‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 23 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

par la loi. Je suis convaincu que Décimus Silanus, qui est un homme ferme et courageux, n'a parlé que dans rintérèt de la république ; je ne le soupçonne nullement de céder, dans de si graves conjonctures, à la faveur ou à la haine ; je connais trop bien ses habitudes de modération ; cependant, son avis me paraît, je ne dirai pas cruel (que pourrait-il y avoir de cruel contre de pareils hommes?) mais contraire àTesprit de la république.

Certes, Silanus, la crainte de l'avenir ou l'atrocité de l'attentat ont pu seuls décider un consul désigné à proposer un nouveau genre de peines.

Quant à la crainte, il est inutile d'en parler, puisque, grâce à la vigilance de notre excellent consul, nous avons tant de forces sous les armes ; je n'ai donc à m'occuper que de la nature de la peine.

Pourquoi n'as-tu pas ajouté à ton avis, Silanus, que lès coupables seraient d'abord battus de verges ? Est-ce parcs que la loi Porcia le défend ? Mais d'autres lois défendent aussi d'ôter la vie à des citoyens condamnés^ et leur permettent de se sauver par l'exil. — Est-ce parce qu'il te paraît plus dur d'être battu de verges que de mourir? — Est-ce, au contraire, parce que le châtiment te semble trop léger'? — Commuent concilier ce respect pour la loi dans un point de peu d'importance, avec sa violation sur un point plus sérieux.

Mais qui osera, direz-vous, blâmer ce qui aura été fait contre les parricides de la république ? — Qui ? — Le temps, les conjonctures, la fortune, dont le caprice gouverne les nations. Quoi qu'il arrive, ceux-ci auront

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mérité leur sort, j'en conviens; mais examinez mûrement. Pères conscrits, les conséquences de votre décision pour d'autres citoyens. Tous les mauvais exemples sont nés de bons principes, puis quand l'autorité passe à des hommes ignorants ou moins justes, le nouvel exemple donné à propos contre des gens qui le méritaient s'applique à tort aux gens qui ne le méritent pas. Après la défaite des Athéniens, les Spartiates leur imposèrent trente tyrans pour gouverner la république. Ceux-ci commencèrent par faire mourir des scélérats odieux à tout le monde ; le peuple s'en réjouit et cria que c'était justice ; mais, insensiblement, la licence s'accrut; bientôt ils se mirent à sacrifier, selon leur fantaisie, les bons et les méchants, et à répandre partout l'épouvante, de sorte que la république, accablée sous la servitude, fut cruellement punie de sa joie insensée.

De nos jours même, lorsque Sylla victorieux fit égorger Damasipe et ses pareils, élevés sur les ruines de l'État, qui n'applaudit à cette action? Tout le monde répétait que des scélérats et des factieux dont les séditions avaient bouleversé Rome , méritaient bien la mort ! Mais ce fut le signal d'un affreux carnage, car, dès que quelqu'un avait envie d'une maison ou d'une terre, et, un peu plus tard, d'un vase précieux ou d'un habit, il en faisait inscrire le propriétaire sur les listes de proscription. — Ainsi, ceux-là mêmes qui s'étaient réjouis de la mort de Damasipe, furent bientôt traînés au supplice, et l'on ne cessa de tuer que lorsque Sylla eut gorgé de richesses ses moindres partisans.

Je ne crains rien de pareil aujourd'hui, sous le consulat de Marcus Tullius ; mais, dans une grande nation, tous les hommes ne se ressemblent point. Plus tard, sous un autre consul, qui disposera également d'une armée, une imposture peut s'accréditer; alors si, d'après l'exemple que vous allez donner, le consul, autorisé par un décret du sénat, tire l'épée, qui pourra conduire son bras ou l'arrêter ?

Nos ancêtres, dans la crainte des pièges que les factions peuvent tendre à des innocents, ont proclamé la loi Porcia et plusieurs autres, qui permettent aux condamnés de s'exiler. Ce motif, Pères conscrits, me paraît le plus puissant pour nous empêcher de rien innover. Certes, ils nous surpassaient en vertus et en sagesse, ces hommes qui, avec de si faibles ressources, formèrent le vaste empire qu'ils nous ont laissé, et que nous avons grand'peine seulement à maintenir.

Je conclus donc en demandant la confiscation des biens des coupables, leur dispersion dans les villes municipales où ils seront retenus prisonniers, et la défense de revenir jamais sur leur procès.

Ce discours artificieux dut nroduire une sensation

profonde. César avait habilement ménagé toutes les opinions en les rappelant toutes à la prudence. Les allusions faites à l'instabilité des triomphes politiques, au danger des antécédents, dont les vaincus de la veille pouvaient s'armer contre les vaincus du lende-

main ; le souvenir des proscriptions de Sylla ramené au moment où l'on voulait s'engager dans une voie sanglante ; tout était merveilleusement choisi pour effrayer les timides et faire hésiter les prudents. Cette harangue donnait la mesure de César, — intelligence souveraine et déliée qui, à force de supériorité, d'àpropos et de souplesse, sut se faire une route à travers tous les partis et recueillir la moisson que les autres avaient semée.

Caton vit l'empression produite et monta brusquement à la tribune.

Vous connaissez tous ce dernier Romain si supérieur à ceux qui avaient autrefois porté le même nom. Cicéron a fait son histoire en quelques mots : « Caton, ditil, dans une lettre à Atticus, avait prévu tout ce qui est arrivé; il s'y est opposé de tout son pouvoir, et il a mieux aimé mourir que d'en être le témoin. »

A sa vue, les sénateurs, saisis d'une crainte respectueuse, reprennent leurs places et font silence. Caton parle ainsi :

Pères ccnscrits^ Mon opinion est entièrement contraire à celle de Ce-

sar, lorsque je considère l'état des choses, les dangers qui nous environnent, et surtout lorsque je réfléchis aux avis que quelques orateurs viennent de donner !

Il me paraît qu'ils se sont seulement occupés du genre de supplice qui doit être infligé à ceux qui ont pris les armes contre leur patrie, contre leurs pères, contre les dieux domestiques; mais les circonstances nous avertissent de prévenir leurs attentats, bien plus que de délibérer sur la manière de les punir. — Les autres crimes peuvent être poursuivis lorsqu'ils ont été commis; mais celui-ci, si Ton n'en prévient pas l'exécution, ne laisse plus de recours à la justice. Une fois la ville prise, toutes les ressources sont retirées aux vaincus.

C'est donc à vous que je m'adresse, au nom de tous les dieux immortels ! à vous qui avez toujours fait plus de cas de vos palais, de vos maisons de plaisance, de vos statues, de vos tableaux, que de la république ellemême. Si vous voulez conserver ces biens, de quelque nature qu'ils soient, auxquels vous tenez tant, si vous voulez assurer du repos à vos voluptés, relevez un instant votre tête endormie, et sauvez la république. Il ne s'agit pas aujourd'hui des revenus de l'État, des insultes faites à nos alliés; on met en question notre liberté, notre vie !

Et c'est dans une pareille conjoncture qu'on vient me parler de douceur, de pardon! — Il y a déjà longtemps, il est vrai, que nous n'appelons plus les choses par leur nom. Faire largesse des biens d'aulrui, c'est de la libéralité, se montrer audacieux dans le mal,

c'est du courage î Voilà comment on a conduit la république au bord de sa perte. — Que l'on soit donc (puisque c'est l'usage !) libéral des biens des alliés, que l'on se montre plein d'indulgence pour ceux qui pillent le trésor public; mais du moins qu'on ne fasse pas des générosités de notre sang et que, pour épargner quelques scélérats, on n'aille pas sacrifier tous les gens de bien.

César veut que la fortune des coupables soit confisquée et qu'on les renferme eux-mêmes dans les villes municipales î II craint, sans doute, si on les laissait ici, qu'ils ne fussent délivrés par leurs complices ou par une multitude achetée; mais croit-il donc qu'il n'y ait de méchants et de scélérats qu'à Rome, qu'on n'en trouve point dans toute l'Italie, et que leur audace ne soit point d'autant plus grande qu'il y a contre eux moins de défense? L'avis de César est mal fondé, s'il craint les complices de Catilina, et si, quand tout le monde s'inquiète, il est le seul tranquille, vous et moi nous avons une raison de plus de trembler.

Soyez donc assurés qu'en décidant du sort de Lentulus, vous décidez en même temps de celui de l'armée de Catilina et de tous les conjurés. Plus vous montrerez de vigueur, plus ils auront de faiblesse ; mais si vous semblez mollir, ils se dresseront tous plus audacieux.

Des citoyens de la plus haute noblesse ont formé le complot de mettre la république en feu ; ils appellent à la guerre les Gaulois, ennemis mortels du nom romain; le chef des conjurés a pris le commandement

d'une armée qui est déjà sur nous, et vous temporisez encore? Vous délibérez sur le sort des ennemis surpris dans nos murs? Du temps de nos ancêtres, Manlius Torquatus fit mettre à mort son propre fils, parce que, dans la guerre contre les Gaulois, il avait combattu malgré les ordres; ce noble jeune homme fut puni d'une valeur irréfléchie, et vous, vous ne savez quel parti prendre à l'égard des plus féroces parricides ! — Ah ! si l'on pouvait commettre ici quelque faute sans trop de danger, j'abandonnerais volontiers votre instruction à l'événement; mais nous sommes cornés ! Catilina avec son armée nous tient l'épéc sur la gorge ; d'autres ennemis sont dans la ville, au miheu de nous; nous ne pouvons rien dire, rien préparer sans qu'ils en soient instruits, tout retard est impossible.

Je le déclare donc :

Puisque la déposition de Volturcius, celle des Allobroges, leurs propres aveux, ont prouvé que les accusés avaient préparé contre leur patrie le meurtre' et l'incendie.

Le sénat doit appliquer la loi des ancêtres contre les criminels convaincus : — la mort !

L'avis de Caton prévalut. On prononça l'arrêt, qui fut exécuté sur-le-champ. Lorsqu'on sortant du sénat le consul rencontra les amis et les parents des coupables qui couvraient la place publique, il leur cria : -—

Ils ont vécu ! et ce mot fut comme un coup de hache qui coupa au pied toutes les espérances criminelles.

Ces citations, que j'ai prolongées à dessein, ont pu, non-seulement vous faire connaître le talent de Salluste, mais l'état de la société romaine. Vous avez vu ce qu'était Catilina et de quelle armée il avait pu s'entourer; mais ce scélérat d'élite était encore trop en avant de son siècle ; quelques citoyens restaient à la république ébranlée; il fallait que les triomphes d'Octave pussent les faire disparaître et que le règne d'Auguste achevât d'éteindre à Rome tous les instincts viriles. Alors sentant que l'heure favorable est venue, on voit Catilina se relever de sa tombe avec son cortège de brigands, d'empoisonneurs et d'assassins ; il monte sur le trône impérial, où il s'éternise sous les noms de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron!

C'est là ce qu'on a appelé l'ère des Césars I Une sorte de vertige s'empare de chacun de ces hommes au moment où il parvient à l'empire ; la toute-puissance produit sur lui l'effet des philtres enivrants que préparaient les nécromants du moyen âge; sa raison se trouble, il perd la conscience de sa condition humaine; il se sent devenir dieu î ^

Et quel dieu I Le monde livré sans défense à ses pas-

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