‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 22 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

11 nous fait assister aux conciliabules nocturnes où les conjurés font leurs conditions et se partagent les dépouilles de la société comme si elle n'eût été déjà qu'un cadavre ; il nous introduit ensuite dans le sénat et nous montre le grand débat qui s'ouvre à propos des complices de Catilina arrêtés par l'ordre de Cicéron. Et ici il ne s'agit plus seulement de discours supposés, comme ceux de Tite-Live ; tout nous engage à croire que les discours rapportés à cette occasion par Salluste sont, à peu de chose près, la fidèle reproduction des harangues prononcées au sénat.

On voit, en effet, dans Xénophon, que les Grecs connaissaient déjà l'art d'écrire par notes abrégées, de manière à pouvoir suivre, à peu près, la rapidité de la parole ; mais cet art, peu répandu avant Cicéron, fut perfectionné par un de ses esclaves, dont il fit plus tard un affranchi. Tullius Tiron s'appliqua à compléter la nomenclature des signes abréviatifs, et créa cette tachygraphie que l'on appela par la suite notes tironiennes, La connaissance de cet art, simplifié par Sénèque et par quelques autres, se répandit dans tout l'empire ; on s'en servit pour la plupart des actes, dont on diminuait ainsi la longueur. Ce fut de là que les officiers chargés de leur transcription furent appelés notai-

res^ parce qu'ils employaient les notes tironiennes.

On en fit usage en France jusqu'à la fm du ix« siècle, et en Allemagne jusqu'à la fin

Aujourd'hui la clef de cette écriture cursive a été complètement perdue. Le pape Jules H chargea en vain les plus savants hommes de son temps de la retrouver. — Cependant Carpentier a publié un AïphaheUim tironianum, et ce sont ces recherches qui ont conduit Taylor à la découverte du nouveau système de sténographie adopté de nos jours dans toute TEurope.

Il reste donc constant qu'à l'époque de Gicéron on pouvait recueillir les discours prononcés dans le sénat, au moyen de scribes tironiens que le consul lui-même avait fait placer près de la tribune. — Ce fut ainsi que l'on conserva sa première Caiilincare, et sans doute les discours que donne Salluste dans le récit qu'il nous a laissé de ce célèbre débat.

Au reste, qu'ils soient ou non fidèles, nous croyons utile de les citer, soit comme un nouveau témoignage du génie de l'historien, soit comme un précieux document sur l'éloquence parlementaire des Romains.

Nous prenons le débat au moment où la punition des coupables est mise en délibération, et où chaque sénateur exprime son vote avec ou sans phrases.

Silanus, désigné consul pour l'année suivante, opine à la mort. — Tous ceux qui parlent après lui sont du même avis jusqu'à César. Celui-ci avait eu avec Catilina des rapports secrets; on le soupçonnait de connaître la conspiration et de ne s'être abstenu d'y prendre part qu'après examen. En tous cas, c'était l'homme que vous connaissez : candidat de la tyrannie, il attendait l'heure favorable et ne voulait pas que trop de sévérité décourageât ces volontaires de toute usurpation, qui, après avoir échoué sous Catilina, pouvaient l'aider un jour à réussir lui-même. Dans tous les temps, l'ambition qui attend a ménagé les téméraires et les vicieux comme les soldats naturels de son avenir.

César se lève donc et commence de cet air de calme nonchalant sous lequel il avait coutume de cacher toutes ses émotions.

Pères conscrits,

Les hommes qui ont à délibérer sur une question douteuse doivent avant tout être affranchis de haine, d'amitié, de colère ou de compassion. Si l'esprit en est assiégé, il démêle, en effet, difficilement la vérité, et jamais personne n'a pris le parti le plus sage en obéis-

sant à sa passion. Donnez à votre intelligence toute liberté, elle vous sert bien; qu'une passion l'obsède, au contraire, elle en est bientôt dominée, et la raison devient inutile.

Je pourrais multiplier les exemples de peuples et de rois qui, poussés par la colère ou par la compassion, se sont égarés ; mais j'aime mieux vous rappeler ce que nos ancêtres ont fait de sage ou de juste contre les impulsions de leurs propres cœurs.

Pendant la guerre de Macédoine, les Rhodiens, nation puissante et riche qui devait ses agrandissements aux bienfaits du peuple romain, nous manquèrent de fidélité et se déclarèrent contre nous. Cependant, à la fm de la guerre, nos ancêtres ayant eu à délibérer sur leur sort, craignirent que l'on ne les soupçonnât de les attaquer plutôt pour ravir leurs richesses que pour venger l'injure reçue, et ils les laissèrent impunis. De même, lors des guerres puniques, bien que les Carthaginois, pendant la paix ou pendant les trêves, eussent souvent commis des actions indignes, nos pères n'en prirent jamais occasion d'user de représailles. Ils préférèrent ce qu'exigeait leur dignité à ce que leur permettait la rigueur de la justice.

Vous aussi, Pères conscrits, vous devez prendre garde à ne pas être plus occupés du crime de Lentulus et de ses complices, que de votre propre honneur. Si l'on peut inventer un supplice proportionné à ce crime, j'approuve l'innovation proposée; mais si sa grandeur dépasse l'imagination elle-même, je crois qu'il faut appliquer simplement les peines indiquées

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