‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 17 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

98 CAUSERIES HISTOEIQL'ES

portes brusquement ouvertes les jette à bas du lit; et de courir éperdus, çà et là, tremblants, à demi morts, aux aboiements des molosses qui ébranlent ta maison. Alors notre rustique : — Adieu, camarade, dit-il à son compagnon, cette vie n'est point mon fait ; je retourne à ma foret et à mon trou. La sécurité m'y consolera de mes pois chiches. »

Voilà cette fable que je vous avais annoncée dans mon premier chapitre ; elle termine la satire d'Horace comme une vignette charmante qui complète le texte.

Les Epîires traitent plus généralement des sujets littéraires ou philosophiques. Celle adressée aux Pisons n'est autre chose que l'art poétique si habilement refait dans notre langue par Boileau ; les autres sont des confidences personnelles, des lettres en vers dans lesquelles Horace raconte ses impressions, analyse ses sentiments, explique ses principes, si l'on peut donner ce nom aux maximes mondaines et un peu trop faciles du poëte épicurien. Nulle part sa mM?,Q pédestre^ ainsi qu'il l'appelle lui-même, ne fait preuve de plus de souplesse et de grâce. Il faut l'entendre confier à Mécène ses études philosophiques et ses beaux projets de réforme.

I\Iaintenant, je laisse de côté les vers et toutes ces ba-

gatelles. Le vrai, l'honnête, voilà ce qui m'occupe, ce qui m'inquiète, ce qui me possède tout entier. J'amasse, je recueille, et bientôt on verra de mes œuvres ! — Mais tu me demanderas peut-être quel est mon chef et dans quel système j'ai établi mes pénates. Dans aucun ; je ne veux point jurer par les paroles d'un maître, je vais où m'emportent mes folles bouffées; mais partout je suis à l'auberge. Un matin je m'éveille dipos et je me plonge dans l'océan des affaires; la solide vertu n'a point de plus fidèle, de plus rigide champion ; puis Aristippe me débauche, je retombe dans ses maximes, et plutôt que d'être l'humble serviteur des choses, je m'applique à me les approprier.. .

Sa dernière épitre est adressée à son livre.

Allez, lui dit-il, vous soupirez pour les portiques de Vertumne et de Janus (où étaient établis les libraires] , vous brûlez de paraître polis à la pierre ponce par la main des Sosies ; vous maudissez les clefs et les verroux, chers à la modestie ; vous gémissez d'être connus d'un petit nombre d'amis, et vous souhaitez la foule ! — Hélas ! ce n'est point pour cela que je vous avais élevés ! — Mais allez donc, puisque votre impatience vous emporte ; seulement, une fois envolés, n'espérez plus de retour. — Malheureux! qu'ai-je fait? direz-vous quand vous sentirez l'atteinte de la critique ; mais il sera trop tard ; vous savez ce qu'on fait d'un livre quand le dégoût succède à l'amour blasé du lecteur.

100 CAUSERIES IIISTORIOrES

Si mon juste courroux contre votre imprudence ne m'abuse, vous pourrez plaire tant qu'il vous restera un air de jeunesse; mais dès que les mains du vulgaire auront souillé vos marges, vous irez dans un coin, nourrir la mite paresseuse... ou, dans quelque quartier perdu, moisir aux mains d'un magister qui bredouille la syntaxe aux marmots.

Lorsqu'un chaud rayon de soleil vous amènera un nombreux auditoire, dites de moi que, né d'un simple affranchi sans richesse, j'osai déployer loin du nid paternel des ailes ambitieuses... — Ajoutez que je sus plaire à ce que Rome eut de plus illustre à la cour ou dans les camps. — Peignez enfin un petit homme court et tirant sur le grisou, très-ami du soleil, très-prompt à s'emporter; mais s'apaisant aussitôt. Que si, par hasard, on vous demande mon âge, dites que j'ai compté quatre fois dix hivers, surchargés de quatre années, lorsque LoUius a partagé avec Lépide les faisceaux consulaires.

Vous avez vu quels services Horace avait pu rendre aux idées que désirait faire prévaloir Auguste dans cette campagne littéraire des écrivains impériaux ; il ne pouvait rien entreprendre de long et de suivi ; c'était le cavalier numide de cette armée; brillant, rapide, mais n'engageant que de courtes escarmouches.

Il fallait un poëte de plus longue haleine, capable de

chanter les travaux de la vie champêtre et d'immortaliser la tradition historique dans un impérissable chefd'œuvre. Le sort qui avait déjà tant fait pour Auguste, lui donna Virgile, Auguste sut comprendre la richesse du présent.

A^irgile était né 70 ans avant J.-G. dans un petit village voisin de Mantoue, appelé Andes, et qui existe encore aujourd'hui sous le nom de Petiola. Selon toutes les conjectures, son père était fermier et propriétaire de quelques terres. Bien que sans fortune, il fit instruire son fils d'abord à Crémone, puis à Milan, où Virgile prit la robe virile le jour même de la mort du poëte Lucrèce. Il se rendit ensuite à Naples et acheva de s'initier aux lettres grecques et aux études philosophiques, sans lesquelles une éducation littéraire semblait alors incomplète.

Après la victoire de Philippes, Octave ayant distribué à ses vétérans les terres voisines des villes qui s'étaient déclarées pour le parti de Brutus, celles du père de Virgile se trouvèrent confisquées, et le poëte vint à Rome, où il fut présenté à Mécène et par ce dernier à Auguste, qui lui fi rendre son modeste domaine. Sa première églogue célèbre ce bienfait de l'empereur.

Le père de Virgile, sous le nom de Tityre. est assis

Page 1