CHAPITRE II
État de Rome à l'époque de Cicéron. -- Ses études et ses commencements. — Ses Verrines, — Complot de Catilina; ce qu'étaient la conjuration et les conjurés. — Exil de Cicéron. — L'opinion publique à Rome. — Retour de Cicéron ; affaiblissement de son caractère. — Les Philippiqnes. — Mort de Cicéron. — Ses œuvres philosophiques. — Traité de la vieilleise.
• La destruction de Carthage avait fait disparaître le seul aiguillon qui tînt en éveil le vieux génie de Rome. Désormais sans rivale et allourdie par de trop riches dépouilles, elle va céder de plus en plus aux amollissantes influences. Ce qui lui reste de vigueur sera dépensé dans les luttes intestines au profit d'ambitions privées. Une espèce de barbare, né à Arpinum, au pays des HemiqVies, et parvenu des grades inférieurs au commandement de l'armée , brisera le premier cette ligue des grands, sous laquelle les Gracques avaient
succombé.
ni. s
La victoire de Marius commence l'ère des exils et des supplices, qui sembla devenir l'état naturel de Rome et ne s'arrêta qu'à sa ruine. Sylla vengea les victimes par de nouvelles proscriptions. H tint l'éipée sur toutes les têtes sans qu'aucune pût être certaine de lui échapper.
— Je n'ai pas encore de résolution prise sur ceux que je veux sauver, répondit-il au sénat, qui cherchait à connaître ses intentions.
La république entière devint une immense arène ouverte à toutes les vengeances et à toutes les cupidités. On payait deux talents un parricide, et il se trouva des fils pour réclamer cette récompense infâme. Quiconque recevait un proscrit était puni de mort. Les villes qui s'étaient déclarées pour Marius ftirent abandonnées comme butin aux soldats. On réunit tous les habitants de Préneste sur une place publique, et on les passa au fil de l'épée, au nombre de douze mille !
Désormais l'exemple était donné, on avait vu que, pour gouverner Rome et avoir droit de vie et de mort sur tous ses citoyens, il sufi^it d'être le plus fort; le champ se trouvait ouvert aux ambitieux et aux violents. Les esclaves eux-mêmes, dans cette universelle négation du droit, mirent en doute la légitimité de l'esclavage, Reconnue par toutes les sociétés antiques; ceux
que le peuple romain faisait combattre dans le cirque, et dont le courage n'avait été longtemps qu'un spectacle, songèrent à en faire un moyen de délivrance. Les gladiateurs de Capoue, conduits par Spartacus, se réunissent sur le Vésuve, où ils sont rejoints par une multitude de fugitifiB. Ils battent d'abord deux préteurs et sont enfin vaincus par Crassus. — La chaîne antique de la servitude ne devait point être brisée par l'épée, mais par un mot et par un signe transmis au monde du haut du Calvaire.
C'est au milieu de ces sanglantes complications, entre les proscriptions de Sylla qui finissent, et les triumvirats qui se préparent, que Rome voit paraître son plus grand génie littéraire, Cicéron ! — Seul il résume l'esprit romain dans ce qu'il a de plus souple et de plus abondant. — D'autres sans doute l'ont surpassé sur certains points ; mais aucun n'a touché par autant de côtés à toutes les limites de l'intelligence ; aucun n'a montré cette universelle aptitude qui est le trait caractéristique des races latines. Cicéron nous apparaît, avec la différence des temps, des mœurs et des missions, comme le Voltaire de la Rome de Pompée. Égaux en activité, en compréhension, en heureuse facilité pour produire leur pehsée, ils assistent tous deux à des déclins, l'un
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de la république romaine, Tautre de la monarchie française ; mais Cicéron défend la forme sociale sous laquelle il est né, tandis que Voltaire multiplie les efforts pour en accélérer la chute; le premier meurt en voyant avorter son œuvre, le second en la voyant réussir au delà de ce qu'il avait supposé, de ce qu'il eût voulu! Placé sur cette frontière de la république et de l'empire, Cicéron est le dernier et le plus glorieux représentant de ce qui restait à Rome de gouvernement délibératif. Le droit meurt avec lui et ne ressuscite plus. Comme Démosthène, il lutte tant qu'il peut vivre et meurt avec la patrie; comme lui il jette un éclat suprême sur ces derniers moments et lègue à l'avenir un nom qui est devenu synonyme de l'éloquence elle-même.
Cet art de la parole, que Cicéron porta aux dernières limites, n'était pas ancien à Rome. Les débats du Forum et du sénat formèrent pendant longtemps plus d'hommes d'affaires que d'orateurs. Les vieux Romains ne paraissent point avoir recherché les moyens de charmer ou d'émouvoir. Leur langage était simple, rude et direct ; ils produisaient leur pensée sans ornements, comme leur propre personne.
Les Gracques furent les premiers qui apportèrent à la tribune l'habileté oratoire et le mouvement. Versés
dans l'étude des lettres grecques, qui était loin encore d'être générale, ils avaient été exercés à tout ce qui pouvait faire valoir leurs facultés naturelles par une femme, qui apporta dans l'accomplissement de cette tache la force d'une Romaine et la patience d'une mère.
Après eux parut Hortensius, qui fut surnommé le m du Forum. Jeune et brillant, il éblouit dès son début par la richesse de son langage, la grâce de son élocution, l'élégance un peu pompeuse de ses manières. Malheureusement ces mérites qui, dans le jeune homme, avaient été une séduction, dans l'homme mûr devin ; rent moins attrayants. On sentit à la longue que la gra vite virile manquait à cette faconde charmante 5 un l'attendit longtemps, elle ne vint pas ; elle ne devait pas venir. — Mais les espérances trompées par Horr: tensius allaient être bientôt dépassées par un pl\i3 jeune contemporain.
Le 2 janvier de la 647^ année de la fondation de Rome (106 ans avant J.-G.) était né à Arpinum un enfant qui fut confié tout jeune aux soins du célèbre orateur Crassus, puis aux meilleurs rhéteurs grecs établis à Rome. — C'était Marcus Tnllius, destiné à acquérir tant de gloire sous le sobriquet de Cicéron, qu'il devait
à une légère difformité.