III
26 CAUSERIES HISTOllIOrES
La victoire de Marius commence Tère des exils et des supplices, qui sembla devenir l'état naturel de Rome et ne s'arrêta qu'à sa ruine. Sylla vengea les victimes par de nouvelles proscriptions. Il tint l'épée sur toutes les têtes sans qu'aucune put être certaine de lui échapper.
— Je n'ai pas encore de résolution prise sur ceux que je veux sauver, répondit-il au sénat, qui cherchait à connaître ses intentions.
La république entière devint une immense arène ouverte à toutes les vengeances et à toutes les cupidités. On payait deux talents un parricide, et il se trouva des fils pour réclamer cette récompense infâme. Quiconque recevait un proscrit était puni de mort. Les villes qui s'étaient déclarées pour Marius furent abandonnées comme butin aux soldats. On réunit tous les habitants de Préneste sur une place publique, et on les passa au fil de l'épée, au nombre de douze mille!
Désormais l'exemple était donné, on avait vu que, pour gouverner Rome et avoir droit de \ie et de mort sur tous ses citoyens, il suffisait d'être le plus fort; le champ se trouvait ouvert aux ambitieux et aux violents. Les esclaves eux-mêmes, dans cette universelle négation du droit, mirent en doute la légitimité de l'esclavage, reconnue par toutes les sociétés antiques; ceux
que le peuple romain faisait combattre dans le cirque, et dont le courage n'avait été longtemps qu'un spectacle, songèrent à en faire un moyen de délivrance. Les gladiateurs de Capoue, conduits par Spartacus, se réunissent sur le Vésuve, où ils sont rejoints par une multitude de fugitifs. Ils battent d'abord deux préteurs et sont enfin vaincus par Crassus. — La chaîne antique de la servitude ne devait point être brisée par l'épée, mais par un mot et par un signe transmis au monde du haut du Calvaire.
C'est au milieu de ces sanglantes complications, entre les proscriptions de Sylla qui finissent, et les triumvirats qui se préparent, que Rome voit paraître son plus grand génie littéraire, Cicéron ! — Seul il résume l'esprit romain dans ce qu'il a de plus souple et de plus abondant. — D'autres sans doute l'ont surpassé sur certains points ; mais aucun n'a touché par autant de côtés à toutes les limites de l'intelligence ; aucun n'a montré cette universelle aptitude qui est le trait caractéristique des races latines. Cicéron nous apparaît, avec la différence des temps, des mœurs et des missions, comme le Voltaire de la Rome de Pompée. Égaux en activité, en compréhension, en heureuse facilité pour produire leur pensée, ils assistent tous deux à des déclins, l'un
de la république romaine, l'autre de la monarchie française ; mais Cicéron défend la forme sociale sous laquelle il est né, tandis que Voltaire multiplie les efforts pour en accélérer la chute, le premier meurt en voyant avorter son œuvre, le second en la voyant réussir au delà de ce qu'il avait supposé, de ce qu'il eût voulu ! Placé sur cette frontière de la république et de l'empire, Cicéron est le dernier et le plus glorieux représentant de ce qui restait à Rome de gouvernement délibératif. Le droit meurt avec lui et ne ressuscite plus. Comme Démosthène, il lutte tant qu'il peut vivre et meurt avec la patrie ; comme lui il jette un éclat suprême sur ces derniers moments et lègue à l'avenir un nom qui est devenu synonyme de l'éloquence elle-même.
Cet art de la parole, que Cicéron porta aux dernières limites, n'était pas ancien à Rome. Les débats du Forum et du sénat formèrent pendant longtemps plus d'hommes d'affaires que d'orateurs. Les vieux Romains ne paraissent point avoir recherché les moyens de charmer ou d'émouvoir. Leur langage était simple, rude et direct ; ils produisaient leur pensée sans ornements, comme leur propre personne.
Les Gracques furent les premiers qui apportèrent à la tribune l'habileté oratoire et le mouvement. Versés
dans l'étude des lettres grecques, qui était loin encore d'être générale, ils avaient été exercés atout ce qui pouvait faire valoir leurs facultés naturelles par une femme, qui apporta dans l'accomplissement de cette tâche la force d'une Romaine et la patience d'une mère.
Après eux parut Hortensius, qui fut surnommé le roi du Forum. Jeune et brillant, il éblouit dès son début par la richesse de son langage, la grâce de son élocution, l'élégance un peu pompeuse de ses manières. Malheureusement ces mérites qui, dans le jeune homme, avaient été une séduction, dans l'homme mûr devin rent moins attrayants. On sentit à la longue que la gra ^dté virile manquait à cette faconde charmante 5 oi\ l'attendit longtemps, elle ne vint pas ; elle ne devait pas venir. — Mais les espérances trompées par Hor-; tensius allaient être bientôt dépassées par un plus jeune contemporain.
Le 2 janvier de la 647^ année de la fondation de Rome (106 ans avant J.-G.) était né à Arpinum un enfant qui fut confié tout jeune aux soins du célèbre orateur Crassus, puis aux meilleurs rhéteurs grecs établis à Rome. — C'était Marcus Tullius, destiné à acquérir tant de gloire sous le sobriquet de Cicéron, qu'il devait
à une légère difformité.