‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 26 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

donné, et répétait sans cesse : — Qaelle mort pour un si grand artiste ! Pendant ces préparatifs, un courrier vint remettre un billet à Phaon ; Néron s'en saisit et lut que le sénat l'avait déclaré ennemi de la patrie et le faisait chercher pour le punir selon les lois anciennes. Il demanda quel était ce supplice ; on lui apprit qu'il consistait à dépouiller le criminel, à lui serrer le cou dans une fourche, et à le battre de verges jusqu'à la mort. — Épouvanté il saisit deux poignards qu'il avait apportés et en essaya la pointe ; mais il les remit dans leurs gaines en disant : — L'heure fatale n'est pas encore venue. Tantôt il exhortait Sporus à se lamenter et à pleurer, tantôt il priait quelqu'un de se tuer pour lui donner le courage de mourir. Quelquefois aussi il se reprochait sa lâcheté; il se disait : — Je traîne une ^de honteuse et misérable! — Et il ajoutait en grec : — Cela ne convient pas à Néron ; cela ne lui convient pas ; allons, réveille -toi! — Déjà s'approchaient les cavahers qui avaient ordre de le saisir vivant. Quand il les entendit, il prononça en tremblant ce vers grec :

Des coursiers frémissants j'entends le pas rapide.

Et aussitôt, aidé par son secrétaire Épaphrodite, il s'enfonça le fer dans la gorge... Il expira les yeux ouverts et fixes, objet d'horreur et d'épouvante pour ceux qui le regardaient.

En lisant ce récit, on a peine à comprendre le juge-

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ment de Laharpe, qui appelle Suétone un anccdoiier et dit c( qu'il rapporte tout, mais qu'il hq peint pas. »

Si nous ne nous trompons, il serait difficile de faire un tableau à la fois plus simple et plus saisissant de ces dernières heures de Néron. A chaque instant un coup de pinceau rapide accentue les physionomies et colore la scène. L'empereur histrion et le lâche égoïste se trahissent tour à tour avec une énergie bouffonne ou terrible, et quand on entend ce monstre naïf pleurer le grand artiste que Rome va perdre en lui, et engager un de ses amis à se poignarder pour lui donner du courage, on croit lire une des scènes de Shakespeare où le grotesque coudoie avec la terreur.

Loin d'accuser Suétone de ne pas peindre, on pourrait, au contraire, l'accuser de ne jamais faire autre chose. Ce qui lui manque, c'est la grandeur magistrale de Tacite, le parfait rapport entre toutes les parties de l'œuvre. Son histoire n'est qu'une galerie de tableaux juxta-posés dont il ne cherche jamais à faire sentir la parenté. 11 vous promène de Jules César à Domitien sans vous montrer l'enchaînement des hommes et des choses. Dans Tacite vous n'avez qu'un tableau, mais il embrasse tout. On sent qu'il a des principes qui lui servent à juger et à coordonner les faits, tandis que

Suétone n'a que des souvenirs qui se succèdent et qu'il juge isolément, d'après sa sensation. L'un n'est, enfin, qu'un conteur, l'autre est le premier des historiens philosophes. *

Ce titre, au reste, personne ne le lui a jusqu'ici contesté. — Alors môme qu'on a mis en doute son exactitude et son jugement, on a reconnu la supériorité de sa forme.

Nous nous trompons : il s'est trouvé quelques pédants modernes qui, à force de corriger des thèmes, ont cru savoir mieux le latin que Tacite et ont déclaré qu'il n'appartenait pas à la bonne école, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'on ne trouvait pas ses tournures de phrases, ses expressions, son style enfin, dans Virgile ou dans Cicéron.

C'est une erreur commune et dont nous avons eu des exemples récents, que cette confusion faite entre la forme générale d'une langue à laquelle nul ne doit se soustraire et les formes particulières qui constituent la personnalité de chaque écrivain.

Il y a partout deux langues : celle que parle tout le monde, et celle plus nuancée que parlent les hommes qui sortent delà foule. — Cette dernière est l'accent particulier de chaque génie ; c'est elle quji les différencie

et les fait reconnaître ; mais les gens qui n'ont pas le sens délicat de l'art prennent cet accent pour une défectuosité de langage. Parce que la phrase de Tacite n'est point celle dont ils ont l'habitude, ils la déclarent d'une pureté douteuse ; — semblables à ces écoliers qui ne trouvent une langue étrangère bien parlée qu'à condition qu'elle le soit avec les inflexions de leur maître.

C'est la même erreur qui a fait dire de nos jours que Victor Hugo et Lamartine parlaient un français barbare ! — Reproche que nous voyons adresser dans tous les siècles aux écrivains d'une forme personnelle, à Bossuet, par exemple, à Labruyère, à Beaumarchais.

Mais à part ces étranges correcteurs de la latinité de Tacile, tout le monde est d'accord sur son admirable concision, qui semble cristalliser la pensée et l'enchâsser dans le récit comme une pierrerie étincelante. — Ce qui est moins connu, c'est la souplesse onctueuse de son style lorsque l'attendrissement le gagne. On pourra s'en faire une idée en lisant la péroraison de l'éloge d'Agricola.

On sait quelle fut la destinée de cet homme illustre.

Envoyé par Vespasien dans la Grande-Bretagne pour

la soumettre et la gouverner, il se rendit tellement cher ni. 10.

au peuple vaincu, que Domitien, qui ne pouvait croire à une autorité dépourvue d'ambition, le rappela à Rome. Agricola vécut dans la retraite sans regrets et sans murmure; mais cette vertu, môme cachée, blessait l'empereur ; il fi empoisonner secrètement le vainqueur des Bretons.

Tacite était alors absent, par suite d'un exil forcé ou volontaire, mais il s'occupa sur-le-champ de réunir tous les détails nécessaires à l'histoire de ce grand homme, qui, selon ses belles expressions, « par ses propres vertus et par les vices des autres, était poussé, en même temps, vers la gloire et vers l'abîme. »

Après avoir raconté comment Agricola dut refuser un des proconsulats qu'on allait tirer au sort, afin de ne pas exciter les soupçons de Domitien, et comment sa mort suivit ce refus, il ajoute :

Déplorable pour nous, triste pour ses amis, sa perte ne resta indifférente ni aux étrangers ni aux inconnus eux-mêmes. Le peuple, bien qu'il fût occupé d'autres soins, venait souvent à sa maison et parlait de lui sur les places et dans les réunions publiques. Personne ne se réjouit à la nouvelle de sa mort. Personne ne l'oublia sur-le-champ. La pitié fut d'autant plus vive, que

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le bruit s'accrédita qu'il avait péri par le poison. — Quant à moi, je ne sais rien de précis et je n'oserais rien affirmer. Du reste, pendant toute sa maladie, Domitien lui envoya, plus souvent que les princes n'ont coutume de le faire, ses principaux affranchis et ses médecins de confiance, soit par intérêt, soit pour l'espionnage. Au dernier jour même, on sut que des coureurs disposés sur les routes avaient rendu compte au prince de tous les instants de l'agonie, et personne ne croyait que Domitien pressât de la sorte une nouvelle qui dût l'affliger. 11 montra néanmoins une apparence de douleur, tranquille désormais sur l'objet de sa haine, et cachant mieux la joie que la crainte. — Il paraît certain qu'à la lecture du testament d'Agricola qui le nommait héritier avec une digne épouse et une fille chérie (à qui il voulait assurer au moins une part de ses biens), il s'en réjouit comme d'un témoignage d'estime. Aveuglé et corrompu par des flatteries continuelles, il ne savait pas qu'un bon père n'institue pour son héritier qu'un mauvais prince.

Agricola... mourut dans sa cinquante-sixième année... Il a joui, dans toute leur plénitude, des vrais biens que donne la vertu, et, après les honneurs du consulat et du triomphe que pouvait y ajouter la fortune?... Mort avant sa fille et sa femme, on doit même le féliciter de s'être soustrait à l'avenir, sans avoir rien perdu de sa dignité, dans l'éclat de sa gloire, en laissant sains et saufs ses proches et ses amis. S'il n'a pas vécu jusqu'à ce siècle heureux, s'il n'a point va le règne de Titus que nous annonçaient ses pressentiments et

SCS vœux, co fut du moins, pour sa mort prématurée, une grande consolation d'échapper à ces derniers temps où Domitien épuisait le sang de la république, non par instants et en la laissant respirer, mais sans relâche et, pour ainsi dire, d'un seul coup.

Agricola n'a pas vu le sénat assiégé par les armes, le meurtre de tant de sénateurs égorgés dans un même massacre, tant de nobles femmes exilées ou fugitives... Carus Métius ne comptait alors qu'une victoire... et on en était encore à l'accusation de Bébius Massa!... Depuis, nous avons traîné Helvidius en prison ; nous avons vu condamner Mauricus et Rusticus; Sénécion nous a arrosés de son sang innocent! — Néron, du moins, détournait les veux ; il ordonnait les crimes et ne regardait pas. Le plus grand de nos maux sous Domitien c'était de voir et d'être vus, lorsque les soupirs étaient enregistrés, lorsque son visage cruel et cette rougeur dont il s'armait contre la honte suffisaient à faire pâlir et à désigner tant de victimes. — Tu es donc heureux, Agricola, non-seulement d'avoir vécu avec tant de gloire, mais aussi d'être mort à propos. Ceux qui ont assisté à tes derniers entretiens disent que lu as subi ta destinée sans regret, comme si tu eusses voulu par ton courage absoudre l'empereur. — Mais pour moi, pour ta fille, ce n'est pas assez de l'amertume de ta perte ; il faut encore qu'à notre tristesse s'ajoute la douleur de n'avoir pu assister à ta maladie, soutenir ta vie défaillante, nous rassasier de ta vue et de tes embrassements. — Âh ! pourquoi n'avons-nous pas recueilli tes volontés et tes paroles, pour les fixer au fond de notre cœur.

— C'est là notre regret, notre blessure. Forcés d'être absents , nous t'avons perdu quatre années avant ta mort. Sans doute, ô le meilleur des pères, grâce au dévouement de la plus aimée des épouses, rien n'a manqué à tes honneurs suprêmes ; mais il a manqué des larmes à tes restes, et tes yeux, dans les dernières lueurs de la Aie, ont dû désirer quelque chose.

S'il est un asile pour les mânes des hommes vertueux, si les grandes âmes, comme les sages aiment à le penser, ne s'éteignent pas avec le corps; — repose en paix et rappelle-nous de nos regrets impuissants et de nos plaintes efféminées, nous qui sommes ta famille, à la contemplation de tes vertus, qu'il n'est point permis de pleurer. — C'est par notre admiration, par nos louanges éternelles, c'est en te ressemblant, si nous en avons la force, que nous honorerons dignement ta mémoire. Tel est le véritable hommage, le pieux devoir de ceux qui te sont unis. J'exhorte ta fille et ta femme à rendre ce cuite au souvenir de leur père et de leur époux. Qu'elles aient toujours présentes toutes tes actions, toutes tes paroles. 11 vaut mieux qu'elles contemplent ta gloire dans l'image de ton âme que dans celle de ton corps.

Il serait difficile de vous faire entendre de plus nobles paroles ; aussi ce seront les dernières.

Entre le siècle d'Auguste et Tacite, le silence de la servitude n'a été interrompu que par un petit nombre de voix.

C'est celle de Sénèque, dont la liberté eût pu faire un second Cicéron et dont la tyrannie fait d'abord un corn* plice, puis une victime.

Celle de Lucain, génie énergique, mais qui ne peut s'épanouir dans l'atmosphère de Néron et qui meurt comme mouraient alors tous les hommes de cœur.

C'est Silius Italiens , pâle imitateur , qui n'a ol>tenu de la postérité que le sobriquet de Singe de Virgile.

C'est Stace, l'auteur de7« Thébaïde, poëme confus, où brillent à peine, çà et là, quelques éclairs.

C'est Quintilien, ce sont les Pline, contemporains de Tacite lui-même.

Une fois ces derniers morts, tout se tait. — Le grand empire romain craque de tous côtés. — Après avoir reçu ses maîtres du sénat, puis des prétoriens, puis des légions, il est publiquement mis à l'encan, et, comme le dit Chateaubriand dans son langage énergique : « // se trouve toujours des fripiers de Ujrannie pour acheter les guenilles de Tibère. »

En vain quelques grands hommes apparaissent, de loin en loin, sur ce trône des Césars; ils glissent dans le sang versé par leurs prédécesseurs.

La mission des Latins est achevée dans le monde : voici que les barbares accourent de tous les coins du ciel comme des nuées.

L'empire se partage, se fait chrétien! — Vaine et tardive transformation ! — Il faut qu'un sang plus jeune renouvelle l'humanité et lui donne la force de marcher dans de nouvelles voies.

Tous ces chefs terribles qui se succèdent à la tête de l'invasion, Attila, Alaric, Totila, semblent obéir à une impulsion invisible ! Ils déclarent eux-mêmes qu'ils sont les fléaux de Dieu, qu'ils marchent où l'esprit invisible les appelle!

On les voit tournoyer sur le monde romain comme une volée d'oiseaux de proie qui dépècent un cada\Te, mais sans s'arrêter, sans former une nation. Toutes les races envahissantes se mêlent et campent côte à côte.

On se demande comment une organisation pourra sortir de ces courses furieuses à travers les campagnes incendiées et les villes détruites.

Cependant peu à peu le bruit s'apaise, la fumée se dissipe, la poussière tombe, et, sur ces ruines sanglantes, on aperçoit ces barbares les deux mains sur leur épée et à genoux devant la croix I

Nous y sommes donc enfin arrivés.

Cette longue élaboration préparatoire, qui frayait la route à l'Evangile, est achevée. — Les esprits, dégagés des anciennes superstitions du paganisme, étaient depuis longtemps ouverts à la bonne nouvelle; mais le fait résistait! — Les barbares le suppriment, et, sur la table rase préparée par l'épée, le monde moderne va enfin se fonder pierre à pierre.

Laissons-lui le temps de sortir des ruines antiques et de dresser un abri où puisse se réfugier et chanter la muse.

A partir de ce moment, la tradition est brisée. — La Grèce, que nous apercevions encore à travers les horizons latins, va complètement disparaître. C'est dans les chants sauvages qui s'élèvent au midi et au septentrion qu'il faut chercher la poétique nouvelle.

Disons donc un dernier adieu à ces œuvres merveilleuses où nous avons vu le génie secondé par toutes les ressources de l'expérience. — Pareils à ces émigrants qui abandonnent l'Europe civilisée pour chercher une nouvelle patrie dans les steppes américains, nous quittons tous les prodiges de l'art pour entrer dans l'inculte domaine de l'inspiration barbare. — Ne nous effrayons pas trop, mais recueillons-nous ; tâchons d'oublier les

séductions delà muse antique, afin de comprendre celle qui va chanter; et, après avoir essuyé de nos lèvres ces traces du nectar versé par les Grecs et les Romains , goûtons sans hésiter à l'hydromel que vont nous offrir les scaldes du Nord.

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