LES DEUX LETTRES
L'entrée du major avait été si prompte et le trouble de Lina était si visible, qu'il dut deviner une partie de ce qui venait de se passer ; mais il ne laissa rien paraître. Arrêté près de la porte, il regarda de Leutbold, qui détourna la tête, et Lina, dontles yeuxse baissèrent
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avec effroi ; puis, s'avançant vers cette dernière, à qui il présenta un papier, il lui dit avec émotion et sim-
— Une lettre de Rudolphe.
L'effet fut aufisi prompt que puissant. De Leuthold fit un geste de saisissement et d'épouvante ; Lina se leva d'un élan.
-T De Rudolphe ? répéta-t-elle.
Et sa main hésitait à s'avancer pour la prendre. Stankar la regarda fixement.
— Craignez- vous de la lire? demanda-t-il avec une sorte d'anxiété.
Lina la saisit et déchira Tenveloppe. Le comte, un instant étourdi, se leva à son tour.
— C'est étrange! dit- il vivement; le courrier n'arrive point d'habitude à cette heure.
— Aussi n'est-ce point lui qui a apporté la lettre, répliqua Stankar.
— Comment?
— Un de mes gardes forestiers est allé la chercher à Freiberg.
• De Leuthold ne put retenir ste de désappioin-
tement.
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défeite assurée, tentent un dernier coup d'audace. Pour cela, seulement, il fallait tromper la surveillance du major et l'éloigner des Semihutten. Le grand forestier en avait fourni le moyen à Raphaël ; il ne comptait l'employer que plus tard ; mais le temps pressait ; Rudolphe revenait dans quelques jours , et Lina lui échappait à jamais si elle n'était déjà à lui !
La décision du comte fut aussitôt prise. Il était arrivé à l'antichambre , où Andréas accourut pour lui remettre son manteau; il l'attira dans le coin le plus obscur, et, lui remettant un papier :
— Tout à l'heure, dit-il tout bas, cette dépêche au major, de la part du grand forestier.
Andréas ne put répondre que par un signe ; la voix ■] de Wrangel venait de se faire entendre. Il arrivait par le jardin avec Stankar , qu'il avait rencontré en chemin. Sa parole était plus haute que d'habitude, son œil plus animé, et il était aisé de voir qu'il sortait d'un banquet où les toasts avaient été nombreux.
A la vue du comte, qui tenait son manteau, il s'écria :
— Vous ne partez point sitôt, Raphaël î il est à peine neuf heures. Rentrez, j'ai mille choses à yous raconter.
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«- Demain ! répondit le comte, qui fit un pas vers la porte.
— Non, reprit le conseiller, je veux que nous sortions ensemble. — Voyons, major, aidez-moi donc à e retenir.
— Ma nièce est occupée, fît observer Stankar avec intention, et je crains que ma compagnie ne soit un attrait insuffisant pour monsieur le comte.
De Leuthold remit son manteau à Andréas.
— Dès que le major en fait une question personnelle, dit-il avec un peu de hauteur, je tiens à lui prouver que mon départ n'est pas une fuite...
— A la bonne heure I s'écria Wrangel, qui passa un bras sous celui du comte et l'entraîna au salon ; j'ai, d'ailleurs, besoin de votre témoignage près du major ; il ne veut pas croire que l'on a parlé de lui au banquet et que le grand forestier a fait son éloge.
— C'est pourtant la vérité, répliqua de Leuthold ; il a déclaré que M. Stankar était le meilleur conservateur des forêts du royaume.
— La , vous voyez î s'écria Frédéric, ce sont les propres paroles du baron de Remberg.
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*> Eh bien, le baron a menti, répliqua froidôaaeDt ie major.
TT Comment ! reprit Wrangel étonné ; diable ! savex-vous que cela n'est point poM^ major ; ce cher baron vante vos bons service*s , et vous l'accusez de mentir !
-r Parce qu'il n'a pu les apprécier.
—C'est possible ; mais il est censé le pouvoir, en sa qualité de grand forestier, et il n'en faut pas davantage pour votre avancement ; car vous aurez de l'avancement, cher monsieur; c'est convenu, je vous ai recommandé.
— Vous ?
— Pour la première direction vacante , continua Frédéric, qui s'éventait avec son chapeau. Je vous aurais même présenté au baron s'il n'avait quitté Mûnden en sortant de tabîe. Mais, avant de partir, il a voulu nous faire ses adieux ; il a envoyé chercher une caisse de vins de France; on a chanté^ porté dej^ toasts, et chacun, comme dit notre grand romancier Tieck, i*esl abreuvé de ce soleil Vquide.
— Et, pour votre part, je vois que vous ne vous êtes pas tenu à l'ombre^ dit ironiquement Stankar.
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-r Ouajad j'ai quitté la table, fil observer Rapliaël,. le baroq avait déjà la tête échauffée.
•r- Ob ! çç n'était rieo^ reprit f réd^ric ; il. fallait le y pir après 1q vir). (}e Fraaçç !. il nou^ a fait la biogi^aphie de tpul^ tes. jpJjyB^ f€oai??es % rQyauqae ; on eut cru en • tendra k Décaméron de rA.U^Pi^ag^^^'J Aussi lui ^von^r Hous conseillé de publier ce& cu^ieu^es chroniques sous. le. tijUre de Martyrologe du M/mag^^. Il y ^vait uae histoire pour cbaqu0 ville.
— t Et t5^ Qôtre n'aura sans doute point, été épargnée ? demajûsda le major avec une expression de curiosité qui ne pouvait voiler entièrement- celle du mépris.
— Je vous en réponds I dit Wrangel en riant : il nous a raconté une certaine histoire de présidante... Mais cela ne peut se dire qu'au dessert, çnjLre jeunes gens.
-fr- Et c'est loutîi
— Tout».. Ah! c'est-à-dire, vous m 3 rappelez... il y en a une autre... Oui, c'est bien à Mûnden ouà Goslar... Du reste, vous pourrez probablement en deviner le héros et la victime ; car ce dpit être un. de vos con^ frères.
Le major dressa la tête. /
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— Voici ce que c'est, contiiiua Frédéric que le vin rendait eacore plus bavard que d'habitude. Figurezvous, mon cher forestier, qu'il s'agit d'un jeune homme, le baron ne ]*a pas nommé... d'un jeune homme amoureux pour le moment d'une femme charmante... qu'il n'a pas nommée davantage... et qui en est aimé.
— - Mais je ne vois rien là de bien intéressant» fit observer deLeuthold, qui commençait à de venir inquiet.
— Attendez I attendez ! interrompit Frédéric en élevant la voix et faisant beaucoup de mouvement, comme un homme ravi de ce qui lui reste à dire; la femme charmante a un mari... '
Stankar devint attentif.
— Je dis un mari, reprit Wrangef, parce que c'est l'éternel ennemi; mais peut-être s'agit-il d'un père, d'un tuteur... le baron ne s'est pas expliqué; en tout cas, il y a dans l'affaire un de ces tyrans légitimes auxquelsMaJloiîaccorde le droit d'être insupportables impunément; or, il faut l'éloigner...
Raphaël, dont l'inquiétude croissait, voulut s'approcher de Frédéric ; mais Stankar le tenait sous son regard, et rendait tout avertissement impossible.
— Par bonheur, ajouta Wrangel, le tyran en ques-
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tion est employé dans l'adiuinistration des forêts. Je ne sais quel est son grade : le baron a voulu rester discret jusqu'au bout; mais toujours est-il qu'en sa qualité de grand forestier, il peut lui donner des ordres, et qu'il lui a fait expédier celui de se rendre aux exploitations du Hartz.
De Leuthold ne put réprimer un mouvement de dépit.
— C'est drôle, n'est-ce pas? reprit Frédéric, qui se méprit sur le geste ; la hiérarchie administrative tournant au profit de la galanterie î Que dites-vous du moyen^ major 1
—7 Je le trouve digne de celui qui l'emploie et de ce- Ini qui le fournit, répliqua Stankar de plus en plus sérieux.
Raphaël sentit que tout son plan était renversé; et faisait un pas vers la porte pour prévenir Andréas, quand celui-ci parut sur le seuil, la dépêche à la main. Le comte voulut l'arrêter d'un signe, mais le major se retourna en demandant ce que c'était.
— Pardon, balbutia le domestique, les yeux fixés sur Raphaël sans pouvoir deviner ce qui s'était passé; c'est une lettre... que Ton vient de me remettre... pour M. le major.
— De quelle part ?
— De la part du grand forestier.
Le comte se raprdit les lèvres avec rage; mais Slankar avait saisi vivement la dépêche, et fit signe à Andréas dç sortir.
Frédéric fut frappé de son trouble.
— DugrgLûd forestier? répéta-t-il involontairement. C omment I est-ce que. . . par hasard. . . ?
Son regard alla interroger le comte, qui répondit par un signe imperceptible; Wrangel fit un haut-le-corps ; tout s'expliquait pour lui ! L'importun à éloigner était le major; l'amant, Raphqiël, et la femme subjuguée, madame Dalchid.
Il se frappe le front pour se reprocher de n'avoir point tout deviné.
Cependant Stanjcar avait brisé Tenveloppe de la dépêche et en prenait connaissance. Arrivé à Tordre de îdépart pour le Hartz , ses mains se crispèrent ; Raphaël et Frédéric échangèrent un regard; celui du premier était un reproche, celui du second une excuse humiliée; mais il parut se raviser tout à cojp, et rassura le comte par un geste.
Le major, qui avait achevé la dépêche, releva la
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tête et regarda aJUernativeraent les deux jsupes gens. Raphaël avait repris sa tranquillité. appai;ente, et Frédéric tâchait de se donner un air dégagé. Stankar s'avança vers. lui.
— Ne disiez-vous point tout à l'heure, monsieur dft Wrangel, que vous désiriez connaître le mari, le père ou le tuteur auquel l'ordre du baron devait être adressé?
— Moi, répondit Frédéric résolument, j'ai dit que f aurais (3?<''«i>(?... mais,- malheureusement, la chose est impo3sible... l'orcj/'e n'a pas été envoyé..
— Vous en êtes sûr?
— Parfaitement sûr, major, et c'est là le plus curieux de l'histoire ; car cette lettre est venue m'eçnp^cher de l'achever... Figurez-vous que le baron s'est mal expliqué, ou que son secrétaire l'a mal compris, et que la dépêche, au lieu d'être expédiée au mari en question, l'a été à un de ses confières.
Stankar et de Leuthold firent un mouvement de surprise. .
— Et c^est le grand forestier qui vous l'a dit? demanda le premier.
— Lui-même. C'est là le piquant. Concevez-vous
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ce pauvre amant qui se figure trouver la place libre et qui va se rencontrer nez à nez avec son jaloux ? Ahîahîahl
— C'est fort original, dit Raphaël, qui parut s'associer au rire de Wrangel.
— C'est-à-dire que c'est merveilleux , mon bon ; voyez-vous une erreur d'adresse qui tourne au profit de la morale I Que l'on nie après cela l'action de la Providence î
De Leutlîûld le remercia par un regard qui semblait dire : « Je ne vous croyais pas tant de présence d'esprit, » tandis que celui de Frédéric semblait répondre : « C'est l'effet du vin de France. » La vérité était que le ton naturel du conseiller avait dérouté le major; il s'en aperçut et voulut appuyer en hasardant quelques plaisanteries sur la victime du quiproquo; Stankar l'arrêta court en lui montrant la dépêche.
— Quoi! c'est à vous, major? s'écria le jeune conseiller de Tair le plus étonné. Pardieu ! voilà une histoire à ajouter aux Mille et une Nuùs l Comment I au moment même où je vous raconte.,.? et c'est bi^ uo ordre pour le Hartz?
— Un ordre précis.
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— Décidément la Providence s'amuse, dit Raphaël.
— C'est à ne pas croire, reprit Wrangel. Montrezmoi donc Tordre, major... j'ai besoin de voir... C'est, pardieu ! bien cela ! mais il faut réclamer près du baron.
— N'avez-vous pas dit qu'il venait de partir?
— Ah I diable ! c'est juste ; alors Jil faut lui écrire et attendre la réponse.
— Sa dépêche recommande de se hâter, et je dois quitter Mûnden ce soir même.
— Comment! vous, major? interrompit Dorothée qui venait d'entrer.
— Moi, répondit Stankar.
— Maïs vous ne pouvez partir ainsi à l'improvisle... sans préparatifs!...
— n le faut, dit le forestier, qui paraissait avoir pris une subite résolution ; pour le moment, mon portefeuille et ma bourse me suffisent; le reste me rejoindra dans le Hartz.
Madame Dalchid poussa une douzaine d'exclamations entremêlées de demandes et d'objections. Qu'allait faire le major loin de Mûnden ? Ne pouvait-il retarder son départ au moins jusqu'au lendemain? Que deviendrait-elle seule aux Sennhutten, avec sa cousine? Que
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dirait cett^ demies ea apprenant un âépari si inatteadu? ' •
Le major ne répoadait rien à ce torreni de paFote&« el> coatiauail; k Hieltra en ordre quelques papiers iadîspensabtea. Quant à Frédéric, il regardait Dorothée avec adrairatioû. Persuadé qu'elle était prévenue de tout, il ne pouvait trop s'émerveiller de cette habileté à jouer la surprise. Une femme du grand inonde était seule capable d'une telle adresse de mefisonge, d'une telle liberté d'esprit. Pour atteindre aussi loin, il fallait une faculté naturelle aidée par le séjour des capttale&, où tout se perfectionne, et pat une longue fréquefttation des gens bien nés ; aussi vo*ilut-il seconder autant qu'il le pourrait l'admirable stratégie de sa cousine en mettant à, presaer le départ du major la môoje ardeur qu'elle sei»blait mettre à le reteair. Il avertit ce dernier que la voiture de Klausthal allait partir, que le moindre retard pouvait la faire manquer, et le dé-. oida enfin à prendre congé.
Lorsqu'il- fut sorti, Dorothée po^a sur le guéridon le ftambeau qu'elle tenait encore à la main.
— Mais pourquoi ce voyagé? s'écria- t-elle. Pouvezvous m' expliquer, Frédéric?....