle ce prétexte pour satisfaire des rancunes amassées depuis longtemps, et tous se précipitèrent au siège de Troie.
Ce choc contre l'Asie fut le premier événement national de la Grèce, et, pour ainsi dire, sa première croisade.
Elle causa un ébranlement qui se communiqua aux générations suivantes et retentit longtemps dans les esprits. Homère, né, à ce que l'on suppose, environ un siècle après le siège de Troie, trouva l'imagination populaire encore pleine de ce grand fait d'armes qui avait vengé les Grecs et leur avait révélé leurs forces. Il put donc recueillir les traditions. Inspiré par elles, il composa VlUade et VOdijssée, qui devinrent les deux poëmes nationaux de la Grèce.
Nous ne savons sur Homère que les fables inventées par ses historiens.
Les uns l'ont fait fils d'Apollon, de Linus, d'Orphée; d'autres ont prétendu qu'il avait dérobé ses poëmes à une Égyptienne nommée Fantasia (l'Imagination), ou qu'il les avait composés avec les livres prophétiques de la prêtresse Daphné, parce que les oracles se servirent plus tard de ses vers pour répondre à ceux qui les interrogeaient.
On ignore même le lieu de sa naissance; Suidas compte quatre-vingt-dix villes qui se le disputent; cependant les probabilités sont pour Smyrne.
Mais les anciens s'étaient contentés de lui inventer une biographie ; les modernes ont fait mieux, ils ont nié son existence I
Le savant Wolf a soutenu que V Iliade et VOdysséc n'étaient qu'une réunion de chants successivement composés par des rapsodes et plus tard réunis ; sans songer que les anciens, qui auraient du le soupçonner, n'en ont jamais rien dit ; que l'unité du ton de ces deux poèmes, leur ordonnance, la déduction logique de toutes les parties, prouvaient évidemment une seule inspiration *.
Crœsius, savant hollandais, a soutenu, lui, une autre thèse. Il a déclaré que l'Odyssée était l'histoire symbolique des Hébreux sous les patriarches, et que V Iliade faisait allusion au siège de Jéricho I
* Si l'on réduit le système de Wolf à cette opinion que les poëmes d'Homère, tels qu'ils nous sont parvenus, diffèrent sensiblement de l'inspiration primitive, qu'ils ont été remaniés, modifiés dans les détails, augmentés même peut-être de certains épisodes, nous sommes disposés à l'admettre; mais il y a loin de l\ h nier l'existence d'Homère et à ne voir dans les œuvres de ce grand poëteque des fragments juxta-posés appartenant à différentes mains.
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Un de mes compatriotes, le père Harduin, de Quimper, en Bretagne, est encore allé plus loin. II a prouvé (que ne prouve-t-on pas avec beaucoup d'érudition aidée de peu de bon sens?), il a prouvé que tous les ouvrages des anciens avaient été composés vers le xiiie siècle par des moines qui s'étaient donné le mot pour s'appeler Homère, Platon, Aristote, Plutarque, Virgile. A son avis, VÈnéide était le récit allégorique du voyage de saint Pierre à Rome ; dans Homère, l'Olympe païen symbolise le paradis : Jupiter est le vrai Dieu et les autres divinités ne sont que ses attributs : Minerve, sa sagesse, Vénus, sa miséricorde, et ainsi des autres. Ce système d'interprétations est poursuivi si loin, qu'il finit par voir la religion chrétienne dans la Lalagé d'Horace I
Un de ses amis, le père Tournemine, lui reprochait un jour ces opinions bizarres.
— Eh I croyez-vous donc, répondit brusquement Harduin, que je me serais levé, toute ma vie, à quatre heures du matin pour ne dire que ce que d'autres ont déjà dit avant moi ?
— Prenez garde, répliqua Tournemine, il arrive quelquefois, mon père, qu'en se levant si matin, on n'est
ET LITTKRAFRIÎS 0!
ss encore bien éveillé, et que Ton rêve debout sans s'en apercevoir *.
Boileau disait, à propos du système de Hardiiin :
— Je n'aime pas les capucins ; mais j'aurais été bien aise de connaître frère Horace et le révérend Homère.
Quoi qu'il en soit, on s'est obstiné à croire que ceuxci n'étaient point des moines, si bien que les deux poèmes d(»nt nous avons à parler, V Iliade et VOdyssée^ sont demeurés les œuvres du grand poëte auquel l'antiquité tout entière les avait attribués.
La légende représente Homère pauvre, aveugle et chantant ses poésies pour recevoir une aumône! Rien n'appuie une tradition évidemment destinée à rendre plus pathétique la figure du sublime rapsode. L'ingratitude humaine pour les grands hommes est si habituelle, que, jusqu'à preuve contraire, on la suppose. Mais assez de gloires persécutées ou méconnues restent à
* M. Vernet, professeur de théologie à Genève, a fait, en latin, l'épitaphe de Harduiuven voici la traduction :
Dans Catienie du jugement^ ici repose le plus paradoxal des hommeSy Français de nation, Romain de croyances^ merveille du monde lettre. Il fui adorateur et destructeur de la vénérable anti- (fiiité, et, doctement fou, il répéta tout éveillé des songes inouïs. A la fois pieiix et sceptique, il eut la crédulité d'un enfant^ Caudace d''un jeune homme, l'extravagance d'xin vieillard: enfin, pour tout dire en un mot : Ici repose Harduin,
la charge des hommes sans qu'on augmente arbitrairement leur fardeau d'iniquités. Homère peut avoir mené une vie errante ; la plupart des grands poètes, des grands philosophes et des grands historiens de l'antiquité ont parcouru les contrées lointaines pour apprendre à connaître les hommes et les choses ; il est à peu près certain qu'il devait répéter publiquement les fragments de ses poèmes qui renfermaient les traditions nationales et parlaient si vivement aux passions populaires de la Grèce ; nous verrons plus tard Hérodote lire son histoire en pleins jeux olympiques ; mais ce n'était là qu'un moyen de publicité approprié au peuple, au temps, et qui n'avait rien que de glorieux.
La preuve qu'Homère ne fut point méconnu par les Grecs,, c'est que les rapsodes continuèrent à réciter, après sa mort, les fragments de ses deux poèmes, et que ce furent eux qui permirent d'en reconstituer l'ensemble.
Lycurgue les recueillit etPisistrate les mit en ordre : — deux législateurs qui n'étaient pas encore arrivés au mépris de la poésie.
Plus tard, Aristote revit la fameuse édition qu'Alexandre portait avec lui dans une cassette précieuse et sur laquelle il dormait chaquesoir, comme s'il eût voulu avoir
pour oreiller la tradition héroïque de la vieille Grèce.
Enfin, y Iliade et YOdyssée servirent de thème aux remarques d'Aristarque et aux critiques de Zoïle. Le nom du premier est resté pour désigner la critique judicieuse, celui du second pour exprimer Tenvie insolente et de mauvaise foi.
Les habitants de Smyrne, qui réclamaient Homère pour leur compatriote, voulurent, sans doute, prouver la légitimité de leurs prétentions en punissant l'homme qui avait insulté à sa gloire. — Zoïle fut brûlé vif! — et la traductrice des deux poèmes d'Homère, madame Dacier, déclare que jamais supplice ne fut mieux mérité I A. la vérité, la fille de Tanneguy-Lefèvre avait pour l'antiquité un enthousiasme qui primait tout le reste. Elle n'épousa M. Dacier que parce qu'il avait été son camarade de classe chez son père. Le jour du repas qu'ils devaient donner à leurs amis sous le nom de retour de noces, madame Dacier voulut présenter un échantillon de son savoir-faire comme ménagère et comme helléniste, en préparant elle-même un brouet Spartiate 1 Elle réunit les documents les plus authentiques, fit cuire le mets héroïque et le servit avec une solennité respectueuse. A peine y eut-on goûté, que tout le monde poussa un cri ! On se croyait empoisonné !
Madame Dacier eut beau prouver, ses auteurs à la main, que c'était le véritable brouet noir inventé par Lycurguc, et assaisonner le plat savant de citations grecques, personne n'y voulut revenir ; tous les convives avouèrent qu'ils préféraient la cuisinefrançaise, au grand scandale des deux époux. — C'était la querelle des anciens et des modernes transportée, cette fois, de l'Académie dans la salle à manger.
Au reste, lors même qu'on ne partage pas le^ préventions exclusives de madame Dacier pour l'antiquité, il .est difficile de rester froid dans son admiration pour les poèmes d'Homère.
Ce qui vous frappe au premier abord, c'est la peinture complète de la société qu'ils veulent faire connaître. On sent tout de suite que le poète est comme Ulysse, dont il dit « qu'il avait parcouru les cités de peuples nombreux et qu'il s'était instruit de leurs mœurs. » Évidemment, lui aussi a vu les pays dont il parle, il sait leuis usages, il décrit les costumes, les plantes, les animaux, les armes, les instruments de labourage ; il nomme les inventeurs illustres, il raconte les traditions historiques, il fait connaître la cosmographie du temps. A travers le drame, on entrevoit l'antiquité , non-seulemeut dans son extérieur, mais dans ses sentiments, dans ses pré-
jugés. Toute la science contemporaine est là. Nous ne savons rien sur cette époque en dehors de ce que 1'/liade et l'Odyssée contiennent ; c'est l'encylopédie de la Grèce antique.
Jusqu'à notre siècle, les critiques et les commentateurs qui avaient écrit sur Homère l'avaient attaqué ou défendu à propos des habitudes et des sentiments du siècle qu'il devait peindre ; on eût dit que les mœurs des nations dépendaient de sa fantaisie, que c'était à lui de les changer lorsqu'elles ne semblaient point conformes au goût des rhéteurs. Toutes les fois qu'un détail choquait notre délicatesse moderne, les uns accusaient l'art du poète, les autres l'applaudissaient, sans songer que ce n'était point là une question d'art, mais de nécessité pour Homère, qui avait dû faire agir et parler ses personnages, sinon comme ils avaient réellement agi et parlé, du moins comme ils auraient pu le faire.
Ainsi, quand Achille dépèce un mouton et l'embroche lui-même avec des dards pour régaler ses hôtes, je ne suis ni révolté comme Pérault, ni en extase comme madame Dacier ; je note seulement un détail curieux sur les habitudes royales du temps.
Lorsqu'un guerrier qu'on m'a dit vaillant recule sans combattre à la vue d'un ennemi qu'il redoute, je ne
m'écrie pas qu'Homère avilit ses héros, je remarque seulement que les anciens Grecs avaient d'autres idées que nous sur l'honneur militaire.
Quand les dieux prennent part, selon leur caprice, à la lutte engagée entre les deux peuples, et quand Diomède blesse Vénus, je ne cherche à justifier ni Diomède ni Homère, j'accepte simplement cet Olympe composé de dieux faits à notre image.
Mais ce qui arrête mon regard dans cette peinture des peuples antiques, c'est le mélange de grossièreté et de raffinement, d'ignorance et de subtilité d'esprit, de noblesse et de cruauté ; c'est tout ce monde animé par les mêmes passions que le nôtre et pourtant si différent ; ce qui m'intéresse enfin, c'estde retrouver le même homme dans une autre société.
Lorsqu'on ne lit pas V Iliade seulement au point de vue exclusivement littéraire, il est impossible de ne pas être frappé du caractère demi-sauvage des guerriers grecs et de leur manière de combattre dépourvue de toute tactique. La lutte générale se compose de milliers de luttes particulières, dans lesquelles chacun s'arme de tout ce qui peut nuire à son ennemi, et presque aussi souvent de la pierre qui se trouve à ses pieds que de l'épée ou du javelot. Les héros d'Homère ressemblent aux
Indiens de Chateaubriand ou de Cooper ; leurs armes sont plus splendiiles, leurs ressources plus nombreuses, mais ils ont recours aux mêmes ruses, aux mêmes provocations forfanteuses. Comme eux, ils aiment les longs discours et entrecoupent leurs cruautés de mouvements chevaleresques ou d'élans de sensibilité.
Cette ressemblance, impossible à nier, est un nouveau témoignage en faveur d'Homère ; elle prouve la sincérité de ses peintures ; les Peaux rouges de l'Amérique du Nord nous expliquent les héros de V Iliade.
Ce poëme, comme tout le monde le sait et comme son nom l'indique, est destiné à célébrer le siège d'Ilion. 11 décrit les principales circonstances de la lutte engagée entre les deux races et se termine par les funérailles d'Hector, en annonçant la prochaine destruction de Troie.
Voilà le fond de l'œuvre. Le sujet apparent et annoncé par Homère est la colère d'Achille.
Le poëme s'ouvre par une séance des chefs confédérés réunis en conseil. Il s'agit d'apaiser les dieux, qui ont répandu sur l'armée un souffle de mort. Le devin Calchas, après s'être assuré la protection fi'Achille, déclare qu'Apollon venge ainsi son grand prêtre, dont le puissant Agamemnon retient la fille captive, et qu'il ne s'apaisera que lorsqu'elle aura été rendue à la liberté. Le I. 6
roi des rois s'emporte contre l'augure ; mais Achille le soutient et somme le fils d'Atrée de sauver l'armée en rendant Chryséis à son père. Agamemnon déclare qu'il le fera, mais que, pour se dédommager de la perte d'une pareille captive, il ira lui-même enlever dans la tente d'Achille celle qui lui avait été donnée en partage. De là un débat dans lequel tous les caractères se révèlent avec une netteté et une énergie sans égales. Achille tire à demi son épée et va frapper le roi d'Argos, quand Minerve (la Sagesse) l'arrête en le saisissant par sa blonde chevelure. Alors le fils de Thétis se retourne vers Agamemnon les yeux étincelants de colère, et lui dit:
— Lâche I dont l'âme grossière est pétrie de vices et de bassesse! jamais tu n*oses ceindre la cuirasse ni conduire tes guerriers au péril. Tu trouves plus facile de régner dans un camp et de ravir, à ceux qui défendent le droit contre ton caprice, les récompenses accordées à leur courage ! Fléau de ton peuple, si tu commandais à des hommes, tu m'aurais aujourd'hui outragé pour la dernière fois I Mais écoute mon serment : j'en jure par ce sceptre, emblème du souverain pouvoir! aussi sur qu'il ne reverdira jamais", maintenant que le fer l'a séparé de l'arbre et dépouillé de son écorce, un jour viendra où les Grecs redemandront en vain Achille et
OÙ ni la douleur ni tes prières ne pourront obtenir son retour. Non ; dussent tous nos guerriers tomber sous Ips coups du terrible Hector, je veux que tu gémisses d'avoir outragé le plus vaillant des Grecs I
Il dit, jette soç sceptre et s'assied.
Atride bouillonne de fureur ; mais Nestor se lève ; Nestor à la voix éloquente, qui règne dans Pylos. Les paroles coulent de ses lèvres, plus douces que le miel. Déjà, dans son royaume, il a vu passer deux générations et commande à la troisième.
— Dieux immortels î dit-il, quelle douleur pour la Grèce ! certes, Priam etsesTroyens auraient une grande joie s'ils savaient que les deux héros qui président à nos conseils et nous conduisent à la bataille s'abandonnent à ces tristes querelles. — Écoutez Nestor. — Vous êtes tous deux bien plus jeunes que moi ; j'ai vécu avec des guerriers dont vous n'atteindrez jamais la renommée, et ils ne dédaignaient pas de m'entendre. Non, jamais je ne reverrai des héros tels que Pirithous, Drias le pasteur des peuples, Cénée, Exadius, le divin Polyphème et Thésée, l'égal des dieux! c'étaient les plus vaillants des humains; ils combattaient les monstres et en purgeaient la terre. Appelé par eux, je partis de Pylos et j'allai partager leurs entreprises... — Ils m'instruisaient de leurs projets , ils écoutaient mes avis! Vous aussi, écoutez-moi et croyez ce que je vous conseille. — Agamemnon, quel que soit ton pouvoir.
iOO CAUSERIES HISTORIQUES
tu ne dois pas enlever au fils de Pelée la captive que les Grecs lui ont donnée pour prix de son courage; fils de Pelée, tu ne dois pas lutter contre le roi des rois. C'est de Jupiter qu'il tient son sceptre, et il n'est pas ici de grandeur égale à la sienne. Tu es vaillant, sans doute; une déesse t'a donné le jour; mais Atride est plus puissant que toi et commande à des peuples plus nombreux. — Agamemnon , modère ton ressentiment. Achille, oublie l'insulte et rappelle-toi que tu es le rempart de la Grèce.
On ne peut s'y méprendre, nous trouvons ici, de prime abord, l'art littéraire avec toutes ses nuances. Quelle vérité dans ce vieux roi de Pylos, vantant les héros de sa jeunesse et jugeant le présent du haut du passé ! Homère ne tardera pas à nous introduire de nouveaux personnages étudiés avec la même finesse, et dont il nous dessinera les figures avec la même sûreté.
— Ce sera Ajax, espèce de Titan qui se rit des dieux,
— puis Diomède, esprit inquiet, courage indomptable qui s'irrite tout bas d'occuper le second rang ; — ce sera Ulysse surtout, cette curieuse personnification du génie grec, parleur éloquent, politique adroit, l'égal des plus braves, mais à ses heures et quand la bravoure doit lui profiter.
Cependant, par suite du débat qui a jeté la discorde dans l'armée d'Agamemnon, celle-ci est près de se disperser et de retourner en Grèce. Elle y est surtout excitée par Thersite, un de ces tribuns hargneux qui, mal à l'aise dans leur bassesse, s'en prennent à tous ceux qui dressent la tête plus hauti Homère en a fait une description pour laquelle la muse épique prend un instant l'accent de la satire. Il nous le montre avec
Ses yeux louches cachés sous une épaisse paupière, ses jambes inégales sur lesquelles il chancelle, ses épaules courbées en montagne, et une touffe de rares cheveux voltigeant sur sa tête pointue.
On croit voir le modèle de ce bossu grotesque dont la caricature française avait popularisé la figure il y a quelques années, et qu'elle représentait à la tribune nationale, accusant le gouverneçnent de déviations et se proclamant le défenseur du dî^oit.
Ulysse interrompt heureusement les déclamations de Thersite; il le frappe de son sceptre et ranime l'ardeur des Grecs, qui se rangent en bataille pour attaquer les Troyens.
Cependant les vieillards rassemblés au haut des tours
d'Ilion contemplent ces préparatifs guerriers. I. «.
Accablés par l'âge, ils se tenaient éloignés des combats; mais ils discouraient avec sagesse. Pareils aux cigales qui, dans les bois, se posent sur la cime des arbres et ne cessent point de faire entendre leur faible et douce voix, ils causaient entre eux au sommet des tours élevées.
Mais, lorsqu'ils virent Hélène s'avancer, ils baissèrent la voix et se dirent :
— Comment s'étonner que les Grecs et les Troyens souffrent tant de maux et depuis tant d'années pour une femme si belle ? Sa taille et ses traits sont d'une déesse 1 — Cependant, malgré tous ses charmes, il vaut mieux qu'elle parte sur ses vaisseaux, afin d'épargner à nous et à nos enfants l'infortune et le deuil.
Tableau charmant et toujours cité, qui nous représente les vieillards réchauffés un instant aux rayons de cette merveilleuse beauté de la fille de Léda, et ne revenant aux prudentes pensées qu'après un involontaire retour vers les émotions de la jeunesse I
Nous trouvons dans le poëme barbare des Niebelungen {diOnX nous aurons à parler en son lieu), poëme écrit plus de deux mille ans après Vlliade^ pour une autre race et sous des influences toutes différentes, une idée analogue.
Il s'agit de la rencontre de Brûnhild, la belle reine
d'Islande, et de Chriembilde, la perle de Bourgogne. Le poète dit :
Les deux filles de rois se tenaient l'une près de l'autre, et plus d'un guerrier d'élite trouvait doux de les voir ainsi.
Ils les dévoraient de leurs regards, ceux qui avaient entendu dire que rien de beau comme ces deux femmes n'avait encore été vu, et c'était à bon droit qu'on le disait...
Tous ceux qui pouvaient apercevoir les reines gracieuses louaient Brûnhild, la fiancée du roi Gunther; mais, si elle paraissait belle aux yeux des jeunes gens, les sages, les anciens qui avaient longtemps regardé dans la vie, savaient bien que Chriemhild lui était encore préférable en beauté.
Ainsi, à toutes les époques, les vieillards ont été regardés comme les meilleurs juges de ce charme fascinant que les philosophes anciens, moins galants que les poètes, avaient appelé le poison du regard.
Mais revenons à V Iliade.
Hélène s'assied près de Priam et lui désigne les principaux chefs de l'armée ennemie. C'est pour Homère une manière dramatique de les faire connaître au lecteur et qui a été imitée depuis par tous les poètes épiques.
Bientôt la bataille commence. Les dieux eux-mêmes descendent de l'Olympe pour se mêler aux combattants. Diomède blesse Vénus, qui accourait au secours de son fus Énée ; il frappe tout ce qui lui fait résistance, sauf Glaucus, fils d'Hippoloque, qu'il reconnaît pour un hôte de sa famille. Tous deux s'élancent de leur char, se serrent la main et échangent leurs armes en signe d'amitié. — Un seul détail dans cette scène chevaleresque laisse percer l'esprit intéressé des Grecs. Homère fait observer que , dans cet échange, Jupiter trouble l'esprit de Glaucus, qui donne à Diomède une armure d'or contre une simple armure d'airain *.
Comme le combat restait indécis, Hector retourne à Troie pour invoquer les dieux. Il trouve au haut d'une des tours Andromaque, qui regarde vers la campagne. Derrière elle se tient la nourrice, portant le jeune Astianax dans ses bras.
A la vue de cet enfant, « beau comme l'astre du matin, » dit le poëte, Hector s'arrête, regarde en silence et sourit ; mais Andromaque s'élance vers lui, les yeux
* Les peuples de l'époque d'Homère ne connaissaient point le fer, ou du moins ne l'employaient pas pour leurs armes; celles-ci étaient en airain, c'est-à-dire en cuivre mêlé de laiton.
noyés de larmes et couvrant ses mains de baisers, elle s'efforce de le retenir.
— Hector, tu es pour moi un père, une mère, un frère ; tu es bien plus, tu es mon époux. — Oh ! que ton cœur s'ouvre à la pitié 1 ne fais pas de ton fils un orphelin, de ta femme une veuve.
Le héros troyen a le cœur oppressé d'un funeste pressentiment ; cependant il résiste. Il tend la main vers son fils pour l'embrasser une dernière fois.
Mais, à la vue du cast[ue étincelant et de l'aigrette flottante , l'enfant effrayé détourne la tète et se rejette en criant sur le sein de sa nourrice. Hector sourit de sa frayeur ; il retire le casque qui l'épouvante, le pose à terre, et, enveloppant Astyanax de ses deux bras avec tendresse :
— Jupiter I dit-il, et vous dieux immortels, faites que ce fils me ressemble I qu'il soit, comme son père, le rempart des Troyens 1 qu'illustré par son courage, il mérite encore par ses vertus le trône de ses ancêtres; qu'en le voyant rentrer dans nos murs, vainqueur et chargé de dépouilles sanglantes conquises sur un ennemi qu'il aura frappé de sa main, on dise un jour : 0 Celui-ci vaut mieux que son père. »
Vœu touchant! qui est l'espoir de tous les cœurs
vraiment paternels I Certain de survivre dans un fils on reporte sur lui toutes ses ambitions, on le grandit en idée, on l'élève au-dessus de soi, on disparaît volontairement et par avance afin de lui faire place I Pour un père, son enfant est l'avenir ; lui-même ne se regarde déjà que comme le passé I
Hector retourne au combat, qui se prolonge jusqu'à la nuit.
Agamemnon rassemble alors le conseil. En définitive, la journée a été défavorable ; on sent la nécessité d'apaiser Achille et de lui faire reprendre les armes. Une députation est envoyée pour lui offrir les excuses du roi d'Argos et de riches présents.
Achille reçoit les envoyés dans sa tente avec tous les égards de l'antique hospitalité.
Abandonnant la lyre dont il jouait, il les fait asseoir sur des tapis de pourpre et ordonne de distribuer les coupes.
Lui-même place au-dessus de la flamme un grand vase où il a réuni les épaules d'un agneau et d'une chèvre grasse à l'échiné succulente d'un porc nourri avec soin. Automédon tient les viandes qu'Achille coupe avec dextérité ; les dards en sont couverts ; Patrocle , semblable par sa stature à l'un des immortels,
allume un grand feu. Dès que le bois est consumé et ne jette plus qu'une flamme languissante, il étend les charbons sur lesquels il suspend les dards poudrés du sel sacré et soutenus par des fragments de rocher. Le feu pénètre les viandes, il les sert et distribue le pain apporté dans de belles corbeilles.
Voilà le menu d'un repas homérique.
Ce repas achevé, les envoyés font connaître à Achille leur mission ; mais il repousse toutes les ofTres et persiste dans sa résolution. Ils s'en reviennent donc vers le conseil, auquel ils font connaître la réponse du fils de Pelée.
Obligé de renoncer à ce secours, Agamemnon voudrait au moins connaître les forces et les dispositions de l'armée ennemie. Diomède et Ulysse proposent de pénétrer dans le camp des Troyens pendant la nuit.
Ils partent^ en effets et surprennent en route Dolon^ également envoyé par Hector pour examiner le campement des Grecs. Après avoir obtenu de lui tous les renseignements qu'ils venaient chercher, ils l'égorgent, puis pénètrent dans la tente du ïhrace Rhésus, l'y massacrent avec ses compagnons et enlèvent ses chevaux, renommés pour leur beauté et leur vitesse.
C'est dans cet épisode surtout que se fait sentir la
ressemblance entre les héros d'Homère et les guerriers indiens. Aux précautions des deux Grecs, à leur manière de poursuivre Dolon, aux artifices qu'ils emploient pour lui arracher l'aveu de ce qu'ils désirent savoir, on croirait lire l'expédition nocturne de quelque chef mohican ou pied-noir contre un campement de trappeurs. Après avoir égorgé l'espion troyen, Ulysse cache ses dépouilles dans le feuillage d'un tamarinier et brise l'extrémité des branches, àla manière américaine, pour être sûr de le reconnaître.
Il communique ensuite à Agamemnon tout ce qu'il a pu apprendre, et, dès le lever du soleil, le combat recommence entre les deux armées.
Les Grecs sont repoussés jusqu'à leurs vaisseaux ; Hector y porte la flamme et tout semble perdu, lorsque Patrocle supplie Achille de lui laisser revêtir son armure afin de secourir l'armée grecque. Le fils de Pelée accorde à son ami ce qu'il lui demande. Patrocle s'élance à la tête des Phthiotes ; il réponse d'abord les Troyens ; mais Hector le rencontre et l'immole.
Achille voit revenir les Grecs portant le corps de son compagnon d'armes. Ils sont poursuivis par l'ennemi qui va achever d'incendier la flotte, lorsque le fils de Thétis monte sur la proue de son vaisseau et pousse
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trois cris si terribles, que lesTroyens, épouvantés, preii lient la fuite.
Lui-même revôt bientôt les armes que sa mère a fait forger par Vulcain et qui donnent lieu à la description de ce fameux bouclier sur lequel Homère a gravé la ligure des astres avec les scènes variées de la vie antique.
Le héros grec monte sur son char et adresse un encouragement à ses coursiers. L'un d'eux, à qui Junon accorde, pour un moment, le don de la parole, lui annonce une mort prochaine; mais Achille ne l'écoute point, il se précipite sur l'armée troyenne^ qu'il disperse.
En vain le fleuve Xanthe, qui sort de ses joncs, lui reproche de souiller son cours de cadavres et le poursuit de ses flots ; Vulcain arrive au secours d'Achille, il enflamme les arbres du rivage, et, combattant Us eaux par la flamme, il les oblige à rentrer dans leur lit.
Enfln, le fils de Pelée aperçoit le char sur lequel se tient Hector, et il pousse vers lui ses coursiers.
Priam et Hécube, qui voient du haut des remparts le danger de leur fils chéri, l'appellent, lui crient de rentrer à l'abri des murailles.
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Priam lui parle de sa famille, déjà décimée par Achille, delà ruine qui menace Troie, il se montre percé de coups et devenu la pâture des chiens qui le gardent maintenant et que lui-même nourrit.
Hécube, baignée de larmes, découvre son sein et lui crie :
— Hector, respecte la mamelle qui apaisa autrefois les douleurs de ton enfance. Mon fils, mon fils, en souvenir de mes tendres soins, aie pitié de ta mère.
Mais les instants d'Hector sont comptés. Après avoir fui quelques temps, il s'arrête et accepte le combat.
Frappé à mort, il est lié par les talons au char d'Achille, qui le ramène ainsi jusqu'à sa tente.
Toute cette partie de V Iliade est pleine de mouvement, d'émotion et de grandeur. Sorti des combats sans issue dont il a abusé dans les autres chants, Homère nous met en présence des vrais héros du poëme et de douleurs auxquelles nous pouvons nous associer. Cette ville terrifiée^ qui attend son salut ou sa perte de la perte ou du salut d'Hector ; ce vieux père et cette vieille mère lui défendant de combattre, cet Achille qui veut venger la mort d'un ami et qui poursuit le meurtrier
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de Patrocle penché sur ses quatre coui^iers et la lance en avant, tout cela forme un spectacle qui saisit et retient. Jusqu'alors, nous n'avons eu qu'une épopée ; ici, commence le drame humain, celui dont l'intérêt ne dépend ni des préjugés de races, ni des mœurs du temps.
Achille, revenu vainqueur près des vaisseaux, célèbre les funérailles de Patrocle avec une royale magnificence. A kl course de chars succède le combat du ceste, puis la lutte et les exercices du disque, de l'arc^ du javelot. Enfin, Priam averti par Iris, la messagère de Jupiter, que les dieux ont adouci le cœur du héros, sort de la ville et vient jusqu'à sa tente demander les restes rôle d'Hector.
Ici, nous n'osons plus raconter, nous donnons la parole à Homère.
Alors Priam descend à terre, et, laissant Idéus pour garder les deux chars, il pénètre dans latente du grand Achille.
Il le voit assis au milieu ; la foule de ses compagnons se tient à l'écart ; seuls, le brave Automédon et Alcine, rejetons de Mars, sont près du héros pour le servir. Il venait de terminer son repas, la table n'était pr\s encore enlevée. Priam, sans être aperçu, entre : il
s'approche, embrasse les genoux d'Achille, et, prenant ces mains terribles, ces mains homicides qui lui ont immolé tant de fils, il les baise humblement ! — Lorsqu'un meurtrier poursuivi par les lois fuit sa terre natale, atteint une ville étrangère et paraît subitement dans le palais où il cherche un asile, tous ceux qui s'y trouvent se retournent et le contemplent avec surprise ; ainsi le fils de Pelée s'étonne à la vue du noble Priam : ainsi les spectateurs demeurent muets et se regardent avec hésitation, lorsque le vieillard rompt enfin le silence et l'implore en ces mots :
— Achille, semblable aux dieux, ressouviens-toi de ton père! Il est, comme moi, accablé d'années et arrive aux bornes de la vie. Peut-être est-il aussi assiégé par de puissants voisins, sans que nul, près de lui, puisse l'arracher au péril ! Cependant, lorsqu'il apprend que tu vis, son cœur s'ouvre à l'espérance et à la joie, il se flatte à chaque instant de revoir son fils. Mais moi, ô le plus infortuné des hommes, j'ai mis au jour un grand nombre de héros dans la superbe Troie, et je crois qu'il no m'en reste plus un seul pour soulager ma douleur. J'avais cinquante fils quand les Grecs abordèrent à ce rivage ; dix-neuf étaient sortis du même sein ! la plupart ont servi de victimes à l'insatiable Mars. Le dernier qui me restât pour les venger et soutenir nos murailles, tu viens de le tuer dans un combat où il a signalé sa valeur en défendant la patrie. Tu l'as frappé, mon Hector ! c'est pour lui que je suis venu près des vaisseaux des Grecs. Reçois les dons les plus précieux et rends-moi son corps! Achille, respecte les dieux; aie pour moi
quelque compassion ; ressouviens-toi de ton père î — Hélas ! combien je suis plus malheureux' J'ai pu, ce que n'a fait encore aucun mortel, j'ai pu... approcher de mes lèvres les mains de celui qui a versé le sang de mes fils!
Ces paroles réveillent dans le cœur d'Achille un souvenir douloureux; il prend la main du vieillard et l'éloigné doucement. Tous deux, se rappelant ceux qu'ils aimaient, avaient les yeux pleins de larmes. Priam, prostcné aux pieds du vainqueur, pleurait le vaillant Hector; Achille s'attendrissait sur son père et aussi, par instants, sur Patrocle, et leurs soupirs se confondaient dans la tente silencieuse !
Les mouvements de cœur sont rares dans Homère ; mais, lorsqu'ils éclatent, vous voyez avec quelle puissance de vérité.
- Achille ne reprend la parole que pour accorder à Priam la grâce qu'il lui demande. Il lui promet, en outre, dix jours de trêve, afin qu'il puisse rendre à Hector les derniers honneurs, et le poëme se termine par la description de la cérémonie funèbre.
Même dans la rapide et sèche analyse que nous venons de faire de V Iliade^ vous avez pu apercevoir, ce me semble, combien la trame du poëme était habilement
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conduite et quelle richesse dans les broderies dont Homère l'avait couverte.
Dès les premiers vers, on est en scène, au milieu du camp des Grecs ; les personnages sont en action. Et quelle importance donnée à Achille, le héros du poème, qui par son seul repos va compromettre la cause des Grecs. Pendant une partie du récit, il reste dans l'ombre, et cependant il ne cesse point de planer su^^ l'ensemble ; sa grande figure immobile et silencieuse se tient à l'écart comme une sombre image du destin ; on sent qu'à la minute où elle se redressera pour pousser ce grand cri dont Irs Troyens s'épouvantent, tout sera achevé !
Puis remarquez avec quel art le poëte amène le réveil du fils de Pelée. Il a résisté aux prières des chefs, aux offres splendides d*Agamemnon , aux clameurs de désespoir des Grecs ; la mort seule de Patrocle peut lui faire oublier sa promesse et l'arracher au repos. — Cette péripétie pathétique renouvelle l'action au moment où elle commençait à languir, et fait retentir une corde jusqu'alors muette.
l'ont le monde l'a dit et nous venons de le répéter après tout le monde : il y a dans V Iliade trop de combats. Quelles que soient les ressources- du poëte, il ne peut varier suffisamment ses descriptions. Nous nous
intéressons, d'ailleurs, médiocrement à la défaite ou à la victoire de ces héros inconnus ; les mouvements des deux armées nous importent peu ; nous avons hâte de courir au dénoùment.
Mais il ne faut point oublier que tout cela était écrit pour des Grecs, à qui les noms des combattans étaient familiers et dont c'était l'histoire nationale. Rappelonsnous ce fastidieux répertoire des batailles de l'empire, publié en France après sa chute sous le titre de Victoires et Conquêtes. Écrit en style de bulletin, il ne renfermait que l'indication des manœuvres exécutées par tel ou tel général, de la part prise au combat par telle demi-brigade ; pas un détail dramatique, pas une anecdote émouvante, pas un élan de joie ou de douleur ! et cependant, ce livre aride était dans toutes les mains ! on le lisait dans la boutique , dans le salon, dans la chaumière 1 enfant, nous le cachions parmi nos classiques pour le parcourir à la dérobée pendant qu'on nous expliquait Homère ou Virgile. Pourquoi cela? — C'est que ce -livre nous racontait la gloire militaire de la France I c'est qu'il était complété par les entretiens du foyer, par les récits du vieux soldat-laboureur, que nous trouvions assis sous son pommier ou au bout de son sillon; c'est qu'enfin quelque chose de nous se
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cachait dans ces feuillets, et qu'à travers la prose décolorée du narrateur nous sentions remuer l'âme de la patrie !
Que devait être alors, pour les Grecs, cette Iliade qui leur redisait les grands combats de leur race, dont tous les noms survivaient encore dans quelques descendants illustres I Quel intérêt pour eux, aujourd'hui perdu pour nous!
Comment ce poëme, qui portait si haut leur gloire nationale ne serait-il point devenu populaire ! Ils en firent ce que les Espagnols ont fait plus tard des romances du Cid, ce que les Français du moyen âge avaient fait du chant de Roland. Les rapsodes allèrent le répétant de village en village, jusqu'à ce que des prêtres eussent été chargés par les républiques de la Grèce d'en garderie souvenir pur de toute altération. Les homérides (ce fut le nom qu'ils reçurent) devinrent ainsi les gardiens de la tradition guerrière et du patriotisme helléniques.
Mais, si Homère avait surtout donné une épopée à la Grèce dans Y Iliade, il donna véritablement une épopée au monde en écrivant l'Odyssée.
C'est, dans l'histoire littéraire, le seul exemple d'un génie créant deux poèmes de cette importance qui.
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après avoir surnagé jusqu'à nous, laissent encore notre admiration indécise. 11 y avait dans VIliade et dans VOd?/s.sée do quoi faire deux gloires égales et souveraines ; par un miracle qui ne s'est jamais reproduit, CCS deux gloires couronnent le même front.
VOdf/s.sée est l'histoire des traverses essuyées par Ulysse avant de regagner son royaume. V Iliade ne comprend qu'une durée de dix-sept jours, VOdyssée en renferme une d'environ huit années.
Troie a succombé; tous les chefs grecs qui ont survécu sont de retour; Ulysse seul n*a point reparu. Ithaque est opprimée par quelques jeunes hommes de noble naissance qui se sont emparés des richesses du roi et veulent obliger Pénélope à choisir l'un d'eux pour époux.
Celle-ci a employé tous les subterfuges pour ajourner ce choix. Elle a demandé à finir la toile qu'elle prépare pour le linceul de Laërte, le père d'Ulysse ; — c'est ce linceul que les modernes ont maladroitement transformé en voile de femme ! — Toutes les nuits, elle détruit le travail du jour précédent, et la toile reste ainsi au mémo point ; mnis les prétendants découvrent sa ruse et déclarent qu'ils n'attendront pas plus longtemps.
Là commence le poëme. Minerve, protectrice d'Ulysse, prend les traits de Mentes, roi des Taphiens, se trans-
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porte à Ithaque et conseille à Télémaque de se mettre à la recherche de son père.
Il s'embarque secrètement etserend touràtour àPilos, chez le sage Nestor^ et à Lacédémonc, chez Ménélas. Ce dernier lui apprend que, s'il doit en croire le devin Protée, Ulysse est prisonnier dans l'île de Calypso.
Ceci est, à proprement parler,le prologuede VOchjssée.
Quand le poëtca ainsi préparé son sujet, il noustranspoite chez la déesse Calypso, à qui Jupiter ordonne de laisser partir Ulysse. Le roi d'Ithaque abat des arbres, fabrique une barque et se met en mer ; mais Neptune, qui le poursuit d'une haine implacable, brise son fragile navire et le héros naufragé aborde chez les Phcaciens (habitants de Corcyre).
Près du lieu auquel il vient de prendre terre sont des lavoirs où la fille du roi Alcinoûs s'est rendue avec ses compagnes. Ulysse, que la fatigue a endormi en sortant des flots, est réveillé par le bruit de leurs voix ; il se redresse nu et couvert de limon marin, brise quelques rameaux dont il se fait un vêtement et sort du fourré qui le cache afin de connaître le nom de la contrée et d'implorer des secours.
J'ai annoncé cet épisode lorsque j'ai cité celui de Rébccca; je traduis ici le passage d'Homère :
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A peinii Ulysse a-t-il paru, souillé par récume de la mer, que les jeunes Phcaciennes s'épouvantent, prennent la fuite et vont se cacher derrière les rochers du rivage. La seule fille d'Alcinoûs, Xausicaa, attend sans s'étonner, cariMinerve a banni l'épouvante de son àme. Elle demeure debout, et Ulysse hésite s'il doit courir embrasser ses genoux ou lui adresser de loin quelque prière touchante ; mais enfin, craignant, s'il s'approche, d'offenser Nausicaa, il a recours aux paroles les plus fiatteuses et les plus insinuantes.
— 0 vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse, vous voyez à vos pieds un suppliant. Si vous êtes une divinité, je ne doute point que vous ne soyez Diane, fille du grand Jupiter, car vous avez sa beauté auguste et ses grâces attirantes ; mais, si vous êtes une mortelle, heureux votre père et votre mère, heureux vos frères I quelle joie pour eux de voir à chaque instant celle qui semble destinée h faire l'ornement des fêtes ! mais mille fois plus heureux encore le mortel qui, après vous avoir fait accepter ses riches présents, sera préféré à tous ses rivaux et aura le bonheur de vous conduire dans sa demeure ! Car je reste devant vous, frappé d'étonnement et d'admiration. Jamais je ne vis rien de plus beau, depuis le jour où j'aperçus à Délos cette merveilleuse tige de palmier qui sortit tout à coup de terre auprès de l'autel d'Apollon. Dans un voyage qui a été pour moi une source de douleurs, je passais autrefois dans cette île à la tète d'ilne nombreuse armée,- et je demeurai saisi à la vue de cet arbre dont jamais la terre n'enfanta le pareil. Votre aspect ne me cause ni moins de surprise,
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ni moins d'admiration. Le respect seul m'a empêché d'embrasser vos genoux. Vous voyez un malheureux qui a échappé hier au naufrage, après avoir été pendant vingt jours entiers le jouet de la tempête et des flots. Je viens de l'ile d'Ogygie ; un dieu m'a jeté sur ce rivage pour m'exposer peut-être à de nouvelles souffrances, car je n'ose croire que les divinités soient lasses de me poursuivre. Mais vous, puissante princesse, prenez-moi en pitié. Après tant d'épreuves, vous êtes la première que je rencontre et dont j'implore l'assistance. Enseignez-moi le chemin de la ville et donnez-moi quelque lambeau de vêtement dont je puisse me couvrir. En récompense, puissent les dieux vous accorder tout ce qui comblera vos désirs ; puissiez-vous obtenir un époux qui vous mérite, une famille florissante et cette union des cœurs que rien ne réussit à troubler ; car le don le plus précieux qui puisse venir du ciel aux époux est l'union ; elle fait le désespoir de leurs ennemis, la joie de leurs amis, et elle est pour eux comme un trésor de gloire et de bonne renommée.
La belle Nausicaa lui répondit :
— Étranger, vos manières et la sagesse de vos discours prouvent assez que vous n'êtes point un homme obscur. Jupiter distribue les biens selon sa volonté aux bons et aux méchants ; il vous a infligé des maux ; supportez-les avec patience. Mais, puisque vous voilà dans notre île, vous ne manquerez d'aucun secours qu'un étranger peut attendre de ses hôtes. Je vous montrerai le chemin de notre ville et je vous apprendrai le nom des peuples qui l'habitent. Vous êtes dans l'ile des Phéa-
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ciens; je suis moi-même la fille du grand Alcinoiis, qui règne sur ces peuples.
Elle dit, et, s'adressant à ses femmes :
— Arrêtez, leur crie-t-elle; pourquoi fuir ainsi devant un seul homme? Pensez-vous que ce soit un ennemi, et ne savez- vous pas que quiconque oserait aborder à l'ile des Phéaciens pour y porter la guerre, trouverait bientôt la mort?... Celui que vous voyez est un malheureux que poursuivent de noires destinées et que la tempête a jeté sur ces bords ; nous devons en avoir soin. Les étrangers et les indigents sont envoyés par Jupiter. Le peu qu'on leur accorde soulage leurs douleurs et nous gagne leur reconnaissance. Donnezlui de quoi se nourrir et se baigner dans le fleuve à l'abri du vent.
A ces mots, les suivantes s'arrêtent et obéissent; elles conduisent Ulysse dans un lieu couvert, placent près de lui le linge, la tunique et les autres vêtements, lui donnent un vase d'or plein d'essence embaumée et se retirent à l'écart.
Alors Ulysse s'élance dans les ondes ; il fait disparaître l'écume qui le couvre ; il essuie ses cheveux, les parfume et se revêt des habits magnifiques donnés par Nausicaa. La fille du grand Jupiter, la sage Minerve, le fait pa?'aître d'une taille plus élevée ; elle donne de nouvelles grâces à sa chevelure, qui, semblable à la fleur d'hyacinthe, tombe en larges anneaux jusqu'à ses épaules. Comme un habile ouvrier à qui Vulcain et Pallas ont enseigné tous les secrets de son art, et qui mêle l'or à l'argent pour composer un chef-d'œuvre.
ainsi la déesse répand sur toute la personne du roi d'Ithaque la beauté, la noblesse et la majesté. Il s'assoit un instant sur le rivage de ]a mer, et la princesse ne peut se lasser de l'admirer. Elle dit à ses compagnes :
— Assurément, ce n'est point contre l'ordre des dieux que cet étranger a abordé dans notre ile bienheureuse. D'abord, il m'avait paru un homme vulgaire ; mais maintenant je vois qu'il ressembleauxhabitants de l'Olympe. Plût à Jupiter que l'époux qui m'est destiné fût semblable à lui, qu'il voulût s'établir dans cette île et qu'il s'y trouvât heureux.
Cependant elle pense à ce qu'elle doit faire pour son retour. Elle attelle son char, elle y place toat ce qu'elle doit emporter et elle y monte. Ensuite, s'adressant à Ulysse, elle lui parle en ces termes :
— Levez-vous, étranger; partons, afin que je vous conduise au palais de mon père, où les principaux Phéaciens ne tarderont pas à venir vous visiter. A'oici ce qu'il faudra faire, vous qui êtes un homme sage. Pendant que nous serons encore loin de la ville et que nous traverserons les campagnes, vous n'avez qu'à suivre doucement le char avec mes compagnes ; je vous montrerai le chemin... — Mais, quand nous approcherons des murs, alors il faudra nous séparer. Je crains la malignité des sujets de mon père ; il y a parmi eux des hommes hardis et médisants. S'ils m'apercevaient avec vous, ils ne manqueraient pas de dire : «Quel est cet inconnu si beau et si bien fait qui suitNausicaaîoù l'a-t-elle trouvé? Est-ce un époux qu'elle amène? estce quelque voyageur recueilli par elle? (car nous n'a-
vons pas de voisins), ou plutôt serait-ce quelque dieu descendu du ciel à sa prière, et qu'elle espère retenir toujours? Elle a eu raison d'aller elle-même présenter sa main à un étranger, puisqu'elle méprise sa nation et qu'elle rebute les principaux Phéaciens qui la recherchent en mariage. » Voilà ce iu'on ne manquerait point de dire, et ce serait une honte. Moi-même, je condamnerais une jeune fille qui en agirait ainsi et qui, sans l'autorisation de son père et de sa mère, se montrerait publiquement près d'un homme qu'elle n'aurait point épousé devant les autels. Retenez donc bien, généreux étranger, ce que je vais vous dire, afin que vous puissiez obtenir de mon père tout ce qui sera nécessaire pour votre départ. Nous allons rencontrer un bois de peupliers consacré à Minerve ; il est arrosé par une fontaine et environné d'une belle prairie. Là, mon père a un domaine et des jardins qui ne sont éloignés de la ville que de la portée de la voix. Vous vous y arrêterez et vous attendrez que nous soyons arrivées au palais. Alors vous entrerez dans îa ville et vous demanderez la demeure d'Alcinoûs. Elle est connue de tout le monde, car aucune autre ne peut lui être comparée, et il n'est pas d'enfant qui ne puisse vous y conduire. Quand vous aurez passé la cour et franchi les degrés, traversez les appartements sans vous arrêter, jusqu'à ce que vous soyez parvenu devant la reine ma mère. Vous la trouverez appuyée contre une colonne et filant, à la clarté du foyer, des laines de pourpre d'une beauté merveilleuse. Ses femmes seront près d'elle, attentives à leur travail, et vous verrez aussi mon père, as-is à la table
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du festin, comme un dieu. Ne vous arrêtez pas à lui; mais allez embrasser les genoux de ma mère, afm d'obtenir promptement les secours nécessaires. Si elle vous reçoit favorablement, vous pouvez espérer de revoir vos amis et votre patrie.
Veuillez vous rappeler par la pensée le récit de Rébecca. Quelle différence de ton, de couleur, de mouvement.
Ce qui frappe au premier abord dans la forme générale, c'est que, chez Homère, le discours domine. Les Grecs parlaient bien ; ils le savaient et ne renonçaient point facilement à le prouver. L'allocution d'Ulysse est un chef-d'œuvre. Avec quel art il flatte Nausicaa; comme il sait dire, en passant, qu'il a vu Délos, qu'il a commandé une armée! Et, quand la jeune fille est émue par son éloquence, par sa bonne mine, comme elle le lui laisse voir avec grâce ; quelle fine coquetterie dans cette précaution de ne pas rentrer avec lui I Exprimer les soupçons qu'elle exprime, c'est déclarer qu'ils sont possibles.
Puis voyez ces allusions à la médisance des Phéaciens, vraie touche de comédie qui vient égayer si heureusement la narration; voyez surtout ce trait charmant qui
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termine. Le père, assis à fable coinme nn dicu^ c'est-àdire ne faisant rien, tandis que la mère file de la laine contre une colonne. — Mais aussi ne vous arrêtez pas au père, c'est la femme seule qui accorde et décide... — Les ménages phéaciens étaient évidemment des ménages très-civilisés I
Au reste, tout ce récit indique des mœurs déjà raffinées, et l'art du poëte lui-même n'a rien de la simplidté biblique. On voit qu'il tient à faire ses preuves, user des ressources de la langue ; il se complaît aux descriptions. Dans l'épisode de llébecca, nous n'avions qu'une ravissante inspiration ; ici, nous avons des ornements littéraires, de l'art !
Cependant Ulysse fait ce que Nausicaa lui a conseillé ; il est accepté pour hôte parle roi des Phéaciens, auquel il cache son nom, mais qu'il supplie de le faire transporter à Ithaque. Alcinoûs réunit l'assemblée du peuple et annonce son projet de rendre ce service au naufragé inconnu.
11 donne ensuite des jeux dans lesquels Ulysse signale sa force et son adresse. On se met à table, et un rapsode chante la guerre de Troye. En l'écoutant, le fils de Laërte ne peut retenir ses larmes et finit par se faire connaître.