‹ Causeries historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 7 sur 44 · G8 CAUSERIES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

G8 CAUSERIES HISTORIQUES

Or, dans ce temps-là, [saac revenait du puits du vivant qui me voit, car il demeurait au pays du Midi.

Il était sorti vers le soir pour prier lorsque^ levant les yeux, il vit des chameaux qui venaient.

Rébecca aussi vit Tsaac et sauta à terre.

(Car elle avait dit au serviteur : « Quel est cet homme qui vient le long des champs à notre rencontre? » Et le serviteur avait répondu : « C'est mon maitre. » )

Elle prit un voile et s'en couvrit.

Le serviteur raconta à Isaac toutes les choses qu'il avait faites.

Alors Isaac mena Rébecca dans la tente qu'avait occupée Sara sa mère, il devini son mari et il l'aima.

Et ce fut ainsi que la tristesse de la mort de sa mère fut adoucie.

Quel récit et quel charme ! — Je ne parle pas seulement de cette douceur qui donne à l'ensemble quelque chose de la calme sérénité d'un beau ciel ; mais remarquez comme, ici encore, c'est Dieu qui conduit tout. — Le serviteur d'Abraham demande à l'Éternel de choisir, et l'Éternel lui envoie, pour son maitre, la fleur de Nacor I

Et quelle vérité dans les sentiments I Ce frère et cette mère qui veulent retenir la jeune fille au moins dix jours, tandis que celle-ci, impatiente, cède à l'entrai-

nement qui emporte la fiancée vers l'époux inconnu et répond à demi- voix : « J'irai. »

Et cette rencontre d'Isaac I — Il est sorti sans doute pour voir si rien n'apparaît sur cette route par laquelle doit lui venir la consolation et le bonheur. 11 marche le long des champs de blé, en jetant un regard distrait à ses moissons et à ses troupeaux ; tout à coup il aperçoit une troupe de serviteurs, une jeune fille qui à sa vue se voile... Ce geste seul la lui lait reconnaître, c'est celle qu'il attendait I II la conduit dans la tente de Sara, parce que la tendresse d'une femme peut seule adoucir la mort d'une mère, et tout se termine par ce trait d'une simplicité charmante : // devint son mari et il l'aima.

Le tableau est complet. On y sent cette facilité au bonheur qui est le privilège des vieux âges. Toute la société patriarcale se ranime pour nous devant cette ravissante naïveté qui est le second caractère des Livres saints.

Le troisième n'est ni moins apparent ni moins exclusivement hébreu ; nous voulons parler du lyrisme.

Cet emportement qui donne à la parole le désordre du transport et l'éclat du chant ne se trouve même, à proprement parler, que dans la Bible. Partout ailleurs, il est plus ou moins joué. Les Grecs, qui ont paru en

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faire preuve, dans certaine mesure, n*ont jamais été franchement lyriques ; leur esprit et leur langue s'y opposaient.

L'esprit grec est net, vain, gracieux ; par suite, la langue est précise, ornée, ondoyante; la logique la mène, quoi qu'elle fasse ; c'est une bride à laquelle elle obéit à son insu.

L'esprit hébreu, au contraire, est rude, bref et absolu ; par suite, sa langue est concise, presque sans inflexions dans ses verbes; elle exprime mille nuances par la seule apposition d'une lettre.

Rien ne lui manque donc pour cette marche bondissante et sans transitions qui constitue le lyrisme ; tandis que le grec, avec sa symétrie savante, s'y refuse absolument.

Aussi voyez ce qui nous reste de Pindare , par exemple ! Comme l'enthousiasme y est artificiel, comme on sent, sous l'effervescence apparente de la verve, une inspiration qui se commande et qui sait où elle va. Tous ces détours de la strophe, tous ces égarements volontaires sont des gentillesses arrangées ; la muse nous fait l'effet d'une de ces danseuses de ballet qui décrivent des circuits, se détournent, reculent, mais en laissant deviner le but vers lequel elles tendent. Rien

ET LITTKUAIP.es T{

dans tout cela n'est livré au soufïle du moment ; il y a un plan médité et suivi. Le poëte fait le sié^^^e de son sujet comme nos ingénieurs modernes celui des fortifications, par des chemins couverts et détournés.

Ainsi supposez que le lyrique thébain veuille célébrer la victoire remportée aux jeux olympiques dans la course des chars par le roi de Sicile Hiéron. Il commencera par une invocation à la lyre et aux Muscs ; puis, déclarant que quiconque ne les aime point est ennemi des dieux, il se reprendra à ce détail pour peindre un de ceux qui leur firent autrefois la guerre ; il décrira le supplice de Typhée écrasé sous l'Etna, où règne Hiéron, celui qui vient d' être proclamé vainqueur, et il arrivera ainsi à son sujet.

Certes, cette marche sent bien plus l'habileté subtile du Grec que l'enthousiasme du poëte. L'expression ellemême a je ne sais quel fini précieux qui exclut jusqu'au soupçon de ce délire dont les lyriques parlent beaucoup, mais qu'ils ne laissent jamais voir.

Que les Grecs, qui étaient amoureux avant tout de descriptions, de souvenirs mythologiques et de poésie mélodieuse, aient beaucoup admiré ces chants de Pindare ; que le roi de Macédoine, en passant avec la torche à travers les quartiers de la ville de Thèbes prise d'as-

saut, n'ait épargné que la maison du poète béotien, nous comprenons tout cela ; mais qu'on ne nous dise pas que c'est là du lyrisme !

Le lyrisme a bien un autre accent^ et cet accent, vous allez le reconnaître en prêtant l'oreille au cantique de joie des Hébreux après l'engloutissement de l'armée égyptienne dans la mer Rouge.

Je chanterai pour l'Éternel, car il s'est dressé pour moi ; il a précipité dans les flots le cheval et celui qui le montait.

L'Éternel est ma force et ma gloire ; il a été mon libérateur ; c'est mon Dieu fort ; je lui dresserai un tabernacle ; c'est le Dieu de mon père, je l'exalterai.

L'Éternel est un terrible guerrier... Il a précipité dans les vagues les chariots du pharaon et son armée; l'élite de ses capitaines a été engloutie dans la mer Rouge.

Les gouffres les ont couverts ; ils sont descendus au fond des eaux comme une pierre.

Ta droite, ô Éternel 1 s'est montrée d'une force sans égale ; ta droite, ô Éternel 1 a brisé l'ennemi.

Ta grande majesté a fait crouler ceux qui s'élevaient contre toi ; tu as envoyé ta colère, . qui les a consumés comme du chaume.

... L'ennemi disait: «Je poursuivrai, j'atteindrai, je partagerai le butin; mon âme en sera assouvie; je tirerai l'épée et l'épée les détruira. »

Ton souffle a passé, et la mer les a couverts.

... Qui est semblable à toi parmi les forts, ô Éternel? qui est, comme toi, saint, redoutable, digne de louanges? qui fait comme toi des merveilles?

Tu as étendu ta droite, et ils ont été engloutis.

Tu as conduit par ta miséricorde ce peuple que tu as racheté, tu l'as conduit par la force à la demeure de ta sainteté.

Les peuples l'ont entendu et ont tremblé ! la douleur a saisi les habitants de la Palestine.

Les princes d'Kdom sont restés confondus ; le tremblement saisira les puissants de Moab, et on verra se fondre toutes les nations de Chanaan.

Tu les inonderas de frayeur ; elles seront rendues stupides comme le rocher jusqu'à ce que ton peuple, ù Éternel I soit passé ; jusqu'à ce qu'il soit passé, le peuple dont tu as fait ta propriété.

Tu l'introduiras et tu le planteras sur la montagne de ton héritage, au lieu que tu as préparé pour ta demeure, ô Éternel ! dans le sanctuaire, ô Seigneur I que tes mains ont établi.

L'Éternel régnera à jamais I à jamais I car le cheval du pharaon est entré avec son chariot dans la mer, et l'Éternel a renvoyé sur eux les vagues, tandis que les enfants d'Israël marchaient à pied sec au milieu des eaux.

Comme on sent bien le désordre de la joie dans cet hymne triomphant! comme ces répétitions que la mer a

englouti les chariots du phai^on , indiquent bien la pensée fixe du danger é^ité.

Et quel récit ! — L'ennemi disait : Je poursuivrai, j'atteindrai, je partagerai le butin; mon âme en sera assouvie.

Mais il a été consumé comme du chaume et toutes les nations de Chanaan se fondront; Dieu plantera son 2^euple sur la montagne de son héritage.

Ici, la parole est ailée et ondoyante comme la flamme. On sent que tout cela a bien été chanté avec des acclamations et des mains evées vers le ciel, pendant que Marie la prophétesse, sœur d'Aaron, dansait en frappant les tympanons.

Il y a loin de là, il faut l'avouer, à ce lyrisme dont parle Boileau et dans lequel

... Un beau désordre est un effet de Tart

Nous avons signalé trois caractères de l'inspiration biblique, il reste à en constater un quatrième, la mélancolie ; on peut même dire que c'est son cachet spécial dans les sociétés anciennes et ce qui la distingue le plus de tout le reste.

Vous le chercheriez en vain, ce caractère, dans les

littératures païennes. Ni les Grecs ni les Romains n'ont exprimé cette oppression de la vie, cette aspiration confuse vers un idéal qui désintéresse du réel. L'instabilité des choses humaines n*est pour eux qu'une invitation à en jouir sans retard : Cueillons le jour tandis quil est en fleur ^ dit Horace, puisque nous ignorons ce que sera le lendemain. Vous trouverez bien chez les poètes païens la plainte qu'arrache la souffrance physique ou morale, -jamais cette tristesse de l'Ecclésiaste, qui, après avoir tout vu, tout senti, tout connu, déclare que tout est vanité et tourment d'esjmt ; que celui qui s'accroît de la science s'acci'oît de la douleur et que la tristesse vaut mieux que le rire. C'est là, si j'ose le dire, un mode de perception de la vie encore inconnu des autres races et que nous ne constatons que chez les Juifs.

Cette différence, qui a frappé tous les yeux, a plusieurs causes faciles à reconnaître.

D'abord la religion : celle des païens est sensuelle et riante ; leurs dieux les entourent sous mille formes gracieuses ; la terre et l'Olympe sont, pour ainsi dire, de plain-pied. La religion des Juifs, au contraire, est grave et sombre : l'Éternel se manifeste à eux parmi les foudres; il les regarde et les juge.

Puis quelle histoire que la leur ! Commencée au

meurtre d'Abel, continuée par le déluge, poursuivie à travers la famine qui les conduit en Egypte, les persécutions des pharaons , le berceau flottant de Moïse, les quarante années d'épreuve dans le désert et la longue captivité de Babylone ! Il semble que ce peuple soit marqué d'un sceau fatal ! il personnifie l'homme dans toutes ses aspirations, toutes ses chutes, tous ses châtiments.

Comment s'étonner, après cela, de l'accent de tristesse que garde toujours sa voix? Ainsi, sans parler des psaumes de David, dont on a f^it l'hymne éternel de la pénitence ; des plaintes de Jérémie, qui, selon la belle expression de Bossuet, a pu seul égaler les lamentalions aux douleurs; qui ne connaît l'élégie de Job, traduite dans toutes les langues et imitée par tous les poètes, sans qu'aucun d'eux ait pu reproduire la profondeur de son amertume.

Satan a dit un jour à Dieu que Job ne le craignait et ne l'adorait que parce qu'il l'avait fait riche et heureux. Dieu permet à Satan de lui tout enlever.

Un serviteur vient donc dire à Job que les ennemis ont dérobé ses bœufs.

Cet homme parlait encore quand on lui annonce que le feu du ciel a brûlé ses étables.

Puis il apprend que les Chaldéens ont pris ses chameaux ; que ses sept fils et ses trois filles ont été écrasés sous le toit de leur demeure , renversé par le vent du désert.

Job alors se jette à terre et s'écrie :

Maudit soit le jour où je suis venu au monde ; maudite la nuit où il fut dit : « Un homme est né I »

Que ne suis-je mort avant de voir la lumière ? Pourquoi m'a-t-on reçu sur les genoux ? pourquoi m'a-t-on présenté la mamelle?

Maintenant, je serais dans le tombeau et je dormirais mon sommeil

Avec les rois de la terre qui se bâtissent des solitudes, avec les princes qui remplissent leurs maisons d'or et d'argent.

Les flèches du Tout-Puissant sont en moi ; mon esprit en boit le venin ; les épouvantements de Dieu se sont rangés en bataille contre moi.

Mes jours ont passé plus légèrement que la navette du tisserand... ils ont passé aussi prompts que les bar-

ques de poste sur les fleuves ; aussi agiles que l'aigle qui vole vers sa proie.

Éternel ! pourquoi ne me caches-tu pas dans la fosse î pourquoi ne m'y couvres-tu pas, en me donnant un terme après lequel tu te souviendrais de moi ?

Ah! bientôt, je l'espère, la tombe sera ma maison, et je dresserai mon lit dans les ténèbres.

Je crie au sépulcre : « Tu es mon père, » et aux vers du cercueil : « Vous êtes ma mère et mes sœurs I b

Évidemment il n'y a rien à dire après un pareil cri de désespoir, et toutes les remarques ne pourraient que l'afTaiblir.

Nous nous sommes efforcé de relever les principaux traits caractéristiques de l'inspiration juive; plus tard, après le sacrifice du Calvaire, cette inspiration va s'égarer dans les mille méandres du Talmud , livre d'inventions charmantes, mais sans corps. — Le don de la poésie n'a point été retiré aux descendants d'Abraham ; seulement, ils l'exercent dans le vide ; n'ayant plus la vie commune, chacun est livré à sa fantaisie individuelle; l'imagination a perdu sa grandeur

sévère ; les propriétés sont devenus des conteurs.

On trouve dans le Talmud toutes les créations des 3Iille et une Nuits. Mêmes ressources, mêmes richesses de rêves! Vous y verrez, par exemple, le menu du grand banquet du jugement dernier. On y donnera aux élus, pour premier service, le bœuf sauvage, né le cinquième jour de la création, et qui, depuis, mange l'herbe de mille montagnes; pour le second service, ils auront le Léviathan, poisson si énorme, que le monde repose sur une de ses écailles; enfin, pour rôti, le zizzadai, oiseau dont les ailes peuvent intercepter les rayons du soleil ! C'est une amplification du fameux Roch des contes arabes.

Qu'on ne s'étonne pas de ces fables : elles sont la conséquence de la misère des Juifs pendant dix-huit siècles, de leur isolement au milieu des nations, du mépris dont on les a abreuvés. Ce sont les \isions du malheur et de l'exil. Un des principaux auteurs du Talmud est, en effet, Âben-ezra, rabin du xiie siècle, qui sembla avoir résumé dans sa vie toutes les tortures infligées à sa race. Toujours errant , pei'sécuté , il écrivit, à l'heure suprême, une poésie que termine ce verset, digne des anciens prophètes :

Si mes larmes avaient coulé en proportion de mes infortunes, aucun pied humain ne pourrait se poser à sec sur la terre. Mais la réconciliation divine ne s'est pas faite seulement avec les eaux du déluge, et voici que l'arc-en-ciel se déploie à mes yeux I

Cet arc-en-ciel, c'était la mort qui venait le délivrer. Mais, tandis qu'un des courants de la littérature hébraïque se détournait ainsi, l'autre, dirigé par les apôtres, traversait la limpidité grecque et la majesté latine pour nous arriver sous la forme plus générale et plus humanisée de l'Évangile.

L'Ancien et le Nouveau Testament, si différents par l'accent, ont donc apporté deux influences distinctes dans les littératures modernes.

Le premier, popularisé par la Réforme, est devenu le pain intellectuel de l'Allemagne et de l'Angleterre; il y a imprimé aux esprits une sorte de hardiesse poétique ; à son école, le génie national a pris une voix un peu rude peut-être, mais ample et sonore. Acclimaté sous les grands horizons bibliques, il s'est accoutumé aux vives colorations et aux traits brusquement dessinés.

Les races catholiques, au contraire, retenues dans le

Nouveau Testament, y ont trouvé des formes moins ornées, un langage plus contenu, et y ont pris des habitudes de style plus timides.

Ainsi, pendant que l'Allemagne produisait les éloquents traités de Luther, la terrible épopée de la Danse macabre ou le Miroir de la mort ; pendant que l'Angleterre voyait naître Shakespeare et attendait Milton, que pouvait opposer la France à ces œuvres dont la rudesse saisissante constatait l'influence de l'Ancien Testament? — Les volumes de Gerson et surtout V Imitation de Jésus-Christ, livre duquel nous n'avons pas à juger le fond, mais qui, pour la forme, appartient, sans aucun doute, à l'école du Nouveau Testament.

Cette différence dans les points de départ a continué de donner jusqu'à nos jours un cachet distinct aux trois littératures de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France.

Celle-ci a excellé par la netteté gracieuse, par l'élégance facile, et, quand elle n'a pas menti à son origine, par un sentiment de charité évangélique ; celles-là, au contraire, se sont fait constamment remarquer par la force, la richesse et l'éclat. — Ainsi, d'un côté, vous avez eu, outre Shakespeare et Milton, Jean-Paul, Klopstock, Goethe, Byron; de l'autre. Racine, Fénelon, I. 6.

Bernardin de Saint-Pierre et Lamartine; — c'est-àdire, ici l'abondance, la douceur ornée, le ton soutenu; là, un souffle plus ample, des élans plus audacieux, mais aussi moins de clarté et moins de goût.

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