CHAPITRE IV
Tite-Live; son histoire uiée par les Allemands. — Salluste ; sa vie et ses œuvres. — Un débat dans le sénat romain. — L'ère des Césars. — Juvénal et ses satireSj — Tacite et Suétone. — Récit de la mort de Ncroa. — Péroraison de la vie d'Agricola. — Fin de l'empire romain.
En parlant des efforts tentés par Auguste pour conserver, en la reconstituant, la tradition historique des Romains, nous avons nommé Tite-Live, dont la grande histoire prenait Rome à sa fondation et la conduisait jusqu'à l'an 743, c'est-à-dire jusqu'à la mort de César.
Son ouvrage était partagé en cent quarante Décades ; il ne nous en reste que trente-cinq, encore quelquesunes sont-elles incomplètes; mais elles sufïisent pour nous faire connaître le système adopté par Tite-Live.
Voulant populariser l'histoire nationale, il se décida
à la puiser dans les traditions. Tous les récits conservés par la transmission populaire furent scrupuleusement recueillis par lui, et il en fit les origines de son histoire.
Ce n'est pas tout : comme Thucydide, il entremêla son récit de discours supposés qui devaient lui donner une réalité plus vivante, mais sans avoir, comme l'historien grec, les documents certains qui pouvaient donner à ces discours, sinon pour la forme, au moins pour le fond, une sorte d'authenticité.
Le livre y perdit évidemment comme histoire ; mais il y gagna comme intérêt et comme couleur. Flottant, pour ainsi dire, entre l'épopée et la chronique, l'œuvre de Tite-Live emprunta à ce douhle voisinage un accent si dramatique et si élevé, que, dans sa tragédie des Horaces^ Corneille n'a eu souvent qu'à traduire en Yers la prose de l'historien latin.
Ceci suffirait pour expliquer la popularité des Décades. Elle fut telle que Caligula, irrité de les voir entre toutes les mains, ordonna de les saisir dans les bibliothèques pour les détruire ! — Devant ces grands et poétiques tableaux de la vertu des ancêtres, il éprouvait, sans doute, la même colère que le parricide qui tuait à coups de pierre une heureuse nichée de jeunes
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oiseaux, en disant qu'ils l'accusaient, dans leurs chants, d'avoir tué son père.
Le pape Grégoire le Grand reprit, longtemps après, la môme œuvre de destruction, parce que, disait-il, « les miracles des faux dieux que rapportait Ïite-Live, pouvaient ébranler la foi des chrétiens ! »
Par compensation, l'histoire de Tite-Live fut tellement recherchée lors de la renaissance des lettres en Europe, que l'on vit des savants mettre leurs terres en vente afin d'acheter un manuscrit des Décades, et que Cosme de Médicis, pour faire réussir une négociation près d'Alphonse, roi d'Aragon, lui en envoyait une belle copie. On engagea d'abord le prince espagnol à ne pas la recevoir, de peur que le manuscrit ne fût empoisonné (le poison était, dans cet heureux temps, un des arguments diplomatiques le plus en usage) ; m^ais Alphonse ne put résister au désir de relire un auteur dont il préférait le style, selon ses propres expressions, aux concerts des plus habiles musiciens, et qui le charmait jusqu'à guérir ses maladies.
Enfin, Henri IV, dans son enthousiasme gascon pour l'historien latin, déclarait qu'il donnerait une province de France à celui qui découvrirait une de ces Décades I — Heureusement qu'on ne lui proposa pas le marché.
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Tite-Live est de l'école historique à laquelle ou a donné dans ces derniers temps le nom d'école pittoresque, et que les travaux de MM. de Barante, de Ségur, (l'historien de la grande armée), et même d'Augustin Thierry, qui y appartient par plusieurs côtés, ont justement mise en faveur.
Il est la plus haute et la plus complète expression d'un genre dans lequel l'écrivain s'efface lui-même, en s'interdisant la critique qui choisit et la doctrine qui juge, pour s'imposer, avant tout, la tâche de reproduire le passé- dans sa naïveté. Tite-Live est, en un mot, le type qu'a défini Quintilien, en disant que l'historien devait écrire ^joi^r raconter et non j^our prouver.
On a vivement attaqué de nos jours, non-seulement le système historique adopté par Tite-Live et que nous ne prétendons pas défendre, mais son livre lui-même. Parce que beaucoup de fables avaient été mêlées à l'histoire des premiers âges de Rome , les Allemands ont résolument nié toute cette histoire et se sont déclarés mieux instruits que les auteurs latins des faits dont ceux-ci étaient plus rapprochés de près de vingt siècles ! — Et savez-vous d'où ils tirent, pour cela, leurs preuves? — De l'historien même qu'ils regardent comme un romancier, ou d'autres écrivains qu'ils déclarent
aussi peu dignes de foi î Leur système d'argumentation est appuyé tout entier sur ce principe : prendre i^our vrai dans chaque livre ce qui favorise leur explication et pour faux ce qui la contredit.
Mais quelle est l'histoire que n'altère point la légende populaire? Ne la voyons-nous pas se glisser dans le récit des faits contemporains eux-mêmes, et faudra -t-il pour cela répudier ces faits? Xierez-vous un événement toutes les fois que des circonstances fabuleuses y auront été ajoutées. — Car tout le raisonnement des Allemands et de leur école se réduit à cette argumentation : •— La chose n'a pu se passer ainsi , donc elle n'a point eu lieu î
Et qu'ont-ils substitué à l'histoire acceptée jusqu'à nos jours? Des suppositions! On a renversé le roman populaire pour y substituer un roman philosophique ! Ainsi, grâce à Niebuhr et à ses adhérents, nous savons aujourd'hui que les rois de Rome sont des mythes ; chacun d'eux ne représente pas un homme, mais une évolution sociale ?Romulus symbolise le règne de l'aristocratie ; son frère Rémus, qu'il tue, représente la démocratie; Brutus, fils de Tarquinia, signifie l'indépendance naiionale naissant de la tyrannie ; en un mot, toute l'histoire romaine de ces premiers temps exprime,
par des noms d'hommes , des idées générales et collectives ; c'est un immense logogriphe offert à la postérité!
Et quel est l'auteur de cette énigme compliquée î — Au dire des Allemands, c'est tout le monde ! Nous avons, sans nous en douter, la singulière habitude de traduire ainsi les faits généraux, et le genre humain est perpétuellement occupé à transformer des systèmes sociaux en biographies !
Aussi attendez que quelque érudit d'outre-Rhin raconte la révolution française : il prouvera que les noms célèbres qui y figurent ne sont point des personnalités réelles, mais des abstractions. — Louis XVI représente évidemment l'idée monarchique décapitée par l'idée démocratique ; Robespierre , c'est la classe juridique ; Danton, la violence révolutionnaire; Napoléon, le peuple armé î — Les écrivains français qui les ont regardés commie des individualités vivantes , ont prouvé leur manque de critique, et les historiens philosophes ne peuvent voir dans ces grands noms que des symboles, comme dansRomulus, Tarquin, Coriolan et Guillaume Tell!
Sérieusement, est-ce là ce qu'on appelle réformer l'histoire? Quoi, parce que tout ne peut être cru dans Tite-Live, tout sera déclaré fabuleux? Les anciens au-
ront accepté pour vrai un récit imaginaire, dans le fond comme dans les détails, et il aura fallu attendre jusqu'au xviii* siècle pour s'apercevoir de sa fausseté?
Et que met-on en avant pour soutenir une pareille opinion ? — L'aveu fait par Tite-Live qu'il a consulté des documents incertains? (Comme si ce n'était point le cas de tous les historiens, sans que tous aient la bonne foi d'en convenir.) — La découverte de certains fragments de vers dans sa prose, d'où l'on a conclu des emprunts à de vieilles chansons et à de vieux poèmes (comme si la prose de Cicéron, de Pline, de Sénèque ne renfermxait pas également un grand nombre de vers involontaires) : — enfin les contradictions fréquentes du récit (comme si ces contradictions ne s'expliquaient point par l'inexactitude des copistes auxquels nous devons la transmission des Décades). — En résumé, toute la critique faite de Tite-Live repose sur des inductions, tandis que la valeur de son œuvre est établie par l'adhésion des contemporains et par l'admiration de dixhuit siècles.
Au reste, une autre école historique avait été fondée quelques années auparavant par Salluste : c'était celle qui, prenant le contre-pied de l'école de Tite-Live, veut
avant tout que l'histoire soit une leçon et prouve quelque chose.
Saliuste était né à Amiterne , ville considérable du pays des Sabins, dont on retrouve encore aujourd'hui quelques ruines près de San-Vittorino, dans l'Abruzze. — Il naquit au temps de Marins, et se trouva mêlé, dès sa jeunesse, à cette gigantesque curée du monde romain.
Les désordres de ses premières années avaient rapidement englouti son patrimoine ; en voyant que la puissance et la richesse étaient devenues une proie livrée aux plus audacieux, il se jeta dans la mêlée pour en revendiquer sa part.
Une aventure honteuse qui déshonora Fausta, femme de Milon, et qui attira à Saliuste, son complice, un châtiment public, le jeta dans le parti de Claudius. Leurs intrigues firent exiler Milon qui, rappelé plus tard, tua Claudius.
Pendant ce temps, Saliuste avait continué à suivre le flot de corruption qui emportait la société romaine. Noté d'infamie et dégradé du rang de sénateur par les censeurs Appius Pulcher et Pison, il n'en fut pas moins nommée questeur pour la seconde fois par le crédit de César, dont il avait embrassé le parti avec tous les hommes perdus de dettes ou de crimes.
Il en est de certaines révolutions comme des tempêtes de l'Océan ; quand elles s'apaisent, on se trouve entouré de débris, mais l'écume triomphe et surnage! Après sa victoire, César fit ce que font les Césars de tous les temps: il éleva ses complices, dans la pensée que la hauteur du piédestal empêcherait de voir les flétrissures.
Salluste fut nommé proconsul de la Numidie, où il amassa d'immenses richesses par les moyens ordinaires aux proconsuls. Accusé à Rome, il acheta ses juges et vint s'établir sur le mont Quirinal, où il fit construire un palais entouré de vastes jardins, qui fut habité dans la suite par plusieurs empereurs romains. Il y réunit à prix d'or les œuvres d'art les plus précieuses, et c'est de là qu'ont été déterrées depuis une grande partie des antiques qui font l'ornement de nos musées modernes.
D'après une telle vie, on pourrait croire que les histoires de Salluste sont la glorification du succès, que, conformant ses doctrines à ses actions, il a prouvé que le gouvernement du monde appartenait au crime habile et que ses livres révèlent un prédécesseur de Ma- ^ chiavel !
Loin de là ! les livres de Salluste respirent une morale austère. Un souffle de la Rome républicaine semble traverser ces pages stoïques î Étrange et lamentable
contradiction dont l'histoire des lettres nous offre tant d'exemples î Ainsi l'homme peut se dédoubler ! Trouver en lui-même deux êtres dont l'un condamne et méprise l'autre. Sorti de son cabinet de travail, il reprend à la porte les vices qu'il vient de flétrir ; près d'y rentrer il secoue ses souillures avec la poussière de ses pieds et redevient l'adorateur de la vertu !
Hypocrisie, direz-vous? Non, l'homme ne se masquerait point ainsi devant lui-même ; il ne jouerait pas un rôle dont il devrait être le seul spectateur. Si, rendu à la solitude, il retrouve tout à coup le sentiment du droit, le respect du devoir, c'est que tous deux parlent en lui, c'est que, pour étoufier leur voix, il faut les cris de la passion et les tumultes de la mêlée humaine.
Ce n'est point quand l'homme corrompu vante le bien qu'il ment, c'est quand il le trahit! La logique, aidée de la conscience, nous fait voir la vérité ; la mauvaise foi, aidée de l'intérêt, l'obscurcit. Nous sommes sincères en approuvant ce qui est beau, ce qui est juste, car nous ne faisons que suivre notre inspiration intérieure ; nous cherchons à nous tromper nous-mêmes en pratiquant ce qui est inique, ce qui est vil ; nous en rougissons, nous nous efforçons de masquer nos actes par la dissimulation ou l'audace.
Salluste, déprédateur et débauché, était riiomme factice d'une éducation déplorable et d'une société pourrie : Salluste , philosophe sévère, était l'homme primitif, l'homme du dedans, celui qui, dégagé des tentations, reconnaissait la grandeur de la vertu.
Mais ses écrits n'en sont pas moins la condamnation de sa vie. Ils prouvent que Dieu lui avait donné une lumière dont il n'a point voulu se servir, et Dion Gassius a pu dire avec justice : a Salluste est resté déshonoré par ses livres mêmes. Les leçons qu'il y avait données ont toutes été contredites par ses actions ; César a pu l'absoudre, mais ses ouvrages sont un arrêt qui affiche ses crimes au poteau. »
Il ne nous reste de Salluste que l'histoire de la conjuration de Catilma et de la guerre de Jugurtha; ce sont deux chefs-d'œuvre ! Tacite les jugeait comme la postérité l'a jugé lui-même à son tour. Il admirait Ténergique brièveté des narrations, la profondeur des aperçus, l'admirable habileté avec laquelle les discours étaient enchâssés dans le récit.
La conspiration de Catilina et la guerre de Jugurtha ne sont que des épisodes historiques ; mais l'admirable talent de Salluste en a fait des histoires complètes. L'une est le tableau rapide et saisissant d'une de ces guerres
lointaines qui transportaient l'aigle romaine au milieu des nations barbares ; l'autre nous donne sur les mœurs de Rome, sur ses factions, sur l'esprit antique et l'esprit nouveau qui s'y trouvaient en présence , des indications si nettes et si vives que plus de paroles sembleraient superflues.
Nous avons dit que Salluste était le chef de l'école des historiens philosophes ouverte plutôt que fondée par Thucydide. Son récit de la conspiration de Catilina débute par des réflexions très-élevées sur les devoirs de l'homme et du citoyen. Il explique dans une sorte de justification détournée comment il a été conduit à s'occuper d'histoire, et arrive enfin à son héros.
Ici nous vous demanderons la permission de citer ; la manière de Salluste est de celles qui gagnent plus à être traduites, même par nous, qu'à être analysée. Voici le portrait qu'il donne de l'homme dont il va raconter la criminelle entreprise.
Lucius Catilina était d'une race illustre ; il avait l'esprit énergique, le corps vigoureux, l'âme méchante et corrompue. — Dès son adolescence, il aima les dissensions intestines, les meurtres, les vols, les discordes civiles, et ce furent les exercices de sa jeunesse. — Il sa-
vait supporter les veilles, le froid et la faim au delà de ce qu'on pourrait croire. Homme audacieux, mais changeant, il était capable de tout feindre, de tout dissimuler. On l'avait toujours vu avide du Ijien d'autrui et prodigue du sien. Ses passions étaient des ilammes. Parlant assez bien, mais sans jugement, il se laissait toujours emporter, dans ses vastes aspirations, vers l'incroyable et l'impossible.
Après la domination deSylla, il n'eut qu'une pensée : s'emparer de la république. Peu lui importaient les moyens, pourvu qu'il y arrivât. Cet esprit farouche était chaque jour plus excité par ses besoins et par ses crimes, que sa nature même avait accumulés ; il l'était également par la corruption des mœurs, composés monstrueux de deux vices contraires : le luxe et l'avarice !
Dans une ville aussi grande et aussi perverse que Rome, Catilina réunit facilement autour de lui tous les scélérats, dont il se fit une sorte de garde. C'étaient les impudiques, les adultères, ceux qui avaient dissipé les biens paternels à entretenir leurs vices, ou qui s'étaient endettés pour racheter leurs crimes ! Puis venaient les parricides, les sacrilèges, les gens flétris par une sentence ou qui craignaient de l'être, les journaliers de l'assassinat ou du parjure, qui vivaient du sang de leurs concitoyens; enfin tous les hommes que le libertinage, la pauvreté ou les remords tenaient en éveil. Tels étaient les intimes de Catilina. Si, par malheur, quelqu'un d'irréprochable tombait dans son
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amitié, le commerce de tous les jours et la séduction le faisaient bientôt semblable aux autres.
Mais Catilina recherchait surtout les jeunes o-ens dont l'esprit encore flexible se laissait plus facilement prendre au piège. Car, selon la passion qui les enflammait, il leur procurait des amours faciles, des meutes, des chevaux. Il n'épargnait ni son argent, ni sa réputation, pour se les assujettir et se les attacher.
Quand il les avait enfin à sa discrétion, il les formait à toutes les actions coupables. Il les prêtait d'abord pour de faux témoignages ou de fausses signatures ; il les accoutumait à mépriser la bonne foi, l'argent, le péril. Enfin, lorsqu'il leur avait fait mettre sous leurs pieds la réputation et l'honneur, il leur confiait des missions plus hardies. S'il n'avait, dans le moment, aucun intérêt au crime, il faisait saàsir et égorger des gens dont il n'avait jamais eu à se plaindre. Il aimait mieux être cruel sans besoin, que de laisser la main et le cœur de ses serviteurs s'engourdir dans l'inaction.
Voilà quels étaient les amis et les complices en qui Catilina mettait son espoir. — Sachant, d'ailleurs, que partout l'usure avait créé un peuple de désespérés, que les soldats de Sylla, ruinés par leurs excès, se rappelaient les rapines qui avaient suivi leurs anciennes victoires, et aspiraient à la guerre civile , il forma le projet de détruire la répubhque.
Salluste nous a conservé tous les détails du complot.