‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 21 sur 60 · PROMÉTHÉE · texte numérisé non relu

PROMÉTHÉE

Divin éther ! vents ù l'aile rapide! source des fleu-

ves ! flots innombrables qui ridez b mer! et toi, terre,^ nourrice du monde, et toi, solal, œil qui vois tout ! entendez ma plainte! regardez les tourmmits qu'un dieu subît par la main des dieux !... moi, le bienfsdtenr des mortels, md, infortuné, sons le Joug d'un tel supplice.... et quel fut mon crime, 6honunesf c'est de vous avoir trop aimés i

Cependant un parfum arrive jusqu'au supplicié; des chants doux et plaintifs se font entendre, ce sont les Océanides qui viennent le consoler et s'informer de la cause de ses tourments. Alors il raconte comment il a guéri la race humaine des terreurs de l'avenir en remplissani les dmes d'açeugles espérances, comment il Ta empêchée de périr, en lui découvrant toutes les ressources de la création.

— Écoutez, dit-il, quelle était la triste destinée des hommes et comment, sortis de leur abrutissement, ils acquirent par mes bienfaits la raison et la science. — Ce n'est pas que j'aie à leur faire aucun reproche, je parie seulement pour rappeler quels furent mes dons et ma bouté. — Avant moi, ils regardaient, mais ils ne voyaient pas; ils entendaient, mais ils ne pouvaient comprendre ; semblables aux fantômes des songes, ils \1vaient depuis des siècles en confondant tou-

tes choses, ils ne savaient employer ni les briques ni le bois, pour construire des demeures éclairées par le jour. Comme la frêle foiumi, ils habitaient sous teire dans des cavernes profondes où ne pénétrait point le soleil ; nul signe certain qui distinguât à leurs yeux l'hiver du printemps plein de fleurs ou de l'été aux moissons abondantes, ils agissaient» mais au hasard et sans réflexion. Je leur enseignai l'instant où se lèvent les astres et l'art plus diflicile encore d'observer leur coucher. J'inventai pour eux la science des nombres, la plus noble des sciences; pour eux je formai l'assemblage des lettres, je fixai la mémoire, la mère, l'instrument des Muses. — C'est moi aussi qui, le pre^ mier, accouplai sous le joug les animaux désormais esclaves de l'homme, et qui le soulageai ainsi du poids des plus rudes ti*avaux; j'attelai à ces chars spleiidides dont s'enorgueillit l'opulence, les chevaux dociles au frein ; enfin ces autres chars aux ailes de lin , qui emportent les matelots sur les ondes, quel autre que moi les a inventés ? Malheureux ! mon industrie a tout créé pour les mortels, et je ne trouve pour moi-même aucun soulagement !

Au milieu de cette plainte prolongée paraît la fille errante d'Inachus, la jeune lo, qui, pour avoir attiré les regards du raaître des dieux, est sans cesse poursuivie par la vengeance de Junon. Ces deux victimes de Jupiter, dont Tune

personnifie l'intelligence, Tautre l'auMHir, se parient et s'enconragent. Prométhée, pour qui Ta venir n*a point de secret, présage qu'un descendant de celle qui Técoute viendra un jour rompre ses diatnes; il annonce la chute du dieu inexorable qui gouverne le monde.

A cette prophétie qui est allée troubler le tyran de rOlympe jusque sur son trône, Mercure accourt et veut forcer Prométhée à lui &ire connaître les moyens d'éviter cette chute ; mais Tindomplable Titan refuse en le raillant et Mercure s'envole après lui avoir annoncé un redoublement de supplice.

Prométhée s'écrie :

— Ah ! voilà que déjà la menace s'accomplit! la terre tremble ; le tonnerre assourdissant commence à mugir ; réclair ti*ace dans le ciel des sillons enflammés ; la poussière roule en tourbillons; tous les vents s'élancent; tous les souffles contraires se heurtent dans une confuse mêlée; Tair et la mer se confondent! cette tempête qui porte sur ses ailes l'épouvante, elle vient de Jupiter, elle fond sur moi ! 0 ma mère, auguste divinité, et toi, éther, toi qui fais rouler sur le monde le char de la lumière, regardez tous et voyez mes injustes tourments!

Tel est ce merveilleux po6me. C'est la plainte la plus haute, la plus noble, la plus douloureuse qu'ait jamais élevé le génie d'Adam chassé de TÉden et forcé de lutter contre une nature devenue ennemie.

Depuis Eschyle cette fable de Prométhée a successivement tenté tous les poètes. C'était un thème vague et grandiose qui laissait le champ libre aux interprétations. Ce Titan qui se révolte contre le dieu du vieux monde et lui annonce sa chute a même semblé, à quelques Pères de l'Église, un annonciateur du Christ. Le Caucase a été comparé plus d'une fois au Calvaire; et Tertullien, en présentant aux païens le Fils de Dieu , leur dit : « Voici le véritable Prométhée ! »

Byron a laissé un court fragment dans lequel il semble inspiré par Eschyle. Après avoir décrit comme le poète grec les services rendus par le Titan à la race humaine, avoir rappelé son supplice et la menace lancée par lui contre le bourreau, il^ ajoute :

Ton crime divin fut d'être bon, de diminuer par tes leçons la somme de nos misères , d'apprendre à

lOS

rhomme commeaton puise des fintses dans son âme. Bien que le ciel litaiTétéliMi œuvre, ta nous as Mgué un grand enseignement danis Um éneigie patioDte et dans la résislanoe de Km eqirit invindble.

Ta es pour les morleb le signe de leor force et de leur destin. Gomme UÂ l'homme est en partie divin.... Onde troaUée dont la source est pure.... A tous les maux rame humaine peut opposer une oonsdenoe intime et profimde, qui dans les tourments le récompense ; elle peut défier les triomphes et fiûre de la mort une victoire.

Gœthe, qui a traité le même sujet, n*a vu dans Prométhée que la révolte contre le maître invisible. Son Titan est un frère du Cyclope d*Euripide qui brave et appelle la foudre . Il le représente occupé à modeler des hommes qu'il va animer de la flamme dérobée au ciel , les yeux fixés à la terre et y bornant sa destinée, comme celle des créatures d argile qu*il doit faire vivre.

Voici son monologue :

Cache ton ciel, ô Jupiter, sous la fumée des nuages ; imite l'enfant qui décapite les chardons, brise de ta foudre les cimes des chênes et les crêtes des montagnes ; quoi que tu fasses , tu ne pourras m'en-

lever ma terre, ma cabane que tu n*as point bâtie, mon foyer dont tu jalouses la flamme.

Quoi de plus miséi*able que vous autres dieux? vous nourrissez à grand'peine votre msgesté de Fodeur des offrandes, des souffles de la prière, et vous péririez s'il n'y avait point ici-bas des enfants et des malheureux insensés qui mettent leur espoir dans votre puissance.

Quand je n*ctais point encore un homme, que je ne connaissais ni mon origine ni mon but, j*ai aussi tourne mon œil errant vers le soleil ; j*ai cru qu'il y avait là-haut une oreille pour entendre mes plaintes, un cœur comme le mien pour avoii' pitié de l'opprimé ; mais qui m'a aidé contre les Titans? qui m'a sauvé de la mon et de l'esclavage? 0 cœur saint et enflammé, n'est-ce pas toi seul qui as tout accompli ? Et cependant, jeune et trompé, tu remercias celui qui dormait là-haut.

Moi t'honorer ! pourquoi ? as-tu jamais allégé le fardeau de l'esclave? as-tu essuyé les yeux de l'affligé? qui a fait de moi un homme, sinon le temps tout-puissant et le destin, tes maîtres comme les miens?

Crois-tu que je doive haïr la vie et me retirer dans les solitudes, parce que toutes les fleurs de mes rêves u'éclosent pas? Non, je suis assis ici, façonnant des hommes à mon image, une race qui me sera semblable pour pleurer, pour jouir, pour être heureuse et pour te mépriser.

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