‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 30 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

époux (ligne de toi : c'est Louis ; je ne te puis mieux dire, il est mon fils, il aura mes royaumes.

— Voilà, dit-elle, des paroles étranges ! Ne plaise à Dieu ni aux saints anges, que Roland mort, Aude reste vivante.

A ces mots elle pâlit, se laisse choir aux pieds de Charlemagne. — Elle est morte à toujours; Dieu lui fasse merci.

Le jour s'en va, la nuit couvre la terre, l'ange connu de Charles, saint Gabriel, descend à son chevet et lui dit de la part de Dieu :

— A la cité, que les païens assiègent, Charles, il te faut marcher; les chrétiens à grands cris te réclament.

Et l'empereur s'écrie :

— Quel labeur est ma vie !

La voilà, l'histoire chantée par Théroulde^ comme le dit la dernière ligne du poëme manuscrit, et ncus ne croyons rien exagérer en déclarant que c'est là une œuvre du premier ordre, à laquelle, comme l'a fait remarquer M. Vitet, « il ne manque aucun des caractères de la véritable épopée. »

D'abord vous y trouvez l'unité, qui fait défaut dans tous les poëmes du cycle carlovingien ou de la table ronde.

La nationalité, qui disparaît ailleurs sous l'influence provinciale.

Le souffle soutenu et puissant que nous n'avions retrouvé, depuis Homère, que dans les Niebelungen.

Enfin le fond historique indispensable à une épopée. Le désastre de Roncevaux est mis hors de doute par la chronique d'Eginhard lui-même, qui avoue que tou^ les Français engagés dam raffaire périrent jusqu'au dernier, et que ce revers empoisonna, dans le cœur de Charles, la joie de toutes les victoires qu'il avait remportées en Espagne.

Un désastre analogue se renouvela au même lieu, environ un demi-siècle plus tard, lorsque l'armée d'un des fils de Gharlemagne, Louis le Débonnaire, y fut taillée en pièces. La légende populaire a réuni évidemment les deux défaites, et le chant de Roland les a immortalisées dans un seul souvenir.

En outre, ce chant a un but : en faisant des GcLSCons, qui massacrèrent nos gens à Roncevaux, des Sarrasins infidèles, il donne aux chrétiens une injure à venger; il les prépare de loin et avant Pierre l'Hermite, à la croisade contre les adorateurs de Mahomet. Enfin Roland est un modèle off'ert au chevalier chrétien, a il lui enseigne un nouveau genre de martyre, le martyre du

champ de bataille 1 » C'est de lui qu'il faut apprendre à mourir en môme temps pour son pays, pour son roi, pour son Dieu ! — Et n'est-ce point là toute la loi de la chevalerie ?

L'amour n'apparaît dans le chant de Roland que vers la fin, encore sous une forme sainte et austère. En apprenant que son fiancé a péri, Aude ne fait ni discours, ni plainte; elle se contente de dire :

« — A Dieu ne plaise que, Roland mort, Aude reste vivante. »

Et elle ferme les yeux pour ne plus les ouvrir.

Un peu plus tard les romans de chevalerie n'auront point cette énergique et touchante sobriété. La galanterie les envahira avec tout son bavardage et toutes ses affectations ; au lieu de ce chaste attachement de la promise, nous aurons les folles aventures d'Iseult ou de Berthe aux doux yeux.

Et maintenant, si nous comparons les Niebelungcn au chant de Roland, quel contraste I

Dans les premiers domine, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, l'élément barbare, le christianisme ne s'y montre que comme un détail pour ainsi dire extérieur.

Dans le second, au contraire, c'est lui qui apparaît.

Je ne saie quoi de stoïque et de tendre tout à la fois circule dans le poëme et lui conserve, au milieu du fracas de ces grandes aventures, un accent qui vous émeut.

Vous avez vu Hagène et ses compagnons mourir sans que leurs regards se soulèvent un seul instant vers le ciel, et prolonger leurs derniers instants en buvant le sang qui coule de la blessure béante d'un ennemi.

Ici Roland, près de rendre l'àme, transporte l'un après l'autre ses compagnons morts à l'archevêque Turpin, qui prie pour eux et les bénit.

Quand Hagène a perdu son compagnon, le barde Folker, il se contente de le venger, sans que rien trahisse sa douleur.

Voyez les derniers moments d'Olivier : ce coup frappé sur le cimier de Roland, dans les ténèbres de l'agonie ; l'étonnement douloureux de celui-ci, les paroles échangées entre les deux amis et le désespoir du neveu de Charlemagne. — Il est impossible de ne pas reconnaître que ce sont là les expressions de deux époques distinctes et de deux sociétés différentes.

Voltaire a dit que les Français n'avaient pas la tête épique, — Et, ajoute spirituellement M. Vitet, il l'a prouvé autant que la chose était possible en écrivant la

Henriade. — Mais le chant de Roland témoigne au moins qu'ils l'ont eue. Grandeur du sujet, caractère héroïque, heureux mélange de la narration et du drame, tout ce qui constitue une épopée s'y trouve !

— Que lui manque-t-il donc pour être placé au rang des chefs-d'œuvre? s'écrie son dernier traducteur, M. Genin, sinon d'être écrit en grec ou en latin?

A quoi M. Vitet répond judicieusement:

— Il lui manquait d'être écrit seulement en français, c'est-à-dire dam une langue à son âge viril, et non dans un idiome en bas âge.

Là est véritablement le seul tort du Chant de Roland, ou plutôt sa seule infortune. Venu trop tôt, il n'a eu pour instrument qu'un langage transitoire destiné à périr. Chaque perfectionnement de la langue française a travaillé à le rendre inintelligible, et le temps est bientôt venu où l'admirable inspiration de Theroulde ne pouvait plus être comprise de personne.

Et voyez le cercle vicieux î Aux âges primitifs, quand les croyances sont jeunes, les sensations fraîches et naïves, tout prend facilement la forme épique, mais le langage lui fait défaut. — Plus tard, quand la langue est formée pour se prêter à tout traduire et ne doit plus subir de sérieux changements, l'âge de l'analyse et du

doute est venu et le souffle épique s'est éteint. Pour avoir une véritable épopée, il faut donc, selon l'heureuse expression de l'écrivain que nous avons déjà cité plusieurs fois, « qu'un peuple sache déjà parler comme un homme, sans avoir encore perdu son cœur d'enfant !

Cette faveur accordée à la Grèce et à l'Italie du moyen âge, nous a été refusée, et voilà pourquoi le Chant de Roland est resté un chef-d'œuvre condamup à la seule admiration des lettrés.

Mais que du moins ceux qui peuvent le connaître, ne fût-ce que par une traduction, ne lui refusent point cette admiration. Pour nous, faut -il l'avouer, nous n'avons jamais pu entendre ce premier bégayement de la muse française sans éprouver l'espèce d'émotion que cause le langage incomplet et charmant de l'enfant qui s'essaye à rendre sa pensée. Ces vieux monuments de notre littérature nationale nous inspirent l'attendrissement et le respect ; il nous semble y voir, à la fois, une tombe et un berceau, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus saint et ce qu'il y a de plus touchant. Également ennemi des calomniateurs du présent et des calomniateurs du passé, nous aimons celui-ci pour ce qu'il nous a laissé, celui-là pour ce qu'il donne.

Nous l'aimons surtout pour ce qu'il pourra préparer

de bon, de noble et de grand î Car nul ne doit oublier que chaque génération est tenue de transmettre aux descendants l'héritage social conservé et agrandi. Le genre humain doit avoir pour devise les paroles du chef germain à sa nation.

« Rappelez-vous ce qu'étaient vos pères et n'oubliez pas ce que seront vos enfants I w

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