III
282 CAUSERIES IlISTOrvlQUES
"Déjà aveugle, à me rouler à tâtons sur chacun d'eux; et je les appelai encore deux jours après qu'ils furent morts; puis la faim eut plus de puissance que la douleur.
Quand il eut ainsi parlé en roulant les yeux, il reprit le misérable crâne où ses dents, comme celles d'un chien furieux, entrèrent jusqu'à l'os 1
Nous n'osons nous arrêter par la réflexion sur cet horrible tableau. Il est des images dont la sublimité cruelle épouvante et qui demandent à passer rapidement sous nos yeux. J'ai voulu seulement vous faire entendre toutes les cordes de cette lyre florentine. Vous aviez pu juger de sa douceur après l'histoire de Françoise de Rimini ; vous connaissez maintenant sa terrible énergie. Mais elle sait prendre encore bien d'autres tons ; aucun mode ne lui est rebelle ; elle les parcourt tous avec cette facilité puissante que rien n'embarrasse.
Après la composition du premier cantique de VEnrfer y il y eut, dans la tristesse de Dante, une sorte de répit. Henri de Luxembourg venait de monter au trône impérial ; le poëte se reprend à l'espérance ; il convie sa patrie à une grande réconciliation ; mais ce fut une courte illusion, et Alighieri, revenu à son œuvre sombre, entonna son cantique du Purgatoire.
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Celui-ci est une montagne dont il escalade successiment tous les degrés, et, à chacun d'eux, s'efface une six lettres symboliques du péché qu'un ange a traes sur son front.
n y entend les âmes qui expient chanter une oraison minicale dont il a su faire un chef-d'œuvre de poésie ; rencontre successivement des amis de sa jeunesse, le pe Martin IV, qui expie par le jeûne les anguilles de Isène qu'il faisait cuire dans du vin doux^ et ce ite Sordello, dont nous avons déjà parlé à propos des troubadours. Virgile, qui hésite sur la direction à suivre, §'approche de lui pour qu'il puisse leur indiquer la route.
Nous vînmes à elle, dit Alighieri ; — ô ombre lombarde 1 comme tu te tenais altière et dédaigneuse 1 en tournant vers nous les yeux, que tu étais noble et grave 1
Elle ne disait pas une parole, mais nous laissait venir, regardant seulement à la manière d'un lion qui se repose.
Or, Virgile s'approcha d'elle, la priant de lui montrer le meilleur chemin, et elle ne répondit pas à sa demande :
Mais elle s'informa de notre pays, et le doux guide
commença : — Mantoue... aussitôt l'ombre toute ramassée sur elle-même,
Se leva vers lui, du lieu où auparavant elle se tenait, en disant : — 0 Mantuan I je suis-Sordello, de la terre chérie î et Tun l'autre ils s'embrassaient.
Ahl Italie esclave 1 hôtellerie de douleur, navire sans nocher dans une grande tempête, non plus reine des provinces, mais lieu déshonoré I
Cette belle âme fut prompte, rien qu'au doux nom de sa terre natale, à faire fête à son concitoyen :
Et maintenant, tes vivants ne peuvent être sans guerre, et ceux-là qu'une même muraille et qu'un même fossé renferment, se rongent les uns les autres.
Cherche, misérable , autour de tes rivages, et puis regarde dans ten sein, si une seule partie de toi-même jouit delà paix...
0 race qui devrais être obéissante et laisser César s'asseoir sur la selle, si tu comprenais bien ce que Dieu te prescrit 1
Voilà le cri gibelin^ l'éternelle aspiration à l'unité et à la puissance de, l'Italie. Les songes du citoyen le suivent dans le Purgatoire comme ils l'avaient suivi en Enfer; à peine s'il les déposera sur le seuil du Paradis.
Presque arrivé au terme de son second pèlerinage, 8 rencontre le poëte Stace, dont il suit les pas, puis Béa-
irix, qui doit l'introduire dans les astres, où Dieu a établi le royaume de la béatitude éternelle.
Cette dernière partie du poëme, au moins égale aux autres en poésie, est de beaucoup la plus triste I Ailleurs Dante a trouvé des souvenirs de la terre ; il est encore parmi des êtres qui ont vécu de sa vie, qui lui ressemblent ; ici il se promène à travers les splendeurs écrasantes du ciel ; il est perdu dans tous les infinis qui l'enveloppent.
En vain épuise-t-il les trésors de son génie à symboliser la foi catholique; en vain Béatrix fail^elle rayonner sur lui son céleste amour; on sent autour du poète je ne sais quel vide qui donne le vertige.
Tant qu'il s'était trouvé dans Y Enfer ou le Purgatoire^ Dante avait eu recours, pour raconter ses impressions, aux images qui frappent les sens ; dans le ParadiSy il cherche à immatérialiser ses symbolisations ; il n'emploie plus que le son et la lumière, c'est-à-dire ce qui semble appartenir le moins au monde tangible.
Toutes ses expressions sont empruntées à ces deux ordres de phénomènes, et son génie trouve des ressources inouïes pour varier cet élément un peu monotone. A chaque nouvel astre qu'il atteint, Béatrix, sa conductrice (qui, dans l'idée mythique du poëme, n'est
autre que la théologie), Béatrix trille d'une lumière plus vive. Tous les bienheureux qu'il rencontre ne sont que des lueurs dont l'intensité annonce la sainteté, et qui répètent un hosanna ineffable.
Souvent même le poëte réunit avec un singulier bonheur d'expression ces deux ordres de sensation : la lumière et le son.
Voici comment, par exemple, il raconte son entrée dans le troisième ciel, celui de la planète de Vénus.
Je ne m'aperçus pas que je montais dans cette nouvelle planète ; mais la beauté plus éclatante dont rayonnait Béatrix me prouva que j'y étais arrivé. —De même qu'on aperçoit Tétincelle à travers la flamme, de même que parmi un grand nombre de voix on distingue celle du chanteur qui s'arrête sur un son, et la voix de celui qui court et glisse de note en note, de même, je découvris dans la lumière même dont resplendissait cette planète, une foule de lueurs qui se mouvaient plus ou moins vite, selon leurs mérites éternels. Les vents du nord qui descendent avec tant de rapidité de la nue qu'ils ont glacée, auraient paru lourds et tardife à celui qui aurait vu ces lumières accourir vers nous... Derrière elles s'élevait un hosanna si mélodieux, que le désir d'entendre de nouveau ce divin concert n'est pins sorti de mon cœur.
La Trinité eÙe-mème^ dont la vue acJièYe le pèlerinage d'Alighieri, lui apparaît comme une lumière supérieure à toutes les autres, dans laquelle se montrera trois cercles de trois couleurs et d'une seule dimension.
Mais il faut lire dans le poëme et dans la solitude ces descriptions surhumaines impossibles à morceler.
Nous vous y renvoyons, certain qu'après avoir lu vous accorderez au Dante, comme Ta fait Manzoni dans d'admirables vers, le titre de maiire souverain de la colère et du sourire.
Une dernière remarque. — Ce poëme merveilleux, où toutes les aspirations de Tàme humaine sont révélées, où tous les genres s'allient et pour lequel Dante a créé une langue splendide que lui-même appelle plaisamment langue aulique et cardinalesque ; ce poëme fut composé trois cents ans avant Cervantes et Shakespeare, quatre siècles avant Corneille, six siècles avant Goethe et Bypon 1
Alighieri a eu, au reste, le bonheur unique de trouver un génie égal au sien pour illustrer quelques-unes des pages de son poëme : c'est Michel- Ange 1 — Le Jugement derniejr procède incontestablement de Y Enfer du Dante ; c'est le même mouvement terrible, la même
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audace accusatrice, souvent les mêmes détails. Ainsi, dans la barque conduite par le démon Garon, aux yeux bordés de flammes^ le peintre n'a fait que traduire la
description du poète.
Tous deux étaient faits pour s'entendre. — Natures grandes et taciturnes que le génie avait isolées et qui devaient quitter la terre avec la suprême indifférence du dédain. Michel-Ange, au reste, nous a laissé un témoignage de son admiration pour Alighieri dans un sonnet de sa vieillesse. Le voici ; c'est une sorte d'épitaphe écrite par le génie sur la tombe du génie. ^
n pénétra vivant dans les abîmes ténébre^ix ; vivant il passa de l'un à l'autre enfer, et de là, remontant vers Dieu, il fît luire dans notre nuit un rayon d^ pure vérité.
Étoile unique, son éblouissante lumière éclaira dans ses profondeurs les mystères redoutables de l'éternité, et il en reçut la récompense que la terre coupable prodigue habituellement aux plus divins d'entre les mortels.
Oui, ces œuvres sublimes du Dante, elles furent méconnues, comme son immortelle audace, de ce peuple ingrat qui semble ne pouvoir faire grâce aux justes.
Qu'importe ? et que ne suis-je semblable à lui I — Né pour un sort pareil, je donnerais le plus grand bon-
heur de la terre en échange de cet âpre exil, rehaussé par cette mâle vertu.
Au xjv^ siècle, la Divine Comédie avait un sens caché ; elle résumait toutes les doctrines de l'Église. — Ses personnages n'étaient que des ombres qui voilaient une vérité théologîque. Ce sens mystique du poëme dantesque a été compris par tous les comqientateurs chargée de l'expliquer. — Depuis Benvenuto d'Immola jusqu'à Landini , ils sont unanimes. Boccace, luimême, déclare que la Divine Comédie enveloppe la pensée catholique tout entière sous Vécorce vulgaire \ de la parole.
D'après cette tradition, la forêt solitaire dans laquelle Dante s'égare, c'est le chemin de la vie contemplative; sainte Lucie, qui s'éveille pour le sauver, c'est là iivine démence ; le fleuve ténébreux de l'enfer, c'est le fleuve de la vie humaine, qui roule de noirs soucis ; les animaux monstrueux et hurlants sont les passions des sens. Le passage de l'enfer au purgatoire est gardé par Caton d'Utique, parce qu'en se déchirant de ses mains pour échapper à la servitude, il est devenu l'éternel représentant du libre arbitre sur les confins du mal et
du bien. Ailleurs, l'aigle qui enlève le poète au ciel, c'est la Foi aux ailes étendues ; les trois degrés de la porte du purgatoire sont les trois degrés du sentiment de pénitence 1
« Qu'est-ce donc que la Divine Comédie ? L'odyssée du chrétien 1 Un voyage dans rinfîni,mêlé d'angoisses et de chants de sirènes; un itinéraire de l'homme vers Dieu * ! »
Mais, aujourd'hui, le mythe s'est voilé pour nous ; le poëme d'Alighieri ressemble à ces grandes fresques peintes sur un vieux mur avec les inscriptions qui les expliquent; le temps a effacé les inscriptions, si bien que nous n'apercevons plus que les figures dans leur immortelle douleur et leur immortelle beauté.
La Divine Comédie venait résumer le catholicisme au moment même où le catholicisme allait fléchir, où les communautés vaudoises, où les Albigeois, toujours renaissants, où les schismes de l'Église annonçaient la Qn de cette unité souveraine.
Ain^i, en religion, Dante écrivait le code la veille de la révolte ; il n'était pas plus heureux en politique et il
^ ^ Révolution» d'Italie d'Edgar Qainet. Nous avoM beaacoop
"* emprunté à ce livre remarquable^ sans lequel on ne peut compren-
dre rhistoire de Tltalle du moyen âge*
ppoclamait la loi qui devait tourner contre lltalie ellemême : la loi du vainqueur.
Dans son Traité de la monarchie, où, revenu aux idées gibelines, il veut constituer le pouvoir suprême de l'empereur, dans Tespéranco qu'il amènera la restauration de l'empire romain et de la gloire de l'Italie, il proclame que le droit, c'est la force ; que ce qu'on acquiert par l'épée est bien acquis, et que la légitimité, c'est le succès I — Terrible erreur patriotique qui devait tourner contre la patrie, et que l'Autriche devait eommenter jusqu'à pos jours avec le bâton et avec l'épée.
Nous nous arrêterons sur ce grand enseignement. Il termine ces causeries en leur donnant la conclusion que nous voulions leur donner nous-mêmes; nous y trouvons une nouvelle preuve de la nécessité de ne sacrifier les principes de fraternité chrétienne et do droit, ni aux nécessités ni aux sentiments. — On fonde l'injustice comme un abri contre la tempête du moment, et, un peu plus tard, l'abri s'écroule, il vous écrase!
Mais l'expérience nous le prouve en vain ; nouo restons les serviteurs exclusifs du présent, nous ne voyons quecequi nous sert aujourd'hui. — L'histoire est comme an flambeau qui illumine au loin et laisse sa base dans
Tobscurité ; elle nous fait voir clair dans le passé, même dans l'avenir ; elle ne peut nous faire voir à nos pieds.
Qu'avons-nous aperçu dans cette longue pérégrination que nous venons de poursuivre à travers les siècles, aux lueurs des étoiles successivement allumées par la main du génie?... — Toujours cette lutte du fait et de l'idée!
En Grèce d'abord, le fait domine pendant les premiers
âges, comme il arrive au début de toutes les sociétés.
— Ce sont des fondations et des ruines, des victoires et
des défaites ; puis la lyre d'Orphée retentit et l'instinct
social s'éveille. — Homère parait; il rassemble les traditions, et les nationalités se dessinent. On a des peuples
parce qu'on a des patries.
Mais le fait ne tarde pas à recommencer la lutte. Il arrive armé de trois millions d'hommes, il se précipite sur ce foyer de l'idée pour l'éteindre. — Marathon, Salamine et Platée décident entre eux. — L'homme apprend au monde que la meilleure cuirasse n'est pas au dehors, mais au dedans; qu'il ne faut pas compter, dans la bataille, le nombre des bras qui manient la lance, mais le nombre des cœurs qui la conduisent! Les miracles du patriotisme sont révélés, c'est-à-dire ceux de la foi.
L'idée victorieuse s'épanouit dans l'air libre de la
Grèce avec une splendeur restée sans égale. Elle s'é- . lance sur toutes les routes et revient des quatre coins du ciel avec une Amérique qu'elle a découverte 1
Magnifique spectacle ! C'est alors véritablement que, pour la première fois, Thomme prend possession de la création et de lui-même. La prédiction de Prométhée s'accomplit! Le dieu antique, c'est-à-dire la nature brute et résistante, est vaincue par le génie humain ; le courage, sous la forme d'Hercule, perce de ses flèches le vautour qui rongeait le foie du père de l'industrie et des arts; le monde est conquis à l'intelligence.
Nous avons traversé ensemble cette époque de la jeunesse grecque, et vous n'en avez pas oublié peut-être les merveilles! — Comme Âlighieri dans son Paradis^ nous avons marché deux siècles au milieu des mélodies et des lumières !
Puis les lumières se sont éteintes, les concerts ont cessé ; l'idée, oppressée de nouveau^ ne se produit plus que de loin en loin et par des voix timides. — Rome, cette personnification du fait, triomphe partout; elle soumet le monde , qui devient la ferme* du peupleroi.
Enfin celui-ci se lasse de son positivisme aride ; des besoins nouveaux se font sentir : il cherche dans sonCa-
pitole un coin inoccupé pour les Muses, et l'idée grecque reparaît vêtue de la toge romaine.
Vous avez entendu sa voix affaiblie, mais encore charmante, jusqu'au jour où la tyrannie des empereurs s'effraye de la muse latine et lui ouvre les veines dans les bains de Sénèque et de Lucain !
Alors le silence se fait partout. De loin en loin seulement, quand Rome a mis un nouveau dieu dans son olympe impérial et que, par hasard, un homme monte au trône des Césars, on entend des cris sublimes s'élever de la foule muette. — C'est la voix de Tacite, de Suétone, de Pline ; mais bientôt cette trêve de Dieu est brusquement rompue, et un nouveau tyran porte le glaive à la gorge de tout ce qui' pense et de tout ce qui parle !
Enfin les barbares se détachent du Nord, roulent sur l'Europe et la broient sous leur masse. La lumière s'éteint partout; l'idée s'enfuit au désert avec les solitaires ou se cache dans les catacombes comme au temps de h persécution. — Elle en sortira pourtant, et, cette fois, marquée d'un signe indélébile ; elle en sortira pour porter au monde la liberté sous les lois de Dieu, l'égalité tei^pérée par l'amour et le dévouement comme règle suprême. Elle viendra dire : Aimez-^ntus, les
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lins tes (mtres^ et ces simples paroles annonceront au genre humain une nouvelle morale et de nouvelles destinées.
Sans doute ces destinées ne s'accompliront pas sans efforts. Bien souvent déjà la foi du monde a chancelé. Des générations ont plié sous le poids de l'idée, et, i iiout de courage, ont prié d'éloigner d'elles le calice ! Mais œ sont là des défaillances passagères I Quoi qu'il arrive, nous avojiis confiance dans celui qui a promis sur la terre la paix aux hommes de bonne volonté. Non, les devoirs accomplis selon nos forces, pour l'amélioration du monde moral et du monde visible, ne seront point inutiles. Si Dieu a mis dans nos esprits le désir du perfectionnement pour ce qui nous entoure et pour nous-mêmes, c'est qu'il a voulu que ce désir profitât à sa création. Le progrès, pour donner un nom humain à une des manifestations de la loi divine, le progrès s'accomplira avec nous, par nous, malgré nous, selon que nous serons les soldats actifs, nonchalants ou révoltés de cette grande campagne terrestre. — Le fait, c'est-à-dire la rencontre fortuite d'actes extérieurs, ne deviendra pas plus la loi de l'avenir qu'elle n'a été la loi du passé, et, tôt ou tard, l'idée reprendra le gouvernement des choses de la terre.
A ceux qui doutent en voyant ce qu'ils croient le bien momentanément vaincu, et qui prennent le deuil de la vérité parce qu'elle est frappée, nous rappellerons le drame du Calvaire et nous leur dirons : — Ne laissez point dans votre âme le fait prévaloir contre l'idée ; ne criez pas à celle-ci, comme le mauvais larron criait au Christ ; « Tu meurs sur la croix ; donc, tu n'es pas le Fils de Dieu ! » mais répétez, comme le bon larron dans la foi d'une résurrection certaine : « Vérité, quand vous revivrez, souvenez-vous de moi!»
FIW.
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