‹ Causeries historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 34 sur 41 · D'EMILE SOUVESTRE · texte numérisé non relu

D'EMILE SOUVESTRE

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^viryû&'

LE

UNK RENCONTRE

Outre l'Allemagne comprise entre le Rhin et la Vistule, il en est une autre bien distincte et qui nous appartient aussi légitimement que les régions lunaires visitées par Cyrano de Bergerac, ou que Tlle des Lanternes découverte par Rabelais. C'est 1^ Allemagne de nos romans, de nos poésies et de nos drames; r Allemagne aux étudiants rêveurs, aux jeunes ûlles blondes cultivant des myosotis, aux Faust mystérieux et aux fantastiques docteurs Kreisler. Grâce à l'étude de quelques œuvres exclusivement connues , la vieille Germanie n'est pour nous qu'un commentaire vivant

2 LE PASTBt^R^ J>'H0MMES

d'Hoffmann et de Werther, un conte bleu mêlé de philc^pbie teûtlmetitale ou à'i^glôgUê, tout au ph& un poëme dont nous nous résignons à ne comprendre que les épisodes. Aussi jugez de la surprise quand , en arrivant au pays de Mignon et de Marguerite, on trouve un bon gros peuple qui valse, fume , chante la gaudriole et mange force petit salé^ pour mieux boire^ comme le consdlle le joyeux curé de Meudon I Vous vous ims^niez entrer dans la région des réves> et vous êtes en plein pays de Cocagne. Non que le sentiment en soit banni t Là, comme partout, il trouve sa place entre la choucroute et Técritoire^ mais toujours

après la théologie ; car^ si la France a ses vins, TÂngleterre sa houille et ses machines, le Nord ses forêts , l'Altemagne a pour production spéciale la théologie .: elle en vit, elte en met partout. Jamais peuplé n'a pris, ' à la fois , tant de soin de bien nourrir son corps et tant de souci de Ce que deviendrait son àme. La véritable Allemagne .est toujours la patrie de ce grand Luther, q\A semUe Tavoir personnifiée tout entière dans ses sensualités naïves, ses ardentes aspirations et ses hardiesses iticomplëtes. Aussi n'est-ce point le pays conventionnel que décrivent nos mélancoliques pastorales .

LB PASTBUR d'HOMMKS 3

fit vit uiïe race bien venue qui, depuis cinq siècles, retourne avec patience le même problème et cherche nne explication pratique à cette phrase de l'Oraison dominicale : Que votre règne nous arrive. Tandis que ta France, acharnée à la même tâche, élève de tous côtés les simulacres de sociétés rêvées, et' frappe toutes les pierres du chemin pour faire jaillir le feu qui doit le$ animer, TAUemagne,. comme Prométhée, cherche dans le ciel ht flamme qui fera vivre la statue î Entreprise fe&te^ ardue, mais qui répond h dès instincts particuliers qu'on ne saurait méconnaître. Aussi, Tun des premiers caractères qui frappe l'étranger au delà du Rhin est-il ce mélange de la question religieuse à toute chose. Vous Tentendez ramenée par tout le monde, en tout lieu et à toute occasion. L'étudiant, entre deux confidences sur ses amours; le campagnard, après Tannonce du prix des grains ou des fourrages ; le professeur, à propos d'une difficulté indiquée par Scaliger; Tofficier, au milieu d'un commentaire sur les différentes tactiques européennes; tous, enfin, ramènent inva« riablement là question théologique comme un refrain

obligé.

Au moment ou nous prenons notre récit, cettv ten*»

4 LE PASTEUB d'hommes

dance nationale venait d'être particulièrement réveillée parmi les habitués'du Grand Café de la Concorde, à Cassel, grâce à un article de la Gazette d'Aug^bourg relatif aux Ashvériens.

Ce nom avait été donné à une secte protestante longr temps obscure, mais qui, depuis trois années, avait fait en Saxe et en Bavière dès progrès surprenants. La doctrine des ashvériens était celle du progrès accompli par l'interprétation plus intelligente de la parole de Dieu. En empruntant leur nom au juif maudit de la légende^ ils avaient voulu exprimer, par une allusion figurée, la nature de leur doctrine, basée tout entière sur l'activité incessante des sociétés sous la main divine. Ashvérus n'avait point été, pour eux, le symbole de Finsensibilité éternellement punie, mais, de l'aspiration humaine vers un bonheur toujours fuyant et toujours poursuivi.

D'abord sans éclat, cette Église devait ses récentes conquêtes à l'intervention d'un jeune pasteur d'Egra qui s'était placé, tout à coup, à la tête du mouvement Ses prédications et ses écrits avai^t eu un imamBà retentissement dans toute l'Allemagne, où beaucoup de gens l'avaient regardé comme un nouveau Luther appe-

LE'PASTEUA d'hOMMES 5

lé à finir l'œuvre commencée. Cependant lui-même ne se donnait que pour un avertissement. A son nom de lean il avait ajouté l'appellation mystique de Précurseur, et c'était sous ce titre qu'il avait écrit et prêché pendant trois années. Mais cette brillante carrière venait d'être brusquement interrompue. Les gazettes, après avoir annoncé son départ pour le Nord de l'Allemagne, publièrent tout à coup la nouvelle de sa mort, et la jeune Église, privée de chef, demeura comme frappée de stupeur. Quelques compagnons, quelques disciples de Jean essayèrent bien de continuer son œuvre et de remplacer le drapeau disparu ; mais aucun n'avait cette

consécration du succès également indispensable contre les ennemis et contre les amis. Désormais sans chef,

les soldats combattirent aisément, selon leur force et leur prudence. Il en résulta des troubles facilement réprimés, mais dont le pouvoir s'effraya. Tant que le Précurseur avait couvert les Ashvériens de sa gloire, on ne les avait point inquiétés. Les gouvernements absolus engagent difficilement la lutte contre ce qu'ils sentent vivant et fort ; leur rôle est plutôt d'achever les partis malades ou de les étouffer au berceau. Aussi, en voyant la discorde au camp des ashvériens, ils jugé-

9 tB FASTE U«f o'ffaMMRâ

re<it l'occasion favorable, Saofi m v^nir à d^^cmâe 9mm violente, ils entravèrent par tous les moyens la prCî>*«

gation de leur doctrine, empêchèrent la fondation d€| nouveaux temples^ défendirent la prédication dans 1^ lieux où elle n'avait point encore pénétré et signalèfeg^ les missionnaires de la nouvelle foi aux au.t<)drité9

chargées de maintenir le bon ordre, c'est-à-dire l'immobilité.

Ces. mesures» bien que diversement appréciées par les habitués du café de la Concorde, n'y étaient néQf»^ sairement l'objet d'aucune récriminatioa, En Allemagne, on juge les sectes du pouvoir comme mlleurs; mais une prudence naturelle, qu'entretient l'actioà d'une police assea forte pour ne point se cacher, im* pose silence à toute velléité de critique : on accepte les décisions souveraines comme les variations atmospbé^ rîques, sans prétendre y rien changer. Les plus hardis seulement en recherchent les motifs, et se hasardent à expliquer les intentions des maîtres ; encore n'est-^^ point partout chose sûre, et fàut-il pour cela un carac* tère ou une position au-dessus du vulgaire. A la vérité, le diable n'y perd rien ni le maître non phis l Assis près de son poêle, et les portes bien closes^ le boar-

LB ]pA8Tg9K d'HOUUBS 7

g^oi^ allemand sq dit à tui-même sa façon de pdo^V aussi libramept cpie aoqs la dison$ à tout vm^aot; qfi/^U quç^ hauts fonctionnaires môme, quelques savants far vqrisés et quelques gri^nds se^neurs osent critiquer» en petit comité, ce qu'ils aident publiquement à faire exécuter ; car là^ comme partout, ce sont les pui^sant^ qui rient les premiers du pouvoir; mais, en définitive, tout se renferme dans les pacifiques limites de la causerie, et le plus grand nombre se contente d'une protestation»

C'était à quoi se bornait sans doute un étrangler attablé seul dans un des coins de la grande salle du café de la Concorde, Un coude appuyé sur le marbre, i} jouait, de Tautre main, avec un journal qu'il venait de parcourir, et semblait écouter, avec une attention vague et pensive, la bruyante conversation engagée un peu plus loin. Il pouvait avoir environ trente-cinq ans, et son vêtement brun affectait une sévérité quelque peu négligée ; au soin qui avait été pris pour en simplifier les détails, il était facile de reconnaître l'homme de pensée s'efibrçant d^échapper à tout ce qui peut diminuer pour lui le temps de Tétude.

Les traits de rincx)nnu confirmaient d'ailleurs cette

^ LE PASTEUR d'uOMMES

croyance : ils avaient celte pâleur mate que donne le travail sédentaire ; l'œil bien fendu, mais seulement à demi ouvert, iqdiquait Thabitude de la réflexion ; les lèvres, serrées par une légère contraction, exprimaient la tension d'un esprit qui s'efforce {dutôt qu'une ferme volonté, et les cheveux fins et bouclés, mais grisonnants sur les tempes, prouvaient la fatigue de cet effort. Du reste, l'expression générale du visage était noble et bienveillante ; des éclairs la traversaient parfois et lui donnaient une subite ardeur; mais le plus souvent elle était précautionneuse et inquiète.

Bien qu'il eût semblé prendre un vif intérêt à la conversation engagée sur les ashvériens, il n'avait point quitté son immobilité ; Un sourire triste errait sur ses lèvres, et ses doigts distraits roulaient, avec une certaine impatience, le coin du journal qu'il avait cessé de lire. Cependant, à la longue, son attention parut se ralentir;. sa tête se courba davantage, ses yeux se fermèrent à demi, et il tomba dans une de ces profondes méditations qui ne permettent plus ni de voir ni d'entendre.

La nuit était insensiblement venue : oublié dans le coin qu'il occupait, l'étranger se trouva entouré d'une

LE PASTEUR d'hommes 9

obscurité presque complète, tandis que le groupe d'habitués réunis vers Fautre extrémité de la salle continuait la conversation à la lueur des candélabres que Ton venait d'allumer.

Il denaeura longtemps dans la même attitude, tout entier h sa rêverie. Maïs plus il s'y enfonçait, plus son front devenait sombre. A quoi songeait-il pour que l'on vît frémir ainsi, par instants, les muscles de son visage? Par quel malheur ou par quelle faute se sentait-il oppressé potfr ramener si souvent vers sa poitrine ses mains crispées? La suite pourra nous le faire connaître ; pour le présent, nous croyoTis devoir ramener le lecteur à la discussion engagée un peu plus loin, et qui s'animait de plus en plus, grâce à un nouvel interlocateor.

L'aspect de ce dernier, son costume et ses manières auraient pu le faire prendre pour un marchand de chevauK en tournée, s'il n'y avait eu di^ns sa parole quelque chose de dogmatique annonçant l'avocat ou le prédicateur. Du reste, bon compagnon, il recevait et rendait volontiers Tépigramme, vidait largement les chopes de bière et fumait comme trois professeurs

d'Au^bourg;

10 LE PASY^EOR' d'hommes

La oonvefsatioa roulait 'sw les aouv^Hea mdsurês prises par plusieurs des États de rADemagne contre les asbvérietxf .

— ^ On a bien fait I dit le nouveau venu avec uae beBhomie si naturelle, que les hcH^nêt^ boai^ds qui IMcoutaient ne comprirent point sur-Ie-chaœprironte} commeût donc ! des drôles qui voudraient prendre TÉ* vangile à la lettre! qui prétendent que les homniesne seront pas frères tant que les uns moufront de Mm et les autres d'indigestion ! qui assurent que te Chrisl-n'est pas seulement venu sur la terre pour fonder des paroisses et des cours de théologie, et qui prêchent la* charité sans avoir reçu pour cela de dîpWmes! A bas les brouillons, les impies, les mauvais patriotes ! Vivent les abus !... pourvu que nous en profitions. Préparons-nous tout douceuient au règne de mille ans, en prenant du ventre, tandis que les maigres prendront patience.

— Monsieur a la parole singulièrement facile, fît observer un petit homme qui fumait tout seul dans un coin.

— J*ai pour cela une méthode, répondit le gros homme, une méthode infaillible. . ''-i*-^*^::^

LB FASTEOR B^SOMIiaS 11

— Et pourrait-QD se parmetlM de la dêomider à

— Aussi aisément que je puis me penaeitf e de ne

pas ripcmdfe..*.. oa plutât» attoides le veut bien

vous cottBer jma procédé... car 'vous seraUez e» avoir bescscu

Le petit bourgeœs s'inclina, et le gros homme, qui avait vidé son verre, reprit :

— Avez-vous vu quelquefois entamer un bon tonneau de double bière f On le perce juste au-dessous de la barre, et le breuvage arrive à flots. Eh bi^n, }*en fats auta&t qua^d je veux p^^ler, ccHupère : je place h clef au Imu milieu du cœiu*, et la parole coule d*dle-mème comme d'uae source pleine ; essayes^ le moyen, si cela voup e3t possible, et vous verrez^

-^ JËn remerciant, monsieur, dit le fumeur solitaire

humblement; monsieur est, à ce qu'il me semble, étranger ?

— On n'est jamais étranger dans un pays où les hommes ont le môme visage que vous et parlent votre langue I répliqua le buveur jovial.

— Je veux dire que monsieur n'habite point Gassel.

Ih LE PASTEUR D^HOMMBS

Mais cette conviction sembla ébranler toutes les puissances de son être. Il s'assit, pencha |a tête et joignit les mains sur ses genoux.

Il fallait que la vue de l'étranger fût quelque chose de bien singulier, car elle avait enlevé à cet homme a hardi toute son assurance. Les speotatewrs stqpétails n'avaient pas tardé à l'entourer et à lui faire des questions ; il fut longtemps sans pouvoir répondre. Enfin, s'adressant au maître du café lui-même, il l'toterrogeîi sur l'homme qui venait de s'échapper en kissant le livre qu'il tenait; mais le maître ne le connaissait point ; il ne ie voyait que de loin en loin, comme un vpyftgeur qui s'arrête en passant. Une seule fois il était venu avQo quelques amis, parmi lesquels se trouvait le. comte Raphaël de Leuthoid î

Jorg se fit indiquer la demeure de ce dernier et en prit aussitôt le chemin. .

Raphaël de Leuthord occupait alors à Cassel unepo-' sition aussi singulière que taillante. Né avec uoe grande fortune et un grand nom« il avait voulu joindre à ces avantagea la royauté de riptelligence. Doué de cette aptitude universelle accprdée à quekpies étw d'exception, il avait pu plonger au fond de toutes hf

çQ{^iai$ga|içe$ hi^tqa^ines çoquQe au foad de aes abimes où l^fail>te^'3'englQUti3Sçnl, Qt d'où les forts rapportaQi â^s richesses cachées* Rien de ce que Tesprit peut QQmpjrepdre. ne lui était resté inconnu. Il avait épuisée, tes imes après les autres, toutes les sciences, et était amvé à les posséder en les méprisant I Fatale et ioé* vitabile conséquence de tous les génies sans amour ! car de Leuthold ne connaissait point la science pour elletluème, mais, pour lui ; il n'y cherchait, comme dans tout le reste^ qu'un instrument. Connaître et jouir, telle était sa loi. Moitié Faust et moitié don Juan, il était poissant par rintelligenee, par la volonté, par les sens; mais il lui était resté un vide que rien ne pouvait remjtfr: il n'avait pas de cœur ! Aussi, après avoir appro;^' fondi toutes les études et traversé tous les- plaM^s', se

hPoava-t-4l à quarante ans, savant illustre sans aimer la science, grand médecin sans tenir à la médecine, et homme du monde sans se soumettre à la mode !

 la vérité, il se faisait fort de sa célébrité, de sa fortune ; il transformait le moindre caprice en règles pour le monde élégant, et la foule,- toujours avide des servitudes qui ne lui sont pas Imposées, avait accepté ec^te royauté avec enthousiasme. Lee gens que l'on ap-

16 LK PASTEUR d'hOMMBS

pelle raisannàbîes voyaient bien les dangers de cette influence , mais le moyen d'attaquer des vices que recommande le succès? Les fonctionnaires publics se rappelaient le crédit dont jouissait de Leuthold près <Iu grand-électeur ; les marchands le ménageaient comme leur plus opulente pratique, et les mères de famille respectaient en lui l'homme à marier. Quant aux jeunes gens, ils l'avaient pris pour conseil et pour initiateur; c'était lui qui leur montrait Tarbre du bien et du mal, en leur indiquant de quel côlé on pouvait cueillir la pomme sans danger. Avec lui le vice n'avait ni épines, ni arrière-goût ; il accommodait les âmes, à le recevoir comme on prépare les chevaux anglais à la course, et, après cette espèce d'entraînement des consciences, on eût pu fournir la carrière avec Satan lui-même. La méthode pour cela était, du reste, peu compliquée : il suffisait d'initier les débutants à cette philosophie transcendante qui prouve que l'homme est un instrument nerveux, et le bonheur un produit que Ton obtient à volonté par un certain nombre de procédés.

Le soir môme où avait eu lieu, au café de la Concorde, la rencontre rapportée plus haut, de Leuthold réunissait ses intimes dans la petite maison connue sous

[le pasteur ]>'iiOHMES 17

le Bom de die Vonnen (les Délices). Chacun d'eux y avait amené une compagne de plaisir^ aQn de rendre la fête plus complète.

Aprèsavoir erré quelque temps dans les mystérieuses allées du parc, les couples venaient de se rejoindre dans an kiosque éblouissant de glaces et de lumières, où quelques musiciens cachés se faisaient entendre. Le son de leurs instruments de cuivre aux vibrations voilées avaient bientôt agi sur les convives, qui s'étaient mis à tourbillonner au milieu de cette atmosphère de musique et de parfums; car la valse est le vin de Champagne des Allemands. Complément obligé de toute réunion de plaisir, elle fait cii:puler leur sang un peu alourdi, éta*blit la communication électrique qui naît ailleurs d'un ' seul regard et épanouit insensiblement dans les âmes troublées toutes les fleurs de la joie ou du désir. Voyezles partir les bras enlacés, tranquilles encore et lentement bercés par la mesure. Les couples s'éloignent à petits pas, reviennent plus rapides^ s'animentpardegré; la musique fait couler jusqu'au cœur ses flots enivrants; les mains se pressent, les haleines se mêlent, le mouvement se précipite, et, emportés par l'ardent tourbillon, les valseurs passent, l'œil noyé, la tête flottante,

18 LB PASTCQK d'B0MHB9

lQ9CheYeui[;ép9rs, comme qqb caressantes viçioi)^ ip}* tholQgiques doQt te pinceau vénitien a embelli leavolufr* tueux palais de Tltalie.

Raphaël de Leuthold et ses compagnons en étaient là quand plusieurs des valseuses s'arrêtèrent avec una exclamation et en montrant l'entrée du kiosque, Tou^ les regards se tournèrent de ce côté : il y eut un ïnou-» veraent général de surprise, et la valse fut interrompue. Jorg Kaufman se trouvait sur le seuil, le front ironiquement sévère.

Encadré dans la baie de la porte qui laissait voir d^rrière lui les sombres alléeç du parc, dont les arbres se dessinaient sur un ciel étoile, il rappelait cçs portraits ,de Van Dyck, dont l'expression et la tournure fantastiques se détachent mystérieusement des ténèbrfis sans que Ton puisse en saisir les couleurs.

De Leuthold, qui avait d'abord partagé l'étonnem^ot général, s'avança vers l'étrange visiteur et lui demanda ce qu'il souhaitait.

Avant de répondre, le vieillard promena autour de lui uhjegard sombre.

— Partout même folie, dit-^il, comme s'il se parlait à lui-môme ; à voir l'emploi que les hommes ftmt de h

LE FASTEDH o'HOIIMES 19

vi9, ^ m }i^ croirait immortels ! Tçm a'étounliss^t dans le tourbillon du péché, et ils a'entendent pd$ la, voix lugubre qui crie au dehors : Malhçur à Jérusalem !

— Dieu me pardonne, c'est un sermon, dit de LeutUold. Monsieur est prédicateur et aura cru entrer dans la maison de Pieu, mais il s'est trompé de porte.

— En effet, interrompit Kaufman qui reprit brusquement le ton ironique ; je vois quô je suis entré dans une maison de fous !... Mais c'est à Tun d'eux que j'ai affaire. Ne seriez- vous point, par hasard, le comte Paphaël de Leuthold?

— Pardieu I vous êtes physionomiste,* monsieur; c'est moi-même.

Jorg entra résolument daos le kiosque.

— Alors je demande audience à monsieur le comte. Cette familiarité un peu impérieuse* indisposa évidemment de Leuthold.

— Je ne reçois que le malin les gens qui me sont iocom^us, dit-il ; les soirées appartiennent à mes

amis,.*

— Je (n'en souviendrai une ^utre fojs, répliqua le

^os homme sans se déconcerter ; mais, pour aujour-

20 LE PASTEUR d'hommes

d*hui, monsieur le comte voudra bien déroger à ses . habitudes.

La réponse qu'allait faire Raphaël fut préveQue par rentrée d'un valet annonçant qu'il était servi. Il se tourna vers Jorg.

— Monsieur le prédicateur voit qu'il n'y a pcâôt de ma faute, dit-il d'un ton railleur; il ne voudrait point exposer mes convives à un dîner refroidi, et à moins qu'il ne veuille les suivre...

— Si c'est le seul moyen d'être entendu, à la bonne heure ! répliqua Kaufmau tranquillement.

Le comte fit un mouvement de surprise involontaire. Ce sans-façon audacieux, qui l'avait choqué d'abord, commençait à l'amuser. C'était une sorte de défi jeté à sa présence d'esprit; il s'agissait de savoir qui de lui ou de Jorg céderait et aurait, en définitive, les rieurs de son côté ; il accepta la lutte sur ce terrain, et, résolu à divertir ses invités aux dépens du singulier visiteur, il s'écria gaiement :

— Ce sera pour tout le monde une bonne fortune inattendue. La présence de M. le prédicateur sanctifiera notre fêle profane I Wilhelmine, offrez donc le bras à notre hôte.

LE PASTEVR d'hOMMKS 21

£a parla&t ainsi, Raphaël condaisait à Kaufman uoe jeune lille en costume de bal et d'une physionomie charmante, qui s*arr0ta devant lui, embarrassée. '

Kaufman la regarda avec une bonté compatissante.

— Pauvre créature, dit-il, si jeune, si belle et... si malh^ireuse I

Cette réflexion inattendue troubla Wilhelraine, elle cbaqgea de visage et fit un pas en arrière ; Jorg lui prit la main.

— Allons, dit-il, venez : la brebis doit avoir peur du loup et non du pasteur.

Il prit son bras et passa avec elle dans la salle voisine, où le souper avait été servi.

La table resplendissait d* orfèvreries, de cristaux et

de vases d'albâlre dans lesquels s'épanouissaient les

fleurs les plus rares. Chaque convive prit place à sa fantaisie, et Kaufman se trouva en face de Raphaël.

— Maintenant, dit-il, j'espère que monsieur le comte n'aura plus d'objections à m'opposer et qu'il voudra bien écouter ma demande.

— Ah I de grâce, n'éi)uisons point sitôt nos plaisirs , 0t observer de Leuthold ; monsieur le prédicateur ne peut-il remettre son explication au dessert ?

•— Parfaitement, répliqua Kaufmah ; maïs ifidifeîeur de Lèuthold est-îl sûr de pouvoir la comprendre?

— Si mon întéiligence fait défaut, j'en appellerai à celle de niés amis.

— Cinquante raisons ivres feront difficilement Toffice d'une raison à jeun.

— Monsieur le prédicateur pourra se mettre à Tunisson, et nous parlerons alors le même langage. Remplissez les verres, messieurs, et buvons d'abord aux dames.

Tous les convives répondirent par des acclamations joyeuses en élevant leurs verres et en les choquant contre ceux de leurs compagnons.

— Eh bien, et Wilhelmine? s'écrièrent plusieurs voix en montrant la Jeune fille, dont le verre était resté immobile.

— Par le ciel, vous violez les règles du festin, notre hôte, dit le comte à Kaufman ; nous refuseriez-vous, par hasard, de vous associer à notre toast?

— Non, répondit le gros homme en tendant son verre ; mais je demanderai à le rectifier.

— Voyons.

Kaufinan se leva, et, avançant le bras :

LB l^AdT&UR D'ËOMIiES 23

~ Je bds, dit-il, aux femmes qui sont restées dignes d'être publiquement bcHiôrées et dont on ne déguise p^ rintimitê tomme une honte, aux femmes que nous pouvons accepter sans rougif pour sœurs, pour filles ou pour mèfes.

11 leva son verre et le vida d'un trait. Les amis du comte éclatèrent de rire, mais la plupart de leurs compagnes parurent troublées, et Wilhelmine plus que toutes les autres.

— * Décidément, Dieu nous a favorisés au delà de toute eàpôrtince> dit de Leuthold légèrement; il a envoyé vers nous un de des apôtres dont les enseignements assure^ ront notre salut avant la fin des trois services.

^^ Ce doit être au moins un missionnaire pour la propagation du saint Évangile, fit observer Frédéric de Wrangeli en buvant un verre de xérès à petits coups.

— - Ou un membre de l'Église néo-protestante, coati* nua le conseiller de Potter.

— Ou un promulgateur du piéUsme> ajouta un major hanovrien.

-* Ou quelque acteur en congé qui accomplit «ne gafeure 1 acheva te profeaseur d'e^étique Kropfcaff .

24 LE PASTEUR d'HOMMES

Jorg secouait les oreilles comme pour dire : « Vous n'y êtes pas. » Et il continua à manger et à boire.

La manière étrange dont il s'était présenté, son sangfroid, l'originalité de cette nature, demi-boufifonne, d«mi-sérieuse, avaient fini par exciter une curiosité géaérale. Chez Wilhelmine seulement, cette curiosité était mêlée d'une sorte de respect craintif. Elle ne pouvait oublier les mots prononcés par Jorg en lui prenant la main, et le regard d'affectueuse pitié dont il les avait accompagnées. Ce cœur était depuis longtemps gonflé par un abcès de larmes qui ne demandait qu'à s'ouvrir. Émue et silencieuse, elle suivait tous les mouvements de Kaufman, et veillait à ce qu'il fût servi.

Celui-ci comprit que le moment était venu de se faire écouter.

— Je ne voudrais pas que ces messieurs perdissent plus de temps en inutiles suppositions, dit-il ; et, bien que nous ne soyons pas encore au dessert, je demanderai la permission de présenter enfin ma requête.

— On ne peut rien refuser à un convive tel que vous, répliqua le comte; voyons votre demande?

— Elle n'a rien d'obscur ni de compliqué, reprit Kauf man ; je prie seulement monsieur le comte d'y ré-

t>ondre sérieusement et sur l'honneur. Connaît-il rhomme auquel ce livre appartient?

Il avait présenté à de Leuthold le volume laissé par l'étranger au café de la Concorde.

Raphaël le prit et Touvrit.

— Une Bible! s'écria-t-il. Pardieu ! c'est Touvrage le plus répandu après l'almanach ; et, à moins que le propriétaire n'y ait écrit son nom...

— II y a écrit ses pensées, reprit Jorg en montrant Sur la. première page du livre plusieurs lignes tracées d'une main rapide.

— En effet, dit le comte, qui examinait l'écriture ; ce sont des réflexions sur deux versets d'Isaïe... Quelqu'un de vous, messieurs, aurait-il entrepris secrètement un commentaire des prophètes ?

Un rire général répondit à cette supposition.

— Si ce n'est aucun de vous, reprit de Leuthold, je ne sais à qui pourrait appartenir ce précieux autographe que monsieur veut bien soumettre à mon jugement.

— Il est d'un homme entrevu tout à l'heure au café de la Concorde, dit Kaufman, et vous-même avez dû l'y accompagner il y a un mois. Raj^elez vos souvenirs.

S6 Le PASTBUR d'hommbs

mooffleur le comte ; examiaez encore récriture^ ch^chez tout ce qui peut vous mettre sur la voie ; dites vos suppositions, vos doutes; ne négligez rien, car il y va pour moi plus que de la vie I De Leuthold le regarda.

— Ah 1 je comprends enûn^ dit-il; monsieur est on père ou un mari qui cherche des preuves ! Le livre aura été oublié par quelque théologien en vaduices^et la réputation des habitués de ma petite maison aora foit penser que c'était Tua d'eux?.». Remerdex» messieu»! Ceci est un hommage rendu à votre célébrité li^lantô^ Voyons, Wrangel» le livre ne serait-il pas sorti de votre . bibliothèque 7

— Fi donc I s'écria Frédéric, un volume recouvert en parchemin I... Tous les miens ont une reliure di chevreau maroquinél Cela ne peui. avoir appartenu qu'à un étudiant ou à un professeur.

— Ainsi, vous ne reconnaissez ni le livre tn l'écriture? demanda Kaufman avec anxiétés

— Ni Fun ni l'autre, monsieur, répondit Raphaël* Le vieillard resta pen^f ; il avait évidemment cooça

un espoir dont la réalisation lui échaj^t et aaQod il ne pouvait cependant renoncer.

Lk PASTBUR d'hommes 27

•«• De sorte, reprlUl après un assez long silence, de sorte que monsieur le comte ne peut rien me dire de Tétranger aperçu tout à Theure ; il n'a même pas un soupçon?... Dans ce cas^ je ne le dérangerai pas plus longtemps. '

Il s'était levé ; Raphaël fit un geste pour l'arrêter.

— Pardieu 1 vous ne nous quitterez point ainsi, s'écria-t-il. Vous ne voudriez point laisser notre salut au rôti... c'est-^à-dîre aux trois quarts achevé ! De grâce, une petite prédication, monsieur t

— Ou si monsieur n'est pas inspiré par le Saint^Es^ prit, fît observer Wrangel, qu'il nous accorde au moins une lecture dans le livre mystérieux.

— Par exemple, l'histoire de l'enlèvement de Sara par Abîmélec, dit le comte avec intention.

**- Ou celle de madame; Putipbar et du chaste Joseph.

«^ J'aime mieux les filles de Loth travaillant à empêcher la fin du monde.

«- Moi, le Cantique des cantiques.

^ Allons, monsieur le prédicateur, une petite his*toire édifiante avec commentaires ?

— Wilhelnrine, passez donc le livre à monsieur.

28 LE PA3TBD« d'hommes

La, jeune fille, afiUgée de ces moqueries, s'efforçait de les arrêter et voulut refermer la Bible, que Wrangel venait de. lui .passer ouverte. Kautoau, qui Avait compris son intention, posa une main sur la sienne avec tendresse et dit :

— Laissez.!, ces sarcasmes impies ne m'atteignent pas. Puisqu'ils veulent entendre la parole sainte, qu'ils écoutent !

Et, feuilletant le livre avec une rapidité qui prouvait combien il lui était familier , il . s'arrêta tQut à coup au chapitre vu de TÉvangile selon saint Lac» et il se mit à lire d^une voix ferme :

a Un des pharisiens pria Jésus de manger chez luii et il entra dans la maison de ce pharisien et il se piit à table.

B Et il y avait dans la ville une pécheresse qui, ayant vu que le Christ était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d^albàtre plein d'une huile odoriférante.

» Et se tenant derrière, à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes et elle les essuyait avec ses propres cheveux, puis les baisait et les parfumait de cette huile odoriférante.

LE PASTEUR D^HOJHMES 20

» Le pharisien qui l'avait convié, voyant cela, dit eft lui-inême : « Si celui-ci était un prophète, certes il • saurait que cette femme est une pécheresse, h

» Alors ^sus, prenant la parole, lui dit : « Simon, j'ai » quelque chose à te dire ; » et il répondît : a Parle, » maître. »

ff Simon, vois-tu cette femme? Je suis entré dans ta » maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour laver D mes pieds; mais elle les a arrosés de ses larmes » et les a essuyés avec ses propres cheveux.

» Tu ne m'as point donné un baiser ; mais elle, » depuis que je suis entré, n'a point cessé de baiser » mes pieds.

» Tu n'as point parfumé ma tête d'huile ; mais elle » a parfumé mes pieds d'une huile odoriférante. » C'est pourquoi je te dis que ses péchés, qui sont «grands, lui sont pardonnes ,' car elle a beaucoup » aimé. »

A mesure que Kaufraan lisait, sa Voix devenait plu» vibrante et plus élevée ; sa bonhomie vulgaire faisait place à une certaine dignité émue. Les amis du comte, qui avaient commencé par ricaner , étaient insensiblement r^edevenus sérieux. Quant à Wilhelmine, Tapplî-

30 LB itAS^TBOR h'hOMMES

cation était si directe, elte ffappMt ai juste ^dans ce cœur gras d'a^ttisodrissement, qu'elle fondit en larmes, se leva de tabb ioitte brooteose ei voulut fuâr; mais Jorgr la F^int.

^ N'aie pa& honte de ees pleurs, dit-il avec auloriié; c'est la source vive qui lave toutes les souillures»

^ Bravo 1 bravo , le prédicateur ! crièrent ifihi&te«irs voix.

•r— C'est un succèa de larmes, ajouta Wraogel.

— Apportez de Féther à mademoiseUei )KBhdBûae^ dit de Leuthold.

«^ Et un verre de Champagne^ reprit le. mi^, il n'y a rien de meilleur pour les nerfs, .

La jeune Slle voulut échapper à ces empressements ironiques.

— Allons , calmez-vous , ma cîrère, reprit le conoto en riant, il faut de la modération en tout, même flans les larmes ; tout h Theure vous ne pourrez valser...

— Laissez-moi . laissez-moi , bégaya Wilhehnine en se rapprochant de Jorg. Je ne veux point rester icL

— Et où voulez- vous aller , ma belle? réptkfua Bd** phaël. Songeriez-vous , par hasard, à suivre monteur comme Madeleine suivit le Christ?

— Pourquoi non? interrompit Kaufmàn avec son assurance ordinaire... Si je Tavais retirée des eaux de la Ftilda, balancerais-je à l'emmener pour lui réchauffer le cœur ? Qui sait si notre rencontre n'est point dans les desseins de Dieu ? Ah I il ne sera point dit que Jorg aura jamais repoussé le naufragé qui lui tendait la main du fond de Tabîme... Si sa honte lui pèse, si elle est sans conseil, sans protecteur, me voici : qu'elle 9'appw0 mt" moi ssin» er^inte ; taat que la mon me Ivmf^ debeiut» }e m lui mmiqi^erai point,

n avait présenté le bras k la jeune fille ; elle y pas^ 1^ Â^ $9»9i se^voir oe qu'elle faisait , cacha sa tête sur sm épmh et l'entraîna vers la porte. Kaufman n'hé^

sila pas un instant. Il palua avec gravité les convives stupéfaits, traversa le salon, le jardin, et atteignit la grille d^entrée, qui donnait sur le chemin de Casse! .

LE FASTEtiR d'hOMMES

JORG ET UERMAN

Lorsque Kaufman et Wilhelmine se trouvèrent tous deux seuls, le premier regarda sa compagne de roule, qui était en souliers de satin, les épaules nues, les cheveux enroulés de perles , et il eut un moment d'embarras. En remmenant, il avait obéi à son élan plutôt qu'à la réflexion ; mais une fois loin de ceux qui l'avaient pour ainsi dire forcé à cette démarche , il reprit son sang-froid et se demanda ce qu'il allait faire de cette jeune fille qui s'était confiée à sa protection. Elle marchait près de lui, pleurant encore, mais seulement par intervalle et avec ces sanglots interrompus qui suivent toute crise de larmes.

Après avoir ralenti le pas, Jorg s'arrêta court : — Après tout, dit-il , avant d'aller plus loin, il est nécessaire de nous expliquer : la parole de Dieu vous

LE PASTRUH. D*HOMAIBS 3r3

a touchée , ce qui prouve que le cœur est encore ouvert chez vous aux bonnes semences, et que vous pouvez retrouver le chemin de la nouvelle Jérusalem; mais il faudrait auparavant que vous pussiez m'indiquer celui de votre logement.

— Hélas ! je n'en ai point , répondit Wilhelmine , dont cette question redoubla les pleurs. Celui que j'habitais appartient à M. de Leuthold , et... après ce qui s*est passé... je n'oserais... je ne veux point y retourner.

— Pauvre enfant! reprit Jorg touché, vous n'avez ni amis ni famille ?

.— Il me reste une tante qui m'avait njise en apprentissage, mais que j'ai cessé de voir depuis...

— Très-bien ! interrompit Kaufman. Où demeuret-elle?

— Dans la rue des Trois-Rois.

— Et vous la nommez ?

— Madame Rieiïel.

— Nous verrons madame Rieffel, dit Jorg qui se remit en marche.

Wilhelmine parut inquiète du projet de son guide et s'efforça de l'en dissuader. Sa tante, qui faisait profes-

Sk LE pastbor d* hommes

sion d'une piété exemplaire, avait juré de ne jamais la revoir ; elle regarderait toute démarche de sa nièce comme une audacieuse effronterie ; elle refuserait*de croire à son repentir. A tout cela'Kaufman répondait, avec éa résolulion ordinaire, qu'il fallait voir.

— Si Ton songeait aux innombrables chances d'accidents qui nous menacent , dit-îl, on n'oserait sortir ni marcher. Le rôle des hommes est d'essayer, celui de la Providence de régler l'insuccès ou la réussite.- Qui sait d'ailleurs si nous ne trouverons pas la mère Rieffel dans de meilleures dispositions que vous ne le supposez? 11 en est d'un cœur fermé par la colère comme de la dame-jeanne la mieux bouchée ; \m seul coup bien frappé peut y faire une fente par laquelle tout s*enfuit. Prenez donc courage, évitez les ornières et essuyez vos yeux.

Il jeta son manteau de gros drap sur les épaules de la jeune fille, l'engagea à s'appuyer sur lui, efpritla route de Cassel en continuant à l'interroger sur son passé.

L'histoire de Wilhelmine, longuement racontée, pouvait S3 résumer en quelques mots : comme tant d'autres, elle n'avait pu résister à la Fois aux privations de la pauvreté et aux tentations de la richesse. La curio-

LB PASTfiUR P'SOMMES SS

site Tavait livrée à la séduction, la honte Ty avait enchaînée ; non qu'elle trouvât la joie dans ce luxe d'empruntj dans ces plaisirs frauduleux, dans toute cette vie de prospérités passagères, que chaque jour remettait en question : Wilhelmine n'y avait point place aux instincts naïfs de son cœur; mais comment en sortir, quelle route prendre ? que devenir ? Une fois descendue au fond de ce puits que nous appelons le déshonneur^ la femme y demeure par désespoir ; et si la corde du hasard ne descend pas pour Yen retirer, elle s'y arrange comme dans le seul asile qui lui reste.

Wilhelmine raconta tout à son compagnon sans ordre et en entremêlant successivement son récit de rires et de pleurs, car tout était fugitif dans cette sincère nature, qui allait de Taffliction à la gaieté, sans songer à la transition, ce grand art de déguiser l'inconséquence.

Tout en parlant, elle était arrivée, sans s'en apercevoir, dans la rue des Trois-Rois ; mais braque son compagnon l'en avertit en la priant de lui montrer la maison de sa tante, elle s'arrêta saisie, et toutes ses terreurs lui revinrent. Jorg ne lui laissa pas le temps de s'y arrêter et l'entraîna, malgré elle, vers la demeure de la veuve Rieffel.

36 LE PASTEUR d'hOMMES

A peine eut-il frappé que la porte s'ouvrit ; mais à sa ' vue la servante laissa échapper une exclamation de désappointement.

— Seigneur 1 ce n'est pas M. Arnulf, s'écria-t-elle ; comme madame et le pasteur sont là qui l'attendent, j'ai cru...

— Que c'était lui ? acheva Jorg, il n'y a pas de mal, brave fille, annoncez M. Kaufman.

La servante ouvrit la porte du salon et répéta le nom indiqué.

La veuve et le ministre firent un mouvement de surprise.

— Kaufman, dit la veuve, qu'est-ce que c'est?

— C'est moi, interrompit Jorg en se présentant à la porte avec Wilhelmine qu'il tirait après lui ; je viens pour vous rendre un service.

— Comment cela, monsieur ?

— En vous ramenant votre nièce.

Wilhelmine ! s'écrièrent à la fois la veuve et le paS' teur.

— Malheureuse I tu oses reparaître ici ! ajouta la

première.

LB PASTEUft i>^HOMMBS 37

— Ne la groûdezpas, c'est moi qui l'ai ameaée> interrompit Kaufman,

— Qu'elle sorte ! qu'elle sorte sur-le-champ I s'écria madame Angéiica Rieffel en se levant ; sa présence est une honte pour une maison honnête» et je vous trouve bien hardi, monsieur, d'oser frapper à ma porte avec cette créature.

— L'Évangile a dit : « Frappez , on vous ouvrira, « répliqua tranquillement Jorg ; cette créature, d'ailleurs, comme vous l'appelez, est une pauvre Madeleine qui ne demande qu'à faire pénitence. Je me porte garant de sa bonne volonté.

— Vous? répéta la vieille bourgeoise avec une défiance dédaigneuse ; et qui êtes-vous, monsieur ? Gomment vous trouvez-vous le protecteur de cette fille?

— Sur mon âme, vous avez raison, et voilà par où j'aurais dû commencer, dit le gros homme ; je m'appelle Jorg Kaufman, madame, et je vous ramène cette enfant des Vannm où je l'ai trouvée.

Alors il se mit à raconter rapidement, avec sa liberté un peu triviale, mais animée, tout ce qui s'était passé à la campagne du comte, et comment Wilhelmine l'a-

38 LB PASTEUR d'ROVUKS

vaît suivi. Pendant <» récit, le pastear levait les yeax au ciel, et la veuve poussait des exclantttioiisde dévole scandalisée.

— Et c'eirt après l'avoir trouvée dans on lieu pareil que vous me la ramenez, monsieur? dit-^le quand il eut achevé*

— Fallait-il donc Ty laisser? demanda lorg brusquement ; quand l'un de vos semblables demande à sortir (k la boue, doit-(m regarder avant deTm retorersi Ton a du linge blanc ? Le Christ n'a4r4l pas accudHi Madeleine et défendu la femme adultère ? Loin de m*eQ vouloir, remerciez-moi de vous donner Toccasion d'une bonne œuvre, et pardonnez à cette pauvre fîHe, qui n'a besoin que d'appui.

— Jamais I s'écria madame Rieffel en repoussant darement Wilhelmine, qui pleurait et voulait baiser ses mains. Enamenez votre protégée, monsieur, elle ne m'est plus rien ; je ne veux plus en entendre parler : je ne suis point dupe de ses comédies ! .. .

— Des comédies! interrompît Kaufman vivement, par le ciel ! on les ferait plus gaies, madame 1 Voye^ pleurs de cette enfant, ses mains tremblantes, ses yen: rougis!... Tout ce que j'ai dit est aussi vrai que la pa-

h% PASTEUR d'hommes SO

T(Ae de Dîea;et la preuve, c'est que votre nièce est encore telle que je Tai trouvée : voyez I

A ces mots, il retira le manteau qui enveloppait la jeune fiUe, et la montra en toilette de baL

Le pasteur et la tante reculèrent.

— Quelle indécence I s'écria le premier.

^^ Alors, faites c<»mne saint- Georges, monsieur le naàsistre, dit Jorg ironiquement, et .donnez^ pour couvrir cette nudité, la moitié de votre babit

•^ Je ne répondrai point à des exf^ressions aussi peu convenables, répliqua le prêtre d'une vpix aigre.

-^Ce qui est peu convenable, monsieur, reprit Kaufman avec chaleur , c'est qu'un ministre de Dieu demeure muet quand on exhorte une de ses pénitentes à la charité; c'est qu'il ne trouve pas un mot à dire en faveur de la créature repentante et abandonnée; c^est qu'il s'occupe de battre les cartes quand il y a une âme humaine à sauver.

Le pasteur, qui tenait, en effet, un jeu de cartes, le replaça sur la table en rougissant et prit un air de dignité blessée.

- — le n'ai point été appelé à donner mon avis, mon* sieur, dit-il sèchement, et je n'M point l'habitude d'im-

kO LE PASTEUR d'HOMMES

poser mon intervention. Au reste, si ma respectable amie , madame Rieffel, m'avait fait l'honneur de me consulter, je n'aurais pu qu'appuyer ses justes répugnances. Le divin maître lui-même a dit que le bon grain devait être séparé de l'ivraie... le juste du réprouvé.

—7 Ah I pharisiens I s'écria Jorg avec indignation : ils imitent les Romains du temps de César, qui forgeaient en épées les socs de charrues. Cette parole de Dieu pour féconder et nourrir, devient entre leurs mains un arrêt qui tue.

— Des injures! interrompit la veuve en se levant... Et c'est toi> malheureuse, qui nous les attires! fille éhontée, misérable, perdue

— Assez î interrompit Kaufman, qui étendit les deux bras vers Wilhelmine éplorée. Ce n'est point elle, madame, c'est moi qui parle, et c'est à moi qu'il faut répondre. . . Ou plutôt ne répondez rien ... Je vous connais maintenant. J'avais espéré trouver un reste de cœur dans ce vieux corps ; je croyais m'adresser à une femme fil n'y avait qu'une morte I Rentre dans ta tombe, cadavre I il y a encore des vivants pour nous com;: prendre et nous réchauffer.

LE PASTEUR d'hOMMES 41

En parlant ainsi, il rejeta te manteau sur Wilhelmine et sortit avec elle.

La pauvre fille s'était remise à sangloter; il lu^ prit hrasquement le bras :

— Pourquoi pleures-tu ? dit-il avec cette brusque familiarité qui n'était point sans puissance. As-tu peur que je t'abandonne aussi, moi ? Ne t'ai-je pas promis de te protéger ? Tu n'as plus de réputation à ménager ; c'est un malheur qui devient presqu'un avantage. Je puis femmener chez moi ; tu vivras comme ma fille, en attendant que je t'aie trouvé une autre retraite, peutêtre vaut-il mieux qu'il en soit ainsi : Dieu fait bien ce qu'il fait. Viens et ne pleure plus.

Wilhelmine essuya ses yeux et suivit Kaufman.

Tous deux se dirigèrent vers l'un des faubourgs bâti aux bords de la Fulda. La nuit était déjà avancée, de lourds nuages glissaient sur Fazur sombre du ciel comme des vaisseaux gigantesques sur l'Océan; un vent orageux gémissait sourdement à travers les hautes cheminées du faubourg. Jorg et sa compagne s'arrêtèrent devant une petite maison de pauvre apparence dont le premier avait la clef ; ils montèrent un escalier vermoulu et arrivèrent à une grande pièce qui lui faisait

[\2 LE PASTEUR d'HOMMES

face. Elle n'était édairée que par la lueur des étoiles^ qui la traversait d'un sillon argenté ; mais quelque faible que fût cette clarté, elle suffisait pour faire distinguer nettement un jeune homme appuyé à la fenêtrei et dont Tattitode exprimait l'abattement.

Au bruit qu'avaient fait Jorg et Wilhelmine, il se retourna lentement sans se lever , et la lueur stellaire éclaira ses traits. Ils avaient cette fraîcheur lymphatique et ces contours arrondis que Ton prendrait au premier aspect pour l'expression de la force. Ses yeux bleus^ à pupilles dilatées, regardaient longtemps sans voir, et sa chevelure blonde tombait en boucles soyeth ses, mais rares, jusque sur ses épaules-

Il jeta un coup d'œil aux deux arrivants^ puis t&ptii son attitude pensive.

— Je t'amène de la compagnie, Uerman, dit Jorg ea s'arrêtant avec Wilhelmine devant le jeune homme.

Uerman ne répondit pas.

— £st*ce ainsi que tu reçois tes hôtes? reprit le vieillard d'une voix plus haute. Voyons^, debout ; c'est une pauvre fille qui n'a point d'«siie et à qui il faut faire place.

Le jeune bomiDQe se retourna lentement vers la corn*

LB PASTCUR d'HOMMEH 45

pagne de Kaufroan. Ainsi éclairée par la lune, avec ses cheveux en désordre, ses yeux rendus plus brillants par les larmes et les couleurs qu'une longue course avait appelées sur ses joues, Wîlhehnîne était charmante. Herœan ne put échapper lui-même à Feffet de cette beauté; il se ïeva en répondant :

— La grande chambre est libre, ma sœur peut Foccuper.

— Voyons, dit Jorg, qui avait allumé une lampe.

• Et, précédant la jeune fille, il lui fît traverser deux pièces vides, et arriva enfin à une troisième pièce garnie de meubles antiques et mal rangés.

— Ceci est bien pauvre et bien sombre près de vos logements à la mode, dit-il ; mais demain le soleil fera étinceler vos croisées, et les oiseaux chanteront sur les toits. Si vos désirs sont sincères, vous ne regretterez point ce que vous avez quitté. Pour ce soir ne^ pensez à rien et dormez.

11 appuya une main sur les cheveux de la jeune filte avec une familiarité paternelle, lui fît de la tête un sahit amical et sortit.

En entrant dans la première pièce, il retrouva Herman à la même place et dans la même attitude. Son

llk LE PASTfUA d'hommes

front se rembrunit. Il s'approcha du jeune homme et lui dit d'une voix sérieuse :

— Que faites-vous là, Herman ?

Celui-ci releva ses yeux doux et vagues :

— Je regardais les nuages passer sur les étoiles , dit-il d'une voix sans accent.

— Songez plutôt à ceux qui passent sur les lumières de votre âme, reprit Jorg sévèrement; ne sortirez-vous jamais de ces lâches abattements qui font de vous un mort assistant à la] vie des autres?... Rappelez-vous la tâchQ que vous avez à remplir.

Le jeune homme demeura immobile.

— II ne m'entend même pas, murmura Kaufman en pliant les épaules. Ah! folle et débile créature I j'avais cru que c'était un homme, et ce n'est qu'un instrument sonore. Tant que celui qui savait en jouer s'est trouvé là, la harpe a chanté ; aujourd'hui que nous l'avons perdu, elle reste muette.

Et, haussant tout à coup la voix :]

— Ainsi, tu ne sortiras pas de cette torpeur I continua-t-il avec impatience ; tu ne te rappelles ni tes projets ni tes promesses; tu as tout oublié... même le 25 juillet.

LE PASTEDR D*HOHMBS &5

Herman avait écouté les premiers mots de Jorg sans paraître y prendre garde ; mais l'effet du dernier fut aussi prompt que puissant. Il se redressa pâle, rœil animé, et ses mains pressèrent convulsivement Fappui de la fenêtre.

-— Qui parle du 25 juillet? répéta-t-il d^une voix précipitée... Est-ce donc pour me rendre Tespoir et la force que vous me citez le jour qui les a tués? Ah! vous ressemblez aux médecins qui s'assurent de la vie du mourant avec la pierre qui brûle ou avec Tacier qui déchire. Quel est votre but en me rappelant cette date terrible?... Qu'attendez- vous?... Que voulez vous?...

— Je veux être sûr que tu Tas vu mourir, lui I dit Jorg avec une énergie qui fit [tressaillir le jeune homme.

— Ne vous l'ai-je point dit? répliqua-t-il agité. Quand les deux barques se sont rencontrées... que la nôtre s'est brisée... je l'ai vu disparaître dans les eaux... disparaître avant moil... et quand j'ai repris mes sens sur la rive... j'étais seuil

— Mais son cadavre a été retrouvé? tu l'as vu? tu l'as touché? demanda Kaufman avec une insistance singulière.

48 [le pastelr d'hommes

tous ses mouvements avaient une souplesse nerveuse

qui. la rendait séduisante plutôt que belle.

Elle travaillait à une tapisserie commendée; mais la marche de son aiguille, tantôt lente, tantôt précipitée, ses regards sans cesse tournés vers la pendule, et les tressaillements qu'elle ne pouvait réprimer au moindre bruit, témoignaient suffisamment de son impatience.

Un homme d'environ soixante ans, qui portait le costume de garde forestier, parut tout à coup à Tune des portes intérieures ; mais la jeune femme avait reconnu le pas : ce n'était pas celui qu'elle attendait. Elle releva à peine la tête.

— Rndolphe n'est point encore de retour? demanda le forestier.

— Pas encore, mon oncle, répliqua-t-elle brièvement.

— 11 t*a pourtant bien promis d'être ici ce malin?

— m 'a promis.

— Alors nous ne pouvons tarder à le voir.

— Qui sait? dit-elle avec un peu d'amertume ; Cassel a des charmes qui lui font oublier tout le reste. Le moyen de lutter contre les soixante-etdix mille volumes de la bibliothèque !

— Allez-vous être jalouse de livres, par hasard ? demanda Poncle en souriant.

— Pourquoi non? répliqua la jeune femme vivement; qu'importe l'objet de la passion de Rudolphe, si cette passion le détourne de moi? Toute sa vie ne doit-elle pas m*appartenir comme la mienne lui appartient? Pourquoi me laisser seule à mes inquiétudes, à mes tristesses ?

— Pourquoi, Una ? reprit le forestier doucement : parce que son mariage ne Ta point dégagé de ses devoirs d'homme et de ministre. Vous regrettez le temps qu'il donne à ses études, à la prière, aux bonnes œuvresl aimeriez-vous donc mieux le voir oisif et inutile? Les heures qu'il vous dérobe ne sont-elles pas employées à agrandir son âme ou à soulager quelque affliction ? Pouvez -vous lui reprocher une conduite qui doit rélever à vos yeux?

— Oh ! vous me prouverez que j'ai tort, mon oncle, je le sais, interrompit Lina vivement ; je parle avec mon cœur, vous me répondez avec votre raison, nous ne pouvons nous entendre !

Le forestier la regarda, puis secoua la tête.

— Toujours exaltée, dit-il à demi- voix ; quand donc

5% LE PASTEDIl d'hommes

cesserez-vous de demander à la vie plus qu'elle ne peut donner ?

Il y eut une pause. Lioa continuait de broder avec une rapidité nerveuse; son oncle, qui avait décroché une grande pipe d'écume, de mer ^suspendue près du poêle, la chargeait silencieusement. Enfin, il parut secouer ^impression de tristesse qui avait assombri son front, et reprit plus gaîment:

— Où est donc votre cousine ?

— Elle vient de remonter, répondit Lina. Le forestier fit un geste de ravissement.

— Ah! j'oubliais, dit-il,. c'est Theure oii elle quitte son négligé du mathi pour se mettre sous les armes; car elle n'a pu accepter encore les habitudes de notre petite ville de Mùnden ; elle fait trois toilettes comme à Vienne.

La jeune femme ne put s'empêcher de sourire.

— Mon Dieu î vous lui en voulez, à cette pauvre Dorothée, dit- elle; vous l'accablez de brusqueries, d'épigrammes, presque de duretés, et l'égalité de son humeur ne peut vous adoucir.

— Je n'aime pas les gens qui ont l'humeur égale, répliqua l'oncle, d'un Ion bourru ; cela prouve leur

LE PASTEUR D^BOHMES 51

insensibilité ou leur hypocrisie. Pour votre cousine, il y a chez elle de l'un et de Tautre : tout ce qu'elle sent, elle le dissimule, et quand elle ne le dissimule pas, c'est qu'elle n'a rien senti. L'usage du monde ^ poli son cœur comme un caillou roulé dans les flots. Encore si ses conversations ne vous troublaient pointi

— Moi?

—Vous, Lina. Je ne suis qu'un vieux soldat ignorant, sorti des camps pour vivre dans les bois ; mais il est des cas où la tendresse tient lieu de science. Je vois en vous mieux qu'en moi-môme.

— Et que voyez-vous donc, mon oncle?

— L'avidité d'une nature mobile, et toujours en recherche de Finconnu. Élevée dans la retraite, vous ignorez les plaisirs du monde ; vous p'y auriez jamais songé, si cette femme n'était venue vous les vanter et réveiller en vous de dangereuses curiosités.

Lina tressaillit, son aiguille s'arrêta, et elle leva les yeux sur le major.

— Peut-être avez-vous raison, dit-elle pensivement... Oui... quand madame Dalchid me parle de cette société où une femme se trouve entourée de tout ce que le luxe elles arts ont de charmant, prévenue dans tous ses ca-

52 LB PASTEOR d'HOMMES

prices, étourdie d'hommages caressants, où la vie vous emporte enfin au milieu de flots parfumés sansqae vous ayez même la fatigue de désirer, malgré moi ces récits me fascinent, je 1^ écoute comme tout enfant j'écoutais les féeries qui me transportaient dans une autre existence pleine de splendeurs et de mervdlles I

— £t vous voulez que je ne déplore pas Tarrivée de cette femme à Mûnden I reprit le vieux soldat avec one sorte d'emportement. Ah I maudit soit le jour qui Ta amenée ! c'est à elle à qui nous devons le retour de votre cousin Frédéric de Wrangel, et surtout ce nouvel

ami, le comte de Leuthold Tous trois sont autant de

mauvciis génies introduits dans notre foyer.

Lina Tinterrompit par un geste; sa cousine descendait l'escalier.

Le forestier alla s asseoir près du poêle, rentra sa tête dans ses épaules comme une tortue effaroichée, et ranima sa pipe par quelques fortes aspirations.

Dans ce moment, madame Dalchid fit son ^trée. Elle était en grande toilette d'après*-midi : robe de soie avec volants, bonnet de blonde orné de fleurs, bracelets d'or bruni, gants glacés sortant de l'étui. Le tout

LE PASTEDA d'hOMMBS 53

formait un ensemble qui était le sublime de Téiégance commune.

La personne ressemblait au costume : elle était blanehe, rose, régulière, parfaite enfin pour prendre sa place parmi les femmes dont nul ne conteste la beauté, parce que nul n'y porte envie.

— Eh bien, pauvre enfant, vous attendez toujours? dit- elle à Lina de cette voix plaintive et mignarde adoptée dans un certain monde ; votre Rudolphe n*a point encore paru I Mais savez-vous que c/est affreux de nous

tenir ainsi inquiètes car, en vérité, je commence à

l'être comme vous un accident est si vite arrivé

dans ces voitures publiques Ah! si j'avais encore

mon équipage, je ferais atteler et nous irions à sa rencontre ; mais il n'y faut plus penser.

Ici madame Dalchid, qui s'était arrêtée devant le miroir, poussa un soupir en défripant les plis desarobe ; le forestier serra sa pipe entre ses lèvres et fuma plus vite.

— Je vous plains, chère, reprit la cousine, qui s'efforçait de donner plus de caprice à sa coiffure ; voir à peine son mari quand on n'a point d'autre distraction... car vous vivez ici comme dans un pays sauvage ! pas un concert, pas un bal, pas une soirée !

5U LE PASTEUA D^ROIfMSS

L'oDcle poussa deux énormes bouffées de tabac qui l'enveloppèrent d'un nuage.

— ■ Vous savez que Rudt>lphe cràiot toute visite et fuit le monde, fit observer Lina.

— C'est précisément ce dont je me plains, répliqua Dorothée plus vivement; on dirait qu'il se cache? Cependant il me semble que la porte d'un ministre du saint Évangile devrait être ouverte pour tout le monde.

— Plût à Dieu- qu'elle eût été toujours fermée! murmura le forestier entre ses dents.

Madame Dalchid se retourna.

— Ah ! pardon, major, dit-elle d'un ton aimable, je ne vous avais point aperçu.

— Je vous avais aperçue, moi, répliqua-t-îl brusquement.

Lina voulut couper court à une explication en demandant à sa cousine si elle avait reçu des lettres de Vienne.

— Rien encore, répondit Dorothée ; mes amis m'oublient ! je le prévoyais, du reste : quand le malheur vient, il faut s'attendre à l'abandon ! et- cependant. Dieu sait que de protestations d'attachement avant la ruine de M. Dalchid !

LR PAST&UR b'HOMMRS 55

Elle poussa \m nouveau soupir, et vint prendre un âuiteuil près de Lina.

-^ Nous menions une vie si joyeuse 1 reprit-elle. Vous ne pouvez comprendre mes regrets, chère belle; vous n'avez pas vu notre habitation de Vienne I M. Dalchid l'avait fait orner d'après ses propres dessins.

— Des dessins de banquier! dit l'oncle «i demi-voix.

— On venait de tout meubler en laque et en vieux Saxe, continua Dorothée; les vestibules avaient été transformés en serres, et j'avais trois attelages, un pour le matin, un pour les grandes visites, un pour la nuit. Ahl l'heureux temps, l'heureux temps!... Hélas ! qu'ôtes-vous devenu, mon bel hôtel, mon paradis terrestre!..,

— Parbleu î votre paradis terrestre a été vendu à l'encan, interrompit le forestier à bout de patience ; vendu à des juifs qui en feront une auberge ou une salle de bals masqués ! car voilà où conduisent ces existences charmantes ! On fait le prince en attendant que Ton fasse banqueroute.

— Major I s'écria Dorothée blessée.

— Est-ce vrai ou faux? reprit celui-ci durement. M. Dalchid n'a-t-il pas été obligé de se sauver en An-

56 LB PASTEUR d'hOMMES

gleterre, et, vous, 'de vous réfugier aux Sennhutten!

— Ah I je vous remercie d'avoir pensé à vos amis de Mùnden, reprit Lina, qui, voulant adoucir Teffet produit par la sortie de son oncle, tendit la main à sa cousine.

Dorothée la saisit avec un de ces attendrissements que les femmes du monde ont à leur disposition comme Téventail.

— J'étais sûre de vous, chère aimée, dit-elle; c'est pourquoi j'ai choisi les Sennhutten pour asile

— Et aussi parce que madame n'en avait point d'autre I fît observer le major.

— Je savais que Lina me recevrait avec plaisir, maintenant qu'elle habite chez elle^ dit Dorothée en appuyant sur ce dernier mot.

— Vous aviez donc appris mon mariage ? demanda la jeune femme, qui eût voulu à tout prix placer la conversation sur un autre terrain.

— Par hasard, répliqua madame Dàlchid; seulement, je puis vous l'avouer maintenant, je me trompais... sur le mari!

— Gomment cela ?

— On m*avait assuré que vous étiez fiancée à notre cousia, Frédéric de Wrangel.

LE PASTEUR d'hÛMMES 57

— On vous a dit vrai.

— Oui, dit Stankar en haussant les épaules, c'était un de ces sages projets formés par les parents à la suite d'un souper de baptême et dans Tattendrissement que produit le vin du Rhin.

— Mais le cousin Frédéric était Un parti tout à fait convenable I objecta Dorothée.

— Comment donc, admirable ! acheva le major ironiquement; n'est-ce pas un de nos hommes à la mode? sachant danser, monter à cheval I Aussi vient-on de le nommer conseiller I Du reste, aussi incapable de réunir deux idées que...

Il s'arrêta, mais son regard avait achevé la phrase, car Dorothée ajouta avec un rire un peu forcé :

— Que moi, n'est-ce pas, major ? Ne vous gênez donc pas, je vous en prie, continuez I

— C'est inutile, puisque vous avez compris, dit sim- ' plement le forestier.

— Mais comment, enfin, ces premiers projets de mariage ont-ils été abandonnés? demanda madame Dalchid, qui s'adressa de nouveau à Lina.

— Mon Dieu, rien de plus simple, répondit celle-ci ; il y a quelques mois, un étranger arriva à Mûnden et

58 LE PASTKUR d'hOMEES

loua an appartement dans cette Daaisoo ; il sortait peu, ne recevait personne et ne quittait le travail que pour descendra m jardin, où il nous reoeontrait,

— C'était M. Rudolphe Mùller.

— Oui.

-^ Ah I je comprend», A force de se rencontrer, on finit par se plaire Tun à Tantre, et le mariage fiil coB" veau. Mai» conuuent Frédéric prit-il la ciiose?

— Parfaitem^, dit Stankar, il m fâctau

— Vraiment l

~ Il jura qm nous ne le revemoas jamais, ôt ftû avais accepté l'espérance, mais quand vous êtes a^ rivée...

— Il est revenu pour moi ? s écria Dorothée ; eh bien, je Ten remercie Mais, qu'avez- vous donc, Lina?

— J'ai entendu ouvrir la porte du jardin, dit la jeune femme, qui prêtait l'oreille ; si c'était.....

Mais elle s'interrompit en ajoutant :

— Non, ce n'est point son pas.

— Pauvre enfentî dit madame Dalchid en la baisant au front ; aime-t-elle son maril

Et elle fit de la tôle un petit geste capable qui ajoutait :

L6 PASTBUR D'HOMMES 59

— Comme ça lui passera f

Cepeodaot, Lina ne s'était point trompée; qtiel- (pi'uD venait ^ effet d'arriver : c'était Frédéric de Wrangel.

Il entra chargé de deux bouquets de fleurs rares devinés k ses cousines; Lina se contenta de le remercier affectueusement, tandis que Dorothée poussait des cris d'admiration et de reconnaissance. De Wraiîgel ne put se dérober à ses remercîments qu'en allant saluer le major, qui répondit assez sèchement à sa politesse. Mais le jeune conseiller n'était pas homme à s'en inquiéter; c'était un de ces caractères faciles faute de volonté et gais par légèreté, qui se laissent emporter au courant des choses sans jamais y résister. 11 acceptait la mauvaise humeur de son oncle comme on accepte le soleil d'Afrique et le brouillard d'Angleterre.

— Eh bien, major, dit-il étourdimeot, vous êtes donc toujours à votre poste, près du poêle, au mois de juillet?...

— J'ai l'avantage d'y être seul, répliqua Stankar.

— Et vous fumez toujours ?

— Quand je m'ennuie.

— Pardieu î voilà qui est aimable pour ces dames,

s'écria Frédéric en riant; mais savez- vous, major, que vous pouvez faire le plus grand tort à notre pays? Si un touriste français vous voyait ainsi, il ne manquerait pas d'écrire, dans quelque feuilleton, que les Allemands ont Thabitude de fumer devant les dames ; et voilà, par votre faute, l'élégance de toute une nation compromise.

— Cela serait moins grave que de compromettre sa réputation de bon sens, dit le forestier en jetant un regard significatif sur la toilette follement recherchée de Frédéric.

— Ah ! vous dites cela à cause de mon nouvel habit de cheval, s'écria Wrangel ; mais d'Arberg, qui arrive de Vienne, Ta rapporté comme tout ce qu'il y a de plus nouveau. Vous savez bien, le président d'Arberg, un de nos meilleurs poètes ?

— Et sans doute votre condisciple, acheva le major ironiquement, car tous les hommes illustres de l'Ai* lemagne ont été vos compagnons de gymnase ou d'université.

— C'est la vérité, répliqua de Wrangel, qui ne sentait point la raillerie ; nous étions une classe d'hommes célèbres... et, ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'à

iJ

cette époque je passais pour meilleur écolier qu'eux tous. Vrai ! j'étais toujours le premier.

— Mais depuis, objecta Stankar, on a vu arriver les temps prédits par rÉcriture.

— Où les premiers deviennent les derniers? interrompit Frédéric. Ah! j'ai saisi l'épigramme, major ;j^ai parfaitement saisi I Diable I je ne vous savais pas si méchant I Mais quoi qu'il en soit, il y a toujours plaisir à avoir des amis illustres... c'est presque comme si on Tétait soi-même. On vous demande leur âge, leur figure ; vous pouvez raconter leurs habitudes, parler dé leirs caractères... Gela fait des sujets de conversation. Ainsi, par exemple,!en. quelque lieu que je me trouve, on a mille questions à m'adresser sur le compte de Raphaël.

J'avoue que sa rencontre à Mùnden m'a singulièrement étonnée, reprit madame Dalchid; je l'avais vu à Vienne, où il n'est pas moins connu qu'à Cassel, mais j'ignorais qu'il fût lié avec ma cousine, et je m'estime heureuse d'avoir pu continuer une relation aussi charmante.

— El qui tend à devenir chaque jour plus intime, dit Frédéric d'un ton malin ; car depuis votre arrivée les visites du comte sont des assiduités.

— Et vous pensez que c'est pour moi ? s-'écria Doro-

62 LE PASTEUR d'HOMMSS

thée, évidemment flattée. Quelle folié I M» de Leutbold vient ici pour mon cousin ,

— Qu'il ne voit presque jamais, fit observer Frédéric, par la raison que Mûller travaille aux heures où vous le recevez.*. Ah I prenez garde I cousiœ, prenez garde ! ce diable de comte est terriblement dangereux 1 il y aen lui un charme, une fascination!.*.

— Oui, dit sérieusement Una» qui avait jusqtt'al(Mrs écouté en silence ; tout son être a quelque chose qui captive, qui attire. Puis il vous comprend si bien I Jamais une parole qui heurta votre coaur ; il devine les pensées que vous n'avez pas su découvrir vous-même; il caresse vos fantaisies les plus cachées ; tout son esprit enfin semble être perpétuellement au service de vos désirs...

— • Et voilà précisément ce qui fait que je le déteste I s'écria le major, qui avait écouté lina avec impatience; oui, je le déteste, répéta-t-ilen voyant le mouvementée ses trois auditeurs, et ce n'est point seulement parce que ses principes me repoussent t je le hais d'instinct, comme on h ait le serpent.

— Prenez garde, interrompit vivement Lina, le vdci avec Rudoliphe.

LIS PASTEUR D*HOMMBS 63

Des pas venaient en effet de retentir dans le corridor; la jeune femme s'élança vers la porte et se trouva dans les bras de celui qu'elle attendait.

C'était l'étranger aperçu par Jorg au café de la Concorde, et qui, à la vue du vieillard^ avSit pris la fuite.

ht SERPENT DANS l'ÉDÈN

Le premier mouvement de Lina fut tout de joie, le second de confusion. Elle se dégagea doucement des bras de Budolphe et salua de Leuthold.

Les yeux de celui-ci étaient restés attachés sur les deux époux pendant leur étreinte avec une expression ardente, mais singulière. H rendit à Lina son salut d*un air cootraint, s'inclina devant le major, serra la main à Wrangel et s'approcha de Dorothée.

Celle-ci venait reprocher à Mûller son retard. Il s'ex-

64 LE PASTEUR D^HOliMEi^

casa sur des recherches cotomencées à la bibliothèque du musée.

— Est-ce là que vous avez trouvé de LeuthoM? demanda Frédéric.

— Non, dit Rudolphe, mais à la porte de cette pauvre femme qui demeure ici près, la protégée de Lina.

— Dont l'enfant était mourant il y a quelques jours, ajouta Stankar.

— Et dont Tenfant est aujourd'hui guéri, acheva Rudolphe.

— Guéri I répéta Lina en se tournant vers Raphaël ; et c'est vous, monsieur le comte. .. ?

De Leuthold sourit.

— Ne le croyez point, madame, dit-il avec une certaine noblesse mélancolique; j'ai donné mes soins; mais que peut la science? L^enfant doit son retour à la vie à un docteur plus sur, au soleil, qui a reparu, aux caresses de sa mère, peut-être!

— Et à Dieu ! acheva Mûller avec intention.

— C'est le seul médecin dont monsieur le comte ne parle jamais! fit observer Stankar sourdement.

Raphaël sourit.

tE P.ASïEiJRD' HOMMES 65

Le major voit peut-être dans moD silence, une jalousie de profession, dit-il ironiquement.

— Noo, répliqua le forestier en le regardant en jEace, mais une insensibilité de cœur.

De Leuthold fit un mouvement.

— Ah ! n'accusez que vous de cette erreur, Raphaël, dit vivement Rudolphe ; le major vous a toujours vu sceptique et railleur; il vous a entendu appeler la vertu une victoire de l'orgueil sur nos instincts, prendre le hasard pour le maître du monde ; comment saurait-il que vos actions contredisent vos paroles ?

— Vous-même, qu'en savez-vousî

— Rudolphe appuya un bras sur son épaule.

— Moi? dit-il avec une chaleur affectueuse. Vous oubliez que je vous connais depuis longtemps, de Leuthold. ÏjO major ne vous a point vu quand cette maladie terrible ravagea Leipsick, il y a quinze années!...

Le comte voulut l'interrompre.

— Ahl làissez-moi tout dire, continua-t-il vivement. Je veux que tout le monde sache ici ce que vous êtes et comment nous nous sommes connus. Le major no peut avoir oqblié celle redoutable épidémie qui épouvanta

66 LK PASTEUR d'HOMMBS

rAllemagne entière. Rien n'avait pa arrêter le fléau ; hommes d'étude et hommes de débauche étaient égaîement frappés; les médecins, effrayés devant cet ennemi inconnu, avaient fui ponr la plupart. Le maJ fia^at* teignit à mon tour ; pauvre étudiant sans famille, J'avais été bien vite abandonné. Ce fut alors qu'il vint, loi, déjà célèbre I II s'établit près de mon lit ; B prodigua pour moi tous les trésors de la science ; 3 naultiplia les soins, les efforts, les veilles I... Enfin, je fus sauvé,

— Grâce à lui I dit Lina, dont les regards ard^ts d'admiration restaient attachés sur le comte.

— Ah I le joli trait I s'écria madame Dalehid, qui remonta son bracelet.

— Voilà, j'espère, un dévouement désintéressé? ajouta de Wrangel en guignant le major.

— Qui sait ? dit Raphaël dont l'accent avait une nuance de tristesse, je voulais peut-être étudier la maladie de Mùllerl

— Ah I ne vous calomniez pas vous-même, int^rompit vivement ce dernier, et laissez-moi le bonheur de la reconnaissance. Avec la dilï^ence de nos goûte et de nos croyances, on s'étonne quelquefois que nous puissions être amis; mais près de vous je rm suis pU»

L6 PASVÈUR û'HOMMKS . 67

le ikiiDislfe qai jage et eondamnê ! je suis tonjotitd Tétudiant de Leipsîck.

— Et je vous m remerde, dit )é comté en lai serrant la màm^ d'autant 'que depuis ce temps nous ne nous étions jples tekromésJ rignorais ce que vous étiez devesiQ, iorfiqU6 iè hasard noud a remis en présence étiez de Wfangely il y a quelques mois, le jour de notre grande chasse.

— A pgropos de chasse, interrompit madame Dal* cbfdy TOUS aviez promis de nous en faire voir une.

— Tout est prêt , répondit Raphaël , et je venais prendre vos ordres pour le jour.

•— Que ce soit le plus tôt possible ; ma cousine n'est pas moins pressée que moi.

— Se pent-il ?

— C*ést une idée de madame Dalchid, dit Lina, parce que Tautre jour, en lisant Gœthe, j'ai parlé du plaisir qu'il y aurait k voir une de ces belles chasses do moyen âge décrites par le poêté...

-* Mais ce sera précisément cela, fit observer FrédMc$ Raphaël doit reproduire exactement la descrip* tion de Gœthe. Tous les chasseurs auront le costuuïe

68 LE PASTEUR o'hOMMES

gothique et seront suivis de valets portant rémérillon sur le poing.

— Oh ! ce sera délicieux ! s'écria Dorothée.

— C^est-à-dire que c'est le carnaval déplacé, objecta le major ; vous aurez une mascarade dans les bois.

— Entendez-vous, Rudolphe ? Qae\ blasphème I s'écria de Wrangel ; nier la poésie du moyen âge I... ce qu'il y a de plus nouveau I En tout cas, major, notre mascarade, comme vous l'appelez, sera brillante. On

ouvrira la journée par un vol de faucon, puis on chassera le cerf au grand courre, et, le soir, il y aura curée aux flamoeaux.

— Et qui donc fait les frais de cette fête royale ? demanda Rudolphe.

— Pardieu! Raphaël.

— Quoi ! M. de Leuthold ? dit vivement Lina.

— Vous l'aviez désirée 1 répondit le comte de manière à n'être entendu que d'elle.

La jeune femme rougit et s'éloigna.

— Ah ! ce sera du moins une bonne journée, reprit Dorothée, qui jetait un regard de côté sur le miroir afin d'étudier son attitude ; on a tant besoin de s'étourdir quand on est dans le chagrin !

— J'espère que madame me permettra de renouveler ces distractions, répliqua avec grâce de Leuthold ; je m^estimerai trop heureux d'aider vos amis à consoler une infortune aussi peu méritée.

Madame Dalchid remercia en s'inclinant.

— Est-ce clair? murmura Frédéric à son oreille.

— Taisez- vous donc, répliqua-t-elle en lui frappant le bras de son éventail fermé.

La chasse aura lieu dans le bois de Wilhelms-Heche, reprit le comte. J*ai obtenu l'autorisation du grandélecteur; tout Cassel y sera, et Rodolphe lui-même nous a promis de sortir ce jour-là de sa solitude.

— Le jeune ministre parut embarrassé.

— Vous avez en effet exigé de moi une promesse, balbutia-t-il ; mais j'ai réfléchi... Ce bruit et cette affluence me font peur. Lina peut aller seule avec madame Dalchid, avec le major; moi j'aime mieux... je désire rester.

U y eut un moment de surprise générale.

— D'où vient ce changement de résolution? s'écria Lina ; que craignez-vous donc de la foule qu'attirera cette fête ? Pourquoi refuser un plaisir dont l'occasion ne se retrouvera plus ?

70 LE PASTEUR d'hOMMBS

^ Qu'importe I dit Rudolphe en posant une main sur celle de la jeune femme ; les véritables plaisirs pour moi sont ici, dans notre intimité de toutes les heures, dans cette certitude de vous trouver toujours, de vivre à portée de votre voix et de votre regard.

Lina retira sa main.

—Alors vous blâmez ma curiosité? dit-elle contrariée.

— Je demande seulement la liberté de ne point la partager.

— Mais si je vous en prie, Rudolphe; si je Texige comme un témoignage de tendresse ? Vous absent, vous n'ignorez pas que toute joie me sera impossible ; ne pouvez-vous donc vaincre en ma faveur une répugnance qui est sans motif?

— Qu'en savoz-vous ? interrompit Mûller, visiblement mécontent d'une persistance qui donnait à son refus l'air du caprice ; pour résister à l'invitation du comte et à vos prières, je dois avoir quelques raisons sans doute ? Ne pouvez-vous m'accorder assez de confiance pour les croire sérieuses ? Raphaël me pardonnera, ne soyez pas moins indulgente.

En prononçant ces derniers mots, il serra la main du comte et quitta le salon.

LB PAST-EUR d'HOMMES 71

Après son départ, il y eut un silence. Le major, qui avait hésité un insUnt, se décida enfin à suivre Rudolphe j Dorothée et Frédéric se regardaient sans comprendre; de Leuthold était devenu pensif. Quant à Lina, le cœur froissé, elle s'était jetée sur le canapé et tordait convulsivement le cordon qui lui servait de ceinture*

Madame Dalchid s'approcha d'elle.

— En définitive, chère petite, vous pouvez venir sans votre mari, dit-elle.

— Non , répliqua Lina, qui retenait avec peine ses larmes. Tout le plaisir de cette fête est perdu pour moi désormais I Je n irai pas.

Frédéric fit une exclamation de désespoir.

-^ Mais c'est impossible! reprit vivement Dorothée. Songez donc, ma belle, que tout a été préparé en notre intention par M. de Leuthold.

— Oh! ne pensez point à moi, interrompit celui-ci d'un accent de triste soumission ; mes projets nr mes espérances ne doivent enchaîner votre liberté.

Madame Dalchid se mordit les lèvres et frappa de son éventail le bras du canapé, La pensée qu'elle pourrait manquer une fête donnée pour elle (car elle était de

72 LE PASTEUR d'hOMMBS

ravis de son cousin), et perdre ainsi Foccasion de montrer à la population de Hesse-Cassel sa grande toilette de Vienne, avait mis à bout sa résignation. Généralement patiente par indifférence, madame Dalchid était, comme toutes les femmes douces, intraitable sur ce qui Tintéressait.

— C'est une chose inouïe ! s'écria-t-elle; nous faire manquer une occasion unique par caprice, par bizarrerie, par mauvaise humeur!... car le refus de M. Rudolphe n*est point autre chose!...

— Encore, s'il donnait une raison I fit observer de Wrangel.

— Il en a sans doute, dit le comte.

— Oh ! vous le défendez toujours, reprit Dorothée aigrement ; mais moi , je suis révoltée ! Et voyons , vous-même , monsieur de Leuthold , en feriez- vous autant ?

— Je ne suis point de ceux que Ton peut citer eo exemple, madame, dit Raphaël avec humilité.

— Ce n'est pas répondre, cela ; je vous demande ce que vous feriez si une femme qui vous aime vous priait comme Lina Ta prié tout à Theure ?

— Une femme qui m'aime I répéta de Leuthold dont

LE PAST£UR d'hommes 73

Tœil s*enflamma ; oh I vous touchez là ,' madame , à mon rêve le plus secret et le plus triste !...

— Je ne comprends pas !•..

— Mon Dieu! comme tout le monde, sans doute, vous me croyez seulement avide de succès, de plaisirs; vous ne soupçonnez pas ce que laisse d'amertume au fond du cœur la vie agitée et stérile que j'ai menée jusqu'à ce jour ; vous ne connaissez point mes secrètes aspirations vers un autre bonheur!

— Comment ?

-— Une femme qui m'aimerait, disiez- vous tout à Theure!... Ah! si je rencontrais ce trésor, j'oublierais tout le reste! le monde entier ne renfermerait plus, à mes yeux, que cette femme; mon intelligence, mes passions, ma volonté, tout lui serait soumis ; ma force serait à ses pieds comme un lion couché ! elle n'aurait qu'à me montrer du doigt ce qu'elle voudrait défendre ou frapper et j'irais,., j'irais le cœur joyeux, les yeux v fermés, sans autre loi que son désir!

De Leuthold s'adressait à madame Dalchid ; mais je ne sais quelle inflexion de sa voix, quel élan de son regard, portait sa parole à Toreille de Lina ; celle-oi, d'abord ensevelie dans sa tristesse irritée, en avait été in-

7& hM 9AftTEIII| d'hommes

a^isiblefioent ^^tké^ (par Tacçeat prc^aâ âti cQ9ite. A mesure qu'il parlait, les couleurs moptaiost à sgo visage ; son regard redevenait plus brillant, sa respiration plus pressée. On eût dit qu'elle aspirait ces paroles brûlantes comme le malade glacé aspire les brises chaudes de Tété ; elle se sentait enflammée à cette parole; elle y reconnaissait ses désirs confus; elle se disait :

— Voilà comment je voulais être aimée I

Et troublée, palpitante, elle demeurait la tête penchée, et l'âme suspendue aux lèvres du comte.

Celui-ci avait suivi et deviné cette émotion; il continua avec une ardeur plus expansive :

~- Et ce ne serait pas moi seulement qui me ferais l'esclave de la femme aimée ! Je voudrais que tout fût occupé de son bonheur ! Je la garantirais du plus léger froissement^ de la moindre souillure. Devant les pas de sa reine^ l'Écossais Raleigh ne jeta que son manteau, moi je jetterais mon âme devant ceux de la femme choisie ! Je ne lui montrerais du monde que ses enchantements. Le luxe, la puissance, le plaisir, lui eu ferait tour à tour les honneurs ; |e briserais toutas les chaînes que le devoir impose pour n'être qu'à ses ordres. Je

voudrais uvair du génie à forcé d'afiiOMir, el qo» 6e gé^ nie ne fût employé qti'à Taimer.

— Ah î heureuse cette femme ! s'écria Lma dans un éteiD învolonttîre.

— Surtout si elle sait à quoi s'en tenir, ajouta malignement de Wrangel, qui observait madame Dalchid du coin de Toeil.

Cette dernière, ayant tout pris pour elle, jouait la confusion aussi bien qu'il lui était possible ; elle leva et baissa les yeux deux ou trois fois, arrangea ses cheveux, déplissa sa robe, et, pour sortir d'embarras, finit par ne rien trouver de mieux qu'un éclat de rire qui montra la blancheur de ses dents.

— Allons, j'ai été indiscrète, dit-elle d'un ton mignard ; il ne fallait point demander à M. de Leuthold des confidences... qu'il ne nous doit pas.

— En êtes- vous sûre ? objecta Frédéric, Dorothée se leva.

— De grâce, passons au jardin, dit-elle, il fait une chaleur étouffante dans ce salon...

-^ Quand M. de Leutbold parle , acheva le cousin tmijofflffl à demi-^voix.

76 ht Ï>ASTEUR d'hommes

• — * Vous êtes, msnpportable, murmura madame Dalchid, qui lui prît le bras.

Frédéric baissa la tête d'un air de repentir moqueur, et voulut s'excuser, La femme du banquier Tenlraîna sous la charmille sans Técouter, et la sortie de Linà, qui prétexta des ordres à donner, força de Leuthotd à la suivre.

L'idée de la séduction qu'il poursuivait ne lui était venue. que progressivement. En voyant, pour la première fois, cet intérieur si doucement éclairé par les molles lueurs de la lune de miel, un doute railleur s'était élevé dans son esprit ; il s'était dit intérieurement :

— -Si l'on voulait!...

Puis, après quelques réflexions, il avait ajouté :

— Je veux.

Alors encore ce n'était qu'un essai curieux, une sorte d'expérience tentée dans l'intérêt d'une théorie; mais des diflîcultés inattendues l'avaient arrêté ; il s'était vu forcé d'étudier avec attention le cœur de Lina, d'en chercher d'abord les issues cachées; de commencer enfin une guerre là où il n'avait vu d'abord qu'une expédition. Ces difficultés Talléchèrent. Le mal lui plaisait toujours par lui-môme, mais le mal difficile avait une

LE PAS.TEUB d'hO.MHE^ 7?

saveur particulière à laquelle il n'av^t j^iw^ ^u résister. C'était comme ces ruineuses primeurs auxquelles la rareté donne tant de prix. Il mit daqs cette entreprise son orgueil et sa passion, car l'attente avait uni par aiguiser ses désirs ; lui-même se donn^ cette tâche pour mesure de son habileté. Jusqu'alors. il n'avait travaillé qu'afin d'obtenir l'approbation des autres ; aujourd'hui il travaillait pour sa propre approbation : LucuUus soupait chez LucuUus.

. Nous ne dirons point ce qu'il déploya d'adresse pour jeter, peu à peu, la défiance et le mécontentement dans l'àme de Lina. Qui pourrait raconter ces raille ru^es de la séduction se glissant dans un bonheur conquis, à la manière du serpent dans l'Éden, et soufflant peu. à peu la révolte? Arrivé à détacher les premiers anneaux de cette chaîne de tendresse, il lui restait à en éloigner les deux bouts toujours prêts à se rejoindre. Ah ! s'il eût pu séparer Lina de Rudolphe, fût-ce même pour peu de temps I Mais il en cherchait vainement les moyens. Il y employait vainement la patience, Tardeur, la corruption, le mensonge: tout échouait successivement ; et cependant il persistait dans son projet, il y mettait chaque jour plus de volonté et se paissait emporter

78 LE {»ASTEUB D'fidttMfiS

malgré loiaa cbarme de la tàcbe. Car que smn, en comparaison, ' les attractions de la fortmie, de rambitton , de la gloire? Vers ces trois buts la roule est comme, tandis que, pour la séduction, il faut deviner et décoo^ vrir la voie. C'est un jeu demi les chances dépendent enti^ement de notre adresse, dont le prix est un bonheur immédiat et sans égal. Vous ne conquérez point seulement de Tor, de l'autorité, un nom; vous soufiùettez une âme à voire pouvoir, vous devenez le roi absolu d'une existence qui n'attend plus rien que de vous! puissance alléchante qui tente toutes les iatelligt^nces curieuses et sans frein. Le plaisir lui-même Q^estqo^wae excitation secondaire ; que serait-il sans la poursiBte et la lutte? Don Juan ne personnilie point la sensualité grossière cherchant seulement la jouissance, mais le raisonnement voluptueux qui appelle l'esprit au secoars des sens, et qui veut ajouter aux enivremaits du plaisir les joies de lorgueil et du mal victorieux.

Le comte rejoignit au jardin Wrangel, qui pariait à Dorothée de la fête donnée la veille.

— On me raconte des merveilles de votre petite maison, dit-elle en se tournant vers Raphaël .avec on sourire.

le VASfEDA d'hommbs 79

^ Il faut être en d^iancé contre: ifimagîifidion de Frédéric^ fit observer de LieutlH)ld ; nmSr qtiei <fae soit ffloa ermitage de Vonnen, je serai trop hëureax de vous lefaire connaître,

— C'est cela I s- écria Wrangel, qui ne comprenait la vie que comme une série de parties de campagne, de cavalcades, de bals et de soupere ; il fant que nous arringïCMas une promenade à Vonnen. Raphaël vous prêtera son poney, un vrai mouton. bridé ; on fera de la musique sur la pièce d'eau, et Ton soupera dans un bosquet de mimosas. Je me charge de tout ; vous verrez comme j'improvise une fête ! C'est me» qui avais donné l'idée de la fête d'hier.

— Et c^est M. de Leuthold qui l'a exécutée.

— Avec mon secours; je lui ai amené, pour ma part, au moins vingt convives de tout sexe. C'était charmant à voir dans le kiosque éclairé de verres de couleurs.

— Et Ton a dansé toute la nuit, sans interruptij^ ?

— Sauf une, objecta Raphaël.

— Ahl oui, reprit Wrangel, j'oubliais... quelque chose de bizarre. . . d'inouï !.. . Figurez-vous qu'au mi- Ueu d'une valse, il nous est arrivé un vieil homme noir. . . une sorte d'anabaptiste, de quaker, un être antédiluvien.

80 LE PAÇTEUR d'hOMMES

— Et que venait-il chercher? .

— Voilà le fabuleux ! il demandait à Raphaël l'adresse d'un inconnu qu'il venait d'apercevoir au café de la Concorde.

— Et qu'il désignait ?

— En mofitrant une Bible oubliée par lui, et sur laquelle se trouvait de son écriture.

— Vous l'avez vue? interrompit vivement une voix. Le comte releva la tète et aperçut Rudolphe h l'entrée

da la charmille.

— Tiens, vous étiez là? dit de Wrangel étonné.

— Vous l'avez vue ? répéta le pasteur avec précipitation.

— Osoil la BiUé?... Gomme je vous vois.

— Et... vous avez reconnu*., sans doute... l'écriture?...

— J'ai seulement reconnu que c'était une main d'homme. .. ce qui m*a ôté tout de suite ma curiosité...

— Mais Raphaël?...

— Il a deviné qu'il s'agissait de quelque père de famille dépisté ou de quelque mari malheureux en quête de V auteur de ses maux,, de sorte qu'il a congédié le vieil houime.

LB PASTEUR D^flOMMES 81

— Sans lui rien dire?

— Par Texcellente raison qu'il ne savait rien.

Les couleurs remontèrent au visage de Rudolphe, et il respira plus librement.

Mais de Leuthold avait tout vu, tout observé : un doute subit venait de surgir en lui ; retenant, pour ainsi dire, l'entretien qui allait prendre une autre direction, il releva le dernier mot prononcé par WrangeL

— Si je ne savais rien, dit-il, les yeux fixés sur Hudolphe» c'est que je n'avais rieûi désiré savoir; car les détails fournis par le vieillard pouvaient suffire, et si je voulais encore...

— A quoi bon ? interrompit lé jeune ministre avec un sourire forcé, que vous importe le secret de deux inconnus?

— L'un d'eux au moins ne mérite pas ce nom,tît observer de Leuthold, car il. a été vu en ma compagnie à ce café même où nous sommes entrés ensemble il y a un mois.

Muller tressaillit.

— Quelque ressemblance aura pu tromper... balbu-

tia-t-il.

82 LB FASTBUR O'hOUMES

— En tout cas, le livre et l'écritai'e aïOLèneraieat un

éclaircissement, répliqua de Leuthold.

— Vous les avez î demanda le pasteur, dont TacCent trahit une angoisse que Frédéric lui-môme remarqua.

— Rassurez-vous, dit-il en riant, l'homme noir n'a rien laissé... et les recherches de Raphaël ne peuvent compromettre ni sa femme ni sa fille... car je maintiens qu'il s'agit de l'une ou de l'autre. Le vieux avait un air de fureur sournoise qui sentait le mélodrame d'une lieue. Au reste, il est parti comme il était venu, sans dire qui il^ était, d'où il venait, où il allait ; de sorte qu'on pourrait le prendre au besoin pour quelqu'un des héros fantastiques d'Hoffmann... A propos, j'ai un autographe de lui...

— - D'Hoffman? demanda Dorothée.

— Un autographe personnel.

— Vous n'avez pourtant pas fait vos classes avec celui-là?

— Non, mais il manquait à ma collection. Je tenais à voir une de ses lettres ; je lui ai écrit

— Et il vous a répondu ? •

— On me répond tOHJours, dit Wrangel tfuû air

LE PASTBUa I>'R0MM6S 83

capable ;i'ai pour cela un procédé . îofeijlible et de mon invention.

•^ Que vous fi&mz searet?

~ A vous je veux bien le confier, mais à la condition que vous n*en direz rien.

— C'est convenu.

— Ëh bien, quand je veux avoir une lettre de quelque auteur illustre, je ne lui adresse ni panier de vin du Rliin, qu il boirait sans m'en remercier, ni pâté de Mayence avec une carte sous la croûte, ni épître louangeuse sur papier satiné et franche de port : je me contente de lui envoyer la lettre suivante lisiblement écrite :

« Monsieur,

0 Désirant traiter pour Taclmt de vos œuvres complètes, je vous prie de vouloir bien me faire connaître à quel prix je pourrais les acquérir.

» Le payement se fera comptant et en espèces.

» Frédéric de Wrangel. »

J'expédie ma circulaire et, poste pour poste, je reç(HS une réponse plus ou moins détaillée dans laquelle

8& LE Hiv^TCjblt I^'hDMMBS

le grand homme me fait connaître le prix auquel il s'estime lui-même.

— Pardîeu I je ne vous croyais pas une si profonde connaissance de l'espèce huaiaine, dit le comte en riant; vous avez perfectionné la fable de Danaé : pour réussir près des femmes, Jupiter faisait tomber une pluie d'or; vous, pour réussir près des hommes de lettres, vous n'avez qu'à la leur montrer en perspective.

L'arrivée d$ fitiia et de Stankar, qui annocbçaH te dîaer, ioterr^mpit la conversation. De Leulhojd s'excusa de neip^Moir re$t^> remonta en voiture et reprit la rouie, de Cassel ; laais à mi-chenirin, il tira brusqueBf>i?nt le cordon «t cria au cocher :

-»- A Kleinigbeit, chez te prince de Barkman.

Le prince de Barkman remplissait les fonctioitô de président de la police du Hanovre, et se trouvait pour le raonoent en vacance dans un beau domaiue situé sur les pentes ombreuses du Westerwald.

LE ?icm^vrk' jy'souum ^ 85

UN HELLENISTE

Le château du prince de Barkman n'avait rien qui pût le faire renïarquer , mais le jardin était cité dans tout rélêctorat, même après ceux de la résidence princiers de Wilhems-Hoehe ; on avait habilement profité des beautés naturelles de Weslerwald, qui s'y (rouvaient pour ainsi dire réunies et encadrées : fbrêts, rochers, chute d'eau, rien ne manquait à ce beau parc, dont l'enceinte immense renfermait trois villages. Tout en l'entretenant par tradition et par vanité, le propriétaire attachait pourtant peu de prix à ces merveilles de la création. S'il aimait la solitude du Westerwald et s'il venait y chercher, tous lesans, quelques jours de repos, ce n'était ni pour y respirer l'air embaumé des prairies ni pour errer parmi les cascades et les ombrages ; le prince de Barkman ne venait à Kleinigheit que pour con-

86 LE PA^STëUA D^fiOMilJËS

tiouer qoe Jaradaetion de Sophocle commencée au liiiol légev Cetla traduction avait été le rôve de sa. vie entière. Elle l'avait empêché de veillera ses biens, de fréquenter ses amis, de se marier. Il négligeait, en sa faveur, ses fonctions,'qii'iI avait pour ainsi dire reléguées aux mains de son secrétaire^ M. Worms.

De Leuthold le trouva dans sa bibliothèque, entouré de pile§ d'in-folio grecs et assis devant an bureau couvert du manuscrit du PhUociete.

A k vue du conate, il s'écria :

— Je Tai trouvé, je l'ai trouvé I -- Qui cela ? demanda Raphaël.

— Le mot de Philoctète au quatre cent VKigt et unième vers I*. . Vous savez bien, ce H d os palaios dont je vous avais parlé ? une difficulté énorme, mon cher comte, bien qu*il ne s'agifôe que de deux mots.

— Ils sont sans doute importants pour le sens?

— • Du tout ; on pourrait s'en passer... c'est une sorte de proposition copulative; c'est là précisément ce qui eu fait la difficulté... et l'intérêt; Philoctète dit-il: a Eh quoi ! le vieux et brave Nestor de Pylos, mon ami, existe-t-il ^core ? » ou bien :

(t Et le vieux et brave Nestor de Pytes, mfm aiai,

Le .PA6TEUta< d'hommbs 87

euste^lril U)ujours t » Yoiià ce qui pa^lagei) depuis tcds sîèotes, l'o|>inioQ des coiïuiimtateiirs.i Vous comprenez rimpoiiaoce I II s'agit de ^voir si Yoa doit. Eietli'e un point d'ieterrogation aprè^ tu d* comme le propose BruQck, ou seulement à la On, de la phrase I

— Eh bien ? demanda Raphaël.

' — Eh bien, reprit le conseiller avec oue lenteur ma* jeslueuse, il n'y a point d'interrogation ! noja> monsieur, pas de point d'interrogation! La phrase n'en demande pas. II n'est pas même nécessaire de donner à esti \^ sens.d'exister, comme le veulent Brunck et Boissonade, et la preuve, c'est que vodd littéral^nent la traduction du ^ec : « Et que est le vieux et brave et mon ami Nestor le Pylien ! car il éloignait les maux d'eux > conseil- ImX. sagement ! b

— Il me semble que cela est clair, complet, correct.

. -— Et surtout poétique, dit de Leuthold gravement ; j'aime beaucoup le vieux et brave et mon ami,

— ^ Et cette épitliètc le Pglim/ ajouta Barkman; il n'y a que les Grecs, voyez vous, pour savoir mêler ainsi les détails géographiques au dialc^ue. Du reste, je suis en veine 4e boabeur ces jours^ci I J'ai égal^nent

éclàipeîteqodtré^fcent vingt-daqulètncf vers, où se trdttvi cette fameuse difficulté relëtire au fils de Nestor. Bolhé lit gofwe (et^Siiït) et Qrunck wonos (seul)/ mriâ 'cette deraière version est évidjesiinent contraire à Il^i^oli^; puisque iK)vifl voyons dans Homère que Nestor atait emmené avec lui i&at fils au siège de Troie. At»si, je me suis décidé pour le texte des anciennes éditions, et je traduis... ^

On frappa à la porte de la bpiothèque.Le cooseifler

s'interrompit.

— Entrez î s'écria-t-il avec impatience.

La porte s'entr'ouvrit doucement, et un homme, tout vêtu de' brun, grand, flegmatique et maigre, se glissa sans bruit. C'était le secrétaire Wornis.

— Qu'y a-l-il ? Je suis occupé ! dit Barkman mécontent.

— Pardon, répliqua Worms sans s'émouvoir; mais monseigneur le baron doit se rappeler que c'est aujourd^hui jour de signatures.

— Encore ! s'écria Barkman ; impossible d'avoir un moment à soi. Être interrompu dans les occupations les plus importantes !... Voyons, monsieur Worms.

Le secrétaire salua et ouvrit un immense porièfeuîHe

LE PASTEUR,. D-HOHMBft 8^

seretounaa vers de Leuthold. > ,. • •

— Vous voyez, dit-dl en soupirant, les affaires ime pouraaivent méxm ici ! Le moyen de traduire Sophocle . en assura&t ia tranquillité du Hanovre ? et cependant j'avance, mon cher comte ; j^ai déjà vu huit cents vers du Philoetèie.,. outre quelques morceaux traduits çà ot là... les adieux à Tîle de Lemnos, par exemple.

Et Barkmah , élevant la voix jusqu'au ton tragique , se mit à répéter :

— « Adieu, retraite qui me servis d'abri , nymphes humides des prairies, voix mâle de la mer, et toi, promontoire où ma tête abritée fut souvent mouillée par le souffle du notus !»

— Ceci, dit Worms, profitant d*une pause du conseiller, est un ordre d'emprisonnement contre des braconniers du Hartz.

— Vous remarquerez, mon cher comte, continua Barkman en signant, que j'ai suivi la leçon Schaeffer pour le mot probôlès.

Et, reprenant sa voix de rapsode, il ajouta :

— a Adieu, montagne consacrée à Mercure, qui, lors-

90 LB PAST&Uft d'HOMMBS

qae j'étais te joaet du malheur, me renvoya souvent

l'écho de ma plahite. »

•— . Rejet de demande en grâce d*un condamné

politique, reprit le secrétaire en présentant im second papier..

— Que de sensibilité dans tous ces souvenirs l dit Barkman qui signait toujours.

— et Montagne qui me renvoyas souvent l'écho de ma plainte! » Comme on se sent attendri malgré soi à la pensée des longues douleurs du héros dans la solitude de Lemnos.

— Confiscation de marchandises, reprit Worms qui passait de nouvelles pièces; bannissement de condamnés compromis dans les derniers troubles.

— « Adieu, fontaines, » reprit le baron, qui multipliait les visas et paraphes avec une indifférence stoïque, a sources sacrées que je n'espérais jamais quitter ! »

Et, s'arrêtant tout à coup en retirant ses lunettes :

— Je ne sais pas si vous êtes comme moi^ dit-il, mais je n*ai jamais pu lire cette tirade de Phiioctète sans me sentir lesprit plus élevé, le cœur plus tendre, il n'y a que Sophocle pour vous faire aimer ainsi l'humanité I

11 essuya ses lunettes humides d'attendrissement et

signa une douzaine d'ordres d'empriaoqn^Knenten nmr*murant d'un accent ému:

^— a Adieu^ camps^e de Lemnos, que la mer baigne de tous côtés I »

— En vérité, quand on vous entend, on s'en veut d'avoir étudié autre chose que le grec, dit Raphaël avec un sérieux qui ne permettait point de soupçonner l'ironie; je donnerais tout ce que je sais en physique, en chimie et en médecine pour comprendre comme vous les tragiques.

— Mon Dieu ! c'est facile, répliqua Barkman avec une modestie souriante ; il suffit d'avoir quelque aptitude, du loisir, de la patience !...

— Encore faut-il en faire un sage emploi, objecta le comte ; nous voyons tant de gens qui s'acharnent à Tapprofondissement de connaissances inutiles et fâcheuses.

— Les orienlalistes, par exemple, fitobserver le conseiller; conçoit-on qu'il y ait des gens occupés de chinois ?

— Ou de métaphysique ? ajouta Raphaël.

— Ou de théologie? repartit Barkman, et c'est pour-

tant une fureur de^nos jours. L'AHémagne^ eî^iâondée d'ergoteurs religieux, ûe mfssionnaîres...

r^ ftirdieu I lé hasard m'en a fait renoôntrer un des plus extraordinaires, reprit Baphaê) : \m gros vi^llapi à physionomie de brasseur, qui est venu à un de ûos soupers pour nous lire la Bible, et qui a Ikii par m'enlever une petite fille charmante.

— Bab ! s'écria riielléniste en riant : le sage augure a donc troublé mon. esprit, comnae dit S(^ho^e dans le quatre cent quatre-vingt-deuxième vers d'Œdiperoi.

— Et savez-vous ce qu*il venait cherclièr aax Vonnen ? reprit de Leuthold : un inconnu^ aperça au café de la Cîoûcorde. et dont il voulait que je lui apppfôse la demeure sur Texamen d'une vieille Bible.

Le secrétaire du baron ût un mouvement.

— Je ne serais point étonné, continua Raphaël d'oo air d'indifférence, que le gros apôtre en question fût un de ces bavards qui révolutionnent rAUemagnè.

• — Oserai-je demander à monsieur le comte s'il portait un vêtement brun de forme antique? demanda Worms.

— Précisément, répondit Raphaël.

-- AV€!C TO instftl^W de n^^ iuot/' ^ .

— Et des guê^e$4e voyageur. - . r -f- C'est bien ThoïïMïie signalé, dk Worms; ilslesten

effet présenté au café de te Coïicorde, où il a tewi cet-. taÎDs^diseaiirs su3peols... La police d^ Ga$ai^l>ep a été avertie ; inais il a quitté l'électorat^ et on vient (te nou» avertir qu'il était parti pour le Hanovre. . «^ Alors ie comte peut dire de lui ce qu'Electre dit d'ÉgJâte^ reprit Barkoian : « Il es^absent, n'en dontez pas. »

— Oh! s'il ne s*agit que de le retrouver, fit observier de Leuthold, la chose me paraît facile.

-* Gomment cela?

— N^ vous ai*je pas dit qu'il avait «mmenét une" de

mes connaissances... la petite Wilhelmine Koffel ?... Si

elle n'habite poiât avec lui, elle connaît au jmms sa

retraite... Une jolie fille, cela doit se retrouver. Elle

aura d'aiileufô vu quelqu'un. Si la conversion a tenu^

elle doit fréquenter lé temple ; que sais^je, moi ! le ne

suis pas du métier, mon cher baron, mais il me semble

(pi'ayec un peu de diligence on découvrirait les fugr- Ufs.

— En effet, dit le secrétaire, les renseignements, de

^k L^ PASTEUR ^'hommes

monsieur le comte doivent suffire. Je partirai moi-mètne ce soir.

— Ahl parcKeuI «î vous réussissez, je vous demande d'en profiter pour ma part, reprit de Leuthold. Je tiens à ravoir Wilhelmine, ne fût-ce que par amourpropre.

— C'est bien, c'est bien ! dit le conseiller en riant, on vous la rendra, mauvais sujet. Mon secrétaire se chargera lui-même de vous la faire reconduire ; et il pourra s'écrier comme Ghrysothémis dans Electre : a Je vous apporte le bonheur et la fin des peines qui vous ont fait tant gémir. »

• — Ainsi, reprit Raphaël avec légèreté, vous m'autorisez à m'entendre avec votre lieutenant?

— Positivement.

— Vous entendez, monsieur Worms, je m'associe à votre entreprise et je deviens, pour cette fois, votre auxiliaire; les portes de vos prisons s'ouvriront au besoin devant moi; mon excellent ami le baron m'adonne le talisman magique ; je n'aurai qu'à dire, comme dans les MîUe et une Nuiti : Sésame, ouvre-toi!

Le secrétaire s'inclina.

— Je serai aux ordres de monsieur le comte, dit- il-

LE i>A3T&D]a »'hommç» 95

R^baël ae leva en $f excosaat d'avoir 4iétouriié Bario man de ses importants travaux.

— 11 n'y a point de mal, il n'y a point de mal, dit le conseiller ; on trouve toujours plaisir et avantage à parler aux hommes qui peuv^t vous comprendre. Si vous étiez seulement venu demain, je m'en serais retourné à Cassel dans votre équipage. Je vous aurais dit, comme Philoctète à Néoptolème : a Mettez-moi dans quelque coin de votre navire ; jetez-moi où vous voudrez, à la proue, à la poupe, partout où je courrai moins risque d'incommoder vos compagnons ! o Mais " j'ai à Caire un dépouillement du scoliaste. Adieu, mon ther cointe, adieu, et, si vous m'en croyez, mettez-vous à l'étude du grec.

Barkman avait reconduit de Leuthold jusqu'à la porte de sa bibliothèque ; il le salua plusieurs fois de la main et ne rentra qu'après l'avoir vu disparaître.

Les recherches faites à Cassel par le secrétaire furent d'abord sans résultat; enfin on apprit qu'un vieillard, accompagné d'uD jeune homme et d'une jeune fflie, avait quitté la ville en se dirigeant vers Mùndèn. M.Wonns partit aussitôt et ne tarda pas à découvrir les trois voyageurs, qui s'étaient logés à l'une des {dus humbles

96 LE PASTEUR D'HÎdM&fES

Mtëllèriéâr des faubourgs. Le soir mêmeVles hommes de la pôfiee s'y présentèrent avec un mandat et les y aivéfèrent sans bruit.

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