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était toujours ouverte ; c'était au plus heureux ou au plus hardi de la recueillir. Crassus, Pompée et César semblaient y prétendre. Le premier comptait sur ses richesses, le second sur sa gloire militaire, le troisième sur son adresse et sur sa popularité. — Un quatrième concurrent se présenta, c'était Catilina.
Catilina avait participé aux combats et surtout aux générosités de Sylla ; lors des proscriptions, il s'était enrichi par le meurtre et pillage ; mais ses prodigalités eurent bientôt tout épuisé. — Ses crimes ne pouvaient suffire à entretenir ses vices. — Sa vie entière avait été une longue succession d'infamies. Accusé de concussions honteuses dans son proconsulat en Afrique, il échappa, à force d'intrigues, à la condamnation.
Il y avait alors à Rome une femme riche, mais tellement décriée, qu'au dire de Salluste, on ne pouvait louer que sa beauté. — C'était Aurélie Aurestille. — Catilina la demanda en mariage pour rétablir sa fortune, et comme Aurélie hésitait parce qu'il avait un fils né d'une première union , il se débarrassa de ce fils par le poignard. Les richesses de la nouvelle épouse furent bientôt dissipées comme le reste, et Catilina songea à se créer d'autres ressources.
Il avait réuni autour de lui tout ce qu'il y avait alors
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à Rome de jeunes patriciens avides et corrompus : c'étaient les Pison, les Céthégus, les Lentulus, les Antoine ! — Tous voulaient, non pas agrandir la république , ainsi que l'avaient fait leurs pères, mais en partager les dépouilles. Il ne s'agissait point comme on a osé le dire, de refondre la société romaine, d'enlever à l'aristocratie ses biens et ses privilèges pour appeler les plébéiens à un partage plus équitable des jouissances ; il s'agissait' simplement de s'emparer des richesses et du pouvoir. L'étude de la conspiration, les hommes qui y prenaient part, ne peuvent laisser aucun doute à ce sujet. Les compagnons de Catilina appartenaient tous aux premières familles de la république, et il s'appuya sur les vétérans de Sylla, auxquels de nouvelles discordes promettaient un nouveau butin. Lorsque Ton a voulu faire récemment de Catilina une sorte de réformateur, on n'a pas été plus fidèle à l'histoire qu'en donnant Cicéron pour le représentant de l'aristocratie romaine. Dans ce débat, Cicéron représenta la morale et le droit contre la corruption et la violence. La guerre faite à Catilina ne fut que le premier acte de la longue lutte qu'il soutint plus tard en faveur du gouvernement délibératif, contre César et Antoine. Homme nouveau, il s'efforçait de mainteuir les institutions de Rome dont l'ambition des pa-
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Iriciens préparait la ruine. Il s'arma, il est vrai, contre Scrgius Catilina, de toutes les craintes et de toutes les indignations ; il parla aux sénateurs de leurs palais promis à l'incendie, de leurs familles déjà marquées pour le meurtre, mais afin d'associer leurs intérêts privés aux intérêts publics, et de leur donner le courage de sauver la patrie, en leur prouvant la nécessité de se sauver eux-méme.
Catilina avait brigué le consulat, espérant que ce pouvoir, qui mettait dans ses mains toutes les forces de la république, faciliterait son usurpation. Cicéron ne craignit pas de se présenter comme concurrent et fut nommé.
Cet échec poussa à bout les conjurés. Ils envoyèrent en Étrurie un des leurs, Mallius, excellent oflicier de Sylla. Il était chargé de soulever les vétérans; on établissait en même temps des relations avec quelques villes alliées, on dressait une liste de proscription et on choisissait le jour de l'exécution.
Bien qu'on ne connût point à Rome toute l'étendue du péril, on le sentait. La ville entière était dans cette attente consternée qui précède les révolutions. Le moment avait été très-habilement choisi par Catilina. Il n'y avait en Italie que peu de soldats; les légions avaient suivi Pompée en Asie.
Cependant Cicéron veillait. A la nouvelle de la levée d'armes deMallius, il fit rendre un sénatus-consulte qui lui conférait les pouvoirs les plus étendus. Tout à coup , une femme perdue de mœurs, FuMe, se présente à lui. Elle a appris de Curius tous les détails de la conjuration ; elle indique le plan, les moyens, l'heure choisie !
Cicéron assemble aussitôt le sénat dans le temple de Jupiter Stator qu'il a fait fortifier. Il vient de communiquer aux pères conscrits la révélation de Fulvie, quand Sergius Catilina lui-même paraît ! — Ignorant l'indiscrétion de Curius, il se présente avec cet air sombre et hautain si admirablement décrit par Salluste. — A sa vue, Cicéron n'est plus maître de son indignation, il court à la tribune et s'écrie :
Jusque à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? combien de temps encore ta fureur osera-telle nous braver ? Quoi donc, ni les gardes qui veillent la nuit au mont Palatin, ni ceux qui sont dispersés dans- Rome, ni le peuple en alarmes, ni le concours de tous les bons citoyens, ni le choix de ce lieu fortifié , où j'ai convoqué le sénat, rien de ce que tu vois enfin, ne t'a averti que tes complots étaient découverts , qu'ils étaient enchaînés de toutes parts ! — Penses-
tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l'a précédée? dans quelle maison tu as rassemblé les conjurés? quelle résolution tu as prise ? — 0 temps ! ô meurs ! le sénat en est instruit, le consul le voit et Gatilina vit encore? Que dis-je? il vit? — Il vient jusque dans le sénat, il s'assied dans le conseil de la république, il marque de l'œil ceux d'entre nous qu'il a désignés pour ses victimes. — Et nous , sénateurs, nous croyons avoir assez fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger î
Il y a longtemps, Gatilina, que les ordres du consul auraient dû te faire conduire à la mort! — Si je le faisais dans ce moment, tout ce que j'aurais à craindre c'est que cette justice ne parût trop tardive et non trop sévère. — Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore ! — Tu ne périras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si méchant qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi-même, qui ne convienne quêta mort est légitime ! — Jusque-là tu vivras; mais tu vivras comme tu vis aujourd'hui,' tellement assiégé (grâce à mes soins) de surveillants et de gardes, tellement entouré de barrières, que tu ne puisses faire un seul mouvement, un seul effort contre la république. Des yeux toujours attentifs, des oreilles toujours ouvertes me répondront de toutes tes démarches, sans que tu t'en aperçoives. — Et que peux-tu espérer encore, quand la nuit ne suffit plus pour cacher tes réunions criminelles, quand le bruit de ton complot se fait entendre à travers les murs où tu crois te renfermer? Toutes tes actions sont connues de moi comme de toi-
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même. Faut-il dire ce que tu as fait cette dernière nuit?... Écoute : j'affirme que tu t'es rendu avec un cortège d'armuriers dans la maison de Lecca ; qu'un grand nombre de malheureux que tu as associés à tes crimes s'y sont également rassemblés ! — Ose le nier ! — ïu ne réponds rien ; je puis te convaincre; — je vois ici plusieurs de ceux qui étaient avec toi ! — Cette nuit, te dis-je, dans la maison de Lecca, tu as distribué les postes de l'Italie; tu as nommé ceux des tiens que tu amènerais avec toi ; tu as désigné les quartiers de la ville où il faudrait mettre le feu ; tu as fixé le moment de ton départ !
Poursuis donc ta résolution ; sors de Rome ; qui peut t'y arrêter? Com^ment supporterais-tu le séjour d'une ville où il n'y a pas un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet d'horreur et d'effroi ! — Tu viens de paraitre dans cette assemblée ; eh bien, aans ce grand nombre de sénateui^, parmi lesquels tu as des parents, des alliés, quel est celui de qui tu as obtenu un salut, un regard ? Si tu es le premier qui ait essuyé un semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi lorsque le silence seul t'a déjà condamné; lorsqu'à ton arrivée tous les sièges sont restés vides à tes cotés !
Je t'entends me répondre que tu es prêta partir pour l'exil si le sénat t'y condamne. — Non, je ne le proposerai point au sénat, mais je vais te mettre à même de connaître ses dispositions à ton égard. — Catilina, sors de Rome ; exile-toi de ta patrie ! — Remarques-tu ce silence et t'en faut-il davantage ? Si j'en disais autant à
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Sexlius ou à Marccllus, tout cousul que je suis, je ne serais pas ici en sûreté ; mais c'est à toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil, et quand le sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve ; quand il se tait, il prononce ; son silence est un arrêt.
Pars donc ! tu as tant répété que tu attendais un ordre d'exil qui pût me rendre odieux , sois content; je l'ai donné ! Achève, en y obéissant, de soulever contre moi ces inimitiés dont tu te promets tant d'avantages. Mais si tu veux me fournir un nouveau motif de gloire, sors avec l'écume des citoyens ; va dans le camp de Mallius; déclare à la république une guerre impie; va te jeter dans ce repaire où t'appelle depuis lontemps ta fureur insensée ; là tu seras satisfait, car ton œil réjoui sera sûr de ne pouvoir s'arrêter sur un seul homme de bien !
Catilina voulut en vain répondre ; dès les premiers mots, les murmures de l'assemblée lui firent comprendre que toute défense était inutile ; on lui jetait de loin les noms de scélérat et de parricide. Alors, transporté de fureur :
— Puisque je suis entouré d'ennemis, dit-il, puisqu'on me pousse à bout, j'éteindrai cette incendie sous les ruines î
Il sortit du sénat à ces mots, quitta Rome, alla rejoindre Mallius et périt avec lui en combattant.
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Quant aux complices qu'il avait laissés, ils furent arrêtés et mis à mort .sans avoir été jugés par le peuple comme l'exigeait la loi. Cicéron avait pris cette violation du droit à sa charge; — on le surnomma le Père de la patrie.
Cette conjuration, si heureusement étouffée, ne fut pas seulement la plus grande occasion fournie à l'éloquence de Cicéron : sa destinée entière sembla en dépendre, et l'on peut dire que cet événement partagea en deux portions la ^ie de l'orateur romain. La première n'avait été que triomphes et services glorieux ; la seconde ne fut qu'épreuves et incertitudes.
Plusieurs amis des conjurés avaient survécu, et ceux mêmes qui n'avaient point trempé dans la conspiration, mais qui nourrissaient, comme Catilina, l'espoir d'asservir la patrie, souhaitaient la perte de l'éloquent citoyen qui l'avait sauvée une fois. César, Crassus et Pompée, qui se partageaient d'avance la république comme une proie, étaient miportunés de sa présence. Ils laissèrent une faction se former contre l'ancien consul. Elle était conduite par Clodius. Celui-ci fit passer une loi qui déclarait coupable de trahison quiconque aurait fait périr un citoyen romain sans que le peuple l'eût condamné! — C'était l'arvèt d'exil de Cicéron! — Il fut
forcé (le quitter Rome, erra quelque temps en Italie, se vit fermer la Sicile par un de ses anciens amis et se retira enfin à Thessalonique, près de Plancus.
Clodius fit démolir sa maison de ville et sa maison de campagne, et sur l'emplacement de la première il bâtit un temple. — Il eût dû le dédier à l'Ingratitude : par un de ces mensonges ordinaires aux scélérats victorieux, il le dédia à la Liberté I
Cependant, à Rome, tout ce qui n'appartenait point à cette populace sans patrie, composée d'étrangers ou d'affranchis, avait pris le deuil au moment du départ de Cicéron. Clodius ne pouvait paraître en public sans exciter les sifflets et les huées. Le fameux comédien Ésope ayant paru dans une tragédie d'Accius, dont le héros était Télamon, tous les vers qui pouvaient être appliqués au proscrit furent saisis et couverts d'applaudissements. Quand l'acteur s'écriait : — Et quoi donc! n est-ce pas lui qui par sa grandeur
d'âme a soutenu et consolidé la république?
Quand l'événement hésitait^ a-t-il hésité à offrir sa vie?... Grand par le cœur, par le courage, par le génie... Opère de la patrie !... Ingrats Argiens, vous avez souffert qv'il fût exilé, chassé, et vous ne le rappelez point!
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Chacun de ces vers était interrompu par de longues acclamations , et on les faisait répéter à plusieurs reprises. Enfin, au bout de dix mois, l'opinion publique l'emporta ; Cicéron put revenir. Le sénat alla à sa rencontre, on vota des actions de grâces aux villes qui l'avaient reçu et ses maisons furent réédifiées aux frais de l'État.
Mais ici commence pour l'orateur romain une vie nouvelle. La république était perdue; il ne lui restait plus, à lui, un de ses derniers défenseurs, qu'à la regretter et à attendre. Son passé condamnait à la retraite son présent ! Il ne sut pas le comprendre ou n'eut pas la force de s'y résigner. Au lieu de renoncer à tout rôle politique, il accepta le patronage d'un des triumvirs, et entra dans le parti de Pompée.
ïl le fit sans conviction, sans espérance pour la patrie, comme un homme qui ne croit point à son propre choix î Jusqu'à présent nous l'avions vu défendant seulement les institutions delà république, désormo.isnousle trouverons flottant, malgré lui, entre les factions contraires, forcé de faire de son éloquence un expédient et d'exiler ses principes dans le domaine de la spéculation philosophique. '
Ne nous étonnons pas de ces espèces de défaillances
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si fréquentes dans l'histoire des grands hommes. Il vient un âge où les forces affaiblies font chanceler la foi, où l'expérience, au lieu d'être une arme, se transforme en fardeau, — époque déclinante, non pas toujours pour le génie, mais pour le caractère. — Alors, on mesure plus timidement les difficultés, on s'effraye du bruit et du mouvement, on regarde avec inquiétude vers ce soir de la vie qu'on voudrait conserver paisible ! — Jugeons ces langueurs sans les condamner trop sévèrement.
Derrière les générations qui descendent, viennent les jeunes générations ; à elles appartient de ressaisir l'action à l'heure et dans les conditions fixées par les grandes lois qui régissent le monde social, et de reprendre courageusement les étapes vers l'avenir. — On l'a dit avant nous, le progrès ressemble à ce flambeau que les initiés se passaient de main en main dans les mystères antiques ; le bras qui le porte peut changer, mais le flambeau avance toujours.
Le parti de Pompée, qu'avait embrassé Gicéron, fut vaincu à Pharsale; l'orateur romain vint faire sa soumission à César, qui le reçut à merci. Mais lorsque celuici tomba sous le poignard de Urutus, Cicéron applaudit, comme si la mort d'un homme eut pu ressusciter une
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nation. Il reconnut bientôt que la place du tyran était faite, et qu'il ne restait plus qu'à le choisir.
Antoine et Octave se disputèrent l'héritage de César. — En logique, il n'y avait point de rôle pour Cicéron dans cette lutte ; le besoin d'importance politique le poussa à se ranger sous un des drapeaux. 11 choisit celui d'Octave, jeune homme silencieux, gauche, timide, dont on croyait facile de se débarrasser après s'en être servi. A la droiture sans voile de la première partie de >:3. vie succédaient ainsi les calculs tortueux de la politique. Ramené dans l'arène, il attaqua Antoine avec un emportem.ent qui sentait la rancune et l'efFort. Dans ces harangues, appelées ^/^îYz^^/r/wes (en souvenir de celles que Démosthèné avait autrefois prononcées contre le roi do Macédoine), la voix de Cicéron, habituellemenl si maîtresse d'elle-même, crie et se fausse un peu : pour la première fois il use de cette licence de la tribune qui cherche la force dans l'insulte et il enjolive les injures de toutes les guirlandes de la rhétorique. Pour notre part, nous devons ravouer,nous aimons médiocrement dans la seconde philippique tant vantée, ces peintures des orgies d'Antoine, cette sensibilité pour la maison de Pompée, que profane la présence d'un pareil hôte et dont Vovslieuv \s.ji\sciii'k plaindre les murailles et les foiis. Nous
ne retrouvons plus là l'accent convaincu des catilinaires ; il y a plus de haine que d'indignation. — Combien cette violence ornée est loin de la fougue ironique de Démosthène! — Cicéron injurie, Démosthène flétrit.
Exceptons de cette critique la péroraison de laseconde pJiilippique ^ où l'orateur retrouve une élévation vibrante, qui est le véritable accent de son génie.
Après avoir reproché à Antoine l'oppression brutale par laquelle il veut influencer les votes du sénat, il s'adresse indirectement aux bons citoyens pour les appeler une dernière fois à la défense de la liberté, avec les meurtriers de César :
Je laisse tout ce qui s'est passé, justifle si tu peux cette journée, oui, cette seule journée où nous sommes, cet instant où je parle! Pourquoi le sénat est-il entouré de soldats? pourquoi tes satellites m'écoutent-ils le for à la main ? pourquoi les portes de la Concorde ne sont-elles pas ouvertes ? pourquoi des barbares, desillyriens armés de flèches, ont-ils inondé le Forum? — Il dit que c'est pour la sûreté des personnes ! — Ah ! plutôt périr mille fois que de ne pouvoir vivre sans gardes au sein de sa patrie.
Crois-moi, ce rempart est bien faible; c'est par Tamour des citoyens et non par des soldats qu'il faut être gardé. Le peuple romain saura t'enlever, t'arracher tes
armes ; — et puisse la vengeance n'être funeste qu'à toi. — Mais, quoi que tu fasses, si tu persistes dans tes projets, je te le prédis, ton empire ne peut durer. Le peuple a d'autres hommes dignes de sa confiance , en quelque lieu qu'ils soient, le salut de la patrie est là, ou plutôt la république est tout entière où ils sont î — La république ! elle s'est vengée ; mais elle n'a point encore reconquis ses droits. Une jeunesse généreuse est prête à la seconder. En c^ moment, ces nobles citoyens se tiennent à l'écart pour ne pas troubler la paix ; mais ils se rallieront à la voix de la patrie. Sans doute, le mot de paix est plein de charmes, la jouissance en est douce et salutaire; mais entre la paix et la servitude, l'intervalle est immense. La paix, c'est la liberté tranquille et assurée ; la ser\itude est le pire de tous les maux. Garantissons-nous-en à tout prix, fut-ce par la guerre, fut-ce par la mort !
Antoine, au nom des dieux! tourne donc tes regards vers Rome ; considère de quel sang tu es né et non quels amis tu fréquentes ; sois avec moi ce que tu voudras, mais réconcilie-toi avec la patrie! — Au reste, vois ce que tu as à faire ! — Pour moi, je le proclame hautement, j'aime, j'ai défendu la république; je ne l'abandonnerai pas dans ma vieillesse. J'ai méprisé les poignards de Catilina, je ne craindrai pas les tiens. J'offre volontiers de mourir, si ma mort peut hâter la liberté de Rome. Puisse la douleur du peuple romain, en apprenant cette mort, donner une prompte explosion à la vengeance dès longtemps amassée dans tous
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les cœurs. Si j'ai dit, il y a vingt ans, et dans ce temple même, que la mort ne peut être prématurée pour un consulaire, avec combien plus de vérité dirai-je aujourd'hui qu'elle ne peut l'être pour un vieillard î Après avoir obtenu tant d'honneurs, avoir accompli tant de choses, qu'ai-je à désirer, sinon de déposer la vie? — Je forme seulement un double vœu. — D'abord de laisser Rome libre en fermant les yeux ; les dieux immortels ne peuvent m'accorder une plus grande faveur; — puis de voir chacun recevoir le châtiment ou la récompense qu'il aura mérité.
Ces paroles ont toute la mélancolie d'un adieu; c'est le testament politique de l'homme d'État qui entendait venir la mort î — Elle ne le fit pas attendre. La réconciliation d'Octave, d'Antoine et de Lépide fut cimentée par le réciproque abandon qu'ils se firent de leurs parents et de leurs amis. Antoine livra son oncle maternel (Lucius César); Lépide, son frère Paulus, Octave donna en retour la tète de Cicéron.Des assassins furent envoyés à sa poursuite ; atteint par eux, il descendit de sa jtière et tendit lui-même la gorge à leurs épées, — montrant encore une fois que le courage de mourir pour une idée est plus facile que celui de vivre uniquement et constamment pour elle.
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Bien que, comme orateur, Cicéron ait été inférieur à Démosthène sur certains points, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il a agrandi le domaine de l'éloquence et qu'il lui a donné un langage plus varié. Démosthène n'avait fait, à vrai dire, que perfectionner des dons merveilleux; son génie est plutôt un objet d'admiration que de fructueuses études ; presque rien de ce qui le recommande ne peut s'acquérir; — tout au plus serviront-ils à révéler un orateur à lui-même; — Cicéron, au contraire, a constitué une science oratoire. On voit clairement les moyens qu'il emploie ; il peut vous apprendre l'art de disposer les arguments, de les développer, de les appuyer par la passion. Non-sealement il élève d'admirables édifices, mais il laisse voir les machines dont il s'est servi pour les élever.
Son éloquence embrasse toutes les formes, pathétique, véhémente, fleurie, serrée de dialectique, elle sait se défendre au besoin et prendre le ton d'une plaisanterie décente. Les Grecs avaient très-éloquemment manié Tironie ; mais Cicéron fat le premier qui sut lancer ces traits à demi émoussés qui réveillent le rire sans exciter la haine ou le mépris. Nul ne l'égala non plus en tact oratoire; il essayait, pour ainsi dire, ses auditeurs î Jaloux de faire vibrer toutes les âmes à l'unisson
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do la sienne, il imitait le musicien qui veut éviter toute discordance, il commençait parprewc?re le ton ! — précaution indispensable et souvent oubliée par nos modernes orateurs. En parlant devant une assemblée, on songe trop souvent à soi et non à elle ; on s'occupe plus de son amour-propre que de la victoire de l'idée que l'on défend, et, tout en obtenant un triomphe personnel, on perd sa cause ! Ce n'est point là seulement un malheur, c'est une faute. Combattre pour la vérité ne suffit pas, il faut la sauver, s'il se peut. Toute maladresse, toute imprudence qui la compromet est un crime contre cette vérité elle-même. L'homme qui se sert de la parole est obligé d'honneur à en faire l'emploi le plus profitable à sa cause. Personne n'est tenu de vaincre, mais tout le monde est tenu de ne rien faire pour mériter d'être vaincu.
Le côté faible et reprochable de Cicéron, nous l'avons déjà indiqué, c'est le caractère ! La simplicité et le désintéressement lui manquent ; non pas le désintéressement des richesses, mais celui de l'orgueil. Il ne peut accepter qu'on l'oublie un seul instant ; il lui faut à tout prix cette renommée retentissante qu'il confond avec la gloire. De là ces tergiversations de paroles, cette recherche d'importance, ces vanteries puériles qui fe-
raient sourire si elles n'attristaient pas. La correspondance de Cicéron est un monument douloureux de la faiblesse d'un homme à qui rien ne manqua, si ce n'est le courage de clore lui-même sa vie. On voit la vanité et l'ambition inquiètes s'efforçant toujours de se produire, ménageant tout ce qui peut les servir, quêtant l'éloge, ramenant sans cesse le souvenir des services rendus! Cicéron s'aperçoit lui-même, par instant, de ces répétitions trop fréquentes, et a l'air d'en rire comme d'un lieu commun indispensable près du vulgaire ; pour s'excuser, il affecte la rouerie de l'homme d'État, mais sans y faire croire ; l'éloquence de ses glorifications prouve leur sincérité.
Jusqu'ici tout ce que nous avons dit de Cicéron se rapporte à l'orateur, il nous reste quelques mots à dire du rhéteur et du philosophe.
Ce double titre lui est dû pour ses livres de rhétorique, parmi lesquels on distingue surtout VOrateur, et pour ses traités des Devoirs, du Destin, des Lois, de la Nature des dieux, de l'Amitié et de la Vieillesse. Mais qu'il analyse les règles de l'art ou celles de la morale, il ne parle guère en son propre nom, et il se contente de populariser chez les Latins des idées empruntées aux critiques et aux philosophes de la Grèce. Par-
tout l'originalité fait défaut; le style seul donne à ce fond connu une ampleur verbeuse, mais élégante, qui retient le lecteur.
Le meilleur des traités philosophiques de Cicéron est, sans aucun doute, la Dialogue sur la vieillesse.
L'auteur suppose que Caton, interrogé par Scipion et par Lélius, explique ce qu'il y a encore de bonheur dans ce déclin que la plupart des hommes voient venir avec épouvante. Il prouve que le vieillard peut conserver jusqu'au dernier jour sa part d'activité et ne s'éteindre qu'à force de vivre ; que, s'il est privé de ces plaisirs que Platon appelle Vappât des maux^ il en conserve de plus sûrs et de plus paisibles ; qu'il dépend de lui de ressembler aux vins, qui ne perdent leur force que pour s'améliorer, et d'arriver, par la satiété de la \ie, à la maturité pour la mort.
Quant à celle-ci, il ne veut la regarder que comme une délivrance ; l'àme, en quittant sa forme mortelle, retourne à sa véritable destination. Il ajoute en finissant :
Le jour de mon départ venu, il ne serait point facile de me retenir ici-bas et je ne voudrais pas être refondu comme Pélias. Si quelque dieu croyait me faire
largesse en me proposant de rel)rousser chemin jusqu'à l'enfance et de \agir une seconde fois dans les langes, je le refuserais sans hésitation, et je ne voudrais pas, quand la lice est parcourue, être rappelé de la borne au point de départ... Cependant je ne prétends pas déprécier la vie comme l'ont fait souvent certains philosophes. Je ne me repens pas d'avoir vécu, parce que je crois avoir vécu de manière à ne pas être né en vain , mais je sortirai de l'existence comme d'une hôtellerie et non comme d'une demeure. La nature a donné à l'homme le monde terrestre pour qu'il s'y arrête, il ne le condamne pas à y rester! 0 le beau jour que celui où je m'éloignerai de cette foule et de cette fange pour alier rejoindre l'assemblée céleste, le divin sénat des âmes î
Vous le voyez, c'est la doctrine de Pjihagore et de Socrate vulgarisée par Cicéron ; — les triumvirs l'envoyèrent en vérifier l'exactitude au moment où il venait d'entrer dans cette vieillesse dont il avait heureusement résumé les ressources et les consolations. — Lorsqu'il fut égorgé, il avait 64 ans.