‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 24 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

rames agiles a volé sur les Ilots» conduit par les blanches Néréides.

A cet hymne suave chanté près de la tombe en rhonneur du berceau, les juges se levèrent en applaudissant et renvoyèrent Sophocle absous.

Sa vie se prolongea, dit-on, jusqu'à quatrevingt-neuf ans , et il mourut d*un saisissement de joie en apprenant la victoire remportée par sa dernière tragédie.

La sépulture de sa femille était à Décalie, à onze stades d'Athènes. Les Spartiates, qui étaient en guerre avec les Athéniens, occupaient alors ce lieu ; mais ils permirent d*y apporter les restes du grand poète et de leur rendre les honneurs funèbres. Comme la tragédie était consacrée à Bacchus, on éleva sur le tombeau de Sophocle une statue de ce dieu qui tenait à la main un masque de femme. On trouve dans TAnthologie grecque l'épitaphe suivante composée plus tard par Dioscorides ; c'est Bacchus lui-même qui parle et qui rappelle son antique rusticité , avant que Sophocle eût perfectionné le théâtre.

Passant, voici le tombeau de Sophocle ; les Muses m'en ont confié la garde. C'est lui qui, m'ayant ren* contré lorsque j'arrivais de Phlius (Près Sycione), un grossier bâton à la main, accoutumé à marcher parmi les buissons et les ronces, m'a orné d'un vêtement d'or et de pourpre. Depuis qu'il n'est plus, j'ai oublié les danses solennelles et je me repose ici. — Quant à ce masque de femme que je tiens à la main, c'est Elecire ou Antigone.

H reste sept tragédies de Sophocle : les Trachiniennes, — VAjax furieux, — Philoctète, — Antigone, — Œdipe, roi, — Œdipe à Colone^ — Electre,

En lisant ces pièces , oo voit comment Sophocle, bien qu'il soit plus exclusivement littéraire qu'Eschyle et qu'Euripide, continua ce grand travail de moralisation de la société antique et en purifia le dogme religieux.

Une question surtout semble lavoir préoccupé; c'est celle de la fatalité. Les anciens croyaient à une prédestination de Tètre , à certaines fautes imposées d'avance par les dieux et qu'aucun effort humain ne pouvait prévenir. Pour quelques hommes, le crime et la vertu n'ér

talent point un choix de leur volonté, mais une conséquence inévitable de leur naissance. Qr, malgré cette espèce de servitude morale de l'individu, on lui avait laissé tout le poids de la responsabilité. Il devait compte aux dieux du crime auquel ceux-ci l'avaient condamné avant qu'il vint au monde. C'est contre cette docbrine impitoyable que Sophode s'élève. Lorsqu'OEdipe, réfugié à Coîone, repoussé les injures de Créon, il renvoie aux dieux la responsabilité des crimes commis malgré lui et qu'il n'a pu ni prévoir ni éviter.

Vous le voyez, les plus timides ou les moins philosophes abattent eux-mêmes quelques pierres de la vieille théologie païenne. — D'où venait donc ce souffle purifiant qui, à travers les poètes, descendait sur la société grecque? — Il venait d'un sanctuaire nouveau ouvert à tout ce qu'Athènes comptait alors d'esprits choisis. — Nous voulons parler de Técole ionique.

Fondée à Milet par Thaïes > qui avait étudié en Egypte les sciences secrètes, elle avait été transportée plus tard à Athènes par Anaxagore. Son principal précepte était la contemplation

de la nature, c est-à-dire robservation des faits. A ce premier âge de la philosophie, l'homme ne se retourne point encore vers son âme ; il regarde autour de lui, il cherche les causes de ce qui Tenvironne ; comme Tenfant, il veut connaître le pourquoi de tout ce qui frappe ses regards. C'est la marche ordinaire, celle que Ton observe chez tous les peuples, dans tous les temps. On essaie d'expliquer le monde avant d'expliquer la vie; on cherche Dieu avant de se chercher soi-même.

L'école ionique s'occupait donc de l'étude des causes et, repoussant le voile mythologique sous lequel se cachaient ces grands problèmes, elle était arrivée à la philosophie naturaliste, qui préparait les âmes à une régénération plus complète.

Tous les principes de Técole se résumaient en quatre points principaux :

D'abord, un Dieu qui avait formé le monde:

Secondement, une vie universelle animant l'univers et de laquelle dérivaient toutes les autres vies.

Troisièmement, union de ces existences par-

ticulières à des germes formés dans les eaux.

Quatrièmement, liberté de l'âme humaioe, qui , comme récompense du devoir aocomidi, allait animer des corps de plus en plus parbits jusqu'à ce qu elle se confondit enfin dans la vie ou âme universelle (le dieu Cosmos).

A ces principes, dont la démonstration formait la base de l'enseignement d'Anaxagore, se joignaient des espèces d'énigmes philosophiques mises à la mode par les sept sages, exercices ingénieux qui élevaient le cœur ou aiguisaient la pensée. On nous a gardé plusieurs des questions que les adeptes se proposaient l'un à l'autre avec les réponses acceptées du maître. En voici quelques-unes :

— Qu'y a-t-il de plus ancien ?

— C'est Dieu, car il est éternel.

— De plus grand ?

— L'espace, il contient l'univers, qui, luimême, renferme tout.

— De plus beau ?

— Le monde, parce qu'il est l'ouvrage de Dieu.

— Déplus sage?

— Le temps ; il a découvert et découvrira toutes choses.

— De plus commun ?

— L'espérance ; elle reste à ceux-mèmes qui n'ont rien.

Tels étaient les enseignements et les jeux de l'école. C'était là que se formaient les poètes d'Athènes, ses historiens, ses orateurs! Ainsi, pendant que la société apparente, la foule, continuait à vivre sous l'ancienne religion , une société particulière, l'élite, adorait à part un autre dieu ! — Phénomène curieux et toujours reproduit en politique , en science, en littérature. Cherchez bien dans l'histoire, vous trouverez partout ce double spectacle du plus grand nombre attaché à des faits ou à des idées en ruines et du plus petit, préparant tout bas à la société, un abri nouveau. I^ difficile est de reconnaître ce camp des travailleurs choisis qui s'appliquent à l'accomplissement de nos destinées terrestres. Que de fois le monde en marche a pris pour ses pionniers d'avant-garde quelques aventuriers de l'idée; que de fausses routes faites ainsi sous de faux drapeaux!

car s'il ne suffit pas dans l'histoire de s'appeler majorité pour avoir raison , il ne sofflt pu non plus de s*appeler minorité pour ôtre Taye-' nir! On n*est Favenir qu*à la condition da porter en soi ce que portait la loi du Christ aux sociétés anciennes, c'est-à-dire phis de justice, plus de liberté et plus d'amour I

La première pièce de Sophocle que nous ayons nommée , les TVoc/bmienfie», a emprunté son titre aux jeunes filles de Trachine (en Théssalie) qui composent le chœur. Le sujet de la pièce est la mort d'Hercule , causée par la jalousie de Déjanire. Celle-ci le voyant épris d'Yole lui envoie une tunique trempée dans le sang du Centaure, qu'elle croit propre à réveiller son amour, et cette tunique communique à Hercule un venin rongeur auquel il succombe. Les douleurs toutes physiques de cette agonie font le pathétique de la pièce. Notre art moderne, idéalisé par l'influence du christianisme, a préféré , avec raison , à cette peinture des souffrances corporelles, la peinture des angoisses du cœur. Le théâtre s'est déplacé pour nous ; il a été transporté du monde appa-

rent dans le monde intérieur; nous avons appris à nous intéresser aux blessures invisibles et à nous attendrir en voyant seulement couler ces larmes qu'un poëte moderne a nommées le sang de Tâme.

Mais chez les anciens il fallait une douleur dont on vit la cause. Aussi , Sophocle y a-t-il eu recours une seconde fois dans Philoctète, tragédie à laquelle Fénelon a emprunté le plus heureux épisode de son Télémaque. Nous y renvoyons ceux qui voudraient avoir une idée de la pièce grecque. L'auteur français Ta suivie pas à pas et en a même traduit, dans son récit, plusieurs passages.

VAjax furieux s'inspire d'un ordre d'idées tout différent. Le poète nous représente la folie d'Ajax quand les armes d'Achille ont été données à Ulysse. Il se lève au milieu de la nuit pour égorger le roi dlthaque et les Atrides; mais Minerve le frappe d'égarement ; il massacre les troupeaux réunis dans le camp et leurs bergers, en croyant massacrer ses ennemis. Bientôt la triste nouvelle se répand dans l'armée ; les compagnons du héros accourent et

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s'interrogent; ils veulent douter encore; lorsqu'une tente qui s'ouvre tout à coup vers le fond du théâtre leur montre Ajax sanglant , à demi couché sur son glaive et entouré de troupeaux massacrés!

Le guerrier qui a recouvré la raison ne veut point survivre à sa honte ; il s'écrie :

Ténèbres qui êtes ma lumière» Ërèbe visible à mes yeux, recevez un nouvel habitant, recevez-moi!

Il se fait apporter son fils pour l'embrasser une dernière fois, et dit à son épouse Tecmesse :

— Approche-le de moi , approche-le ; les traces récentes du carnage n'effraieront pas ses yeux, s'il est vrai qu'il soit mon fils. Il fout le former de bonne heure à l'âpreté des mœurs de son père, afin qu'il lui ressemble. 0 mon fils! sois plus heureux que moi.... Dès ce moment je puis te porter envie, puisque tu ne connais point encore les maux qui m'accablent. — Ignorer» voilà le bonheur de la vie jusqu'à l'âge où tu connaîtras la joie et la douleur. Arrivé à ce moment, ô mon fils, songe à montrer aux ennemis de ton père de quel sang tu es sorti. — Jusqu'alors, nourrie à la douce haleine des zéphirs, que ta jeune àme croisse

en paix pour les délices de ta mère... Quanl à mes armes, je ne veux point qu'elles soient disputées par les Grecs ni par l'auteur de mes maux. Toi seul, 6 mon fils, prends ce bouclier immense, impénétrable, auquel tu dois ton nom ; garde-le ; chaîne ton bras de ses lanières sept fois repliées ; le reste de mon armure sera enseveli avec moi.... — Et toi, Tecmesse, prends vite cet enfont, ferme les portes.... cesse tes plaintes : un habile médecin ne cherche pas à calmer par des paroles les maux qu'il fout guérir avec le fer.

Il s'échappe en effet du camp, fixe son épée dans une Tente de rocher et se précipite sur la pointe après un dernier adieu à la terre natale.

VAntigone est la suite des Frères ennemis, sujet traité par Eschyle dans les Sept chefs demnt Thèbes.

Après la mort d'Etéocle et de Polynice tués l'un par l'autre, Gréon, qui commande à Thèbes, fait rendre les honneurs Ainèbres à Etéocle, tombé en combattant pour sa patrie ; mais il défend , sous peine de mort , de les rendre à Polynice. Sa sœur Antigone brave la défense. Comme châtiment elle est enfermée dans un tombeau où elle s'étrangle de ses propres mains,

v[ lo fils (\r (jM'on ([iii 1 niiiuril >e donne la niorl près tic son cadavre.

Tout Tintérèt de la pièce est dans la question de savoir si Polynice aura des funérailles. On ne peut bien comprendre cet intérêt qu'en se reportant aux idées des anciens. Pour eux, les honneurs funèbres étaient la condition sans laquelle le mort ne pouvait être reçu aux enfers. A leur point de vue ces honneurs étaient donc égaux en importance aux cérémonies du baptême réservées par quelques-uns des premiers chrétiens pour Theure suprême et sans lesquelles Tàme restait plongée dans les limbes. Cette importance attachée aux funérailles est du reste commune à tous les peuples primitifs. On connatt la piété des Indiens pour leurs morts, au tombeau desquels ils apportent les prémices de leurs récoltes ou de leurs chasses et dont ils transportent les ossements dans leurs plus lointaines émigrations. Quand un chef Delaware annonce à sa tribu qu'il faut quitter le lieu oii elle se trouve établie, il lui dit :

— « Avertissez les os de vos pères de se lever pour vous suivre. »

Ce culte prolongé pour les morts ne tient pas seulement à un souvenir pieux , mais à ce que les peuples païens ne peuvent jamais bien comprendre la séparation de Tâme et du corps. Cette dépouille qui tombe dans la fosse, ce n'est pas un vêtement quitté, c'est la personne même. Ils lui offrent de For, des aliments, des armes; ils croient que Tâme a emporté sa forme terrestre dans le royaume inconnu. Chez les chrétiens, au contraire, le corps n'est qu'une apparence passagère qui retourne aux éléments. Le culte que nous rendons aux restes de celui que nous avons aimé ne se borne point à sa tombe ; son souvenir est pour nous vivant dans ses paroles, dans ses écrits, dans les objets qui rappellent ses habitudes, enfin dans tout ce qui a conservé Tempreinte et comme l'attitude de son âme.

V Electre de Sophocle et VOEdipe roi ont pour nous un intérêt particulier. Voltaire les a imitées dans deux tragédies applaudies par le public, louées par Laharpe et restées classiques jusqu'à ce jour. Voyons ce que le tragique du dixhuitième siècle a trouvé dans le pocite d'Athènes

et S* il Ta aulant surpassé que Tout cru ses coutemporains sur sa propre afBrmatioD.

Voltaire avait dix-sept ans lorsqu'il fit repré* senter Y(Mdipe rai; il savait du théfttre grec tout juste ce qu'il eu avait pu apprendre dans la traduction du père Brumoy ; mais il était, comme son héros lui-même :

Jeune et dans Tâge heureux qui méconnaît la crainte.

En conséquence, il se chargea de prouver que si sa pièce avait réussi , ce n'était point la faute de Sophocle, qu'il lui avait à peine emprunté le sujet et quelques passages, que la tragédie grecque était un tissu de non-sens , d'invraisemblances, de naïvetés grotesques, de longueurs insupportables ! — Après quoi il veut bien ajouter pourtant que si Sophocle et les autres tragiques grecs étaient nés au dix-huitième siècle, t7 est à croire qu'ils auraient perfectionné leur art et qu'après tout il ne fallait pas les mépriser entièrement ! — Pour preuve, il cite huit vers de Racine empruntés à YHippolyte d'Euripide. — A la vérité, ajoute-t-il, ce sont les seuls bons de toute la pièce. — Quand nous

parlerons d'Euripide, nous reviendrons sur ce jugement.

En attendant, voyons Tœuvre quasi-misérable de Sophocle et le chef-d'œuvre de son jeune rival.

Dans la pièce grecque nous sommes transportés, dès la première scène, à l'entrée du palais d'OEdipe, devenu roi de Thèbes et époux de la veuve de Laïus, en récompense de sa victoire sur le sphynx .

La foule se presse autour du portique avec des cris et des gémissements. Œdipe parait à l'entrée du palais, il demande aux Thébains pourquoi ils se présentent à lui en tenant à la main le rameau des suppliants. Le grand-prètre répond que la peste ravage la ville , que lui , dont la sagesse a déjà sauvé le royaume, il trouvera sans doute quelque moyen d*écarter le fléau ; qu'on le conjure de se bâter s*il ne veut point que son peuple périsse tout entier. OEdipe répond qu'il connaît les maux de ses sujets, qu'il y cherche un remède et qu'il a en* voyé le frère de la reine, Créon, consulter To-

cle de Delphes.

Cette scène si noble, si grande et si tou* chante, Voltaire la trouve ridicule ! Il prétend que le peuple n*a pas besoin de venir parler à Œdipe de ce qu*il sait. Il ne comprend pas que des malheureux se précipitent vers l'homme qui a déjà été leur providence pour lui rappeler ce quils soufirent et le presser de les secourir. Il voudrait, sans doute, que les Thébains imitassent ce Gascon qui, pour toute prière , disait à Dieu chaque soir :

— Tu mé connais, tu sais ce que zé désiré, partant, n'en parlons plus.

Aussi a-t-il corrigé cet endroit.

Dans la pièce française, nous voyons Philoctètc qui arrive à Thèl)es. Nul ne lui a parlé de la peste pour laquelle on consulte les oracles de toute la Grèce ; il a traversé la ville sans rien soupçonner, et il entre au palais où un personnage nommé Dimas lui raconte ce qui s'est passé pendant son absence : le meurtre de Laïus, dont les assassms sont restés inconnus, la mort du sphynx tué par Œdipe et son mariage avec Jocaste. — Ici Philoctète pousse un hélas ! — car lancien ami d'Hercule n'est rien

moins qu'un amoureux secret de la reine et il venait pour Tépouser en cas de veuvage. — C'est là ce que Voltaire appelle corriger lantiquité.

Cependant les oracles parlent; ils déclarent que le seul moyen d'apaiser les dieux est de rechercher le meurtrier de Laïus et de le punir. L'Œdipe de Sophocle prononce alors sur le criminel inconnu Tanathème antique. Il lui ordonne de s'exiler de Thèbes; il défend aux citoyens de le recevoir, de lui parler, de Tadmettre aux sacrifices, de lui présenter Teau lustrale ; il le rejette enfin hors l'humanité.

En cela, il exerce l'espèce de sacerdoce paternel des vieux rois sur leur peuple ; c'est un père qui chasse du grand foyer de la patrie un fils coupable, et son anathème religieux est d'autant plus dramatique que, sans le savoir, c'est sur lui-même qu'il le prononce.

L'Œdipe de Voltaire déclare simplement que le meurtrier sera recherché et qu'on l'immolera sur la tombe de Laïus.

Mais le peuple, qui a sans doute entendu parler de l'amour de Philoctète pour la reine,

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