III
Le moyen, en effet, de donner à notre alexandrin monotone assez de variété pour conduire le lecteur jusqu'à la fin du douzième chant par de continuels renouvellements? Virgile y a réussi à peine avec sa langue prosodiée, sa liberté d'inventeur et les prodigieuses ressources d'un des esprits le plus naturellement poétique qui se soit jamais révélé.
Nous avons déjà dit quel avait été son but en écrivant V Enéide. Il voulait faire pour Rome ce qu'Homère avait fait pour la Grèce, réunir l'Iliade et YOdyssée dans une épopée latine qui populariserait parmi les Romains l'histoire de leurs origines.
D'après la tradition demi-fabuleuse de l'Italie, les Troyens fugitifs débarqués dans le Latium sous la conduite d'Énée , passaient pour les pères de la race romaine. — Jules César prétendait même descendre directement du fils de Yénus et d'Anchise par Iule.
Le choix du héros avait donc l'avantage de confondre la légende césarienne et la légende nationale, de donner une base commune à Rome et à l'empire.
Restait à coordonner les éléments épars de la tradition, à l'enrichir d'inventions attachantes, à créer des caractères dramatiques, à faire enfin du nouveau poëme
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une sorte de mirage de l'Italie comme ceux d'Homère l'avaient été de la vieille Grèce.
Virgile nous parait avoir fait à cet égard tout ce que l'on pouvait attendre d'un génie fécond, attentif, et qui, chose merveilleuse, unissait la patience à l'impressionnabilité. Partout il a lié les événements de son poëme aux lieux et aux familles les plus célèbres de l'Italie. — La nourrice d'Énée est inhumée sur le mont Caïete et lui donne son nom ; le Promontoire de Misène reçoit le sien d'un des hérauts de l'armée troyenne ; le pilote Palinure nomme un autre cap ; les Claudius, les Memmius et les Cluentius retrouvent dans le poëme leurs ancêtres Clausus, 31enesthée et Cloanthe, Les paysages sonid'une si scrupuleuse vérité, qu'on les reconnaît encore aujourd'hui et qu'un voyageur peut, VÉnéide à la main, parcourir les lieux décrits par le poète latin.
Celui-ci avait bien compris qu'une épopée doit embrasser l'ensemble de la nature physique et de la nature morale ; qu'il fallait y trouver enfin le monde résumé. Lorsque le Tasse travaillait à la Jérusalem délivrée^ il conduisit un jour un de ses amis sur une hauteur et lui montrait l'horizon immense qui se déroulait sous leurs yeux. — Vous voyez, lui dit-il, ces
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campagnes fécondes, ces fleuves, ces montagnes, ces mers, ce ciel où se cachent les esprits invisibles et ces villes où s'agitent les hommes ? Voilà mon poème ! — Virgile s'était évidemment dit la môme chose ; mais, comme le Tasse, il a eu moins de puissance que de volonté.
Son épopée prend le fils d'Anchise et de Vénus, sept ans après la ruine de Troie. Éole, excité par Junon, qui reste ennemie implacable des Troyens, disperse sa flotte au moment où il apercevait déjà l'Italie, et la jette sur les côtes d'Afrique, près de Carthage. Vénus se présente à son fils sous les apparences d'une chasseresse, et l'engage à demander asile à Didon, reine de la ville nouvellement fondée.
Didon, qu'elle enflamme d'amour pour Énée, reçoit le héros troyen comme un envoyé des dieux. — Celuici raconte la destruction de Troie et ses longues prérégrinations à travers mille dangers.
Toute cette partie de VÉnéide est une réminiscence presque continuelle de V Iliade et de l'Odyssée. Quelquefois Virgile ne fait que prendre l'image ou la pensée d'Homère ; il la travaille;, l'embellit souvent, mais sans pouvoir déguiser le larcin.
Didon, qui a laissé voir son amour à Énée, va le
prendre pour époux, lorsque Jupiter ordonne au héros troyen de poursuivre sa route et d'aller s'établir on Italie où l'attendent de grandes destinées. Énée, soumis à la volonté du maître des dieux, se décide à partir secrètement. Didon aperçoit , aux premières lueurs du jour, la flotte qui s'enfuit à pleines voiles î Alors se frappant le sein et maudissant l'ingrat qui l'abandonne, elle prononce contre lui des imprécations, le voue aux furies vengeresses, et s'adressant enfin à son peuple :
Et vous,ïyriens, que sa race, que la nation qui doit naître de lui, soient à jamais poursuivis de votre haine. Qu'il n'y ait jamais entre les deux peuples ni amitié, ni alliance. Un jour, j'en ai l'espoir, de mes cendres sortira un vengeur qui poursuivra sans relâche cette colonie deTroyens avec la flamme et avec l'épée. Maintenant, plus tard, toujours que les deux nations soient ennemies, que les terres, les flots, les hommes, se combattent sans merci. — Je lègue la guerre à nos derniers neveux.
Elle dit, et frémissante, égarée, le cœur plein de sombres résolutions, elle promène autour d'elle des yeux injectés de sang. Ses joues marbrées frémissent ; déjà pâle de la mort qui l'attend, elle se précipite dans la
conr intérieure de son palais, où elle a fait entasser en forme de bûcher tout ce qu'elle tient d'Enée; elle monte jusqu'au sommet, saisit une épée dont elle avait fait présent au héros troyen, mais, hélas! pour un autre usage; elle regarde un instant les riches étoffes qu'elle avait reçues de lui, et cette couche nuptiale bien connue ! étouffée d'abord par l'émotion et les larmes, elle se jette enfin sur la couche et prononce ces dernières paroles : — Adieu, dépouilles douces à mon cœur, tant que les destins et l'amour l'ont permis; recevez mon âme et délivrez-moi de mes tortures. — J'ai vécu ; j'ai fourni la carrière que la fortune m'avait ouverte ; c'est une grande ombre que je lègue aux enfers. J'ai fondé une vilLe puissante; les murs que je vois sont mon ouvrage... Trop heureuse, hélas! si les vaisseaux troyens n'avaient jamais touché nos rivages.
A ces mots, elle appuie ses lèvres sur la couche nuptiale. — Mourons donc sans vengeance, dit-elle; mais mourons ! c'est ainsi, c'est ainsi que je veux descendre aux enfers ! Que de la haute mer le Troyen repaisse ses yeux de la flamme de ce bûcher, et qu'il emporte avec lui l'annonce de ma mort pour augure.
Elle parlait encore lorsque ses femmes, qui l'avaient vue fléchir tout à coup, aperçoivent l'épée teinte de sang et ses mains qui retombaient inanimées.
Ceci est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de la passion moderne : on chercherait vainement rien de pareil dans Homère. C'est seulement à l'apparition des
tragiques grecs que l'amour revêt ce caractère émouvant. Son exaltation est le signe d'une société dans laquelle le cœur prend plus d'importance et où les instincts se transforment en sentiment.
L'anacronisme par lequel Virgile fait Énée contemrain de Didon, et la haine léguée à son peuple, par la reine délaissée^ contre les descendants du prince troyen, est, en outre, un trait de génie. Cette origine donnée à l'inimitié de Rome et de Carthage appartient bien à l'épopée dont la mission est de poétiser les annales d'une nation et l'on aime à entendre Didon qui, près de monter sur un bûcher, annonce au fondateur de Rome les vengeances d'Annibal.
Cependant Énée continue sa navigation. Il relâche en Sicile; où Virgile fait célébrer des jeux comme Homère dans Y Iliade et Y Odyssée-, puis il consulte la Sybille de Cumes, descend aux enfers et aborde enfin en Italie, où il est accuelli par le roi Latinus qui lui promet en mariage sa fille Lavinie.
Mais Turnus, roi des Rutales, qui recherchait la main de cette dernière et qui est excité par Junon, soulève tous les peuples du Latium contre les Troyens.
Énée, conseillé par le dieu du Tibre, remonte le fleuve jusqu'à Pallantée, pour demander du secours au
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roi Évandre, qui s'est établi avec une colonie d'Arcadiens au lieu même où Rome doit être bâtie.
Évandre habite un palais de chaume, son trône est une chaise d'érable recouverte de la peau d'un lion, sa garde, deux chiens qu'il nourrit lui-même, ses poètes, les oiseaux qui chantent sur sa tête ! Mais ces campagnes encore sauvages doivent devenir un jour la grande Rome! Là sera le Forum, ici le quartier des Carènes, où s'élèveront les palais de LucuUus. Évandre montre à son hôte le bois d'Argilète, la porte Carmentaie, la roche Tarpéienne et l'emplacement du Capitole, qui inspirait déjà une respectueuse terreur I
Le bon roi accorde à Énée un corps de troupes commandé par son fils Pallas, et Vénus, se rappelant sans doute le merveilleux bouclier qu'a autrefois forgé Vulcain pour Achille, en réclame un non moins précieux, sur lequel le divin forgeron a représenté, par anticipation, tous les exploits qui doivent illustrer plus tard le peuple romain.
Les quatre derniers chants décrivent les combats des deux armées, terminés enfin par la mort de Turnus. Longtemps regardés comme inférieurs aux premiers, il ont été réhabilités par Chateaubriand, qui remarque avec raison que ce sont les seuls qui appartiennent en
propre à Virgile^ et qu'à bout de ses imitations d'Euripide ou d'Homère, il y a multiplié les inspirations personnelles et créé des caractères dont les types n'existaient point avant lui. Tels sont ceux de Camille, la séduisante amazone, que le ïasse a copiée, en l'affaiblissant, dans Clorijide; tels sont surtout Msus et Euryale, ces deux amis si touchants de beauté, de dévouement, de jeunesse, qui combattent et meurent l'un près de l'autre, comme deux Spartiates du bataillon sacré.
Quant à la forme destinée à faire valoir ce plan ingénieux, elle est presque constamment noble, harmonieuse, savante. — Il n'est pas une page où n'étincellent des vers qui frappent et restent imprimés dans la mémoire en vivantes images !
D'où vient donc que VÉnéide ne vous emporte point comme les poèmes d'Homère? que, sans rien pouvoir y reprendre vous l'admirez faiblement, que la perfection même des détails semble tourner contre le poëme et vous allanguit? — D'où cela vient? De ce que l'épopée de Yirgile est une œuvre artificielle, tandis que 1'/liade et VOdyssée^onX nées spontanément. — De ce que l'un procède de Tinspiration nationale et en a le mouvement, tandis que l'autre est l'œuvre d'un poëte de m. , 7.
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cour et qu'on y sent les précautions de l'art. Le génie a besoin de s'appartenir à lui-même. Il faut qu'il obéisse sans calcul à l'mpulsion de la muse. L'imagination des poètes ressemble à ces harpes éoliennes que l'on suspend aux rameaux, et qui, selon le vent qui passe, font entendre un son sauvage ou mélodieux. Pour écrire l'épopée de Rome, il n'eût point fallu se rappeler que l'empereur avait fait substituer , dans les Géorgicfdes , à l'éloge de Gallus l'épisode d'Aristée; il n'eût point fallu voir en perspective l'évanouissement d'Octave en composant les beaux vers sur Marcellus ; il n'eût point fallu surtout se trouver riche de plus d'un million donné par Auguste et dont on devait lui rendre la valeur en gloire et en plaisirs. — Virgile a fait tout ce que pouvait faire le génie enchaîné à des obligations , mais il a été la preuve que les grandes œuvres ne se commandent pas et qu'elles doivent germer d'elles-mêmes, à leur saison et dans une terre libre.
Quand Voltaire a dit que si Virgile était l'ouvrage d'Uoinère^ c'était son plus bel ouvrage, il a, comme trop souvent, sacrifié la justice à un trait brillant. Le plus bel ouvrage d'Homère c'est cette nationalité grecque dont il a été, pendant tant de siècles, le père nourri-
cier ; c'est cette tradition héroïque transmise depuis la guerre de Troie jusqu'à Platée, c'est ce peuple enfin à qui il a donné une langue, une littérature, un sentiment commun, et dont il a fait le plus merveilleux peuple de la terre î
En lisant Yirgiîe, il me semble suivre une de ces rivières où mon regard ne rencontre que villas charmantes, parcs aux dessins variés, villages coquets ou cités opulentes. — J'admire l'art nus au service d'une riche nature.
Mais quand je me trouve devant Homère, je crois entendre les grondements profonds de l'Océan; mon œil se perd dans des horizons sans limites, et je sens que c'est de là qu'est sortie la nuée qui a formé la rivière, et que c'est là qu'elle retourne elle-m^ême.