‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 25 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

qui, pendant quatre-vingts ans, semblèrent uniquement occupés, sauf de rares exceptions, à déshonorer le trône ou à l'ensanglanter.

Juvénal était fils ou pupille d'un affranchi qui prit le plus grand soin de son instruction. Malheureusement les études littéraires étaient en décadence. La liberté, chassée du sénat et du forum, avait emporté avec elle les débats sérieux qui entretenaient la haute éloquence. A celle-ci avait succédé la déclamation ampoulée des écoles où l'on se livrait à des débats fictifs et à des amplifications de rhétorique sur les lieux communs de la littérature. C'est ce qui a fait dire à Boileau :

Juvénal, élevé dans les cris de l'école.

Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.

Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,

Étincellent pourtant de sublimes beautés.

Soit que, sur un édit arrivé de Caprée ,

Il brise de Séjan la statue adorée ;

Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs.

D'un tyran soupçonneux, pâles adulateurs,

Ou que, poussant à bout la luxure latine,

Aux portefaix de Rome il vende Jlessaline.

Ses écrits pleins de feu, partout brillent aux yeux.

Pendant longtemps, Juvénal dut réprimer sa verve satirique. Il laissa son contemporain Martial, aiguiser

ses quatrains sarcastiques, sachant que l'esclavage, chez un peuple spirituel est l'époque des épi grammes ; enfin, au déclin de sa vie, sous le règne plus heureux d'Adrien, il crut pouvoir rompre le silence, et il jeta ce grand cri de mépris et de colère qui a traversé dLx-huit siècles.

Ses satires sont au nombre de seize. Par leur énergie sauvage, elles semblent avoir voulu se mettre au niveau du siècle qu'elles flétrissent, se montrer sans pudeur et sans pitié comme lui. La muse de ce terrible poëte de la société des Césars a accepté l'office de bourreau ; sa lyre est un fer rouge dont elle marque au front les scélérats ou les vicieux. Cependant, quelle que soit la crudité cynique de certains détails, Juvénal eût pu dire ce que dit de lui-même un de nos poètes \ivants :

Mon vers, rude et grossier, est bonnête homme au fond.

Il y a, en effet, dans son accent, quelque chose de probe et de sincère; on sent que, comme il le déclare dans ses premiers vers, il est bien le poëte de l'indignation [facit indignatio versus).

Pour s'en convaincre, il faut lire la satire où il raconte l'histoire de ce fameux turbot offert à Domitien^

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qui réanit le sénat pour savoir à quelle sauce le poisson devait être accommodé.

Juvénal fait arriver successivement les patriciens tremblants à la voix du maître, et écrit au front de chacun son histoire, qu'il résume par un mot flétrissant. — Ailleurs il nous peint ces hypocrites silencieux et à l'air austère, « dont les cheveux, dit-il, sont plus courts que les sourcils » et qui, le nom de vertu sur les lèvres, ont pour dieux pénates tous les vices. — Il signale ces Grecs avilis, courtisans de tous les palais, parasites de tous les festins, qui flattent, comme d'autres travaillent pour vivre et qui savent prendre partout l'attitude ou le ton qui doit plaire. « C'est le talent de la nation, » ajoute-t-il; le Grec naît comédien. Tu ris, il rit plus » fort; il pleure s'il voit couler les larmes d'un ami, » mais sans en être plus triste pour cela; en hiver, de- » mandes-tu un peu de feu, il endosse son manteau; » si tu dis : « J'ai chaud, » il commence à suer. »

Mais c'est surtout dans la belle satire intitulée les Vœux, que Juvénal s'élève avec une éloquence tour à tour impétueuse, amère et sublime. Il signale la folie de ceux qui souhaitent les richesses ou les honneurs, et, rappelant à ce dernier propos la disgrâce de Séjan :

La puissance est sujette à l'envie, les plus élevés tombent du faîte ; la longue liste de leurs titres les entraîne au fond de l'abime ; leurs statues descendent de leurs bases et suivent le câble qui les précipite. On saisit la hache, on brise les roues du. char triomphal qui leur avait été consacré, on frappe les jarrets de bronze des innocents coursiers. Déjà le feu pétille sous le souffle qui l'excite, déjà s'embrase dans la fournaise cette tète du favori de Tibère, que le peuple adorait ; le grand Séjan éclate et se dissout! Maintenant cette face, la seconde de l'univers, va servir à faire de petits vases, des bassins, des poêles et des cuvettes. — Orne ta maison de lauriers, cours immoler un taureau superbe au Capitole ; le cadavre de Séjan est livré au croc, on le donne en spectacle, — et la foule de se réjouir ! — Vois, s'écrie-t-on, quelles lèvres', quel visage ! je n'ai jamais pu supporter cet homme. — Mais pour quel crime a-t-il été condamné? Parle-t-on de délateurs, d'indices, de témoins? — Rien de tout cela î une longue et verbeuse lettre, avec le cachet de Tibère^ est arrivée de Caprée. — Fort bien, je comprends.

Et voilà nos citoyens ! — Comme d'habitude, ils se rangent du côté du succès ; ils maudissent la victime. Si la fortune eût favorisé Séjan et eût livré la vieillesse du prince à ses coups, ils le proclameraient maintenant Auguste ! Depuis que le peuple romain a cessé de vendre ses suffrages, il a renoncé à la politique ; lui qui distribuait jadis empire, faisceaux, légions, tout enfin, il demeure impassible, il ne lui faut plus que deux choses : du pain et des spectacles ! — Écoutez ce qu'il dit dans

la foule : — J'apprends qu'il en périra bien d'autres, n'en doutez pas ; la fournaise est grande ! Je viens de rencontrer, la pâleur au front, mon ami Brutidius qui se réfugiait à l'autel de Mars. Je crains bien que notre Ajax ne se venge d'avoir été mal servi. Vite, courons, et pendant que le cadavre de Séjan est encore sur la rive du Tibre, foulons aux pieds l'ennemi de César. Mais surtout, que nos esclaves nous voient, pour qu'ils ne puissent nous démentir et qu'ils ne traînent pas en justice leurs maîtres, tremblants et la chaîne au cou.

Quel terrible tableau d'une nation avilie par la servitude, n'ayant plus d'autre principe que la peur et n'avouant de sympathie que pour les victorieux !

Juvénal cherche les motifs de l'abaissement de la morale humaine et il les trouve dans l'avidité des jouissances, dans l'abandon de notre dignité, dans le besoin de nous sentir au-dessus de quelqu'un. Ceci avait été véritablement l'éternelle infirmité du peuple romain. Toutes ses facultés furent employées à la conquête et il avait mis sa gloire unique à dominer I De là l'affaiblissement des sentiments de justice et de droit; la force seule avait été adorée et 'on s'était préparé à l'esclavage par la tyrannie.

Des dépouilles enlevées dans les combats, une cui-

rasse suspendue à un trophée, la visière pendante d'un casque fracassé, un char sans timon, le pavillon d'une trirème vaincue, un captif tristement enchaîné au sommet d'un arc de triomphe ; voilà ce que nous regardons comme le souverain bonheur!... On a soif de gloire, non de vertu I Qui voyons-nous embrasser celle-ci pour elle-même, sans l'attrait des récompenses? — Et cependant voilà bien longtemps qu'elle est fatale à la patrie, cette gloire d'un petit nombre, cette avidité de titres et d'éloges que l'on puisse, graver un jour sur la pierre qui renfermera nos cendres I — Fragile monument que le jet d'un figuier sauvage suffira pour détruire, car les tombes elles-mêmes sont destinées à périr.

Pèse x^nnibal ! combien de livres de cendre dans ce grand capitaine? Le voilà celui que ne pouvait contiv nir l'Afrique, depuis la rive battue par l'océan mauritanien jusqu'aux bouches tièdes du Nil, entre les peuples éthiopiens et l'autre patrie des éléphants. Il ajoute l'Espagne à son empire, il franchit les Pyrénées I La nature lui oppose en vain les Alpes et leurs neiges ; il entr'ouvre les rochers, il brise les montagnes dissoutes par le vinaigre. Déjà il tient l'Italie et pourtant il veut aller plus avant. — Soldats! dit-il, rien n'est fait si nous ne brisons les portes de Rome et si je n'arbore le drapeau de Garthage au milieu du quartier de Suburre ! — Oh ! la merveilleuse figure et quel tableau que celui de ce borgne monté sur sa bète de Gétulieî — Mais voyons le dénouement. 0 gloire! il est vaincu! Il fuit en exil, et là, ce grand, cet incomparable client attend

à la porte d'un palais qu'il plaise au tyran de Bithynie de s'éveiller. Cette âme qui bouleversa autrefois les nations ne quittera la terre ni par l'épée, ni par la pierre, ni par le javelot; Cannes et le sang précieux qui y fut versé auront pour vengeur un atome de poison caché dans un anneau! — Va donc encore, insensé, cours à travers les Alpes glacées pour plaire à nos écoliers et devenir un sujet d'amplification de rhétorique.

Mais, me diras-tu^ l'homme ne doit-il donc former aucun vœu? — Crois-moi, laisse les dieux apprécier ce qui nous convient et ce qui peut nous être utile. Nous demandons ce qui plaît, ils donneront ce qu'il faut. L'homme leur est plus cher qu'il ne l'est à luimême.

Poussés par nos amis ou par un aveugle et irrésistible penchant, nous demandons une épouse qui nous rende père ! Ils savent, eux, quels seront ces enfants, quelle sera cette épouse î Si tu veux pourtant leur adresser quelque vœu... demande-leur la santé de l'esprit jointe à la santé du corps ; demande une âme forte, exempte des terreurs de la mort et qui sache la regarder comme un bienfait de la nature.

Ce dernier conseil était surtout utile sous les Césars, où chacun devait regarder la vie comme un prêt que l'empereur pouvait, à chaque instant, lui redemander. Vu son titre de poëte satirique, Juvénal pourrait être taxé d'exa-

gération dans la peinture qu'il nous a laissée de cette sanglante époque, s'il n'avait pour garanties deux historiens que nous avons déjà nommés, Suétone et Tacite.

Suétone ne mérite le nom d'historien que dans une certaine mesure : c'est plutôt un chroniqueur à la manière de Froissart. Il est riche en détails, en anecdotes, en révélations curieuses ; mais il ne recherche ni la couleur, comme les historiens de l'école pittoresque, ni un enseignement, comme ceux de l'école philosophique. Son charme est dans la facilité et dans l'accent sincère d'une narration où rien ne frappe particulièrement, mais dont l'ensemble produit une impression singulièrement pénétrante.

Tacite, au contraire, appartient à l'école de Thucydide et de Salluste, mais les dépasse tous deux par la juste proportion des développements et la perfection de la formule.

Ce n'est pas seulement le plus profond des historiens : c'est le plus complet, en ce sens que rien d'important ne lui échappe ; le plus attachant, parce que sa sobriété prévient toujours la lassitude; le plus instructif, en ce qu'il indique les origines ou les conséquences de toute chose. Racine l'appelait le plus grand peintre de l'antiquité ; Bossuet le plus grave des historiens ; Montaigne

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avouait qu'il V avait couru d'un fil ; Montesquieu le commente continuellement et d'Alembert l'admirait sans restrictions.

Il ne faudrait point croire pourtant que son génie ait été à l'abri des critiques et même de la haine !

Outre le pape, qui fit jeter ses cendres au vent, nous pourrions citer Linguet, qui lui a adressé presque autant d'injures que s'il eût été un de ses contemporains, et l'empereur Napoléon qui, impatienté de ses révélations sur la tyrannie des Césars, le traitait de mauvaise langue.

Et savez- vous comment il justifiait cette expression ? Par ce que dit Tacite de Néron ! — Selon lui, l'historien latin avait calomnié le fils d'Agrippine ; il n'avait pas compris qu'après tout, celui-ci avait aidé à constituer l'unité de l'empire romain , il oubliait qu'à la mort de ce prétendu monstre couronné, certaines provinces avaient poussé des cris de désespoir et avaient élevé des autels à Néron.

Quant à la calomnie, nous ferons observer que, si elle existe, elle ne vient point seulement de Tacite, mais de tous ceux qui ont écrit l'histoire de son règne, et il serait étrange que tous se fussent donné le mot pour répéter le même mensonge. — Puis les faits sont

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là! Qui a empoisonné Britannicus? qui a forcé Sénèque à s'ouvrir les veines? qui a fait égorger sa propre mère?

L'unité du peuple romain exigeait-elle ces crimes?

Est-il vrai de dire d'ailleurs que l'établissement de l'empire ait constitué cette unité ? — N'est-ce pas de lui, au contraire, que datent les révoltes des légions, les doubles et les triples nominations d'empereurs qui habituent les provinces à combattre Rome et les en détachent peu à peu?

Quant aux regrets publics exprimés à la mort de Néron, ils se réduisirent à ceux de quelques partisans, tels qu'en ont tous les scélérats, et à une ambassade du roi des Parthes, qui avait reçu plusieurs services du fils d'Agrippine et qui demanda que sa mémoire fut honorée; mais Suétone dit, en propres termes, qu'à la nouvelle de sa mort « la joie publique fut telle ^ que le peuple parcourut les carrefours coiffé du bonnet de V affranchissement.

Il ne nous reste de Tacite que quatre ouvrages : Les Annales, qui renferment l'histoire de l'empire, avec des interruptions , depuis Tibère jusqu'aux dernières années de Néron.

Les Histoires^ qui reprennent le récit depuis le règne

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do Galba jusqu'à celui de Vespasien, dont elles donnent seulement une partie.

Les Mœurs des Germains, tableau curieux d'un peuple qui joue un si grand rôle dans l'histoire de l'empire.

Enfin, la Vie d'Âgricola, dont Tacite avait épousé la fille.

Aucun de ces quatre chefs-d'œuvre n'est à indiquer particulièrement, il faut les lire tous et les relire, car les écrits de Tacite ressemblent aux profondeurs du ciel pendant la nuit. Au premier coup d'oeil on n'aperçoit que quelques centaines d'étoiles, et à mesure qu'on regarde, il semble qu'elles se multiplient ; les centaines deviennent des milliers, puis les points lumineux fourmillent innombrables ! Ainsi, dans les œuvres de l'historien romain, on n'est d'abord frappé que des grands épisodes; mais, à l'examen, une étoile semble naître à chaque page, à chaque ligne ; tout s'éclaire, tout brille, et la formule fait défaut à l'admiration.

Si, pour les lecteurs qui manquent de loisirs, il faut citer pourtant, nous indiquerons ce qui a rapport à Germanicus et à la révolte des légions, dans les Annales ; et, comme opposition à ce tableau d'une noblesse émouvante, les détails intimes sur la vie de Néron. Ceux qui

ont rapport à ses vanités d'artiste sont surtout curieux à lire. Ce fils d'Agrippine qui tenait le monde sous sa main et pour lequel la terre épuisait ses voluptés, n'avait qu'une ambition sérieuse, dévorante : l'ambition ' de passer pour le meilleur chanteur de son temps ! — Les soins qu'il donnait à sa voix ne lui laissaient point le temps de s'occuper de l'empire. Voulant la faire applaudir, il parut sur le théâtre de Naples, et choisit de jeunes chevaliers et cinq mille plébéiens ponr appuyer ses débuts. Ils étaient partagés en plusieurs corps, et on leur apprit les différentes manières d'applaudir. Il y avait les bourdonnements, les tuiles^ les castagnettes. Les chefs de chacune de ses troupes gagnaient quarante mille sesterses (près de huit mille francs). — C'est à ce souvenir historique que nos claqueurs modernes ont dû le nom de Romains, que l'argot du théâtre leur a conservé.

Après ses triomphes de Naples, Xéron voulut paraître sur la scène à Rome et y disputer le prix du chant. — Ici écoutons Tacite :

Le sénat, à l'approche des jeux quinquennaux, offre à l'empereur, pour le sauver de la honte, le prix du chant, en ajoutant la couronne de l'éloquence, afm de

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cacher ravilissement de l'histrion ; mais Néron répéta qu'il n'avait besoin ni de la brigue ni de l'autorité du sénat ; qu'il voulait l'égalité avec ses rivaux et qu'il obtiendrait de la conscience des juges le triomphe qu'iaurait mérité. Il commença par déclamer des vers sur la scène; puis, le peuple le pressant de mettre ses talents au grand jour (car telles furent ses expressions), il monta sur le théâtre et se soumit à toutes les lois prescrites dans les combats de la lyre, comme de ne point s'asseoir malgré la fatigue, de n'essuyer sa sueur qu'avec la robe qu'il portait, de ne pas cracher, de ne pas se moucher à la vue des spectateurs. Enfin il fléchit les genoux, et, tendant respectueusement la main vers l'assemblée, il attendit avec une feinte anxiété la sentence des juges. La populace de Rome, qui avait coutume d'applaudir jusqu'aux gestes des histrions, trépignait en cadence et frappait des mains en marquant la mesure. On eût dit qu'elle se réjouissait, et peut-être se réjouissait-elle, en effet, peu soucieuse de la dignité romaine.

Mais les citoyens des villes éloignées, où se conservent encore l'austérité et les mœurs de la vieille Italie, ceux qui, vivant au fond des provinces, sans rien savoir de ses désordres, étaient venus à Rome en députation ou pour leurs affaires particulières, ne pouvaient supporter un pareil spectacle, ni suffire à cette tâche honteuse. Leurs mains, mal exercées aux applaudissements, se fatiguaient ; ils troublaient les habitués et souvent ils étaient frappés par les soldats qui garnissaient les gradins pour empêcher les acclamations de se ralentir ou de cesser, ne

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fût-ce qu'un instant. — Un grand nombre de chevaliers furent écrasés en essayant de traverser la foule qui se pressait dans les couloirs, d'autres, à force de rester jour et nuit sur leurs bancs, contractèrent des maladies mortelles, car s'ils quittaient le théâtre, ils avaient tout à craindre ; les délateurs étaient là, qui, tantôt ouvertement et le plus souvent en secret, prenaient les noms des spectateurs, épiaient sur leurs visages la joie ou la tristesse ! Les hommes obscurs étaient sur-lechamp livrés au supplice ; Néron dissimulait avec les personnages illustres : mais la rancune ne tardait pas à se montrer. On dit que Yespasieu, réprimandé par l'affranchi Phébus de se laisser gagner par le sommeil , fut protégé à grand'peine par les prières des gens de bien, et qu'il fallut plus tard, pour le sauver d'une perte imminente, l'ascendant de sa destinée.

Voilà ce que Néron appelait s'en remettre à la conscience des juges sans employer la brigue.

Mais peut-être vous défiez-vous de cette mauvaise langue de Tacite ; interrogeons alors Suétone et voyons comment il raconte la fin de ce règne dont les Annales ne rapportent qu'une partie, ce sera en même temps le moyen de comparer la manière des deux historiens.

Le monde, après avoir supporté près de quatorze ans un tel prince, en fit à la fin justice. JuUus Yindex,

((ui commandait alors dans les Gaules comme propréteur, donna le signal en soulevant cette province. — Des astrologues avaient autrefois prédit à Néron qu'il serait un jour déposé, ce qui lui avait fait dire ce mot

célèbre : — L'artiste vit partout C'est à Naples

qu'il apprit le soulèvement des Gaules, le jour même où il avait tué sa mère ! 11 reçut cette nouvelle avec tant d'indifférence et de tranquillité, qu'on le soupçonna de Yoir avec plaisir l'occasion de dépouiller, par le droit de

la guerre, les plus riches provinces de l'empire

Troublé enfin par les fréquentes et injurieuses proclamations de Yindex, il écrivit au sénat pour l'exhorter à venger l'empereur et la république; il s'excusa sur un mal de gorge de n'être pas venu en personne. Mais, dans ces manifestes, rien ne le blessa tant que de se voir traiter de mauvais chanteur et il allait demandant à tout le monde si on connaissait un plus grand artiste que lui?

Son premier soin, en préparant son expédition contre les rebelles, fut de choisir des voitures pour le transport de ses instruments de musique... Cependant le bruit courut que les autres armées s'étaient aussi révoltées... Il remit donc au lendemain pour prendre un parti. — S'étant réveillé au miheu de la nuit, il apprit que ses gardes l'avaient quitté. 11 sauta de son lit et envoya chez tous ses amis. N'en recevant aucune réponse, il alla, suivi de peu de monde, demander un refuge à quelques-uns d'entre eux. Toutes les portes lui furent fermées et personne ne lui répondit. Alors il revint dans sa chambre : les sentinelles avaient pris la fuite,

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emportant jusqu'à ses couvertures et la boîte d'or où

était le poison Il parut désirer une retraite pour se

recueillir. Phaon, son affranchi, lui offrit sa maison de campagne, située entre la voie Salaria et la voie Nomentane, à quatre milles de Rome. Il monta à cheval en tunique et pieds nus, comme il se trouvait. Il était enveloppé d'un vieux manteau déteint, avait la tète couverte, un mouchoir devant la figure, et, pour toute suite, quatre personnes parmi lesquelles se trouvait Sporus. En sortant, il sentit la terre trembler, ^it un éclair et fut saisi d'épouvante. Lorsqu'il passa près du camp des Prétoriens, des cris lui arrivèrent ; c'étaient des imprécations contre lui et des vœux pour Galba!... Arrivé à un chemin de traverse, il renvoya les chevaux, et, s'engageant au milieu des ronces et des épines, dans un sentier couvert de roseaux où il ne pouvait marcher qu'en faisant étendre des vêtements sous ses pieds nus, il parvint, non sans peine, derrière

la maison de campagne On creusa une ouverture

sous la muraille, afin qu'il pat entrer secrètement et, en se traînant sur les mains, il gagna une chambre voisine, où il se coucha sur un mauvais matelas garni d'une vieille couverture

Tous ceux qui l'avaient suivi le pressaient de se

dérober le plus tôt possible aux outrages dont il était menacé. Il ordonna de creuser une fosse devant lui, sur la mesure de son corps, de l'entourer de quelques morceaux de marbre s'il s'en trouvait, et d'apporter près de là de l'eau et du bois pour rendre les derniers devoirs à son cadavre. Il pleurait à chaque ordre

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