‹ Causeries historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 38 sur 41 · I.B f^f^i^iKDB 0*aaiiiiES · texte numérisé non relu

I.B f^f^i^iKDB 0*aaiiiiES

Il lui iiB^osa sirenoe ^ liaiss^at la voii^^

— Assez, cousine, assez, dit-il { Toocle est clehprs ; la pièce eat }ojûée.

*— Qaelle pièce? deioanda madame Dalcbid surprisô.

— Allons, te mystère est inutile avec moi; veus voyez que je me montre de bonne composition.

-^ Gomment?

— J'ose espérer qu^ voua apprécierez un jour ma discrétiou et mon désintéressemcjit.

— Mais qu'est-ce que cela signiûe ?

Wrangel la regarda fixen^eiU.

^r Ma cousine, dit-il d'un ton bas et accentué, /e^a/^ toiUf

Madame Dalchid ouvrit de grands yeurx.

— - Tout I répéta Frédéric avec une énergiei ipystérieuse.

— Mais tout... quoi? s'écria la jeune femme impatientée.

De Leuthold, qui avait reconduit le major, reviot vivement en demandant ce qu'il y avait.

— Rien,, répondit précipitamment Wrangel , qui craignait d'être encore accusé d.'indiscrétioii. Je d«* mandais à ma cousine où était Lina.

16/l LE PASTEUR D'HOllMBd

— Je l'ai laissée dans la bibliothèque, répondît madame Dalchid; mais...

— Je voudrais la saluer avant de repartir, interrompit Wrangeh Ne venez- vous point, Uapbaël?

— Excusez-moi, dit le comte, j'ai promis de passer ce soir au Casino.

Dorothée ordonna h Andréas d'éclairer M. de Leuthold et passa dans la bibliothèque avec son cousin.

Mais, au lieu de suivre le valet, Raphaël lui avait saisi le bras, et, le prenant à Técart :

— La chambre de ta maîtresse n'est-elle pas au fond du corridor? demanda-t-il rapidement et à voix basse.

Andréas répondît affirmativement.

— On peut y arriver par celte galerie abandonnée?

— Om".

— Et elle habite seule de ce côté?

— Seule.

Il courut à la porte de la galerie et l'ouvrit.

— Que voulez- vous faire, monsieur le comte? s'écria Andréas effrayé.

— Silence I murmura Raphaël en lui tendant sa bourse ; tu n'as rien vu, rien entendu.

— Mais songez...

hE t>iSTSUB d'uOMMËS 165

— Ottô demain seulement, au point du jour, je trouve ouverte la porte qui donne sur le jardin,

— De grâce, monsieur le comte...

— Tais-toi, on vient.

Il souffla la lumière que tenait Andréas et disparut dans la galerie.

Frédéric reparut, conduit par les deux cousines, auxquelles il racontait les détails du banquet donné au baron de Remberg ; elles le suivirent jusqu'à Tantichambre, puis rentrèrent au salon, où elles trouvèrent chacune les^ lumières qu'avait préparées Andréas.

Lina, brisée par les émotions de la soirée, s'assit près du guéridon de travail et y resta absorbée. Madame Dalchid, après avoir tourné autour du parloir en se mirant à chaque glace, s'arrêta enfin près du poêle et commença à mettre ses papillotes. On sait que de toutes les occupations des femmes il n.*en est point de plus difficiles à terminer. Les prières finissent, la toilette de nuit a un terme ; mais on met les papillotes aussi longtemps que les yeux peuvent rester ouverts et la rêverie éveillée. Deux femmes qui mettent ensemble leurs papillotes ressemblent à deux soldats qui trinquent : 1q temps passe sans qu'elles s'en aperçoivent,

166 Lg ^A^TÊUR b^fod^iMes

leà cœurs B'ouviterrt , tes c<Mi(Metwieâ s^^hatigetet , et, quand l'horloge sonne, on est surpris etpl'esqlie eBBrayë des heures écoulées.

Ce fut ce qui arriva pour Lins et Dorothée ; minuit les trouva à la mô re place, roulaàt encore avec distraction leurs cheveux. Liua compta les coups.

— Ah ! nous nous oublions, dit-elle avec une sorte d*efîort : j*ai tort de vous retenir, Dorothée ; mais je ne sais ce que j'éprouve ce soir... Ce départ subit de moa oncle m'a saisie!... Quand il a pris congé, ne lui avezvous pas trouvé quelque chose d^étrange?

— Nullement, répondit madame Dalchid, je lui ai trouvé un air ordinaire... c'est-à-dire très-maussade.

Lina ne répondit riôn; elle reg^ardait autour d'elle en croisant les mains sur sa poitrine.

— Eh bien , à quoi donc pensez- vous, ma belle î demanda madame Dalchid.

— Je pense» •• que nous sommes seules ici, répliqua Lina en frissonnant.

— Il y a ABdréas } que p0uveg*vou« craiadre, d'ailleurs 7

-^ RieQi dit la jeune femme avec efl6rt ; c'est une

LE PAST&OR D*Hei4MïS 1*7

Mie ; mais cette chambré, au fond da corridor, est si écartée...

— Vouîez-vous que j'y passe la nuit avec vous ?

— Non ; je devrais rougir de ma frayeur... Le sommeil calmera tout cela. Bonsoir, Dorothée.

Elle se leva, prit un flambeau, embrassa madame Dalchid et passa dans Tappartement qu'elle occupait.

Les deux cousines sorties, il y eut un long intervalle pendant lequel tout resta silencieux et immobile aux Seonhutten... Les lumières s'éteignirent les unes après les autres, et l'on n'entendit plus que les rumeurs du vent dans les pièces désertes, mêlées aux murmures de la Werna, qui roulait sous les fenêtres.

Ce fut alors seulemeht qu Andréas descendit avec précaution jusqu'au salon ets'aVknça vers la porte donnant sur le jardin, que Raphaël lui avait ordonné de tenir ouverte ; mais, au mommit où il allait Tatteindre^ une clefintroduite du dehors glissa dans la serrure, la porte rouk doucement sur ses gonds, et Stankar parut ^ édairé par une lanterne sourde ï

Andréas n'eut que la temps de s'eifocer contre la muraille et de gagner le vestibule. Le major se coqtenta de repousser la porte qu'il venait d'ouvrir; mais il

168 LB PASTEUR d'HÛMSLRS

ferma celle qui conduisait à l'appartement de Lina ; puis, s'approchant de la table, il y déposa sa lanterne, une paire de pistolets et s'assit en murmurant :

— Maintenant, que cet homme vfenne s'il Tose : je l'attendrai.

l'aveugle

L'agitation du major rendit d'abord sa veille vigilante ; mais Je profond silence qui l'entourait unit par le calmer. Après avoir longtemps prêté l'oreille saas entendre d'autre bruit que celui du vent qui redoublait, son attention se lassa. D'après l'indiscrétion de Wrangel, il avait pensé que le comte attendait son absence pour s'introduire aux Sennhutten, et il ne s^était décidé à feindre de partir qu'afln de le surprendre, car sa résolution était arrêtée. Stankar avait acquis dans les camps l'habitude de cette justice prompte et terrihte

LB PASTEUR d'HGMMES 169

faite par l'offensé loi-même, et, persuadé ^ne cliaciin devait être le gardieâ de Thonneur et de la paix de soii foyer, il eût frappé sans hésitation le séducteur deLina. Une instinctive haine venait, d'ailleurs, en cette occasion, à Fappui de ses principes. De Leuthold n*était point pour lui un adversaire ordinaire, mais un être d'une espèce ennemie dont tout lui semblait odieux ; aussi avait-il saisi avec une sorte de joie furieuse l'occasion de venger sur cet homme des indignations trop longtemps comprimées, et de délivrer sa nièce du serpent qui était venu porter le trouble dans son paradis terrestre.

Mais, ainsi que nous l'a vons]dit plus haut, le calme de la nuit l'apaisa peu à peu ; à l'att^te qui commaiçait à se lasser succéda la rêverie, puis les paupières se fermèrent insensiblement, et une res'piration plus égale et plus bruyante ne permit bientôt plus de douter que le forestier ne fût endormi.

Cependant son sommeil fut court. Il se réveilla tout à coup en sursaut, et se redressa vivement; il avait cru entendre des cris. Etait-ce une illusion du sommeil ou une réalité ? Il prêta de nouveau l'oreille : tout était sikncieux. Après avoir écouté à ta porte qui donnait sur

i7D Le PASTEUR d'houmbs

le jardin et à celle du corridor qiH cooduisait che2 Lina^ il se décida à marcher afin de prévenir un nouvel assoupissement. [Mais le bruit de ses pas^ mal amorti par le plancher sans tapis^ faisait retentir la niaisoa endormie; il s'arrêta plusieurs lois, craignant d'éUreenteadu. Tout continuait à rester immobile et silencieux. Le major demeura là jusqu'au matin> sans que riea troublât sa veille, et, en descendant à Theure accoutumée, Andréas le retrouva au salon, il s'eiïorça d'affecter la surprise et voulut savoir comment monsieur le aiajor, qui était parti la veille pour le HarUs, sq retrotivatt ie matin aux Sennhutten ; mais celui-ci coupa court à ses quêtons en ie reavoyant.

Andréas s'éloigna avec iâqUiétude^ La galerie où Raphaël était caché> et qui conduisait à la chambre de Lina, n'avait d'autre issue que celle qui avait &é refermée par Stankar : le coibte devait donc s'y trouver encore et sans possibilité d'en sortir ^ car le major avait retiré la clef! Andréas revint dix fois au salc«i sous divers prétextes ; le forcer était toujours lài se promenant les bras croisés. Ënûn^ à l'heure où sa ntèee avait coutume de quitter son appartement^ il s'approcha de la porte dfi k g^lerie^ l^ouvrit et y entr»* Aairéasi palpî*

Lb PA&TBDR D'BOUMFJ 171

tant, te suivH du Fegard, s'attendant à quelque terrible rencQutre ; mais la galerie était vide.

Stankar arriva à l'appartement de sa nièce et frappa. La jeune femme vint ouvrir elle-même; le major fut frappé de sa pâleur et de son air égaré.

— Qtt'avez-vous ? demanda-t-il saisi.

— Je souffre, répondit Lina d'un accent bref. Ne vous inquiétez pas. . . ce n'est rien. . . Ce soir. . . demain. . . je serai mieux.

En parlant ainsi, elle s'était assise, ses dents claquaient, un frisson agitait tous ses membres et ses lèvres desséchées laissaient échapper une respiration courte et brûlante. Stankar fit prévenir madame Dalchid, qui arriva aussitôt et força sa cousine à se remettre au lit.

Le médecin, averti, trouva la malade dans l'agitation d'une fièvre violente. La journée et la nuit furent inquiétantes. La comte s'était présenté comme d'habitude avec Frédéric, mais ils n'avaient pu être reçus; ils revinrent le lendemain sans être plus heureux ; cependant la crise semblait touchera sa fin. Lina était soitie de l'assoupissement agité qui inquiétait le médecin; un abattement profond l'avait remplacé, tadiilérente à

172 LE PASTfiUB D'ifOHMfiS

tout, la malade semblait rte rien voir, ne rien entendre, et madame Dalchîd, effrayée et connaissant Fhabileté de M. de Leuthold, proposa de le faire appeler; mais Lina sortit de sa langueur pour s'y opposer.

Son étal changea peu les jours suivants : elle avait recouvré quelques forces ; elle se levait, répondait aux questions qui lui étaient adressées, Inais machinalement et pour ainsi dire sans comprendre.

Les choses ,en étaient là lorsqu'un matin une chaise de

poste s'arrêta à la porte des Sennhutten. Le major, qui était toujours reveillé avant le jour, eut comme un pressentiment : il descendit rapidement, et rencontra dans le vestibule Rudolphe avec Jorg et Wilhelmine.

L'oncle et le neveu se jetèrent dans les bras Tun de l'autre.

— Linal demanda celui-ci, dans la voix duquel tremblaient des larmes de joie.

— Plus bas, répondit Stankar, elle dort.

— Ah I je cours l'éveiller !

— Non, votre présence subite lui causerait une trop vive émotion ; il faut d'abord la préparer.

— Est-elle donc ^souffrante ?

— Depuis quelques jours ; mais elle va mieux et voire présence achèvera sa guérison. /

Le major raconta alors au jeune pasteur la maladie de la jeune femme, en ayant soin de lui cacher ses soup* çons. Rudolphe, dont la joie venait d'être cruellement refoulée, l'interrogea longuement et en détail ; il voulut parler également de madame Dalchid, qui avait été avertie, mais qui, ne pouvant paraître en peignoir devant les nouveaux venus, composait, à la hâte, une toilette du matin. En attendant qu'il pût la voir, Jorg, dont la présence était inutile, avertit qu'il repartait sans retard pour le Hanovre, oii il devait solliciter l'abolition des mesures prises contre les ashvériens. Stankar alla, de son côté, donner les ordres nécessaires, et Rudolphe, qui ne pouvait tenir en place, passa au jardin avec Wilhelmine,

Un changement remarquable s'était opéré chez cette dernière depuis son adoption par Jorg, Non-seulement elle était revenue aux habitudes calmes et régulières un instant perdues, mais elle avait recouvré, pour ainsi dire, la virginité de ses jeunes années. Oublieuse d'un triste passé et réhabilitée à ses propres yeux par le repentir, elle était entrée dans sa nouvelle vie avec cette

nh liK PASTI^UR D*I|OliMES

joxçusf cQuf^xu^ qjiii, outre \b, force, dopne le repos. C'était plus qu'une réforpB, c'élait moô rés^urreclioû ^Or rie^a$ et chari^aflita. Qaw c^te^aiae B^^vm^ la ooçra^tion savait été comme ces humeurs putcideé q^i se forroeot ()endailt la maladie, mais par lesquelles uQ,c(»rps vigoureux reptre dans la santé plua fort et comme purifié. Devenue la frile de Jorg et la soeur de Rudolphe^ elle était Ija consolation de celui-ci, la gaieté del^usdeux. Elle assistait à leurs rudes épreuves sans en être at* teinte ; elle les soutenait, les reposait, les aimait. Aussi, Jorg, qui la comparait à un de ces oiseaux. &ï cage qui égayent la fenêtre du pauvre travailleur, l>avaHf-il surnommée le Sunê&nmt,

Elle prit le bras de Rudolpiie e^ se mit à marcher avec lui dans le jardin^ en s'efforçaatde le rassurer par sa propre confiance ; elle se fit tout naontrer, tout expliquer, et s'extasia sur tout. Les feuilles à teintes variées tremblaient aux arbres; on voyait s'épanouir, de loin en loin, dans les massifs^ les sombres fleurs d'antomne, et le cjel plus âpre se coterait au loin de teintes ardoisées. Wilbelmine, après avoir fait contempler suecessivem^t à Rudolplte tout ce qui pouvait frapper leurs yeux, s^^riva avec lui ^us Tune des fenêtres d6

LE PASTEUR D^ROMMES ^ t7S

Tappark^îieût de Lfea. Elle était ouverte, et te rideau baissé s'agitait à la brise du malin. Rudolphe le regarda avec un. attendrissement muet. La jeune fiUe, qui comprit son émôttODf s'assit sur un banc rustique placé au bas de. cette fenêtre.

— Reposons-nous ici, dit^elle avec une gaieté tendre, sous ces dématiites qui grimpent vers le balcon . . . comme vos pensées, Rudolphe !

Et, voyant qu'une Idrme tremblait au bord des cils du jeune pasteur, elle posa uoemaio sur les siennes, et lui dit à demi-v(HX :

— ^Allons, frère, encore un nuagel... Laissez donc briller le soleil dans votre cœur 1... quand je vous affirme qu'elle, sera bientôt guérie. . . il ne faut pour cela que votre présence.

— Je voudrais le croire, dit Rudolphe pensif; mais si vous ^viez... raille doutes me traveraent le cœur comme autant de flèches!... Ne vous a-t-il pas semblé que le major était triste ?

— Il m'a seulement paru ému de votre retour. Rudolphe se frappa le front avec la main.

— Ah l tout ce qui s'est passé depuis trois mois a été si étrange l m recevoir aucune nouvelle de Lina !

176 LB FASTEDR d'hOMMBS

— Vous savez que vos lettres ne lui soût point parvenues I

—Qui les a interceptées alors ? f^a police du Hanovre n'avait donné aucun ordre : Jorg s'en est assuré, et la permission qui nous a été accordée de venir à Mûnden, le prouve. 11 y a donc eu quelque trahison !...

— Ou quelque [fatalité ; tout s'expliquera peut-être le plus naturellemenl du monde.

— Je le souhaite. Héks ! je tâche en vain de repousser des inquiétudes... En admettant même que Lina n'ait eu aucune des lettres écrites par moi de Freiberg, elle a du moins reçu le billet remis pour elle au comte de Leuthold le jour de mon arrestation. Ces quelques lignes écrites à la hâte devaient suffire ; je lui apprenais mon départ forcé ; je lui donnais rendez-vous à la frontière ! elle n'a rien répondu, et n'est point venue I

— Mon Dieu î allez-vous imiter les juges qui interrogent un prévenu ! interrompit Wilhelmine : en analysant ainsi toutes les actions, qui ne trouverait-on pas coupable? Savez-vous si Lina a bien compris votre biliet? si elle a pu faire ce que vous demandiez? si elle n'a pas voulu attendre un ordre plus précis? Après avoir pleuré trois mois son absence, allez-vous l'accuser, présente,

LE PASrEUR D*HOMME$ 177

et perdre eu injustes soupçons les cloiiçes heares que Dieu vous donne ? Oh ! les hommes sont étranges de ne pouvoir accepter la vie sipiplûm^t, telle que le sort l'a faite. Vousaye» le fruit de la joie devant v;<?us, ç^t,.au lieu de le cueillir, vous vous mettez à discuter mi^lancoliquement sur le temps qu'il a mis à se former et à mûrir* Rudolphe prit la main de Wilhelmine et la baisa.

— Vous avez raison, sœur, dit-il en secouant sa tristesse, toujours raison I Pendant ces trois mois qui ont pesé si lourdement sur mon cœur, c'est vous qui avez soulevé le poids qui l'écrasait. Vous me parliez de Lina, je vous racontais mon bonheur passé, et ce souvenir re- Douvdait mes forces; il me donnait l'espoir dans l'avenir!

— Eh bien, l'avenir est arrivé, reprit gaiement Wilbelmine. Regardez autour de vous ! Ne reconnaissezvous pas cette allée de tilleuls, ce puits couvert de lierre, et, ici, le berceau de clématites dont vous me parliez toujours l Rien n'y manque, mon frère, pas même la fenêtre d'où elle vous jetait ses bouquets flétris pour vous en demander de nouveaux. Né regrettez donc plus rien, car le passé recommence pour vous !

1^8 L« PASTEUR d'hQMMES

Vn génisseQoenl étouffé ioterrompit )a|eune filte ; Rodolphe se détourna.

— Avez-voBS aitendu ? demanâa-t-il troublé.

— Ouf, répliqua Wilhelmine; on eût dit une plainte.

— C'était près de nou=î.

— Au-dessus de nos têtes.

Le jeune pasteur se leva vivement et regarda la fenêtre de Lina ; mais la fenêtre était vide et le rideau retombé continuait à frissonner au souffle du matin.

Il reprit le bras de Wilhelmine et regagna le salon.

Cependant ses sens n'avaient point été trompés. Lina, réveillée par sa voix, qu'elle avait cru reconnaître, s'était approchée de la fenêtre, d'où elle l'avait aperçu avec Wilhelmine sous le berceau de clématites. Penchée au balcon, elle venait d'entendre leur entretien, qui lui avait révélé la trahison du comte, et te cri étouffé auquel ils s'étaient interi:oinpus avait été poussé par elle.

Rudolpbe trouva au salon nia^ds^nte Dilchid, qiii avait enfm réussi k çornpléter un p^l^ du nalÂQ. Elle lui proposa d'aller annoncer son arrivée à sa cousine, qui devait être réveillée, tandis que SUokar

LR PASTEUR d'HOMMES 179

conduirait Wilhelmine au togeinent qu'elle devait occuper avec Jorg.

Ce logement était un pavillon séparé da reste de riïabitation et bâti près de rentrée du jardin.

Comme le major et la jeune ûUe y .arrivaient^ ils aperçurent un vieillard portant le costume des bateliers de la Werna assis sur le banc de pierre dressé près du seuil. Un jeune garçon d'environ douze ans, qui était debout à ses côtés, lui annonça rapproche du major. Le batelier se retourna, et Wilhelmine reconnut alors qu'il était aveugle.

— Eh I c'est Barlhel, dit Stankar en pressant le pas ; comment vous trouvez-vous ici, vieux père, sans que l'on m'ait averti?

— J'arrive, répliqua l'aveugle, et je me reposais là au soleil avant de continuer jusqu'à la maison; car, de Wuffen ici, la course est longue pour de vieilles jambes qui portent le poids de quatre-vingt-dix années,

— Asseyez-vous, père, reprit le major en aidant le vieillard à se replacer sur le banc; je vais faire chercher des rafraîchissements.

— Kett vous récompense I répliqua le vieUlard ; je fi'ai besoin de rien.

180 LE PASTEÔft D*HOHMËS

— Laissez, laissez, reprît le forestier ; je veux vous faire goûter un vin français qui date de votre jeunesse

— J'irai le diércher, dit Wilhelmîne avec emffrôssement.

— Non, interrompit Barthel, permettez à Tenfant d*y aller; aussi bien je préfère qu'il en soit ainsi. Va, Blasius, va où le major t'envoie.

Le jeune garçon obéit, et Taveugle attendit que le bruit de ses pas ne se fit plus entendre. Se tournant alors vers Stankar :

— Il vaut mieux que ses jeunes oreilles n'écoutent pas ce que je dois vous dire, reprit-il en remuant la tête; Tenfant connaîtra le mal assez tôt.

— Avez-vous donc quelque confidence à me faire ? 3c^nanda le major, qui s'était approché.

^ Une confidence^ répéta le vieillard» et surtout un conseil à demander. Puis-je parler librement?

— Parlez, père.

Le batelier parut se recueillir.

— C'est une méchante histoire, rçprit-O après une pause, et le mieux eût été de n'en rien dire ; sans ce

dépôt... Vous savez que j'ai un neveu, major; un honnête garçon qui habile plus bas, sur le Wcser, et qui fait les grands voyages de rivière ?...

— Je vous en ai entendu parler.

— Eh bien, c'est à lui qu'est arrivée... la chose, forestier... Il revenait de porter des denrées des. îles, voyageant le jour etjs'arrêtant la nuit près de la rive, comme c'était notre usage. Or, un matin que sa barque était amaarée devant une maison de campagne bâtie aux bords de la Werra, il vit tout à coup une des fenêtres s'ouvrir et un jeune homme se précipiter sur le balcon, comme s'il eût cherché un moyen de fuir. Derrière lui était une femme qui se tordait les mains de désespoir. Le jeune homme eut l'air d'hésiter un instant; mais il n'avait sans doute aucun autre moyen d'échapper, car il monta sur la balustrade de fer, atteignit les branches d'un peuplier qui se trouvait sous la fenêtre et s'en servit pour descendre.

Stankar fît un mouvement.

— Et il réussit? demanda-t-il.

— Oui, répliqua Barthel; mais, arrivé aux bords do la Werra, le fugitif aperçut la barque d'Albrecht et

lui offrit un florin pour passer sur l'autre rive. Le

,18& LE PASTEUU d'hommes

— y mis avez [dit que sous le balcon se trouvait... un arbre...

— Un peuplier.

— Et il y a de cela?...

— Précisément cinq jours.

Le major resta sans voix; tout était maintenant éclairci. En croyant garder Lina, lui-môme l'avait livrée au comte.

Il porta les deux mains à son front avec un gémissement de douleur et de rage qui fit tressaillir le vieux Barthel.

— Qu'avez-vous, forestier? demanda-t-il effrayé; aurais-je eu tort de parler?

— Non, bégaya Stankar^ qui laissa éclater sa colère; non, père, tu as bien fait; car, grâce à toi, j'ai la preuve!... OUI mon instinct avait donc deviné juste !.. Cet homme... Merd, vieux Bartel, merci; je pourrai enfin faire justice.

Le batelier secoua la tête.

— C'est mon mauvais génie qui m'a conduit ici, dit-il tristement ; n'oubliez pas, forestier, que souvent les preuves nous trompent, et qu'il n'y a de certain et de bon que la miséricorde pour les pécheurs.

LE PASTRlJPi D'hôMMRS 185

— Oui» s'écria Stankar, mais pas pour les lâches qui se font un jeu de la trahison. On tue les chiens enragés, vieux père, et cependant ils valent mieux que certains hommes.

— Silence! interrompit l'aveugle, voici Blasius.

L'enfant venait, en effet, de paraître au détour de l'allée. A sa vue, le major se rappela ce qu'il avait promis, et, comprimant sa colère , il déboucha d'une main tremblante la bouteille que Blasius lui remit, et il versa à boire au vieillard.

— Où est votre verre? demanda celui-ci avant de porter le sien à ses lèvres.

■ — Excusez-moi, Bartel,dit Stankar, je ne puis boire maintenant.

— Et, moi, je ne bois pas sans mon hôte, répliqua Taveugle, qui posa son verre sur le banc de bois.

Le forestier oéda avec répugnance , remplit un second verre et rapprocha de celui du vieillard.

— A la paix et à la miséricorde! dit celui-ci avec intention. Boirez -vous, forestier?

— Je boirai à la miséricorde pour ceux qui se repentent, et à la paix pour les hommes de bonne volonté,

répondit Stanioir ^ mais, voii3*rà)âm0'ViMi3(pèpei buvez, et puisse ce vin vous réchauffer le cœur I

Le batelier secoua la tête.

-*■ Il D*y a pour cela que le cooteatement» dlt^il, et je m'en vais triste. Forestier l forestier I quoi que vous fassiez, rappelez-vous que tout le monde a besoin de pardon I

— Je m'en souviendrai, père, dit le major. Barthel se leva lentement , chercha le bras de son

guide, et, poussant un soupir, il prit congé de Stankar.

Celui-ci le regarda partir ; puis, serrant le portefeuille avec rage, il reprit brusquement le chemin de la maison,

— Où allez-vous, major? demanda Wilhetmine, qui le suivait.

— Rendre ce dépôt au comte de Leuthold, répondit le forestier

La jeune fille saisit une de ses mains.

— Vous allez le provoquer ? dit^elle d'un accent bas et précipité.

— Je vaià venger Rudolphe, répliqua Stankar» qui continuait à marcher.

— Vous; Q'irez |^sf s'éeiria ^belmH)9.ett:Sê|el8ûl devant lui.

Le forestier voulut la repoussa.

— Vous n'irez pas, reprit la jeune fllle résolument. Soi^s que la moindre indiscrétion peut tout perdre.

— le songe, s'éeria le forestier avec violence» qu'il faut que cet homme meure I

— Et que gagnerez- vous à sa mort ?

— Son silence.

— Use taira,

— Qu'en savez-vous ?

— Il partira, major, c'est le seul moyen de salut.

— Et s'il refuse ?

— Non,, je vous fournirai les moyens de l'y faire consentir. 11 y a dans sa vie un secret dont il rougit, et que le hasard m'a fait connaître.

— Avons?

— A moi ! Le comte ^e Leuthold, dont il porte le titre et le nom, n'était pas son père.

— Que dites-vous !

— Successivement privé de tous ses fils, le comte craignit de voir sa maison s'éteindre et ses biens passer à des parents qu'il détestait II substitua à son

dernier enfant, qui venait de mourir, un orphelin obscur; mais la loi n'a point légitimé cette substitution.

— Vous êtes sûre !

— Je puis vous faire connaître tous les détails.

— Ah I parlez I

— Plus basi voici M. de Wrangel.

Le conseiller venait, en effet, de paraître au bout de l'allée. 11 annonça au forestier que Budolphe^le demandait, et Stankar fut forcé de rentrer.

L^EKTREVUE

L'entrevue de Rudolphe et de lina avait eu lieu en présence de madame Dalchid. A l'aspect de celle dont il était séparé depuis si longtemps, le jeune pasteur avait ouvert les bras avec un cri et Lina s'y était laissée tomber éperdue. Mais, une fois la première émotion*

LR PASiriT. d'hommes 189

calmée, Mùller éloigna doucement la jeune feîiime, qui restait le front caché contre sa poitrine, et pâlit à la vue du changement qui s'était opéré en elle. Cependant, il fut assez maître de sa douloureuse surprise pour la (gâcher. Il encouragea Lina et Tinterrogea avec tendresse sur son mal ; mais elle ne put répondre qu'à travers des sanglots. La rentrée du major interrompit heureusement cette scène. Il était accompagné de Wrangel, qui venait d'apprendre l'arrivée de son cousin, et qui accourait pour le voir.

— Où est notre Luther, notre précurseur, notre prophète? s'écria-t-il de la porte. Je veux être le premier à lui rendre hommage !

Rudolphe, encore tout troublé, se laissa embrasser presque sans répondre ; mais Frédéric lui prit un bras qu'il passa sous le sien.

— Le voilà donc^ reprit-il, celui dont la parole remue r Allemagne comme le vent remue les feuilles mortes, selon la belle expression de mon condisciple Krumacher... J'ai un grand homme de plus pour ami!

— Ce qui vous empêche de demander comment se porte Lina? fit observer madame Dalchid.

— Ah ! vous avez raison ! dit Wrangel en lâchant le

190 LE PASTBOR O^VOMJiESr

1h^ de Rldolpbd «I s'approebuit de w cousine. Je suis un graaé mi^^alile ; loaia nia ^oufkia voodnt Ineo m'6xcuser.«.eo faveur du motif... A quoi b<«K» d'ailleurs, s'informer de sa santé... la voilà... elle vient d'arriver en chaise de poste. Je lui trouve déjà les yeux plus brillants.

— Parce qu'elle pleure^ répliqua Dorothée.

«— Cela va ^ans dire, reprit Wrangel ; il faut toujours que la femme arrose ses joies, comme dit cet excellent Auguste Lafontaine... que j'ai beaucoup connu dans mon enfance ; mais ces pleurs-là ne font pas de mal : Peie; non dolet. ..Je demande pardon à c^ dames de leur parler latin.

— Comment donci M. le comte n'est*il point avec vous? demanda madame Dalchid, qui, n'ayant rien à faire dans une scène d'épanchement, s'était jusqu'alors occupée de perfectionner sa coiffure devttit un miroir.

— Ah I c'est juste, j'aurais déjà dû vous en parler, dit avec intention Wrangel , fidèle à ses suppositions : vous l'attendiez ce matin peut-être?

— Nullement, répliqua Dorothée ; mais je pensais que l'arrivée de mon cousin...

LE PÂ8T81TR ft^ROMIfES 191

— Le ferait venir?... Sans auçtin deiHe» elïiinepeat tsrier à rapprendre, car on en parle djjà pârtoi^.

— De mon arrivée ?. . . di t Rodolphe étonné.

— Sur l'honneur, répondit Frédéric, on me l*a annoncée au Casino, où plusieurs professeurs se préparaient à vous rendre visite. Il y en a même un qui compte vous parler en latin. Il a un discours destiné à tous les personnages importants ou célèbres arrivant à Mûnden, et qu'il leur débite imperturbablement depuis vingt années. Tout le monde sait le commencement par cœur. Quousque fama tua, illustrissime rfomine,.. C'est un exorde par insinuation. Du reste, l'allocution n'aura jamais été mieux placée que pour moû cousin.

— De grâce ! interrompit Rudolphe.

— Ah î vous ne m'empêcherez pas de dire mon opinion I s'écria Wrangel. J'ai suivi tous vos succès, et j'en suis lier comme s'ils m'étaient personnels... d'autant que nous avons beaucoup d'idées communes.. .Estil vrai qu'on vous ait élevé un arc de triomphe à Inspruck?

— En effet...

i92 LU P'ilSTli(JI\ D^HOMl^iïS

— Et qofe l'on- vous aît donne' ' ïfeiS ^fërïftdes à Neustâdt et à feuboùrg ? '

— H est vrai...

— Que les jeunes filles de Hoff vous aient offert des fleurs ?

— Oui; mais.-.

— L'avenir est à vous, s*écria Wrangel avec enthoa* siasme; j'ai toujours dit que vous réussiriez. Quand on a des idées généreuses... secondées par du génie... Oui, mon cher Rudolphe, oui, vous avez du génie, c'est moi qui vous le déclare, et je m'y connais»., la plupart de mes amis en ont I... Ah I si vous saviez combien je suis heureux de vous voir!... et ma cousine donc!... cela va hâter sa convalescence... car elle a été fort malade, assez malade pour n'avoir pu recevoir ni moi ni le comte, qui eût cependant pu lui donner de bons c;onseils.

— Le voici, interrompit madame Dalchid.

Lina posa les deux mains sur les bras de son fauteuil comme si elle eût voulu se lever pour fuir; mais les forces lui manquèrent, et elle se laissa retomber.

Stankar , jusqu'alors immobile s'était retourné à l'annonce faite par madame Dalchid; une convulsion de colère traversa ses traits, mais il s'écarta en

serrant ses mains l''une contre Fautre... Quant à Ru-, dolphe, il s'était avancé au-devant du comte qu'il embrassa. Après le premier échange d'amitié, il l'amena par la main près de. sa jeune femme.

— Voyez, dit-il, elle souffre, elle est languissante ; vous pour qui la science a si peu de secrets, ne pouvezvousdonc me la guérir?

De Leuthold salua Lina, qui tremblait comme une feuille au vent.

— J'aurais voulu le tenter, dit-il d'une voix humblement respectueuse ; mais madame avait un médecin.

— Voyez comme elle est pâle, dit le pasteur ea s'approchant de la malade... et sa main, comme elle tremble... N'aurait-elle point la lièvre?

— On peut s'en assurer, répondit Raphaël, qui fit un mouvement pour prendre le bras de Lina.

Mais celle-ci recula.

— Je vous en prie, dit Raphaël en se penchant. • Et il ajouta tout bas :

*— Voulez-vous donner des soupçons ?

La jeune femme ferma les yeux et abandonna sa main. Rudolphe^qui la crut près de s'évanouir, courut à

194 LB FASTEUR d'hOHHBS

madaiM* Dalcbid pour lui demander ded seb; lUphaël eut le temps de murmurer à son oreUle s

^ il faQt que vous m'accordiez ua enireliaQ !

Elle fit un mouvement d'borreur.

— Cette lettre vous expliqu^a mes motifs, ajouta de Leutholdt qui glissait entre ses doigs un billet;

Lina referma vivement la main.

— Je la mettrai dans votre BiUe^ acheva-^-il.

Et, se relevant avec un sourire vers Rudolphe, qui lui présentait «m sachet :

— Ce n'est rien, dit-il tranquillement, une excitation nerveuse seulement...

•— Ainsi vous ne voyez aucun danger? demanda à demi-voix Mûller, qui se tenait à l'écart.

-— fl suffira d'un peu de repos, répondit Raphaël sur le même ton.

Le pasteur retourna à la malade, que FYédéric et madame Dalchid cherchaient à ranimer ; le comte se trouva seul près du major, qui était resté appuyé aa* poêle. Celui-ci s'approcha de son oreille.

— Et croye2-vous qu'elle puisse retrouver ce rapos, monâettr le eomtef demiodahyi d'«m »eo^ eontei».

I;B »ârr£OR' D'flÔMIIBS 195

-*• i^oiirqtioi M. le major me falt4\ oiàlB- que^ion? répliqua Rapba^ étoimé^

— Et pourquoi M. de Leathi^d n'y répood^l pas? reprit le forestier. La science tt'a^t-^llB pu Im -révôier la cause d'UQ m^l aussi pQiiistaDt.el^ aua9i profoDdf

— PeutnéÉre^ rnoosieiir ; mais je ix^aur ai garde àe dire ma pensée.

— Qui vous en empêche ?

— Le mépris avoué de M* le major pour la médecine.

— M. le comte se trompe, je oe méprise pas la mér decine, mais certains médecins.

— Monsieur, est-ce une insulte ?

— Qu'y art^l donc ? demanda Rudqlphe en entendant les voix s'élever.

— Une querelle ! s'éeria madame Dalçhid^ qui avait cru distinguer les derniers mots.

— Nullement, interrompit Ilaphaël légèrerpent ; le major et moi^ nous causions comtne d'babitudQ, c'està-dire en nous disputant,

— Encore ! répéta Frédéric ; mais c'est donc une guerre sasâtrèv»?

~ Puisqu'il en 4Wt ainei^ j'emmène M. ieeomte^ dit

1% LK PAStfiUR ftvHQMMES

Dorothée ; <i'auttaât qiiô j'ai aie coQ^lter sof un p^jet.

— J'en suis, dit Frédéric ; mais vous savez que nous ne pouvoDs rien faire sans le major.

— Alors, qu*il vienne aussi.

— Et ma cousine restera aveq Rudcriphe ?

— Oiji, reprit ce dernier, qui n'avait encore pase trouver seul près de Lina ; c'est à moi de garder la malade ; suivez -les, mon oncle.

/ Stankar parut hésiter.

— Allons, a^ons, s'écria Frédéric en passant m bras sous celui du forestier; nous avons à vous ^em^g^der des conseils et du papier l Voyons , majcw, dix minutes de complaisance et de bonne hunieur ; que diable ! vous n'en mourrez pas.

Ët^ sans écouter davantage les objections du vieax militaire, il l'entraîna sur les pas du comte et de Dorothée.

Rudolphe, qui les avait reconduits jusqu a la porte, y resta un instant, puis se retourna vers Lina.

Demeurée seule avec lui, la jeune f^mme se sentit saisie d'une sorte de tremblement intérieur. Elle était restée à la même place^ les mains posées sur ses genoux, le corps droit, r<Bil fixé dar>s l'espace çt seqtai^t le sol

LR PASTEUR 'D'HOMMBS 197

tourner sous ses pieds. Rudolphe laissa échapper un soupir.

— Quel abattement I pensa-t-il ; pas un regard, pas un mot...

11 s'approcha lentement et vint se poser près du fauteuil de la malade; mais elle ne parut point s'en apercevoir.

— Eh bien!... ils nous ont enfin laissés, Lina, dit il d'une voix triste et caressante.

Elle tressaillit comme si cette voix l'eût réveillée, se tourna vers Rudolphe et lui tendit la main.

Ce geste d affection éclaircit les traits du jeune pasteur ; il couvrit cette main de baisers, approcha une chaise et s'assit à côté de Lina.

— Ah ! laisse-moi m'asseoir assez près pour me rassasier de te voir, dit-il avec une tendresse passionnée; si tu savais combien j'ai désiré cette heure!

— Hélas ! pourquoi êtes- vous parti? balbutia la malade, qui n'osait soutenir son regard.

— Oui, reprit-il d'un accent profond, je ne soupçonnais point ce qu'une pareille absence peut avoir de cruel. Elle ne vous ôte pas seulement la paix, elle vous rend incapable de la retrouver plus tard. Cette aptitude

à tout {vreo^f^ iç^ joie, c% s^qs dit booltôur qai.fiit li privilège à^ la. îeuQesse et de rigoorânc^, "yfCÊmih perdez,. Ah J si ta savais lioa^, qp^ dégoûta, m'iml navré au milieu de c^te société roogée de vkas à it* quelle je ooe trouvais mêié malgré moi» et que JQ à&ms m'efforcer de gaérir I

—N'y âvez-vous donc pas trouvé des trioirç)bes» é^ plaisirs ? demanda Lina timidement.

— Des plaisirs! répéta Rudolpbe ; tu as cru aux pa** rôles de Dorothée, qui t'a vanté cette yie de prîmes frivoles; mais, si tu connaissais le iQonde ou elle a

vécu!*., ^Je lae le désire plus! répliqua la jeiu^ feiome

avec une sorte d'effroi.

-pf^Tu fais bien, Lina, reprit Rudolpbe, que reiQu^y|eot encore ses souvenirs récents,, car qu'y trouverais-toî le mal adoré sans remords; le^culte des seqtimeDls Spicrifié à celui du plaisir et de l'or ; des jeunes g^ au front desquels la couronne des illusions s'est fanée avant d'éclore; des vieillards niant Dieu les deux pieds dans la tombe> et se hâtant de donner à la débauche les quelques heures dérobées à la morti Voilà ce qu'ils appellent une société! partout des bomoies

Lft FA^iuR Ô'fiOMMBé 199

avi4es,i0^s flamme» dàiiâf lë-sdiôt, itflfêtnrs'-éhs Vdr^

ma Jdont it& &^oift pasi le 'coumge; hipetiseanl la vie à

knr ta&lè m v&ùâÊ^i Mil a» pends de la jouissance

gno»^ t Ah ! ^tte mitîsatîon qu'an nous vante,

lisa, eB$ esl semblëble au cadavre qu'emporte la mer:

parce qu'il surnage, parce qu'il a gardé la forme hu-

imine et Faf^rence du mouvement^ on croit qu^il vit ;

mais la corruption seule le soutient au-<lessus des flots,

et, soud cette mort agitée, vous chercheriez en vain les

battements du cœur.

^— Est«-ce vrai, mon Dieu I

— Les femmes, les femmes elles-mêmes, ces éternelles gardiennes de la pudeur et du dévouement, ont ouhlié leurs nobles instincts : elles ont accepté Tesclavage du pauvre et du faible sous le riche et le fort ; 'elles ont consenti à rester une proie que la passion se dispute, un instrument de plaisir qu'elle achète. Les plus opulents et les plus hardis dans le vice sont devenus Fobjet de leur pr^rence. Aussi partout le lien de la famille a-t-il été rcmipu, le foyer domestique ouvert à la séduction, le mariage profané 1...

Un frisscm parcourut tout le corps de Lina.

— Ah ! c'est là surtout, reprit le pasteur en se pen-

500 LE î»A5iTi:Ua D*HbMMES

chant vers elfe'avec amoar, c'est au milieu de ce chaos de désordre et de honte que. ta pensée me venait comme une consolation ! En songeant à toi, je me disais que toute pureté, que tout amour n'étaient poînt perdus!... Alors, je me suis sauvé de cette fange hamaihe, j'en ai secoué les souvenirs sur notre seuil etje suis entré ici comme dans un lieu sainti

Lina se leva droite et pâle ; son courage était à bout... Elle étendit la main comme pour éloigner d'elle Rodolphe.

— Ne parlez pas ainsi..., murmura-t-el!e brisée ; je ne mérite pas le bien que vous pensez de moi.

Il l'attira contre son épaule.

—Tais-toi, tais-toi, dit-il, avec une ineffable douceur, tu ne te connais pas toi-même, Lina. Ah ! malheur à moi si tu avais ressemblé à tant d'autres ! si je n'avais* pu reposer mon amour dans une pleine confiance..., si j'avais été trompé !

Elle détourna la tête.

— Quoi! balbutia-t-elle d'un accent entrecoupé, vous si bon, si miséricordieux, n'auriez-vous point pardonné ?

Rudolphe se leva brusquement.

— Nqn,: s'écriçi-t-il çivec un empprtenient iuvolontaire... L'indwlgeope est facile quand oa ne blesse pas rintérêt vivant de aotre cçeuri mais il y a au fond de chaqjue homme un point qu'on ne peut frapper impunément, un trésor qu'aucune main ne doit toucher, et ce trésor, pour moi, c'est ton amour. . . Oh ! si je le perdais!

Ce dernier mot , qui avait presque été prononcé comme im cri, exprimait tant d'ardeur et de vague effroi, que Lina ne put le supporter. Elle se couvrit le visage en chancelant. Rudolphe la soutint dans ses bras.

— Qu'as-tu donc? .reprit-il alarmé; pourquoi ce trouble... mon Dieu! Mais que se passe-t-il en toi? Depuis mon arrivée, j'essaye de te retrouver joyeuse et tondre comme autr^ois... Tes yeux m'évitent; tes mains tremblent dans les miennes. Tu souffres de quelque chagrin que tu ne veux pas m'avouer.,. Je t'en conjure, parle, quel est-il?

Lina fit un effort potir redevenir maîtresse d'ellemême.

— Ce n'est rien, Rudolphe, dit-elle; mais... ce que vous avez dit là... tout à l'heure... m'a émue.r. Je suis si faible !

— Ah I toi ^ raisQ0, nsp^^ ^ J^tjtftok^i Mï^

t'agiter. Maia je t'aime tafil> yç^-titT ii tôt ssvatài.^tm tant besda de ton aoûni^e^ Liâaf lÀmi jei^fÊmmÊÊ moQ ftffie poui^ tdo bonhelipf

Il l'avait assise sur ses genoux et la pressait dans ses bras avec une tendresse folle ; mais, loin de s'associer à son épanehement, la jeune femme continuait à trembler sur sa poitrine^ et les baisers de Rudolphe rencontrèrent tout à coup une froide larme qui coolsft sur ses joues.

Il se redressa comme frappé d'une blessure, et, repoussant Liûa avec explosion :

— Vous me lrompez^> s'éem^-il ease le^Wdt,* mo^ n'est point la maladie qui vous riod ffi fé\e^ ^foos scrrachd ces larme». Vous me trompes ; il y a «a secret que je veux eoemyitre. Parlez, Lina.

— Rudolphe I Rudolphe ! bégaya celte-ci, qui reeuMI éperdue.

— Parlez ! parlez I répéta-tnil plus èe^>QrUi; il ^ fauli je le veux I

— Taisez-vous, on vient.

Plusieurs voix^ dominées par celle de Jorg» fctea*

tiasaiort 6q eîUt dans te YësUbiile. Lé pasteiii^ treâ-* saillit, porta les deux mains h son front, coinme s'fl eCft voulu reprendre possession dé lui-même*, puis^ entendamt que tes voix approchatent, il raonti'a à Lina sa chambre par un geste ilapide, el rtte s^ précipita.

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