‹ Causeries historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 12 sur 41 · MÉLIBÉE · texte numérisé non relu

MÉLIBÉE

Heureux vieillard ! ainsi tu garderas ton doidaine, et il sufiBra à tes désirs, bien qu'il soit resserré par des rochers stériles et des marais hérissés de joncs. Tes brebis, près de devenir mères, n'auront ni à essayer des pâturages inaccoutumés, ni à braver la contagion d'un troupeau voisin. Heureux vieillard, tu continueras à respirer l'ombreuse fraîcheur au milieu des fleuves connus et près de tes sources sacrées. Ici, les abeilles qui viennent sucer les fleurs le long de la haie de saules, limite de ton héritage, t'inviteront au sommeil par leur léger bourdonnement ; là, sur la roche escarpée, le bûcheron jettera au vent ses chansons, tandis que tes ramiers préférés et que la tourterelle roucouleront doucement à la cime de l'ormeau...

. Nous, au contraire, nous irons chercher une patrie

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chez les Africains altérés, en Crète sur les bords du rapide Oaxe, ou près des Bretons que TOcéan sépare du reste de l'univers. — Ah I ne pourrai-je donc jamais revoir, après un long exil, les limites du champ paternel, le toit couvert de gazon de ma pauvre chaumière! Ne pourrai-je encore admirer les épis mûrs de mon doux royaume 1 — Un soldat impie sera maître de ces guérets si bien cultivés ; un barbare récoltera ces moissons ! Voilà où les discordes civiles nous ont conduits; malheureux ! voilà pour qui nous avons ensemencé nos sillons. — Greffe encore maintenant tes poiriers, ô Mélibée, et plante tes vignes en rayons 1 Allez, allez, chèvres Jadis heureuses 1 Couché au fond d'une grotte tapissée de mousse, je ne vous verrai plus, de loin, suspendues à la roche verdoyante ; vous ne m'entendrez plus chuter, ô chères compagnes, et je ne vous mènerai plus brouter le cytise ou le saule aux bourgeons amers.

On ne peut se méprendre à cet accent suave et nouveau; c'est bien celui d'un grand poëte, c'est de plus celui d'un véritable ami des champs 1 II est évident que les aspects rustiques lui sont familiers, qu'il en a analysé tous les détails, qu'il en a respiré tous les parfnms. Ce n'est plus, comme Horace, un citadin qui vante la campagne ; c'est l'efifant élevé au milieu des scènes champêtres et chez qui tous les souvenirs sont

restés des images. — Il n'a point seulement admiré la nature du haut de son char de voyageur ou de la terrasse de sa villa ; il a vécu avec elle j il a reçu ses plus intimes confidences. Ce poëte de la cour d'Auguste est toujours au fond un paysan de Mantoue. On le reconnaît à ce touchant retour vers les limites du champ paternel, le toit couvert de gazon de la pauvre chaumière et les épis mûrs de son doux royaume I

Malheureusement ses nouveaux amis ne lui permettront point de s'arrêter à ces tableaux. La muse de Théocrite leur semble un peu agreste et demande à être ornée; Virgile voudra, comme il le dit : rendre la cam,' pagne digne d'un consul! Aussi ses églogues sortirontelles trop souvent de leur cadre champêtre. Surchargées d'allusions politiques ou même de science philosophique (comme la sixième, par exemple, dans laquelle Silène explique l'origine du monde d'après les Épicuriens), elles ne nous présenteront plus qu'une sorte d'énigme dont quelques vers charmants ne peuvent racheter les obscurités. Tous ces personnages contemporains, célébrés sous le nom de Daphnis ou de Palémon, forment une mythologie bucolique dont nous avons perdu la clef, ce que, pour notre part, nous regrettons médiocrement.

Les commentateurs se sont pourtant efforcés de la re- * trouver, et Ton ferait un volume des bizarres imaginations auxquelles plusieurs d'entre eux ont été conduits. — n en est qui sont allés jusqu'à voir dans la quatrième églogue adressée à PoUion, et où le poète, voulant glorifier la victoire d'Auguste, déclare que les temps prédits par la sibylle sont enfin arrivés, il en est, dis-je, qui ont vu dans cette figure poétique le pressentiment de la venue du Christ! Comprenez, si vous le pouvez, comment le poète païen Virgile s'est trouvé transformé en prophète annonciateur ! — ou plutôt ne cherchons pas à comprendre, et passons.

Virgule avait employé trois années à composer ses dix églogues ; il en consacra sept à son poëme des GéorgiqueSy non qu'il travaillât lentement, mais parce qu'iJ se montrait difiîcile envers lui-même, et revenait sans cesse sur le travail achevé, Chaque matin il dictait un grand nombre de vers et passait le reste de la journée à les réduire à un petit nombre.

— Mon poëme, disait-il plaisamment, est comme les petits ours, à qui leur mère ne donne une forme qu'à force de les lécher.

A vrai dire, pourtant, il semble que le poëte se soit moins occupé de la forme proprement dite que des dé-

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lails. L'ordre manque à son poëme, il confond les matières, revient sur ses pas et lasserait la patience du lecteur s'il ne le tenait sans cesse émerveillé devant ses admirables broderies.

Aussi, ce que Ton retient surtout dans les Géorgiquesy ce sont les épisodes.

Le premier chant débute par une invocation aux dieux, parmi lesquels le poëte ne manque point de placer César Octave. Il n'ose indiquer son rang dans l'Olympe, mais il lui propose successivement la terre, la mer et le ciel (car le Tartare, ditril, ne peut se flatter de l'avoir pour roi) ; puis, entrant dans son sujet, il explique l'origine de l'agriculture et les intruments nécessaires au labour ; il apprend à distinguer les terres, à reconnaître l'époque favorable pour chaque travail, à observer la marche régulière des astres, et rappelle à ce propos comment cette marche fut troublée à la mort de César.

Ce tableau des prodiges lugubres qui annonçaient aux Romains de terribles châtiments se ter- *■ mine, comme toujours, par l'apotiiéose d'Auguste. — Faire de l'ancien triumvir l'unique ancre de salut de Rome, la personnification de la paix et le réconciliateur ^obligé entre les hommes et les dieux était,

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dèsIoiSyle plus sia: moyen de oonsolider lUie usurpation.

Dans le second livre, Virgile traite de la culture des arbres et trouve moyen d'amener ce magnifique éloge de la terre italique pour lequel les républicains de Rome eux-mêmes purent lui pardonner tout le reste. H termine par un retour plein de gr&ce amonreose vers les douceurs de la vie champêtre.

0 trop heureux l'homme des champs, s'il connaissait son bonheur ! Loin des discordes armées, la terre toujours juste verse pour lui de son sein une nourriture facile. S'il n'habite pas une de ces demeures aux toits élevés dont les vastes portiques sont inondés, dès le point du jour, par les flots de clients qui viennent saluer le maître : s'il ne peut s'extasier devant des portes brillantes d'écaille, devant des tapisseries brochées d'or on des vases d'airain de GorinUie; si la pourpre corruptrice de Tjr n'a pas altéré la blancheur de ses laines et s'il n'a pas mêlé les bois parfumés à l'huile sortie de ses pressoirs, il est riche de ressources variées. Il peut, sans sorHr de son domaine, chercher le repos dans de fraScliMes retraites, aux bords des lacs d'eau vive. Coaché au fond de quelque fraîche Tempe, il écoute le mugissement de ses bœu& et il laisse le doux sommeil descendre des feuilles sur sa paupière. — Là, schi regard aperçoit de gras pâturages, de vastes fucêls et une jeu

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nesse endurcie par le travail, à qui le bonheur coûte peu. Les dieux sont servis, les parents respectés; Astrée fuyant la terre laissa chez eux les derniers vestiges de ses pas.

Le troisième chant s'occupe des troupeaux; il contient la description d'une épizootie qui avait ravagé ntalie, et que tou^ les poètes didactiques ont imité depuis.

Enfin, dans le quatrième chant, Virgile entretient Mécène, par ordre duquel il déclare avoir entrepris son travail, des soins que demandent les abeilles. Il termine par l'épisode d'Aristée et la descente d'Orphée aux enfers.

Cette sèche analyse ne peut donner aucune idée des Géorgiquesy mais elle suffit pour rendre visible l'intention du poëte. — Quant à la beauté des développements, vous en trouverez un reflet, afiaibli, sans doute, mais non pas sans charme, dans la^ traduction de Delille, la seule traduction en vers d'un poëme étranger qu'on puisse lire. Dans cette poésie didactique, qui demande moins d'inspiration que de ressources, et où le tour de force supplée à l'imagination, l'adresse du versificateur français a heureusement lutté contre Télé-

gante élévation du modèle. On ne sent que rarement la gauche attitude d'une muse traductrice qui, lorsqu'elle s'efforce de reproduire une expression ou un geste, n'arrivé le plus souvent qu'à sa grimace. En acteur habile, Delille a su prendre le costume du poète qu'il voulait représenter ; il a sa démarche et quelquefois son accent. — Seulement c'est un acteur 1 — Quoi qu'il puisse faire, l'insuffisance de l'imitation se trahit ; i chaque instant on aperçoit le rouge, et çà et là on devine l'oripeau.

Mais c'est bien autre chose dans V Enéide! Ici l'immensité d\} trav|iil surpassait les forces du versificateur français. Le mécanisme de la langue poétique, quelque ingénieux qu'il fût, ne suffisait plus pour rendre des caractères et des passions. Transporté au milieu des grandes aventures de l'épopée, Delille a l'air d'un nageur sûr de lui dans un fleuve paisible, mais qui, obligé de lutter tout à coup contre les flots de la mer, se trouble, enfonce et sent qu'il se noie.

Telle était, au reste, la difficulté de l'entreprise que tous ceux qui l'ont tentée depuis y ont échoué plus complètement que lui, et sa traduction est encore restée le plus honorable échec que l'on ait subi dans cette ten-* tative.

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