CHAPITRE VII
** Romancero espagnol. — Manière dont Use forme. — Révélation du caractère de l'Espagne. — Le Cid et Chimène, d*après les Canàoneros populaires. — Poème du Cid. — Ce qui recommande la littérature primitive des Espagnols» — Poëmes des trouvères. — Fausseté de cette littératore. — Les poésie! bretonnes.
Nous avons entendu deux nationalités élever la voix
ans les Niebelungen et le Chant de Roland) nous avons
û constater ce qui distingue, à l'origine, l'inspiration
■^que de l'inspiration germanique ; un troisième
cuple va se faire entendre à son tour ; une voix vient
ttsqu'à nous par-dessus les Pyrénées : c'est l'Espagne
i chante ses malheurs et ses grands faits d'armes.
Après avoir longtemps servi de champ de bataille aux
ïûaiûs, s'être soumise aux Goths et avoir réussi à
rnier, des races mélangées qui l'ont successivement
fendue ou conquise, une nation resserrée par l'unité m. 19.
de la foi, l'Espagne fut de nouveau bouleversée par un peuple jusqu'alors inconnu, que Mahomet avait en-| flammé d'une croyance nouvelle et qu'il avait lancé, au galop de ses coursiers, à la conquête du monde.
Les Espagnols vaincus se réfugient dans les rochers des Asturies, et là, comme dans une forteresse, les compagnons de Pelage conservent et défendent leur nationalité. Insensiblement renforcés, ils reparaisseni au penchant des montagnes, puis ils descendent d la plaine de la Galice. Partout où ils ont mis pied ili tiennent ferme. Le soldat se fait laboureur ; le chamj qu'il a conquis avec la lance, il en prend possession paï Ja charrue; il le féconde de sa sueur après l'avoil acheté de son sang.
La Galice reprise, on reprend la Castille I Les Maurd appellent en vain leurs frères d'Afrique ; la race indomptable avance toujours ; lentement , mais ell avance! La frontière espagnole semble mobile, ell marche, elle marche et le royaume des infidèles rétrécit d'année en année. Enfin, après huit siècles d luttes, Grenade est reconquise, et le croissant tomh dans la poussière pour faire place à la croix.
Or, pendant les longues fatigues de ces huit sîèel l'Espagne ne cesse point un instant de chanter.
C'est sa manière de raconter son histoire ! Elle chante les rencontres de ses guerriers avec les Maures ; elle chante les aventures de ses nobles familles ; elle chante les malheurs de la patrie. Ces Carwioneros ou romances, l'Espagnol les répète au bivac, pendant que son cheval broute la bruyère des montagnes; il les redit au champ en creusant son sillon, il le murmure le long des routes en transportant ses récoltes.
Dans les châteaux, les gentilshommes ont leurs jongleurs qui savent tous les chants célèbres, qui en improvisent au besoin et les psalmodient en s'accompagnant Se la vielle ou du luth. Les rois eux-mêmes s'en faisaient suivre, comme Louis XIV de ses historiographes lorsqu'il entreprit la campagne du Rhin. — En 1247, Ferdinand III, dit le Saint, partant pour la conquête de Séville, emmène avec lui Nicolas des Romances, pour célébrer le siège de cette nouvelle Troie.
Ainsi se forme une collection toujours grossie de chants historiques, qui embrassent toute l'histoire nationale, depuis la trahison du comte Julien, qui appelle les Maures en Espagne, jusqu'à la prise de Grenade. C'est cette collection, recueillie vers le seizième siècle, qû forme le Romancero espagnol.
Autant qu'on en peut juger par le style, la versifica-
tion, les mœurs exprimées dans ces Caneioneros^ leur composition remonte au moins au douzième siècle. Encore la version de cette époque n'estr-elle vraisemlablement qu'une refonte de textes plus anciens. Les chansons confiées à la mémoire populaire sont un thème auquel chaque génération ajoute et retranche, sans détruire complètement le caractère primitif ; elles ressemblent à ces monuments successivement destinés à vingt. usages, toujours repeints et modifiés, mais dans lesquels un œil attentif reconnaît le premier dessin.
Plusieurs des écrivains qui se sont occupés du B(h mancero espagnol ont cru que ces courts poèmes n'étaient que les fragments d'une immense épopée, embrassant une partie de l'histoire d'Espagne. C'est l'opinion de M. Damas-Hinard, le traducteur du Rfh mancero^ et M. Villemain lui-même l'a émise timidement dans son cours de littérature; mais l'examen des Cancioneros ne permet point de s'arrêter aune pareille opinion. Chacun d'eux forme un tout parfaitement complet, et rien ne peut faire soupçonner que ce soient là les fragments détachés d'une gigantesque épopée. Au lieu d'être les débris d'une Iliade^ le JRomancero parait plutôt un recueil de chants populaires qui n'ont pas trouvé leur Homère.
Ce qui a pu tromper, c'est que l'Espagne possède quelques poèmes de longue haleine (tel que celui connu sous le nom de Poëme du Cid)^ mais rien ne s'oppose à ce que la tradition ait pris ces deux formes distinctes. — n peut y avoir eu des épopées écrites d'un seul élan et par un seul poète, comme notre Chant de Roland ou nos chansons des gestes et des'Cawcionero^, destinés à célébrer séparément tel héros ou tel événement. Ces Camdoneros forment bien, dans leur ensemble, une sorte d'épopée populaire , mais sans liaison , sans unité et visiblement composée par cent poètes différeats.
Us n'en constituent pas moins une véritable révélatiou poétique du génie de la nation, et une peinture curieuse de ses sentiments et de ses mœurs.
Nous en aurons la preuve tout à l'heure ; mais disons d'abord un mot du Poëme du Cid.
Ce poëme, dont nous n'avons point le commence- Dieut, renferme près de quatre mille vers, et peut être divisé en trois parties.
La première raconte la disgrâce et l'exil du Cid, ses victoires sur les Maures et sur un prince chrétien, Ray- Diond, comte de Barcelone.
La seconde partie célèbre la conquête de Valence et
le mariage des deux filles du Cid avec les comtes de Carrion.
La troisième partie est consacrée au procès du Cid contre ses gendres et aux secondes noces de ses filles avec les infants de Navare et d'Aragon.
Ce poëme parait être du onzième siècle.
La forme en eàt singulièrement fruste ; les vers, sans mètre précis, ont tantôt dix^ tantôt t;«w^/ syllabes; la rime est souvent remplacée par une simple assonance; mais on y trouve la grandeur simple que nous avonsi admirée déjà dans le Chant de Roland.
Seulement, n'y cherchez point l'onction héroïque de ce dernier poème ; la nature espagnole a un fond de stoïcisme qui touche à la dureté. Don Quichotte nous a donné de la chevalerie de son pays une idée fausse ou du moins trop générale. M. Magnien, dans un excellent travail auquel nous devons beaucoup, l'a prouvé jusqu'à l'évidence. Si l'on s'en tenait à la spirituelle satire | de Cervantes, on devrait croireique l'Espagne a été, par excellence, le pays des chevaliers errants, des vœux bizarres et des folies galantes. A l'en croire, tous les gentilshommes de la Péninsule étaient devenus des Tristan le Léonais ou des Amadis.
Or, rien de moins exact. Sans doute la chevalerie ro-
ET LlTTÉKAIllES 231
mauresque du xn« siècle, après avoir enfiévré la France, gagna TEspagne ; il se peut même que, vu le caractère de cette dernière, elle y ait pris une forme plus grave et, par cela même, plus dangereuse ; mais c'était une importation étrangère, une déviation flagrante des instincts de la nation.
Si on en fut plus frappé, c'est' précisément parce qu'elle se trouva la dernière atteinte de cette espèce de délire. Les Espagnols commençaient la chevalerie quand on l'abandonnait ailleurs comme une mode surannée. Aussi ces tard-venus de la galanterie batailleuse firent-ils, à tous les yeux, l'effet de gens costumés à la vieille mode. On les montra au doigt dans toute la chrétienté, et ils restèrent dans le souvenir comme les représentants par excellence d'une institution qui paraissait grotesque.depuis qu'on ne l'avait plus chez soi. Le livre de Cervantes fut donc écrit pour rappeler la noblesse espagnole à ses instincts nationaux. Don Quichotte représenta la mode ridicule empruntée aux livres et aux exemples étrangers, tandis que le bon sens indigène s'exprimait sous une forme grossière, mais saisissante, dans le personnage de Sancho.
Nous savons bien que ce sont là des opinions peu acceptées. Dire que l'Espagne n'a point été l'école de la
chevalerie galante qui prévalut du xii« au xiii« siècle, que le tour de son imagination , loin de favoriser de telles habitudes, y répugnait, c'est aller contre tous les préjugés. — Mais heureusement qu'il n'en est pas des erreurs comme du vin, et qu'elles ne deviennent pas meilleures en vieillissant. Il est toujours temps de prouver qu'une opinion historique, bien que généralement reçue, est contraire aux faits et au caractère constaté d'une nation. C'est ce que nous allons essayer en examinant les chants populaires de l'Espagne.
Certes s'il est un miroir fidèle de la nature d'un peuple, on doit le trouver dans des poésies qui expriment ses sentiments habituels, ses idées sur l'honneur, ses préjugés et ses croyances. Sachons donc si nous rencontrerons, soit dans le PoëmeduCidf soit dans le /Romancero, ce qui constitue le don quichottisme chevaleresque, c'est-à-dire la susceptibilité excessive, la manie du duel et les subtilités amoureuses.
Voyons, par exemple, comment les Camioneros racontent cette fameuse histoire de Chimène et Cid , si favorable à la métaphysique galante.
Vous connaissez tous, ne fut-ce que d'après Corneille, les démêlés de Diègue Lainez et de don Gormaz, et le soufflet que reçoit don Diègue. — Vous avez dans la
mémoire la fameuse scène où il veut savoir si son Gis pourra le venger : Rodrigue, as-tu du cœur? — Voici comment le Romancero espagnol raconte Taventure :
Diègue Lainez pense tristement à l'outrage qu*a reçu sa maison noble, riche et ancienne, avant Inigo et Abarca. Voyant que les forces lui manquent pour la vengeance et que son grand âge rempêche de la prendre par lui-même, il ne peut dormir la nuit ni goûter à aucun mets, ni lever les yeux de dessus terre, et il n'ose plus sortir de sa maison...
Étant donc aux prises avec ces inquiétudes de l'honneur, il voulut faire une expérience, laquelle ne lui fut pas contraire.
n fit appeler ses enfants, et, sans leur dire un seul mot, saisit l'une après l'autre leurs mains. 11 emprunta des forces à l'honneur, et malgré l'affaiblissement de l'âge, son sang refroidi et ses nerfs glacés, il les serra de telle sorte qu'ils dirent : — Assez, seigneur ; que voulez-vous ou que prétendez-vous ? làchez-nous au plus tôt; vous nous brisez.
Mais quand il vint à Rodrigue... les yeux enflammés, comme un tigre furieux d'Hircanie, le jeune homme plein d'audace lui dit :
— Lâchez-moi, mon père, dans cette mauvaise heure, lâchez-moi dans cette heure mauvaise ! car si vous n'étiez pas mon père, la satisfaction entre nous ne finirait point par des paroles. Avec cette même main, je vous
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déchirerais les entrailles , et mon doigt serait un poignard.
Le vieillard, pleurant de joie, dit : — Fils de mon âme, ta colère me calme et ton indignation me plaît. Cette résolution, mon Rodrigue, montre-la à venger mon honneur.
Il lui confia son injure> et lui donna sa bénédiction avec répée dont il tua le comte et commença ses hautes actions.
Voilà qui ne ressemble point trop aux vaillantises raffinées des chevaliers de la table ronde. Ces héros s'annoncent d'une manière tant soit peu rude et paraissent plus faits pour la guerre sérieuse que pour les tournois. — Nous sommes bien loin de la scène de Corneille.
Quant à la Chimène du Romancero^ elle vient aussi demander vengeance après la mort de son père, mais quand le roi lui objecte que s'il punit Rodrigue ses co^ tes se révolteront, elle réplique nettement :
— Tiens toi-même tes cortès, ô roi, que personne ne les soulève, et l'homme qui tua mon père , donne-lemoi pour égal {c'est-à-dire pour époux) ^ afin que celui qui m'a fait tant de mal me fasse quelque bien.
— Le roi répondit: — ... Je le ferai de bon gré et de grand cœur...
Et Chimène demeura contente de la grâce qui lui était accordée, puisque celui qui l'avait rendue orpheline devenait son soutien.
Vous avez peine , n'est-ce pas , à reconnaître ici la Chimène, à qui Corneille fait dire, lorsqu'elle s'adresse au Gid :
N'attends pas de mon afifectioo
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entreUenne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;
Je me dois, par ta mort, montrer digne toi.
L'héroïne du Romancero n'entend rien à ces subtiles délicatesses : elle veut que l'homme qui l'a privée de l'appui d'un père lui accorde l'appui d'un époux. — La Chimène de Corneille est le rêve, celle-ci est la réalité. Car remarquez que la muse populaire est d'accord avec l'histoire. Mariana dit positivement que Chimène demanda au roi qu'il fît punir le Cid selon Jes lois ou qu'il le lui donnât pour époux. 11 faut bien reconnaître qu'il n'y a point dans tout ceci la plus petite ombre de chevalerie. La femme espagnole du moyen âge n'est
point une de ces souveraines que Ton adore à genoux... jusqu'au moment où on la détrône ; c'est la compagne sérieuse d'un chevalier, son égaîe^ comme le dit Chimène. — Aussi l'idéal de l'amour reste-t-il grave et chaste; il se renferme dans la possession avouée de deux êtres qui se sont donnés l'un à l'autre devant Dieu : la galanterie espagnole tend au mariage ou s'y renferme.
Tout le Romancero en est la preuve. Vous y chercheriez en vain les traces de ces folles passions qui remplissent nos romans du moyen âge. Le Cid aime Chimène, mais avec la gravité d'un mari ; Chimène aime le Cid, mais avec la dignité d'une épouse. — Si elle écrit au roi Ferdinand pour demander qu'il ne retienne point toujours le Cid en campagne, sa tendresse prend un accent de gaieté naïve qui ne sent en rien l'exaltation; si le Cid, près de partir, lui adresse ses adieux, c'est d'un ton de ferme cordialité et comme un chef de famille, qui à la caresse mêle le conseil. Écoutez plutôt :
Déjà couvert de son casque, le Cid s'entretenait avec sa Chimène, avant de se rendre aux combats de Valence.
— Vous savez, madame, lui disait-il, comment Taffection que nous avons l'un pour Tautre s'arrange mal de l'absence; mais tout le reste disparaît quand le devoir se montre, et, pour tout homme de sang noble, c'est un devoir de servir le roi.
Conduisez-vous en mon absence comme une femme prudente que vous êtes, et qu'on ne voie rien de changé en vous, puisque vous sortez de si bon lieu.
Employez les heures rapides à prendre soin de votre bien et ne demeurez pas un seul moment oisive ; car être oisive ou être morte, c'est, même chose.
Gardez vos plus riches vêtements pour mon retour ; une femme sans son mari doit vivre de simplicité.
Veillez bien sur vos filles ; qu'elles soient toujours celées, mais qu'elles ne puissent s'apercevoir qu'on les garde...
Soyez grave avec vos serviteurs, affable avec les dames, circonspecte avec les étrangers et sévère avec vos concitoyens.
Ne montrez point mes lettres, même à votre plus proche parente, et l'homme le. plus sage ne saura point comment j'accueille les vôtres...
Je vous laisse pour chaque jour vingt-deux maravédis; traitez-vous comme celle que vous êtes, et ne regardez pas à la dépense. Si l'argent venait à vous manquer, agissez de manière à ce qu'on l'ignore, ei: envoyez m'en demander...
Sur ce, madame, adieu, car j'entends d'ici le bruit des armes.
238 GAus£ai£s historiques
Et, après ua étroit embrassement , il sauta légèrement sur Babiéca.
Ces adieux ne ressemblétit-ils pas plutôt à ceux d'un châtelain qui tient à l'honneur de sa famille et à la prospérité de sa maison , qu'à ceux d'un chevalier er^ rant? Quel accent reconnaissez-vous au fond de cette voix sagement héroïque? — Est-ce l'accent de don Quichotte ou celui de Sancho?
Ainsi, qu'il s'agisse de combats ou d'amour, nous cherchons vainement l'imagination romanesque prêtée aux chevaliers espagnols. Voyons si nous serons plus heureux dans les scènes de la vie oflBcielle. Voici le chant qui raconte la visite du Cid à la cour du pape.
Le saint-père a appelé en concile, à Rome, ce noble roi don Sanche pour qu'il obéisse au pape. — Il y alla donc, accompagné du Cid. — ILs ont mis pied à terre au jour marqué. — Le roi a baisé la main du pape avec beaucoup de politesse, et le Cid également; puis les chevaliers, chacun à son rang.
Don Rodrigue était entré dans l'église de Saint- Pierre où il avait vu les sept fauteuils des sept rois chrétiens, et il aperçut celui du roi de France tout contre
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celui du saint-père, et celui du roi son seigneur un degré plus bas. Il alla à celui du roi de France «t le renversa avec le pied : le fauteuil était d'ivoire ; il en fit quatre morceaux, et il prit celui de son roi et le mit sur le degré le plus élevé.
Alors parla un honorable duc, celui de Savoie, diton. — Sois maudit, Rodrigue, et excommunié du pape, parce que tu as outragé le meilleur roi et le plus estimé.
Le Cid entendant cela a répondu : — Laissons les rois, duc, et si vous vous sentez ofiensé, accommodons cela entre nous, qu'il en soit demandé raison de vous à moi.
Il s'approcha du duc et lui donna une grande poussée! Le duc, sans riposter, se tint coi, très-sagement.
Le pape, quand il l'a appris, a excommunié le Cid. — L'homme de Bivar le sachant, s'est prosterné devant le pape : — Absolvez-moi, saint-père, sinon vous vous en repentirez.
Le pape, père miséricordieux, répondit très-sagement : — Je t'absous, don Ruy Diaz, je t'absous de bon gré, pourvu que tu sois dans ma cour très-poli et trèssage.
n nous semble inutile de poursuivre plus loin la démonstration, et quand le Romancero nous apprend que le pape est obligé d'excommunier la fleur de la chevalerie espagnole pour la rendre polie, nous croyons pou-
voir maintenir que les mœurs de cette chevalerie étaient plus sauvages qu'on ne le suppose généralement.
Or, il est bon de rappeler quç tous ces Cancioneros sont du xiie et du xiii® siècle , au moins dans leur rédaction actuelle ; qu'à cette époque ils ne choquaient en rien les mœurs, puisqu'ils jouissaient de la faveur générale et que dès lors ils doivent reproduire assez fidèlement les habitudes du temps.
Nous croyons donc avoir établi que les exagérations reprochées aux Espagnols ne leur étaient nullement naturelles, et qu'ils n'y arrivèrent qu'après toutes les autres nations.
Les citations nombreuses que nous avons dû faire pour justifier notre opinion vous ont déjà révélé le caractère de cette poésie.
Plus humaine que celle des Niehelungen , moins vibrante que celle du Chant de Roland^ elle est surtout remarquable par une force contenue et je ne sais quel bon sens magistral. Plus on avance dans le Romancero, plus ces qualités s'accusent. — Elles apparaissent encore davantage peut-être dans le Poëme du Cid.
Après le terrible serment que celui-ci a fait prêter au roi Alphonse dans l'église de Burgos, pour se dis-
culper de la mort de don Sanche, assassiné par trahison, Alphonse, qui garde au héros une rancune royale, Texile de ses terres. — Voici comment le poëte raconte sa disgrâce dans le Poëme du Cid,
Pleurant de ses yeux, malgré sa force d'âme, il tournait la tête et regardait sa demeure ; il vit les portes ouvertes et les battants sans cadenas ; les perches de la fauconnerie vides, sans toiles, sans faucons et sans autours apprivoisés. Mon Gid soupira, car il avait de trèsgrands soucis ; mon Cid parla bien et dit avec calme : — Merci à toi. Dieu le Père, mes ennemis méchants ont fait tout cela. — Alors il se hâta de partir et lâcha les rênes.
A* la sortie de Bivar, ils eurent une corneille à droite, et à rentrée de Burgos ils Teurent à gauche ; mon Cid remua les épaules et redressa la tête. — Des étrennes î Alvar Fanez, dit-il, car nous voilà jetés hors de notre pays. Et mon Gid, Ruy Diaz, entra dans Burgos.
Il avait avec lui soixante pennons. — Les hommes et les femmes de Burgos sortirent pour le voir et se mirent à leurs fenêtres, pleurant de leurs yeux, tant ils avaient de douleur. Et ils répétaient de leur bouche, pour toute parole : — Dieu I quel bon vassal, s'il avait eu un bon seigneur 1 mais personne n'osait l'inviter, tant le roi Alphonse avait montré de colère; car, avant la nuit, son ordre écrit et scellé était venu à Burgos avec un grand message, annonçant que personne ne m. iik
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donnât logement à mon Gid et que tout homme qui le ferait sût, à n'en pas douter, qull perdrait ses biens et les yeux de la tête, et de plus, le corps et Tâme. — Le peuple chrétien avait un grand tourment, et il se cachait de mon Cid, parce qu'il n'osait lui parler. Le campéador alla droit à son logement ordinaire; il trouva la porte bien verrouillée par la terreur du roi Alphonse, qui le voulait ainsi, de sorte que si on ne la brisait par force, nul ne pouvait Touvrir. Les gens de mon Cid appelaient à haute voix; ceux de la maison ne voulaient pas répondre une parole.
Mon Gid s'approcha, tira son pied de l'étrier, et frappa un coup. — La porte ne s'ouvrit pas, car elle était bien fermée, mais une petite fille de neuf ans se tenait l'œil au guet.
— Campéador, dit-elle, cette fois vous n'avez pas ceint l'épée dans un bon moment. — Le roi a défendu de vous recevoir. A la nuit, son ordre est venu avec un grand message fortement scellé. Nous n'oserions vous ouvrir ni vous recueillir pour rien au monde, sinon nous perdrions notre avoir et nos maisons, et de plus les yeux de la tête. Cid, vous ne gagneriez aucune chose à notre mal ; mais que le Créateur vous soit en aide avec toutes ses saintes vertus I
La petite fille dit cela et tourna vers la maison. — Mon Cid vit alors qu'il n'avait pas la bonne grâce du roi, et, s'étant retiré de la porte, il traversa Burgos.
Sauf le siècle, ne eixàrait-oii pas lire an épisode
dïïomère ou une page d'Hérodote? Cette chevauchée de proscrits qui traverse une ville rendue silencieuse par la peur; cette porte hospitalière d'habitude, 'maintenant fermée ; cette petite fille de neuf ans, qui seule ose parler, parce que son âge la défend, et ce départ du Cid, qui, sans une plainte, sans un mot, traverse Burgos et disparait, avec sa troupe armée, dans les ténèbres 1... N'est-ce point là un tableau achevé I Que pourrait de mieux Fart le plus exercé?
Et ne croyez pas que ceci soit une heureuse rencontre, une exception : le Romancero fourmille de ces inspirations.
L'Espagne semble avoir été de tout temps la terre classique de l'héroïsme raisonnable. Dans cette dépense si inutile de courage que constate toute l'histoire du moyen âge, elle a été la plus économe. Son sang n'a longtemps coulé que pour la défense de la nationalité. L'Europe entière est son obligée, car qui peut dire ce qu'elle serait devenue, si la puissance maure s'était consolidée au delà des Pyrénées. Sauvée tant de fois, par des miracles de bravoure, de l'invasion musulmane, y aurait-elle échappé si les Sarrasins d'Espagne n'avaient toujours eu à se défendre contre les chrétiens des Asturies?
Ceux-ci ont été comme une épine enfoncée au pied de la conquête maure; ils lui ont ôté la liberté de ses mouvements. La noblesse d'Espagne a défendu mieux (Ju'aucune autre, pendant tout le moyen âge, deux inappréciables trésors : — sa croyance nationale et ses libertés. — Le Cid est resté le héros de cette double tàcbe ; il personnifie l'Espagne chrétienne et féodale, comme Roland personnifie la France ; la comparaison des deux héros donne les différences des deux nations.
Les chants qui les célèbrent donnent aussi la différence des deux littératures. La nôtre l'emporte évidemment par là grâce, par l'élégance et l'épanchement du cœur ; celle des Espagnols a plus de force et de gravité, elle impose le respect, quand la nôtre cherche surtout à plaire. Toutes deux, fidèles à leur point de départ, se développent dans le sens de leur origine et
arrivent ici à Racine et à Molière, là-bas à Cervantes et ' à Caldéron.
Mais la littérature espagnole dévie très-peu de ses origines. Des poëmes du Cid à ses grands dramaturges, la marche est , pour ainsi dire , en ligne droite. En . France, au contraire, nous traversons toute une atmosphère de poésie fausse et souvent extravagante, celle des romans chevaleresques.
Ce sont les Normands qui l'inventent et la mettent en crédit.
Le génie aventureux des descendants de Gang-RoU
semble passer de l'action dans la poésie. Leur imagi^a-
. tion audacieuse se lance à travers tous les hasards de la
fantaisie; rien ne les étonne; rien ne les retient, et ils conquièrent à juste titre ce nom de trouvères ou trouveurs^ qui constate l'originalité de leurs créations.
Elles eurent incontestablement pour effet de seconder, sinon de produire le mouvement qui suit les croisades. Tous ces poèmes du cycle de la table ronde répandent dans la noblesse de France, d'Angleterre et d'Italie le goût des galanteries raffinées, des vœux romanesques, des aventures étranges et des grands coups d'épée.
Malheureusement, dans ces mœurs et dans cette littérature, tout était factice. Aussi, les œuvres qui nous ont été conservées, n'ont-elles plus pour nous qu'une valeur, pour ainsi dire, archéologique. Ce sont de vieux édiQces, curieux à étudier sous le point de vue de la langue et des coutumes, mais où quelques nobles élans ne peuvent racheter l'incohérence du plan, la prolixité des détails et l'invraisemblance des sentiments. ,
A peu près vers la même époque (au treizième siècle) le théâtre renaissait sous l'influence religieuse. Les
m. là.
Frères de la passion commençaient à représenter sur les tréteaux élevés dans les carrefours , à l'occasion des grandes fêtes, ou des entrées de prince, ces mystères^ ces moralités et ces sottiea qui résumaient toutes les sciences ou plutôt toutes les ignorances du temps.
Là encore le factice tua le réel et ôta, par suite, toute valeur à l'œuvre des poètes. — Ser\âs par une langue grossière et incomplète, ils n'auraient pu mériter une place dans l'histoire des lettres, qu'à force de vérité naïve. Il eût fallu que, comme les auteurs des Niebelungen, du C/font de Roland ou des Candoneros espagnols, ils eussent racheté la rudesse de l'idiome parla sincérité de l'inspiration! Loin de là; leurs essais eurent toute la prétention de l'ignorance pédante. Leurs drames grossiers, au lieu de traduire des sentiments humains, ne servirent qu'au développement de légendes puériles, de thèses théologiques ou de subtilités grammaticales. Ils prirent pour personnages la grâce eflTicîente et la grâce imparfaite, la contrition et l'attrition, ou même les différents temps d'un verbe î — Jeux sans intérêt d'nne science au berceau, formulée dans une langue qui n'existait point encore!