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nous paraît avoir été aussi naturellement orateur, c'est Lamartine. — Ceux qui l'ont entendu au gouvernement provisoire, toujours l'esprit présent, toujours la parole prête , trouvant réponse à tous les interlocuteurs, improvisant ^^ngt discours par journée pendant près de trois mois, sans fatigue , sans répétitions, sans défaillance dans l'inspiration , ceux-là seuls peuvent comprendre les inestimables ressources de cet heureux génie. — Malheureusement les longues études ont manqué à ces dons merveilleux. Enivré par l'harmonie de sa parole et laissant flotter les principes sur une mer d'images splendides, l'orateur français a rarement trouvé l'accent ferme et clair qui est la première condition du tribun. Ses plus brillantes improvisations laissent toujours après elles l'esprit incertain et la conscience comme étourdie. Là où l'on attend une accusation sévère, un avertissement énergique, une règle enfin qui puisse conduire, vous ne trouvez trop souvent qu'une abondance mélodieuse et caressante ; les plus vifs élans vont se perdre dans je ne sais quel épanouissement poétique ; — vous avez entendu gronder l'éloquence, vous attendez une de ces tempêtes que savaient soulever Démosthène ou même Mirabeau, et tout se termine par une pluie de fleurs !
Le génie de Cicéron. qui eût pu tendre aux mêmes abîmes, y échappa, grâce à la forte g^-mnastique intellectuelle que nous vous avons signalée. — 11 en sortit comme Achille était sorti du Styx, fortifié, invincible! Jamais il ne le prouva mieux que dans ses harangues contre Yerrè?. Dans celle que nous avons déjà indiquée surtout (la harangue sur les supplices) ^\q patriotisme lui fournit parfois des mouvements dont la véhémence pathétique va au sublime. Tel est le passage où il accuse Verres d'avoir fait battre de verges un citoyen romain.
Vous savez que ce titre était alors une sauvegarde dans le monde entier. Y porter atteinte c'était toucher à la république elle-même. Celle-ci avait souvent entrepris des guerres lointaines pour venger l'outrage fait à son plus obscur citoyen. Là était sa dignité et une partie de sa force. Un grand capitaine a dit plus tard que partout où flottait le drapeau français, c'était la France ! Le peuple-roi était allé plus loin : partout où se trouvait un Romain, c'était Rome tout entière ! Que l'on juge, d'après cela, de l'effet produit par la révélation de Cicéron.
Après le récit de plusieurs cruautés de Verres, il y arrive et semble s'épouvanter lui-même de ce qu'il va dénoncer.
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Et maintenant, Romains, que dirai-jo de Gavius, de la ville municipale de Cosano? Où trouverai-je assez de paroles, assez de voix, assez de douleur? — Ma sensibilité n'est pas épuisée, mais je crains que mes expressions n'y répondent plus.
Moi-même, la première fois qu'on me parla de ce forfait, je crus ne pouvoir le faire entrer dans mon accusation. Je le savais réel, mais je sentais qu'il n'était pas vraisemblable. — Enfin, cédant aux pleurs de tous les citoyens romains qui font le commerce en Sicile, appuyé du témoignage de toute la ville de Rhége et de celui de plusieurs chevaliers qui, par hasard, étaient alors à Messine, j'ai exposé le fait dans mon premier plaidoyer, et de manière à porter la vérité jusqu'à l'évidence ; mais que puis-jc faire aujourd'hui? Il y a déjà longtemps que je vous entretiens des cruautés de Verres! — Je n'avais point prévu, je l'avoue, les efforts qu'il me faudrait pour soutenir votre attention et ne pas vous fatiguer des mêmes horreurs. — Il ne me reste plus qu'un moyen, c'est de vous raconter simplement la chose ; — elle est telle qu'il suffit de la faire connaître.
Ce Gavius, jeté comme tant d'autres dans les prisons souterraines de Syracuse, bâties par Denys le tyran, trouva, je ne sais comment, le moyen de s'échapper de ce gouffre, et vint à Messine. — Là, près des murs de Rhége et des côtes d'Italie, sorti des ténèbres de la mort, il se sentait renaître en revoyantlejourpurde la liberté. Il était comme ranimé par ce voisinage bienfaisant qui lui rappelait Rome et les lois ! —Il parla tout haut dans
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Messine, se plaignit qu'un citoyen romain eût été jeté dans les fers. — Il allait, disait-il, droit à Rome ; il voulait demander justice contre Verres. Le malheureux ignorait que parler ainsi à Messine c'était comme s'il eût parlé dans le palais même du préteur.
Je vous l'ai dit et vous le savez, Romains, Verres avait choisi les habitants de cette ville pour complices de tous ses crimes, receleurs de ses vols, associés de son infamie ! — Gavius est donc conduit devant les magistrats de Messine, et, par malheur. Verres y ^int lui-même ce jour-là. — On l'informe qu'un citoyen romain se plaint d'avoir été plongé dans les cachots de Syracuse, qu'au moment où il mettait le pied sur un navire en proférant des menaces contre le préteur, il avait été arrêté et qu'on le gardait afin que celui-ci décidât de son sort.
Verres les remercie de leur zèle et de leur fidélité ; il arrive furieux à la place pu])lique ; ses yeux étincelaient et son visage respirait la cruauté. La foule était dans l'attente de ce qu'il allait faire. Tout à coup il ordonne qu'on saisisse Gavius, qu'on le dépouille, qu'on l'attache au poteau et que les licteurs préparent les instruments du supplice! — Le malheureux s'écrie qu'il est citoyen romain, qu'il a servi avec Prétius, chevalier romain, en ce moment à Palerme, et qui rendra témoignage à la vérité ! — Verres répond qu'il a reçu des informations, que Gavius est un espion envoyé en Sicile par les esclaves fugitifs, restes de l'armée de Spartacus ! — imputation absurde, dont il n'existait pas le moindre vestige. — Il ordonne aux licteurs de l'entourer et de le frapper !
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Oui, sur la place publique do Messine, on battait de verges un citoyen romain! et lui, sous les coups et au milieu des douleurs du supplice, il ne faisait entendre, au lieu de cris et de gémissements, que ces seuls mots : — Je suis citoyen ro»î«m/ Il pensait qu'ils devaient suffire pour écarter de lui les tortures et les bourreaux : mais, bien loin d'arrêter la main des licteurs, pendant qu'il répétait en vain le nom de Rome, une croix, une croix infâme, l'instrument de la mort des esclaves, était dressée pour ce malheureux, qui n'avait jamais supposé qu'il y eût dans l'univers une puissance dont il pût craindre un pareil traitement.
— 0 doux nom de la liberté ! ô droits augustes de nos ancêtres, ô loi Porcia, loi Sempronia, puissance tribunitienne si amèrement regrettée, et qui vient enfin de nous être rendue ! est-ce ainsi qu'on vous respecte? Avez-vous donc été établie pour que, dans une province de l'empire, dans une ville alliée, un citoyen romain fût livré aux verges des licteurs par le magistrat même qui ne tient que du peuple romain ses licteurs et ses faisceaiLx... — Que dirai-je des flammes et des fers rougis dont on se servait pour le torturer ? — Et Verres restait insensible à ses plaintes, insensible aux larmes de tout ce qu'il y avait à Messine de citoyens présents à cet affreux spectacle.
Toi, Verres, toi, tu as osé attacher à un gibet celui qui se disait citoyen romain ! — Le premier jour, je n'ai pas voulu me livrer à ma trop juste indignation; j'ai craint celle du peuple qui m'écoutait; j'ai craint le soulèvement qui s'annonçait de toutes parts; je me suis
contenu, de peur que la fureur publique ne dérobât cet homme à la vengeance des lois, et j'ai applaudi à la prudence du préteur Glabrion, lorsqu'il fît sortir les témoins que l'on venait d'entendre ; mais aujourd'hui, Verres, que tout le monde sait l'état de la cause et quelle en doit être l'issue, je m'en tiens à ton propre aveu!
— cet aveu est ta sentence de mort.
Vous vous en souvenez, Romains, au moment de l'accusation. Verres, effrayé des cris qui retentissaient autour de lui, se leva tout à coup et dit que Gavius n'avait prétendu être citoyen romain que pour retarder son supplice ; mais qu'en réalité ce Gavius était un espion î
— Il ne m'en faut pas davantage. — J'abandonne tout le reste ; je ne te demande pas sur quoi tu fondes cette accusation, je récuse mes propres témoins! — Mais tu le dis toi-même, tu l'avances, il criait : — Je suis citoyen romain! Eh bien, réponds-moi, misérable I si tu te trouvais chez quelque nation barbare, aux extrém.ités du monde, prêt à être conduit au supplice, tu dirais, n'est-ce pas : — Je suis citoijen romain! — Et s'il est vrai que partout où le nom de Rome est parvenu, ce titre sacré te sauverait, comment cet homme, quelqu'il fat, lorsqu'il l'invoquait devant un préteur romain comment n'a-t-il pu, je ne dis pas échapper au supplice. mais le retarder d'un seul instant?
Enlevez cet appui à nos citoyens, enlevez-leur ce garant de salut, et les provinces, les villes libres, les royaumes, le monde entier où ils voyagent aujourd'hui avec sécurité se referme à l'instant pour eux ! — Mais pourquoi m'arrêter à Gavius, comme si tu n'avais été
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renncmi que de lui seul el non pas celui du nom romain... — Cette croix que les Messinois avaient fait dresser, suivant Tliabitude, dans la voie Pompéia, pourquoi l'as-tu fait arracher ? Pourquoi Tas-tu fait transporter devant le détroit qui sépare la Sicile de l'Italie? Pourquoi? Tu l'as dis toi-même et tu ne peux le nier, tu l'as dit publiquement; c'était afin queGavius,qui se vantait d'être citoyen romain, pût, du haut de son gibet, regarder en expirant sa patrie ! Cette croix est la seule, depuis la fondation de Messine, qui ait été dressée à celte place ! ïu l'as choisie afin que ce malheureux qui mourait dans les tortures, vit, pour comble d'amertume, quel étmit espace séparait le séjour où la liberté règne, de celui où il mourait en esclave; tu l'as choisie, afin que l'Italie vît un de ses enfants attaché au gibet de la servitude !
Vous le savez, Romains, enchaîner un citoyen est un attentat; le battre de verges, un crime; le faire mourir, presque un parricide ! Qu'est-ce donc que l'attacher à une croix? — Notre langue n'a point de mot pour une pareille atrocité ! — Ehbiea, ce n'a pas été assez pour Verres. — Qu'il meure, a-t-il dit, en regardant l'Italie ; qu'il meure à la vue de la liberté et des lois ! — Non, Verres, ce n'est pas seulement Gavius, ce n'est pas un seul homme que tu as cloué à cette croix î c'est la liberté, c'est le droit, c'est le peuple romain tout entier !
Devant un tel passage, l'éloge lui-raême semble froid.
Que dire de cet art admirable qui multiplie les mouvements sans brusquerie ni confusion, remue tour à tour l'indignation, la pitié et vous conduit, par la logique, à l'attendrissement! Les notes que nous venons d'entendre dans cette éloquence d'une onction emportée sont pour nous toutes nouvelles ; on ne les trouve point dans Démosthène. Il semble qu'ici la corde d'airain ait fait place à la corde d'or.
Cicéron avait demandé que l'on condamnât Verres à restituer aux SicUiens douze millions cinq cent mille francs, et cette somme était si bjin d'équivaloir aux vols commis par l'ancien préteur, qu'on avait accusé l'orateur romain de s'être laissé corrompre pour ne pas demander da^^antage ; — cependant les juges n'accordèrent que cinq millions de dommages.
Mais cette lutte contre Verres n'était qu'un prélude à une autre lutte plus dangereuse.
Pendant que la gloire de Cicéron grandissait au Forum et lui conquérait les plus hautes dignités de la république, un complot se tramait dans l'ombre, contre c^le-ci, et menaçait de renouveler, en les dépassant, les horreurs de Marins et de Sylla.
Les courtes tyrannies exercées par ces deux hommes avaient éveillé toutes les ambitions. Leur succession