TOME I
Quelle que soit la splendeur de cette poésie, sensible encore à travers notre traduction, qu'il y a loin de ce Prométhée à celui d'Eschyle ! Comme on sent dans le héros de Goethe le scepticisme moderne mal déguisé sous un nom antique. Ce demi-dieu qui se plaint de ce que toutes les fleurs de ses rêves n'éclasent pas^ et qui remercie son ccmr saint et enflammé de ce qu'il a pu accomplir de grand, ressemble singulièrement à un Faust de Weimar en insurrection contre toutes les croyances. Ceux qui ont accordera Gœthe une connaissance profonde du génie antique ont été évidemment dupes d'une apparence. Gœthe avait perçu la forme artistique de Vantiquilé, mais sans pénétrer au-dessous. Étranger à la philosophie de Thistoire, il n'a rien compris à révolution des races comme l'a fait judicieusement remarquer avant nous un professeur de l'Académie de Genève (M. Amiel) dans les remarquables fragments fournis par lui à la Reçue suisse. Pour Gœthe, les hommes des différents siècles n'ont jamais été que des bas-reliefs dont il étudiait les lignes sans chercher leur âme.
Vers la fin de sa vie^ Eschyle se retira près de Hiéron, roi de Syracuse. — Certains auteurs ont attribué ce départ d'Athènes à la douleur qu'il éprouva d'avoir été vaincu par Simonide dans la lutte poétique engagée pour l'éloge des guerriers de Marathon; mais, en consultant les dates, on voit que huit ou neuf années s'étaient écoulées depuis sa défaite lorsqu'il se rendit en Sicile ; le dépit aurait donc attendu bien longtemps pour s'exprimer. Il avait d ailleurs été vaincu plusieurs fois, avant cet échec, sans avoir songé à quitter sa patrie.
Élien croit que sa fuite tint plutôt à une accusation d'impiété, et Thelléniste anglais Musgrave suppose qu'elle put être intentée à l'occasion de la tragédie des Furies. On comprend, en effet, que la hardiesse avec laquelle le poète attaquait la vieille société dans ses anciens dieux, ait pu éveiller l'indignation des mêmes hommes qui poursuivirent plus tard Euripide et condamnèrent Socrate à boire la cigué.
Au reste, cette expatriation s'expliquerait suffisamment par les prières du roi Hiéron et sa
munificence, qui avaient déjà attiré à Syracuse le poète Pindare.
Eschyle obtint le prix treize fois. Or on présentait à chaque concours trois tragédies et une pastorale ; c'est donc dnquante'deux de ses pièces qui furent couronnées! Ce seul détail prouve que les Athéniens ne méconnurent pas son génie, comme on Ta prétendu. Les bits protestent d'ailleurs contre cette supposition. Même après sa mort, Eschyle resta le poëie d'Athènes. L'orateur Lycui^ue proposa de lui élever une statue et sa proposition fut accueillie. On fit faire, en outre, aux frais de la République, une copie officielle de ses tragédies. Elles continuèrent même à être admises au concours avec les ouvrages nouveaux, par une exception qui ne fut étendue à aucun autre poCte, et, du fond de sa tombe, lauteur de Prométhée remporta encore plusieurs victoires.
Enfin il eut ses rapsodes comme Homère pour conserver la tradition de ses poëmes dramatiques. Ils chantaient, une branche de myrte à la main, tandis que les Homérides tenaient une branche de laurier.