SCÈNE VI
SGANARELLE, SeuL
Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étais auparavant.
Les Adelphes^ ou les deux Frères, mettent en présence deux systèmes d'éducation : l'un qui consiste à tout accorder au jeune homme, à se faire son complaisant ami ; l'autre à le tenir sous une discipline sévère. Micion a suivi le premier avec son neveu Eschinus ; Déméa suit le second avec son fils Ctésiphon. — Vous reconnaissez ici l'idée développée d'une manière si
ET LITTÉRAIRES il
comique par Molière dans VEcole des^ maris. — Chez Térence, le neveu élevé par Micion avec tant d'indulgence, Eschinus, enfonce la porte d'un marchand d'esclaves, bat le maître de la maison et enlèvô une jeune fille qui y était enfermée 1 Déméa, qui l'apprend, arrive fdrieux, et se plaint à Micion, qui lui répond que tout est bien.
MICION.
Voyons, est-ce un si grand crime, après tout, qu'un garçon de son âge ait des bonnes amies, qu'il boive parfois un peu trop et qu'il brise une porte par hasard? ^ Si nous n'en avons pas fait autant, vous et moi, de notre temps, c'est que nos moyens ne nous le permettaient pas. Vous vous faites un mérite aujourd'hui d'avoir été pauvre autrefois I — Pure injustice 1 — Avouez que si nous avions été moins gueux, nous aurions fait comme Eschinus. Si vous aviez un cœur d'homme, vous laisseriez votre fils suivre les autres goûts de son âge, plutôt que de le forcer à attendre, à désirer peut-être votre mort pour goûter à des plaisirs qui ne seront plus de saison.
DÉMÉA, en colère*
Par Jupiter ! vous me rendrez fou avec votre cœur ^ homme ! — Quoi 1 vous oserez dire que ce qu'Eschinus a fait n'est point mal?
18 CAUSERIES lïISTORIQUES
MICION.
Ëcoutez-moi et ne me rompez plus la tète à ce sujet Vous m'avez laissé adopter votre fils? il est devenu le mien. S'il a des torts, ils sont à moi, et j'en supporte la meilleure part. H aime le bruit, le vin, les parfums! c'est à mes dépens; il a des maîtresses! c'est moi qui fournirai l'argent tant que cela me conviendra. Quand je n'en aurai plus, rien ne m'empêchera de l'envoyer promener. — Une porte a été brisée I on la réparera ; des habits sont déchirés, on les raccommodera. J'ai, grâce aux dieux, de quoi faire cette dépense sans me gêner.
Déméa se révolte contre cette facilité qui fait de l'éducateur un véritable complice ; il a pour son compte de toutes autres manières avec son flls Ctésiphon ; luimême explique son système à Syrus, l'esclave d'Eschinus.
DÉMÉA.
Je ne néglige rien pour donner à mon fils Ctésiphon d'honnêtes habitudes; je veux que la conduite des autres soit pour lui comme un miroir dont il ne détourne jamais les yeux, et qu'il prenne exemple d'eux pour lui-même.
STRU&»
C'est parfait.
Je lui dis sans cesse : Évitez ce défaut !
STRtIS.
Encore mieux.
DÉMÉA.
Ceci est bien 1
STRUS.
C'est cela même.
DÉMÉA.
Cela est mal I
STRUS.
Excellent*
DÉMÉA.
Puis ensuite...
s y R u s , CinterrompanU
Par Hercule ! c'est dommage que je n'aie pas le temps de vous écouter maintenant ; mais j'ai trouvé des poissons conformes à mes principes et il ne faut pas les laisser gâter; car voyez-vous, Déméa, ce serait pour moi une faute aussi grave que pour vous de ne pas faire ce que vous venez de dire. Autant que cela dépend de moi, je suis vos préceptes à l'égard de mes camarades. Je leur dis sans cesse : — Voilà qui est trop salé : ■—
20 CArSERIES HISTORIQUES
ceci est brûlé; — il faudrait un peu plus de sel.; — ah î parfait, cela ; — souvenez-vous-en pour Tavenir. — C'est ainsi que je les dirige selon ma petite capacité ; en un mot, mon miroir, à moi, Déméa, ce sont les plats, et j'ordonne à mes compagnons de s'y regarder sans cesse pour apprendre ce qu'ils ont à faire.
n va sans dire que, comme dans la comédie de Molière, le père dogmatique et sévère est pris pour dupe. C'est précisément pour son sage fils qu'Eschinus a brisé la porte du marchand d'esclaves et enlevé la jeune fille ; mais lui-même s'est rendu coupable de violence envers une autre femme qu'il est obligé d'épouser, si bien que la pièce de Térence est, en réalité, sans conclusion. Les deux systèmes ont également échoué, puisque les élèves de Déméa et de Micion ont fait d'égales sottises. L'enseignement donné par Molière est, en même temps, plus logique et plus net ; l'indulgence d'un des tuteurs renfermée dans les limites d'une honnête liberté, lui gagne l'affection et la confiance de sa pupille, tandis que la sévérité excessive de son frère provoque Taversion d'Isabelle et justifie ses fourberies.
Les messieurs de Port-Royal , Lancelot , Nicole et Lemaistre de Sacy, avaient publié une traduction des
Adelphes et du Phormion; mais ils y avaient fait certaines coupures et avaient ajouté une scène à chacune de ces deux pièces, afin, disent-ils, dans leur préface, a de retrancher un poinct de l'intrigue qui blessait Thonnesteté et substituer un incident honneste en la place d'un autre qui ne Testait pas. »
Le Bourreau de lui-même est une espèce de drame bourgeois entrelacé dans une intrigue de valet des moins divertissantes.
Ménédème, voyant son ûls Clinia amoureux d'une jeune fille pauvre, Antiphile, lui en fait des reproches si durs, que le jeune homme s'expatrie. Le père, désolé, se reproche sa cruauté ; Clinia revient et, croyant son père toujours irrité contre lui, il se cache chez un de ses voisins, Chrêmes, qui fait venir celle qu'il aime afin de réunir les deux amants, et reconnaît dans Antiphile une enfant que sa femme avait autrefois exposée ^arce guHl ne voulait pas élever de fille!
Ménédème, informé du retour de son fils, déclare qu'il ne le contrariera plus dans aucun de ses désirs ;i\ consent même à recevoir chez lui une courtisane dont il le croit amoureux et qui est la maîtresse de Clitiphon, le fils de Chrêmes. Enfin tout s'éclaircit ; Clinia épouse Antiphile, et Clitiphon obtient le pardon de son père,
qu'il a joué pendant toute la pièce, à condition qu'il se mariera jpoîir en finir.
On cherche en vain comment Laharpe a pu trouver dans une pareille pièce a le sujet heureux d'un drame qui , traité avec art , serait susceptible de beaucoup d'effet. » Aucun auteur dramatique n'a du reste partagé son opinion, car le Bourreau de lui-même n'a jamais été reproduit sur le théâtre moderne.
Il en est de même de YHécyre ou la Belle-mère^ pièce qui tomba deux fois à Rome. Il n'y a plus ici, à la vérité, aucune apparence de comédie. Il s'agit d'une jeune fille à qui un inconnu a fait violence au milieu des ténèbres, qui épouse un jeune homme et devient mère pendant son absence. Le mari refuse, au retour, de reconnaître une paternité impossible et va demander le divorce,, lorsqu'il découvre, au moyen d'un anneau, qu'il a été, avant son mariage, l'auteur de la violence à laquelle l'enfant doit le jour.
Plante et Térence représentent seuls, pour nous, la comédie latine. Il est propable que les œuvres de leurs rivaux, si ellesavaient échappé à la destruction, nemodiûeraient que bien peu le jugement à porter sur le théâtre romain. D'autres poètes nous produiraient les mêmes éléments comiques avec quelques variations dans la
forme. Ce qu*on doit regretter davantage, c'est la perte de cette littérature dramatique de second ordre qui se révélait dans les aitellcmes et qui correspondait vraisemblablement à notre théâtre de la foire. Tout fait croire que la farce italienne, à laquelle la haute comédie ellemême a tout emprunté, n*a point eu d'autre origine que ces espèces de parades populaires. On a prétendu que Polichinelle et Arlequin étaient des personnages fantastiques transmis par les Osques; qu'il n'était point rare de trouver sur des vases greco-latins les masques , les pantalons et les grandes manches du bouflRon italien; que le nom de Zanni, que porte encore l'Arlequin, n'était qu'une altération de celui de Sannio donné au buffon des farces romaines, lequel avait aussi la tète rasée et l'habit composé de pièces d'étoffes de différentes couleurs; enfin qu'on avait trouvé la figure de Policlunelle dans les fresques de Pompéia.
Quoi qu'il en soit, les faiseurs de tours, les baladins et surtout les gladiateurs firent bientôt oublier les comédies et les a^e^/an^^. Le spectacle des yeux dégoûta du spectacle de l'esprit. Les pièces étaient interrompues dès les premières scènes par les cris de la foule qui demandaient des combattants. Un peu plus tard, on cria :
— Les chrétiens aux lions! mais alors Rome penchait déjà vers sa mine, les instincts féroces avaient repris le dessus, et les parfums de la poésie s'étaient perdus dans Todeur du sang !