LA DÉCOUVERTE
Ouekpies jours s'écoulèrent après l'arrestation de Kaii^mn et de ses compagnons, sans rien changer dans' la situation respective des différents personnages de notre histoire. Le vieillard, mterrogé par Worms, avait répondu avec fermeté. Il justifiait sa présence à Mûnden par le désir de retrouver un ami dont il avait perdu les traces, et, gardant du reste un silence prudent sur ses projets, il répondait aux questions, mais sans jamais en dépasser les limites, et se disculpait sans rien exj^qœr. M*. Worms se décida à prévenir le comtei qu'il supposait, avec raison, intéressé à cette afbire.
Cependant la captivité avait été funeste à Herman.
Son exaltation maladiye s'était traa$fi^^si]Q^ «ga.^^.fô"vre déllran^ qai semblait augmenter d'iastaat.ea ia? stant. Tous les efforts de Jorg pour çalisi^ ses tf^as» ports demeuraient inutiles. La voix du vieillard avait trop de rudesse pour cette organisation délicate. Loin d'endormir la souffrance, elle Taigrissait; Hennan était un de ces hommes-enfants que Ton guérit avec des caresses et des chants. Comme Jean, il devait rester assis aux pieds du maître, la tête appuyée sur sa poitrine et l'âme perpétuellement fortifiée par Tallaitement de Tamour et de la foi. A cette condition, tout rayonnait en lui ; la parole coulait de se^ lèvres conone noedource harmonieuse» il captivait par cette grtee^ kmheur qui fait la force des femmes et des en£|^ ; œais^ ua^^ une fois arraché à son soutien^ tout vacillak éails son cœur ! Pauvre plante qui pouvait prospères* à Tappoi d'un chêne et qui, livrée à elle-même , devenait le jouet de toutes les folles brises. «
Assis sur le lit de sa prison ^ il s'abandonnait aux transports de la fièvre qui le dévorait ; il murmurait des phrases précipitées et iX)nfuses ; il voulait se relever, et s'écriait sans cesse :
— Pourquoi nous arrêter ici ? il nous attend î je
9S LIS PASTEUA D'HO&fM£S
veux partir : venez , nous nt le retrouverons plus.
Et il demandait sa cape de cuir, sa gourde, son bà- *ton de voyage.
Au pied du lit se tenait Jorg, les bras croisés sur la poitrine, et, près du chevet, le comte de Leuthold, dont la main consultait le pouls du malade.
Profitant d'une des pauses auxquelles la fatigue obligeait ce dernier, Raphaël tâcha de Tapaiser par quelques consolantes paroles ; il entra dans ses idées, et, rengageant à un repos qui pouvait seul lui rendre les forces nécessaires pour se mettre en route, il lui promit que le lendemain il se trouverait mieut^ et l'exhorta à la résignation dans Tintérêt même de son impatience.
Soit persuasion, soit accablement, Herman parut se calmer; il balbutia encore quelques mots entrecoupés, puis tomba dans une somnolence agitée.
De Leuthold quitta la cellule et Jorg le suivit.
— Pardieu I quand le hasard m'a conduit ce malin
chez le directeur de la prison, j'étais loin de m'altendre
à vous y rencontrer, dit le comte.
— Je devrai estin\er la rencontre heureuse si elle peut hâter la guérison de cet enfant, répliqua Jorg avec son austérité habituelle.
LE PASTEUR d'hommes 99
De Leuthold, qui était arrivé devant une fenêtre du corridor donnant sur la cour de rentrée , s'arrêta comme pour réfléchir.
— Le mal est grave, reprit- il lentement... on peut craindre une encéphalite, outre les accidents nerveux qui peuvent prendre à chaque instant une forme redoutable ; il faudrait avant tout agir sur cette folle imagination, la bercer et rendormir !
— ^ Dieu seul est maître de nos âmes, fit observer Jorg.
— Sans doute, reprit Raphaël avec un peu d'ironie ; mais Dieu ne pouvant venir, il faut avoir recours à ses serviteurs. J'y ai pensé ce matin, en vous quittant, et un pasteur de mes amis a promis de visiter aujourd'hui le malade.
Jorg fit un mouvement.
— Nous devons vous savoir gré de l'intention, dit-il ; mais les consolations d'un étranger seraient utiles ; les croyances de votre ami ne sont point les nôtres ; nous ne pourrions nous comprendre.
— Ou*en savez-Vous ?
— Non, dit Jorg plus vivement, je connais les vulgaires encouragements de ces hommes inspirés par
100 lE PASTEUn dJhOMMES
l'habitude, non par la foi. Ouvriers en ccmsolation, toujours pressés de finir leur tâche, ils appliquent le même remède à toutes les âmes ; leur intervenlion neferait qu'aigrir celle d'Herraan.
— Peut-être jugez-vous trop sévèrement celui que je vous annonce , reprit de Leuthold dont les yeux restaient fixés sur la cour d'entrée; quelques instants d'entretien pourront faire évanouir toutes vos préventions, et vous ne voudrez point, en tout cas, lui avoir fait prendre une peine inutile.
— Aussi désirerais-je la lui] épargner, dit Jorg, et prévenir une visite sans motif.
— Il est trop tard, interrompit le comte, le voici! La porte de* la cour venait en effet de s'ouvrir, et
MûUer entra suivi d'un gardien.
Le vieillard, averti par de Leuthold, jeta d'abord^ de leur côté, un regard indifférent; mais à la vue du jeune pasteur il tressaillit, s'élança vers la fenêtre, et se penchant pour mieux voir :
— C'est lui ! c^est Rudolphe ! s'écria-t-il éperdu.
— Ainsi, vous le connaissez ?• demanda vivement Raphaël. •
— Ah ! je veux le voir de plus près, lui parler I re-
LK' PAS'tELiR d'hommes 101
prit ïe vieillard, qui s*éiança vers Tenlrée du corridor.
Dé Leuthold le regarda aller sans quitter Tembrasure à laquelle il s*appuyait ; puis il secoua la tête avec un sourire, et se dirigea vers une porte particulière à laquelle il frappa rapidement trois coups. La porte s'ouvrit aussrtôt comme si Ton eût attendu ce signal, laissa passer le comte et se referma silencieusement.
Mais le court espacift de temps ainsi employé avait suffi à Jorg pour arriver au parloir oii Rudolphe l'attendait. Appelé par le comte, ce dernier croyait venir consoler un prisonnier malade ; à l'aspect de Jorg , il recula avec un cri jusqu'au mur, et ses deux mains s'y appuyèrent.
Un éclair passa sur le visage du vieillard.
— Est-ce toi ? est-ce bien moi ? répéta-l-il l'œil entlammé et les bras en avant.
— Jorg ! répéta Mïiller éperdu.
— Mon nom... sa voix,., balbutia le vieillard.
Et courant à l'époux de Lina, il lui saisit les deux mains , le ramena brusquement vers la lumière et s'écria de nouveau :
— Parie encore , dis que je ne me trompe pas, que
102 LE PASTETIR d'hOMMES
Dieu a fait un miracle pour les nhsvériens, et que Jean le Précurseur leur est rendu ?
— Vous ne vous trompez pas , mon père , dit le jeune pasteur, dont tous les traits s'étaient coaverts d'une pâleur mortelle.
Jorg leva les mains au ciel, se découvrit et plia le genou pour prier : mais Mùller demeura immobile à la même place.
— Ne veux-tu point remercier Dieu du miracle qui t'a retiré de la tombe? dit le vieillard étonné.
Et, remarquant tout à coup le trouble de Rudolphe :
— Pourquoi rester ainsi muet et tremblant ? conU^ riun-t-il ; ma vue n'est-elle donc pour toi qu'une caiSLse d'épouvante? Tu ne réponds rien... lu baisses la têtef Rudolphe, parle, je veux tout savoir... il le faut : parle, parle I
Il s'était relevé, et son visage, un instant épanoui, avait déjà repris son expression sévère. Rudolphe fit un effort.
— Oui, dit-il, avec agitation... Mais avant.,, laissezmoi le temps, de me reconnaître... Cette rencontm a été si inattendue... et cependant j'aurais dû la prévoir après celle de Cassel...
LE PASTEua d'hommes 103
-^ Au café de la Concorde 1 Ainsi tu m*as vu.,, et tu
avais gardé le silence... tu avais fui! Ah 1 j'essaye en
vain de comprendre ! Que s'est-il donc passé depuis
notre séparation ?
— Vous le saurez, dit le pasteur, qui tâchait de reprendre possession de lui-même; vous saurez tout, mon père ; mais écoutez-moi sans interruption , avec patience; j*ai besoin que vous soyez indulgent. Ce que j'ai à vous dire devra vous paraître si étrange !...
— J'attends, dit Jorg, les yeux fixés sur Rudolphe. Ce dernier lui montra une chaise, s'assit et parut se
recueillir. Le vieillard demeura debout, les bras croisés. Sa première émotion était déjà calmée; il avait repris son impassibilité. Rudolphe passa plusieurs fois la main sur son front, comme s'il eût voulu retrouver des pensées qui lui échappaient.
— J'ai tant à vous apprendre, reprit-il enfin avec une sorte de désordre, que je cherche en vain ce que je dois dire.
— Dis comment nous avons pu croire à ta mort, quand Dieu t'avait conservé la vie, répondit Jorg ; ce naufrage, ce cadavre recueilli par Herman, tout cela n'est-il donc qu'un mensonge?
104 <î.i'PASTEBft B^HÔMUfeS
' ^ Le Daiitoge iva réel; mUi Môtter; le càdaVrc^'éeait celtù d'un ai^re» Qtielque ré^èii^ncé de (aille et de vôtements a causé Terrear.
— Mais toi?...
— RecùeiUî par miracle dans une barque qui descendait îe fleuve, f arrivai à Mùnden, où Je demeurai plus d'une semaine mourant; enfin, quand je fus hors de danger et que je pus recouvrer mes sens, un numéro de la Gazette de Leipsick, tombé sous ma main, tne fit connaître Verreur d*Herman.
— Et tu ne Tas point démentie? "
-r- Je le voulus d*abord ; je vous écrivis à Freyberg, où vous deviez rester; quand la lettre y arriva, vous veniez d'en partir; elle me revint un mois après, au moment où, sorti de ma convalescence, je reprenais toutes les joies de la vie.
— El tu ne te mis point à ma recherche? Tu laissas croire à ceux qui t'aiment que tu étais perdu pour eux; tu les abandonnas volontairement?
Rudolphe baissa les yeux.
— Ah ! vous ne pouvez comprendre une telle résolution, Jorg, dit-il plus bas, mais le mois qui venait de s'écouler avait amené tant de changements dans mon
àœe l Ma convalesceîice é'étôiÈ éçim\é^miKÂemMlen, chez "le major Stôjikar. Sa biefly^llaBcei et cyËBade sa nièce avaient insensiblement apprivoisé ûKHa hnnfôar sauvage. Celle de Lina surtout avait une tendresse caressante toute nouvelte pour moi» Aucuiie femme ne m'avait jamais aimé ni comme sœur ni comme mère* Orphelin nourri sans bercements, sans sourire et trempé, dès ma naissance, dans le Styx du devoir, je connaissais poiu* la première fois cette affection continue de la famille ; je voyais s'entr'ouvrir mille perspectives charmantes : c'était tout un côté de la vie qui se révélait à mes yeux. Gelle-ci n'avait été jusqu'alors pour moi qu'un combat, une marche ou un bivac; il y avait toujours eu Tennemi à surveiller, le ^rptpeau à défendre !.., Maintenant enfin j'étais sorti des rangs, je me retrouvais maître de moi-même, seul, libre, tranquille!... Auparavant je n'avais connu que les passions de l'intelligence, je sentis tout à coup que mon cœur s'ouvrait, que je devenais capable de goûter d'autres plaisirs ; mes regards s'abaissèrent du ciel sur le foyer domestique... J'étais homme enfin... j'aimais!
— Ah ! je comprends, dit Jorg, dont le front était devenu de plus en plus sombre; et ce fut pour mieux
406 PASTEUR b*HOHM^S
jouir de cet amour que tu renonças à ta missio», que tu laissas s*affercair la croyance à ta mort?...
— Elle^seule pouvait me permettre d'épouser Lina, reprit Muller ; pour entrer daps cette nouvelle existence d'amour et de paix, il me fallait renoncer à celle qoe j'avais menée jusqu^alors. Jean le Précurseur avait cessé de vivre ; je le laissai dans sa tombe. En échange de sa bruyante mission, j'acceptai Fhumble et douce destinée qui m'était offerte, et afin d'être plus sûr du secret, je caphai la vérité au major, à Lina elle-même, et poar tous deux je restai le pauvTe et obscur pasteur Rudolphe Muller.
— Ainsi, ditKaufman, dont le front s'était plissé, tu n'as pas rougi de te renier toi-même, imitant ces lâches qui échappent à la douleur par le suicide : tu as égorgé ta gloire, parce qu'elle te semblait trop lourde à porter.
— Oui, répliqua Rudolphe en s'animant, trop lourde pour qui veut vivre, pour qui attend sa part des bonheurs que Dieu a mis sur la terre. Quand j'acceptai cette mission de précurseur, je ne connaissais pas le sort réservé à l'homme qui s'est voué à une croyance. Je ne savais pas qu'il devenait l'ennemi de tous ceux dont il n'était pas le soutien. Oh ! Jorg, vous ne soup-
LE PÀSTfiUB d'hommes 101
çonnez point ce que j'ai souffert ! Vivre toujoure armé, toujours repoussant le mensonge ou subissant l'injure 1 Et, si votre énergie se lasse, si votre foi chancelle, malheur ! car vous ne pouvez plus rentrer dans Tobscurité ! Les disciples sont là qui vous pressent, qui vous tiennent dans leurs mains comme un étendard que Ton porte toujours en avant et aux premiers coups !,.. Mes dix plus belles années ne se sont-elles pas écoulées ainsi?... pendant dix années, n'ai-je pas dû vivre pour une idée, jamais pour moi! Enfin, la lassitude est venue, la force m'a manqué...
— Dis le courage, Rudolphe, dis l'honneur 1
•-Jorgl
— Oui, l'honneur ! car au moment de la bataille tii as abandonné Tarmée que tu commandais! Il te fallait du repos, dis-tu? Mais, malheureux, qui en donnera aux consciences que tu as ébranlées en renouvelant leur foi? qui soutiendra toutes ces âmes que tu avais prises à la charge ? Si Jean le Précurseur est mort, le pasteur M&ller n'a-t-il plus de devoirs à remplir ? Quel service rend-il à sa croyance? depuis qu'il est époux, qu'est devenu le prêtre? Chacun de nous ne doit-il donc rien à ses frères? Le soldai combat, le savant découvre, le
108 LE PASTBUR D'BOlilfES
médecin guérit, et toi^ ministre de Dieu, qui as juré de consacrer tes jours à instruire les hommes et à les coasoler, tu crois avoir rempli ta tâche quand tu as trouvé lajoieet le repos!
Une rougeur rapide traversa les traits de Rudblphe ; il voulut interrompre le vieillard ; mais celui-ci continua plus vivement :
— Crois- tu donc qu'il n'y ait plus dans le monde de passions à réprimer, de cœurs malades à guérir?... Quand le doute, la douleur et le vice s'étendent partout comme une inondation, toi, qui devrais la combattre, tu prends la fuite!... Et sais-tu, malheureux^ quel trouble cette fuite a jeté parmi ceux qui t'avaient pris pour guide t Les plus faibles, privés de conseils, sont retournés aux passions du monde; d'autres ont cru que tu les avais trompés et sont dévenus les ennemis de notre foi; Herman enfin, ton disciple préféré, Herman, cet esprit d'ange et ce cœur d'enfant!...
— £h bien? demanda Rudolphe palpitant.
— Ballotté entre l'espérance et le doute, privé de sa 1 umière^ il est ici mourant!
— Herman! s'écria Muller saisi, ah! je veux le
voir !
LE PASTEUR d'hommes 109
— Et que lui diras-tu? O^e celui en qui il avait mis sa confiance ne la méritait pas? que la cause dont il était le soldat a été trahie" par son chef? Ah î laisse-lui plutôt ses illusions jusqu'au dernier instant ; qu'il ne quitte pas la vie, comme Walter, en criant qu'il va chercher la vérité ; comme Rokar et Gorten qui, désespérant de tout,' se sont frappés eux-mêmes.
— Ciel !
— Caché ici dans ton bonheur égoïste, tu n'as pas entendu ces douloureux retentissements de ta fuite.
Rudolphe joignit les mains.
— Rokar, Gorten, répéta-t-il avec accablement, qiîoi !... morts tous deux!
— Penses-tu que ce soient les seuls? reprit Kaufman avec plus de force; dois-tu t'étonner de trouver le deuil dans un camp que tu as déserté? Ah î quoi quMl arrive, désormais tout cela sera à ta charge. Les désespérés qui meurent et que tu aurais pu consoler, c'est toi qui les tues ; les criminels qui succombent et que tu aurais pu éclairer, c'est toi qui les perds. Dieu te demandera compte de tout le mal que tu pouvais empêcher et de tout le bien que tu pouvais faire.
— Ne dites pas cela ! s'ccria Rudolphe, que l'annonce
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LE J»ASTEUR d'UOMMES ill
ûe s*ouvrèûl habiiaeitement que poiir le fils du riche ; vous m'avez enseigné la vérité, vous avèîi soiîtenu niés ]^emiers ettbrts pour la- défendre ; vous vous êtes fait liBttibleiïient le disciple de celui dont Vous aviez été le maître... Ah! je n'ai rien oublié, tnon père. ' — ProtiVe-le donc, repri t Jorg avec autorité. Ne rends pas inutile ce qui a été fait pour toi. Rudolphe, je t*ai recueilli tout enfant, dans la misère et dans Tabatidon ; àajottrd^hui que ta es homme^ je viens te chercher dans l'abattement et dans la honte ; je te tends la main en le disant comme autrefois : c< Je serai ton père; vetix-(u nie suivre? i>
Mûller, que le vieillard avait attiré à lui avec une domination mêlée de tendresse, tressaillit et se dégagea.
— Ne me tentez pas, dit-il précipitamment; ne remettez point en question ce que j'ai décidé avec tantde peine..... Pour rentrer dans la lutte, il faudrait la liberlé et la force ; j'aurais besoin de tous mes instants^ de toute ma pensée, et ma pensée ni mes instants ne m'appartiennent plus : ils sont à la femme que j'ai choisie. Là est désormais mon devoir, je le sens. Accablez-moi de vos reproches, de votre mépris, je subirai tout avec patience, mais sans rien changer à mes réso-
112 LE pXstedr d'hommes
lutions. L'épitaphe que vous avez éçritç sur la tombe de Jean le Précurseur ne sera poiot effacée.
Jorg n*eut point le temps de répondre. Une sorte de clameur veaait de retentir au dehors , un coup de feu partit et fut suivi d'un cri perçant. Le vieillard et Rodolphe tressaillirent au son de cette voix en d^resse, et coururent ensemble vers la porte du parloir.
Au moment où ils rouvrirent, Herman s'y préci{Hta à demi vêtu , égaré et couvert de sang ; mais il trébucha contre le seuil et tomba à leurs pieds. Tous4eux venaient de le relever, avec une exclamation de douleur et d'épouvante quand Wilhelmine parut. .
— Il a voulu fuir, s'écria-t-elle , je me suis, en vain élancée à sa poursuite... la sentinelle de la preàiièfe cour Ta aperçu et a tiré...
— Un médecin, vite un médecin I interrompit Mftller^ qui s'était mis à genoux pour soutenir le blessé et s'efforçait d'arrêter son sang avec un mouchoir.
I^ais cet accent connu fit tressaillir Herman jusque dans son agonie ; sa tête flottante se releva, les nuages qui voilaient son regard se dissipèrent , il regarda le jeune pasteur en face et jeta un faible cri.
— Jean ! bégaya-t-il, est-ce bien vrai?...
LE PASTEUR d'hOMNTES 113
Et, avançant les mains comme s'il eût voulu s'assurer de la réalité de rapparition , il ajouta avec un élan de joie :
— C'est lui... vivant... Ah ! je puis mourir maintenant, la vérité a retrouvé son apôtre.
— La vérité Ta perdu sans retour , dit Jorg dont la douleur ressemblait à Temportement. Herman , celui auquel tu avais donné le nom de nouveau Christ, a renoncé à sa royauté, à sa foi ; il est ici Tesclave d'une femme !
Les yeux d'Herman s'allumèrent ; il se redressa sur son séant.
— Cela est faux ! s'écria-t-il d'une voix forte. Lui... esclave.. . traître à la foi ?. . . Dites qu'il a menti, maître.. .
Et, voyant que Rudolphe détournait la tête en silence :
— Vous ne répondez pas ? continua-t-il avec saisissement... Serait-il donc vrai ?... Vous, apostat... Ah ! loin de moi, alor$... Je ne crois plus à aucun homme, je ne crois plus à Dieu! Je veux mourir.
Il avait repoussé convulsivement Rudolphe et arraché le mouchoir qui recouvrait sa blessure ; le sang, un instant arrêté, jaillit sur les mains du jeune pasteur
114 lë pasteur d'hommks
éperdtt- H voulut eo vaiû envelopper H&vmm d^as ses bras; G^lui-ci,. ^aré par le désespoir, ne répondait que par des sanglots et des malédictions ! Mùller, enfla vaincu, s'écria qu'il cédait, qu'il reprendrait admission ! mais Herman ne pouvait pjus rentendr^ \ le froicl de la mort engourdissait déjà ses sens, U i?)urmiiFa encore quelques mots inarticulés , poussa un soupir pjo-' fond et ferma les yeux pour ne plus les rouvrir.
Le moment qui suivit eiU quelque chose de terrible et de suprême. Miiller, à genoux près du cadavre^ qu^i| avait laissé retomber, ne pouvait croire encore à une fin si prompte ; Jorg, debout à quelques pas, regardait d'un œil immobile et farouche.
Il s'avança enfin vers le jeuiie pasteur, lui prit la m9in, et, le forçant à se relever :
— 11 a emporté à Dieu votre promesse , dit-il avec un calme impassible. Herman n'est plus , mais Jl^n le Précurseur est ressuscité, et c'est à lui de glorifier la mort du premier martyr de notre croyance.
— Vous voudrez bien signer d'î^bord lô proGès«verbal qui la constate, dit M. de Worws ^. paraissant à rentrée du parloir avec le directeur de la prison, plusieurs gardiens et Raphaël.
LE PASTEUR d'hOMMES 115
— Ah I venez, venez ! s'écria Rudolphe à la vue de ce dernier; peut-être tout espoir n*est-il pas perda.
De Leuthold, qui avait posé la main sur le cœur d'Herman, secoua la tête.
— La blessure était mortelle, dit-il, et les émotions de tout à l'heure en ont hâté reffet.
— Aiijsî on nous écoutait, reprit Kaufman avec mépris.
— Les prisonniers ne peuvent avoir de secret pour nous, fît observer le directeur avec une satisfaction souriante.
' -— Et d'où vient que nous soyons vos prisonniers? reprit le vieillard plus vivement. De quoi nous accuset-on ? quel crime avons-nous commis ?
— Aucun, interrompit froidement M. Worms.
— Pourquoi nous enlever alors notre liberté?
— Elle va vous être rendue , monsieur. Seulement, rentrée du Hanovre étant interdite aux prédicateurs ashvériens, vous partirez sur-le-champ ; une chaise de poste fermée va vous conduire aux frontières.
•^ Seul ? demanda Kaufman.
•^ Nous ne voudrions point séparer le maître du disciple, répliqua Worms avec une nuance d'ironie.
116 LE PASTEOR D^HOMMES
Un espoir de joie passa sur les traits du vieillard. Rudolphe fit un mouvement de surprise.
— Ainsi c'est une proscription! s'éçria-t41 vivement ; mais qu'ai-je fait, monsieur, pour la mériter? Mon séjour à Mùnden a-t-il amené quelque désordre? n'y ai-je point vécu dans le silence et la solitude-?
— Monsieur Rudolphe Millier pouvait accoter une inaction interdite à Jean le PiÇcurseur, répondit Worins toujours immobile.
— A la bonne heure, interrompit Jorg, ravi d'une mesure qui replaçait le jeune pasteur sous son influence, rien ne manquera à l'église nouvelle! Après le baptême de sang la persécution... nous les accepterons sans fléchir.
— An moins pourrai-je retourner chez moi avertir ma famille, mes amis ? reprit Rudolphe.
— Vous devez partir sur-le-champ , et nul ne doit connaître votre départ, répliqua le secrétaire ; dans un instant la chaise de poste sera ici. Veuillez signer le procès- verbal dressé par monsieur.
A ces mots, il s'approcha du directeur de la prison, qui venait d'écrire Tacte constatant la mort d'Herman. Mùller fit un mouvement vers lui; mais de Leuthold,
LEPAStEUK D*HOMlilES 117
qui -avait jusqu'alors gardé le silence, l'arrêta par le bras.
— N'essayez ni objections ni prières, dit-il rapidement, les ordres sont formels ; rien ne pourrait les faire changer... Cédez à la nécessité ; vos amis ne vous oublieront pas.
— Mais le major!... niais Linal... répondit Rudolphe, sur le môme ton.
— Ils seront avertis par moi.
— Si je pouvais écrire ?
— Un billet? soit.
Rudolphe chercha son portefeuille, traça à la hâte, et au crayon, quelques mots sur une feuille qu'il arracha ensuite et glissa au comte.
Worrns, occupé de faire signer Jorg, n'avait rien vu.
Le jeune pasleur s'approcha et signa à son tour. Comme il achevait, un gardien entra en annonçant que la chaise de poste était à la porte de la prison.
Mùller prit congé de Raphaël par un dernier serrement de main, et monta en voiture avec le vieillard; Wilhelmine, et les affidés de Worms les y avaient précédés; les portières, garnies de verres dépolis, fu-
lt$ LK PASTEUR O^ûfilMgS
rent eosiiita fermées à clef^ et la voiture disparuti suivie de quatre cavaliers.
Le comte la regarda tourner la rue, puis^ &i^wt uq signe de tête triomphant, il prit le cbernin 4es Sbdo^ h\itteQ.