‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 29 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

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pereur des présents et des otages, en lui promettant que le roi maure irait le rejoindre à Aix, à la fête de Saint-Michel, s'y ferait baptiser et se reconnaîtrait son vassal. — Par ce moyen, on gagnera du temps.

Le conseil est suivi, et les ambassadeurs arrivent à Cordoue. Ils y trouvent Charlemagne, aussi dans son verger, assis sur un fauteuil d'or, à l'ombre d'un pin et d'un églantier. Après les avoir entendus, l'empereur se décide à accepter l'offre de Marsille ; mais il ne sait à qui donner ]e gant et le bâton d'ambassadeur, pour aller porter sa réponse au roi fidèle. Roland, après s'être offert lui-même, propose son beau-père Ganelon, qui ne peut refuser cette dangereuse ambassade, mais qui en garde contre le preux une rancune mortelle.

Aussi, arrivé à la cour de rjarsille, se laisse-t-il gagner par les riches présents du roi sarrasin , et tous deux complotent la perte de Roland, qui est l'épée de Charlemagne et le bouclier de la France.

Ganelon revient au camp; il annonce que la trêve est jurée. L'armée de Charlemagne se remet en marche vers la France et l'arrière-garde reste sous les ordres de Roland.

Celui-ci aperçoit bientôt les Sarrasins, qui, selon ce

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qui a été convenu entre Ganelon et Marsille, \iennent pour le surprendre. Ici nous citons :

Olivier met pied à terre : — Seigneurs barons, ditil, de ces païens je viens de voir tel nombre qu'homme ici-bas n'en a jamais tant vu. Une bataille nous arrive telle qu'il n'en fut point d'autre ! Demandez à Dieu le courage ! — Et les Français répondent : — Malheur à qui s'enfuit. Pas un de nous pour mourir ne fera défaut.

— Roland, mon compagnon, dit le sage 01i\4er, ces païens sont en nombre et nous sommes bien peu. Croyez-moi, sonnez votre cor, l'empereur l'entendra et ramènera l'armée.

— Me croyez-vous devenu fou ? dit Roland ; voulezvous qu'en notre douce France je me perde d'honneur. Laissez faire Durandal , laissez-la frapper ses grands coups et se tremper de sang jusqu'à la garde : tous ces païens sont morts, je vous le garantis.

— Roland , mon compagnon , sonnez votre olifant, que l'empereur l'entende et nous arrive en aide.

— Dieu me garde de cette lâcheté î répondit le preux.

— Camarade Roland, sonnez votre olifant et l'empereur reviendra.

— A Dieu ne plaise, répliqua Roland, nul ici-bas ne pourra dire que j'ai corné pour des païens. Jamais pareil reproche ne sera fait à ma race.

— Quel reproche, et que pourrait-on dire? ces Sar-

rasins sont si nombreux que tout en est couvert, les vallons, les montagnes, les landes et les plaines. Je viens de lavoir, cette innombrable armée, et nous ne sommes qu'en faible compagnie.

— Mon courage en grandit I répond Roland. Dieu ne souffrira pas. ni ses anges non plus, que par moi notre France perde sa renommée ! Sire compagnon , mon ami, ne me parlez plus de la sorte. Nous tiendrons pied ; pour nous seront les coups. Notre empereur le veut. Dans ces soldats qu'il nous a confiés, il n'est pas un poltron, il le sait. Notre empereur nous aime parce que nous frappons bien. Frappe donc de ta lance et moi de Durandal, ma bonne épée que Charles m'a donnée! Si je meurs, qui l'aura pourra dire : — C'est l'épée d'un vaillant.

La mêlée s'engage. Roland et ses compagnons se signalent par mille prouesses, mais une seconde armée ennemie succède à la première et le nombre finit par l'emporter.

Comme nos rangs s'éclaircissent I la bataille est fougueuse et terrible ! vous ne vîtes jamais tant d'hommes morts entassés, tant de blessures et tant de sang! sur l'herbe verte en coulent des torrents ! Les nôtres frappent à coups désespérés. Quatre fois le choc leur est bon ; mais au cinquième, tous ils tombent frappés, hormis

soixante que Dieu épargne ! Avant que de mourir, ceuxlà se vendront cher!

Quand Roland voit ce désastre :

— Cher compagnon, dit-il à Olivier, que de braves gisant par terre ! Quelle perte pour notre douce France î Charles, notre empereur, que n'êtes-vous ici? Mon bon frère Olivier, que faire et quel moyen de lui donner de nos nouvelles ?

— Il n'en est plus , dit Olivier, mieux vaut mourir que fuir honteusement.

— Je vais, reprend Roland, sonner mon olifant, Charles l'entendra au fond des défilés ; il re\iendra. soyez-en sûr.

— Allons donc, quelle honte! et votre race, ami, vous n'y pensez donc plus? Quand j'en parlai tantôt, vous n'en avez rien fait ; vous n'en ferez rien à cette heure, du moins de mon avis. De bien sonner vous n'avez plus la force ; voyez , vos bras sont tout saignants !

— Aussi, quels beaux coups j'ai donnés; mais nous avons affaire à trop de gens. Je sonnerai et Charles m'entendra.

— Non, vous n'en ferez rien, et j'en jure par cette barbe, si je revois jamais ma chère Aude, ma noble sœur, jamais vous ne serez dans ses bras.

— Pourquoi cette colère? dit Roland,

— Compagnon, vous nous avez perdus? Folie n'est pas courage. Ces Français ne sont morts que par votre imprudence. Si vous m'aviez cru, l'empereur serait ici, la bataille serait gagnée; mort ou vif, nous aurions

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pris Marsille. Roland, votre prouesse nous vaut notre malheur. Charles, notre grand Charles, jamais plus nous ne le servirons 1

Cependant Roland sonne de son cor. Charlemagne l'entend; il revient sur ses pas; mais il est trop tard: tous les preux qui avaient survécu tombent l'un après l'autre. Olivier lui-même est traîtreusement frappé à mort par un Sarrasin qui se cache.

Roland voit Olivier livide et sans couleur, le sang ruisselant de son corps. A cette vue, il se sent défaillir, et sur son cheval il se pâme. Olivier ne Ta point aperçu. Il a tant perdu de sang, que ses yeux en sont troubles. H n'y voit plus, ni de loin, ni de près. Son bras, qui toujours veut frapper, laisse encore s'abattre Hauteclaire, son épée, et c'est sur le cimier de Roland que le coup tombe : le casque en est fendu jusqu'au nasal, mais la tète n'en est point atteinte. A ce coup, Roland le regarde et lui demande avec douceur :

— Mon compagnon, l'avez-vous fait exprès? C'est moi, Roland, votre plus cher ami. Vous ne m'avez pas défié, que je sache?

— Je vous entends, c'est votre voix, dit Olivier; mais je ne vous vois plus; si je vous ai frappé, ami, pardonnez-moi !

— Vous ne m'avez pas fait de mal ; je vous pardonne, ami, ici et devant Dieu !

A ce mot, ils s'inclinent l'un vers l'autre, et sur ce tendre adieu, les voilà séparés.

Roland ne peut se détacher du corps de son ami, étendu sans vie sur la terre; il le contemple, il le pleure et lui rappelle à haute voix tant de joui^ passés ensemble, en si parfaite amitié. Olivier mort, quel fardeau pour lui que la vie !

Enfin, Roland, couvert de traits, tombe sous son cheval Vaillantif, qui est blessé à mort, puis les ennemis s'enfuient au galop vers l'Espagne, et le poëte reprend avec une sublime naïveté :

Roland ne peut les poursuivre, car il est à pied. Il s'en vient secourir l'archevêque Turpin, lui délace son heaume, lui bande ses plaies béantes, le presse contre son cœur et le dépose mollement sur le gazon ; puis doucement il lui dit :

— Abandonneroiis-nt)us sans prières nos compagnons que voilà morts et que tant nous aimions? Je veux aller chercher leurs corps et les apporter devant vous.

— Allez, lui répond l'archevêque, nous sommes maîtres du terrain, allez et revenez.

Roland le quitte et s'avance tout seul dans ce champ de carnage, cherchant sur la montagne, cherchant

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dans le vallon. Il les trouve, ses braves camarades, et le duc Sanche, et le vieil Anséis, et Gérard et Béranger. Un à un il les apporte et les dépose aux genoux du prélat, qui les bénit en pleurant. Mais quand vint le tour d'Olivier, quand Roland veut apporter le corps de ce cher compagnon étroitement serré contre son cœur, son visage pâlit, ses forces l'abandonnent et par

terre il tombe évanoui Revenu à lui, le neveu de

Charlemagne sent bientôt que la mort va le saisir à son tour. Il prie Dieu pour ses pairs, le supplie de les appeler à lui, et, pour lui-même, invoque le saint ange Gabriel. Prenant d'une main le cor, dont il ne veut se séparer, de l'autre Durandal, il gravit une éminence en regard de l'Espagne, et, dans un blé vert, sous un arbre, se laisse choir.

La mort l'entreprend et lui gagne le cœur. Sur l'herbe verte il s'étend, couche sous lui son épée et son cher olifant; puis tournant le visage vers la gent sarrasine, afin que Charles et les siens disent, en le trouvant là, qu'il est mort conquérant, il se frappe la poitrine et demande à Dieu merci. De maintes choses lui vient la souvenance, de tant de beaux combats, de sa douce patrie, des gens de son lignage, de Charles, son seigneur, qui l'a nourri, et sur lui-même aussi sa pensée se retourne.

— Mon Dieu ! notre vrai père, toi qui jamais ne mens, qui retiras Lazare d'entre les morts et Daniel de la dent des lions, sauve mon âme, arrache-la au péril des péchés que j'ai faits en ma vie.

Et, ce disant, la tète inclinée sur son bras, de la main droite il tend à Dieu son gant. Saint Gabriel le prend, puis Dieu envoie un de ses chérubins et saint Michel du Péril; par eux et par Gabriel l'âme du comte est portée au paradis.

Charlemagne survient dans ce moment même. Il poursuit les Sarrasins et en fait un effroyable massacre ; mais y émir de Babijlone^ le vieux Baligant, appelé au secours de Marsille, arrive avec une armée innombrable. Elle est également vaincue et l'Espagne complètement soumise.

Alors :

Charles ne veut plus s'arrêter en chemin ; il ne prendra repos qu'à Aix, sa grande ville. L'y voici parvenu, et tout aussitôt il mande, par messagers, dans tous ses royaumes et provinces, les pairs de sa cour de justice, pour faire le procès à Ganelon.

Mais en entrant dans son palais, il voit venir à lui Aude, la belle Aude, la gente demoiselle.

— Où est Roland, dit-elle, Roland le capitaine, qui m'a juré de me prendre pour femme?

Charles sent, à ces mots, se réveiller sa douleur mortelle; il pleure à chaudes larmes.

— Ma sœur, ma chère amie, il n'est plus celui dont tu me parles; mais je veux te donner, en échange, un

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