III
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— mais il osa conduire son fils droit à Rome pour y apprendre ce que le sénateur et le chevalier font enseigner aux leurs. A voir mes habits et mes esclaves qui me suivaient à travers la foule, on eut pu croire que je jouissais d'un revenu qui défrayait toutes ces dépenses. Mon père lui-même, gardien à l'œil sévère, me suivait chez tous mes maitres. Que vous dirai-je enfin? Mon innocence, cette fleur de la vertu, fut préservée nonseulement de toute action honteuse, mais de tout soupçon. Il ne craignit pas de s'attirer des reproches si je ne devais être quelque jour qu'an modeste huissier ou un pauvre collecteur comme il l'avait été, et moimême js n'aurais pas songé à m'en plaindre. Mais maintenant je dois le remercier de ce qu'il a fait, et, tant que j'aurai ma raison, je me réjouirai d'avoir eu on pareil père. Je ne m'excuserai pas comme tant de gens qui répètent que ce n'est point leur faute s'ils n'ont pas eu d'illustres aïeux ! Non, car si la nature, après une certaine période d'années , permettait à l'homme de remonter le temps et de choisir des parents à son orgueil, content des miens, je n'irais pas en chercher de plus relevés au milieu des faisceaux et des chaires curules.
Après avoir achevé à Rome ses premières études,' Horace se rendit à Athènes pour les compléter. Là, parmi les jeunes Romains qui fréquentaient les écoles, il en distingua un plus grave, plus silencieux, dont
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l'œil pensif semblait toujours suivre, à travers l'espace, quelque image invisible. Chaque fois que , dans ses commentaires, le maître ramenait un souvenir de la Grèce, de Léonidas ou de Thémistocle ; chaque fois que le mot de liberté retentissait au milieu ^de cette jeunesse studieuse, son œil s'allumait d'un éclair rapide et sa figure austère sïlluminait d'une espérance contenue. — Cet étrange écolier était Brutus, qui méditait la délivrance de sa patrie et préparait tout bas la guerre contre les triumvirs.
Sa parole noble et convaincue lui avait déjà recruté des soldats parmi les auditeurs de Craltippe et de Théomneste ; Horace se laissa entraîner à leur élan. 11 n'avait point fini de boire ce vin de la jeunesse qui enivre et pousse à toutes les généreuses témérités ; l'Horace d'Auguste n'existait point encore. Enrôlé comme tribun dans l'armée de la république, il combattit à Philippe, où le hasard vainquit pour Octave. Le génie en deuil qui avait promis à Briitus de lui apparaître dans ces plaines fatales, tint fidèlement parole, et si celui qui mérita le nom do dernier Romain l'aperçut avant de mourir, il dut reconnaître, sous son voile funèbre, la liberté elle-même.
Ce fut, en effet, le suprême effort de la ^-ieille Rom.e
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et quand Octave eut fait jeter la tùte de Brutus aux pieds de la statue de Jules-César, tout rentra dans l'immobilité et dans le silence de la servitude.
Horace avait partagé le sort des troupes vaincues à Philippe, et lui-même déclare gaîment qu'il abandonna son bouclier afin de s'échapper plus sûrement. — On n'était plus au temps où les mères lacédémoniennes disaient à leurs fils en les armant : a Reviens vivant, avec ton bouclier, ou mort sur ton bouclier. »
Après la défaite qui amena la confiscation des biens d'Horace, celui-ci vint à Rome honteux et sans ailes, comme il le dit dans son épître à Florus, et il y exerça les humbles fonctions de scribe dans les bureaux de la questure. — C'était au même moment où Virgile , chassé de ses terres, recevait l'hospitalité d'un de ses anciens maîtres, le philosophe Syron.
La ressemblance des positions et des goûts commença entre les deux poètes une amitié qui continua jusqu'à la mort de Virgile.
Tous deux ne tardèrent pas à se faire connaître de Mécène, qui les présenta à Auguste. Le nouvel empereur eut le mérite de reconnaître le parti qu'il pouvait en tirer et de se les attacher en les enrichissant.
Horace, particulièrement, lui de\ànt agréable par sa
conversation enjouée et ses flatteries sincères. L'ancien tribun de Brutus avait bientôt pris congé de ses illusions républicaines ; l'épicurien , un instant égaré dans les camps du stoïque, reconnut, dès le premier regard jeté sur la cour d'Auguste, que c'était là le champ d'asile qu'il fallait à sa nonchalance studieuse et à ses voluptés choisies. Vivant entre les plaisirs de Rome et les loisirs de Tibur, sans autre souci que de philosopher à ses. heures, de railler les ridicules du temps et de chanter ses bienfaiteurs et ses amis, il laissait couler les jours comme ces eaux paisibles qui ne rencontrent aucun obstacle et ne reflètent que de douces images.
La générosité d'Auguste avait dépassé tous ses vœux. Abrité par ce qu'il appelle sa médiocrité dorée et qui ressemblait singulièrement à l'opulence, il composait, en se jouant, ces courts chefs-d'œuvre, qui semblent des inspirations involontaires et aussi rapides que l'occasion qui les a fait naître.
L'empereur avait voulu l'avoir pour secrétaire, comme le prouve un fragment de lettre écrit à Mécène et conservé par Suétone. On y lit ces mots :
Autrefois je suffisais à ma correspondance avec mes
amis; maintenant je suis accablé d'affaires et infirme ; je désire vous enlever votre Horace : il quittera donc votre table pour notre palais, et il nous aidera à écrire nos lettres.
Mais notre poëte sut échapper à cette domesticité déguisée, et Auguste eut le bon goût de ne point lui en garder rancune. Ses lettres, dont plusieurs passages nous ont été conservés, prouvent que, jusqu'au dernier moment, il se montra le protecteur, presque l'ami d'Horace. Il lui reprochait avec bienveillance de ne pas lui adresser ses vers et ne pas user près de lui de son crédit. Lorsque le poëte lui envoya son volume, il lui écrivit avec une familiarité bouffonne :
Dionysius m'a apporté votre petit livre ; si petit qu'il soit, il me fournit contre vous matière à accusation. — Vous me paraissez craindre que vos livres ne soient plus grands que votre personne. i\îais si la taille vous manque, il n'en est point heureusement de même de la rotondité ; vous pourriez écrire sur un boisseau, et la forme de votre volume ressemble assez à celle de votre ventre.
Au moment même de rendre le dernier soupir, Auguste recommanda encore son auteur favori à Mécène,
et lui dit : Souvenez-vous d'Horace comme de moimême.
Une telle persistance de bonne volonté, nous dirions presque d'affection, s'il ne s'agissait d'Octave, explique les louanges d'Horace, de même que ses goûts justifient le rôle qu'il fit jouer à sa muse. Lorsque celle-ci seconde si bien les projets d'Auguste, c'est sans efTort et en obéissant à ses propres penchants. Horace chante la paix et le plaisir pour son propre compte, autant qu'au profit de l'empereur. S'il engage les Romains à déposer les pensées sérieuses pour déguster le falerne ou pour écouter la voix de quelque jeune fille au doux sourire et au doux parler^ c'est qu'il le fait lui-même et y trouve sa joie. Les bons serviteurs d'un svstème sont ceux qui y croient et qui l'appliquent. Aucun autre poëte n'était plus propre à transformer les Romains en Grecs de la décadence, à éteindre l'esprit public dans les placides jouissances d'un esclavage accepté, à effacer enfin lettre par lettre, de tous les cœurs, ce nom de citoyen auquel des générations entières s'étaient sacrifiées.
Qu'importait désormais au fugitif de Philippe les droits de Rome et ses institutions antiques? Chassé de Tibur par l'hiver, il appelle ses amis aux plaisirs que la ville leur promet.
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Vois-tu comme le Soractc se dresse tout blanchi d'une neige épaisse ; comme les forets fléchissent sous le poids des frimats, et comme les fleuves s'arrêtent enchaînés par les glaçons.
Chasse le froid, cher Thaliarque, prodigue le bois dans ton foyer, que ton amphore sabine nous verse un vin de quatre ans, et abandonne le reste aux dieux. C'est à eux d'apaiser les vents qui luttent sur la mer orageuse, et qui font plier les cimes des vieux ormes ou des cyprès.
Ce que sera demain ! que t'importe de le savoir ! le jour que le sort te donne, jouis-en comme d'un gain. Aujourd'hui jeune et beau, ne méprise ni les danses ni les douces amours. Yoici la saison des exercices au Champ de Mars et des promenades sous les portiques ; c'est l'heure convenue pour les rendez-vous et les chuchotements mystérieux du soir; c'est maintenant qu'un rire charmant trahit la jeune fille dans le coin obscur qui la cache, et qu'on peut dérober les gages d'amour à un bras qui fuit ou à une main doucement rebelle.
"Voilà les enseignements donnés à la jeunesse patricienne ; ce sont là désormais ses devoirs ! Comment résister à ces sollicitations énervantes faites dans un langage dont aucun autre n'avait encore égalé la grâce et la douceur.
Horace y revient sans cesse d'ailleurs. — Cette es-
pèce de fatalisme épicurien, si favorable au maintien des tyrannies, il le prêche sous toutes les formes avec le même accent aimable et convaincu. Tout à l'heure, c'était l'hiver qui inspirait ses conseils à Thaliarque ; le retour du printemps ramène les mêmes conseils à Torauatus.
Les neiges se sont enfuies, les champs reverdissent et les arbres ont repris leur chevelure ; la terre change de face ; les fleuves décroissants rentrent dans leurs lits.
Déjà les nymphes osent reformer leurs chœurs de danse avec les Grâces demi-nues. L'année qui s'écoule et les heures qui emportent cet heureux jour nous crient ensemble : — N'oublie pas la mort ! Les zéphirs adoucissent la froidure, le printemps est chassé par l'été qui doit fuir à son tour dès que l'automne chargé de fruits répandra ses trésors ; puis la froide saison viendra de nouveau tout engourdir ! Mais dans leurs cours rapides, les mois ne cessent de réparer leurs pertes; tandis que nous, une fois descendus près du pieux Énée et du puissant Tullus^ nous ne sommes plus qu'ombre et poussière !
Qui sait si les dieux ajouteront à la somme de nos jours le jour de demain? ce que tu auras donné au plaisir, ton ami, échappera seul aux mains avides de tes héritiers ; — quand tu ne seras plus et que Minos aura prononcé ton arrêt suprême, ô Torquatus, ni ta
noblesse, ni ton éloquence, ni tes vertus ne te rendront à la vie. Diane elle-même n'a pu délivrer des ténèbres infernales le chaste Hippolyte, et Thésée a vainement essayé de rompre les chaînes de son cher Pirithoûs.
Vous le voyez, c'est toujours le développement des beaux vers de l'ode à Leuconoé :
Filtre tes vins, resserre tes longs espoirs dans les étroites limites de la vie ; tandis que nous parlons, le temps jaloux a fui; cueille le jour et ne crois pas au lendemain.
Morale qui gagna si bien de proche en proche, qu'elle devint toute la philosophie de cette nouvelle société romaine, qui, n'osant regarder ni son passé qui était un reproche, ni son avenir qui était une menace, ne cessa plus de s'avertir elle-même de jouir du présent. Ce qu'avait dit Horace, elle voulut bientôt le faire répéter aux choses elles-mêmes ; l'ode du poëte romain fut mise en scène, et l'on vit, dans les festins de la Rome impériale, au milieu des fleurs et des fruits, un squelette d'argent dont le grimacement sinistre exitait les convives à profiter des joies présentes.
Et quelle autre préoccupation eût pu, en effet, la dé-
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tourner du plaisir ? Les Caton, les Brutus et les Cicéron avaient autrefois à veiller au salut de la patrie ; mais les nouveaux Romains étaient délivrés de ce lourd fardeau. Les longs débats entre le droit et les ambitions renaissantes s'étaient enfin terminés par l'heureuse usurpation d'Auguste ; le peuple avait trouvé un maître qui consentait à tout conduire ! Aussi le poëte ne craint-il qu'une chose : c'est que le divin Auguste ne se lasse de sa puissance, lui qui, sous une forme mortelle cache é^'idemment le dieu de la paix et de l'industrie. Mercure, le fils ailé de Maïa.
Demeure longtemps sur la terre, toi qui daignes recevoir ici-bas le nom de vengeur de César ; demeure pour le bonheur des Romains ; que la vue de nos crimes ne te force pas à fuir indigné dans les cieux ; mais accepte de nous les grands triomphes et permets-nous de t'appeler notre père et notre maître.
Cependant, nous l'avons déjà dit, il ne suffisait pas d'accoutumer Rome à la vie frivole et aux respectueux enthousiasmes pour le prince, il fallait de plus la rappeler aux goûts de la vie champêtre. L'églogue s'alliait heureusement à l'ode anacréontique, et, près des buveurs et des amants, le divin Auguste était.bien aise de
voir des laboureurs et des }3ergers. Le paisible bonheur des champs était un autre moyen d'isoler les Romains, de les endormir. Que pouvait-on craindre de ces Cincinnatus à qui on laissait leur charrue, mais à qui on avait enlevé leur patrie? Pourquoi ne pas les exciter à toutes les vertus de la république, pourvu qu'il ne fût point question de la république elle-même? L'empire ne pouvait-il avoir son Curius Dentatus aussi bien que la Rome d'autrefois? •-- Qui l'empêchait de cultiver son petit jardin pour César comme il l'avait cultivé jadis pour la liberté?
Les courtisans d'Auguste n'y voyaient point d'empêchement, et Horace y vit un thème favorable aux détails poétiques.
Comme tous les citadins un peu blasés, il aspirait au calme de la campagne et entrevoyait la vie rustique à travers les embarras de Rome. De sa villa de Tibur, il apercevait les troupeaux dispersés dans les pâturages, les robustes laboureurs penchés sur les sillons, les forts attelages côtoyants les routes ombreuses, et, séduit par ce tableau charmant, il s'exaltait pour une existence dont il ne voyait que la mise en scène et les décors, il enviait le sort de ces premiers Romains qui vivaient du travail de leurs mains sur le fonds défriché de leurs
pères! Une fois à cheval sur cette fantaisie, sa rapide imagination en parcourait tous les détails, et les vers se succédaient sur ses tablettes, jusqu'à ce qu'à bout de verve et subitement réveillé, il se mît à rire lui-même de son extase.
Ainsi, dans la seconde ode du livre des Épodes, toujours citée et qui mérite de l'être, le trait ironique par lequel il termine son idylle, prouve qu'il a le sentiment secret de l'inutilité de ces tableaux. Horace en juge par lui-même. Ce ne sont là que des visions auxquelles se plaisent un instant des esprits mobiles ; mais ces eflbrls pour cacher la sueur du travail sous les guirlandes de la poésie ne persuaderont personne, on ne fait pas plus une nation de laboureurs qu'une nation de poètes. — Ce sont les mœurs, les institutions, la longue transmission des coutumes qui lui donnent son caractère et ses aptitudes.
Aussi Horace n'aborde-t-il qu'en passant le rêve agreste; il revient bientôt à ses apothéoses d'Auguste, à ses peintures railleuses de Rome, à ses causeries littéraires ou à sa philosophie du plaisir. — C'est là l'objet de ses satires et de ses épitres.
Les premières, au nombre de dix-huit, sont l'esquisse la plus fine et la plus élégante qui nous ait été laissée
de la société romaine. Non qu'Horace aille, en général, au fond des hommes ou des choses?... Trop ami de sa gaieté et de son repos pour regarder vers les profondeurs sombres, il s'arrête habituellement aux surfaces. Il nous montre Rome, mais la Rome extérieure, celle qui suit la voie publique et que l'on retrouve aux bains ou au Champ de Mars.
Si parfois il arrête un passant, et s'il le regarde au cœur, ce n'estjamais que pour y voir l'homme de toutes les nations et de tous le:.-; temps. Souvent même cet homme est lui-même. Au jour des saturnales, par par exemple, il supposera que Dave, un de ses esclaves , profite de la liberté accordée à ses pareils pour lui faire la leçon et prouver que lui, qu'on traite de pendard et de coquin^ vaut au moins son maître, qu'on regarde comme un sage et qui dîne chez Auguste.
Une autre fois il se représentera arrivant de la campagne, et retrouvant à Rome tous les embarras et tous les ennuis dont il était délivré. — Ici, c'est un ami qu'il faut cautionner ; — un homme d'affaire qui lui assigne un rendez-vous ; un solliciteur qui le prie d'appuyer sa demande près de Mécène I et comme Horace s'excuse sur son peu de crédit^ l'homme à la pétition
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lui répond que tout dépend de lui^ que s'il le veut bien la chose est faite.
Voilà près de huit ans que Mécène me reçut au nombre de ses amis, uniquement pour m'avoir dans sa voilure quand il voyage, et me faire des confidences du genre de celles-ci : — Quelle heure est-il? — Pensezvous que le Thrace Gallina l'emporte sur Syrius ? — Il faut s'envelopper, ce matin, le froid commence à piquer.
— Et autres secrets d'État qui pourraient être confiés sans danger à une oreille percée. Cependant, depuis ce jour, on n'a cessé de me porter envie. Si l'on m'a vu au spectacle près de notre Mécène, si nous avons joué ensemble à la paume, tout le monde s'écrie : — Décidémcnl c'est le mignon de la fortune. Une nouvelle sinistre s'est-elle échappée du Forum pour circuler dans les carrefours, tous ceux que je rencontre m'arrêtent :
— Ah! cher ami, vous ne devez rien ignorer, vous qui approchez des dieux ; qu'est-il donc arrivé chez les Daces ? — Mais, je ne sais. — Allons î vous plaisantez toujours! — Que les dieux me confondent si j'ai rien appris î — Mais ces terres que César a promises aux soldats, les domiera-t-il en Italie ou en Sicile? — Je fais serment de mon ignorance et l'on m'admire comme un mortel unique, impénétrable.
Voilà, malheureux que je suis, comment je perds ma journée et je soupire au fond de mon cœur. — 0 chère campagne, quand pourrai-je te revoir? Quand pourrai-je, partagé entre la lecture de mes \ieux livres, le
sommeil et les heures nonchalantes, oublier doucement cette vie tourmentée? Oh î quand paraîtront sur ma table ces fèves, parentes révérées de Pythagore, et ces menus légumes assaisonnés d'un lard friand ! 0 veillées ! ô festins des dieux ! lorsque toute la maison soupe avec moi devant mon foyer et que mes joyeux serviteurs se rassasient de mets auxquels j'ai touché à peine. Affranchi des sottes lois de l'étiquette, chaque convive^ peut vider là, au gré de son envie, son verre, grand ou petit, selon qu'il porte bien le vin ou qu'il préfère se réjouir le cœur à petits coups.
Alors la conversation s'établit, non sur ce que possède autrui ou sur le mérite du danseur Lépos, mais sur ce qu'il importe à tout le monde de savoir : si le bonheur de l'homme vient de la richesse ou de la vertu ; si c'est l'habitude ou l'intérêt qui fonde l'amitié; quelle est la nature du bien et ce qui le complète. — Au milieu de ces propos, le voisin Cervius ne manque jamais l'occasion de placer un conte de bonnes femmes, et si quelqu'un vante devant lui l'immense fortune d'Arellius, sans se douter de ce qu'elle entraîne d'inquiétudes, il comm^ence aussitôt :
« Il y avait une fois un rat des champs qui reçut un rat des villes dans son pauvre réduit. Vieux hùtes, vieux amis. — Le rat des champs était un vrai cancre, chiche de son avoir, mais disposé pourtant à se desserrer un peu en faveur de l'hospitalité. En un mot, il ne plaignit ni les pois, ni l'avoine de son magasin ; il apporta même, d'un délicat museau, des grains de raisin sec et des rogatons de lard qui n'étaient rongés
qu'à moitié ; mais ce fut en vain, il ne put vaincre les dédains de son hôte. Le rat des villes effleurait tout d'une dent aristocratique, tandis que le patron du logis lui laissait le meilleur, et, couché sur un peu de paille nouvelle, grugeait quelques grains de blé et d'ivraie. Enfin le citadin : — Quel plaisir trouvez-vous, mon cher, dit-il, à vivre de privations dans ce bois suspendu au dos de la colline ? Que ne préférez-vous la ville et la société des hommes à vos forêts sauvages ? Croyez-moi, ami, mettez-vous en route, car tout icibas ne vit que pour mourir, et, grand ou petit, nul ne peut fuir la camarde. Aussi, mon bon, pendant que vous le pouvez, donnez-vous de la joie, et vivez en vous souvenant toujours qu'il faudra bientôt mourir.
Ce discours frappe le rat des champs ; il déloge d'un bond, et les deux compagnons trottent ensemble vers la ville, avec l'intention de s'y glisser le soir par-dessous les murailles.
Déjà la nuit était au milieu de son cours, quand ils s'introduisent dans une maison opulente. Des tapis d'un rouge étincelant s'étalaient sur des lits d'ivoire, et les reliefs du festin de la veille remplissaient des corbeilles entassées. Le rat des ^"illes installe notre paysan sur la pourpre, puis, comme un hôte qui a retroussé sa robe pour être plus alerte, il court chercher les mets l'un après l'autre et, en bon maître d'hôtel, il n'oublie jamais de goûte avant de se^^^r. Le campagnard, tout réjoui de son changement de condition, s'étend voluptueusement et profite de chaque mets en vaillant convive. Mais tout à coup, voilà qu'un bruit affreux de