‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 25 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

et qui sait que ce héros n'a suivi Hercule et vaincu tant de monstres que pour plaire à Jocaste, le peuple dédare qu'il est le sml om^ pab\e et demande sa tête t

Jocaste s'indigne, elle dit à sa confidente :

^H^rends que ces soupçons irritenl ma odère. Et qu'il est vertueux puisqu'il m'avait sa plaire*

Elle-même adore en secret Philoctète et se plaint qu*à sa vue

Les feux qu'on croit éteints renaissent sous la cendre.

Elle veut le sauver et l'avertit qu'il court un grand danger. Philoctète répond galamment :

Je perds Alcide et vous, qu'aurais-je à craindre encore? Mais Jocaste le presse de partir

Au nom de cette flamme, Dont la triste Jocaste avait touché son âme.

11 faut avouer que la triste Jocaste se trouve,

en effet, dans une situation peu ordinaire à son âge, car on ne doit pas oublier que celte reine qui enflamme Philoctète n'est rien moins que grand' mère !

Au reste OEdipe n'a pas un instant de jalousie ; loin de là, il défend Tami d'Hercule contre la fureur populaire; mais ce n*est qu'une avance de générosité, celui-ci ne tardera pas à la lui rendre. Lorsque le grand-prêtre arrive et déclare que les dieux ont parlé, que le meurtrier de Laïus est OEdipe lui-même, l'amant de la reine ne l'abandonne point :

Contre vos ennemis je vous offre mon bras. Entre un pontife et vous, je ne balance pas ; Un prêtre, quel qu'il soit, quelque dieu qui Tinspire, Doit prier pour les rois et ne pas les maudire.

Évidemment Philoctète vivait sous le règne de Louis XV et tenait à rester bien en cour.

Dans l'Œdipe de Sophocle, c'est Tirésias, devin aveugle, que le roi interroge. Tirésias résiste longtemps, il maudit sa science, il veut se taire et repartir ; mais OEdipe, avec la fierté impérieuse qui est son excuse et la cause de

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ses misères, lui reproche d'être un mauvais citoyen ; il soupçonne son silencel Alors Taveugle éclate, il lui déclare qu*il est lui-même le meurtrier.

Œdipe se trouble, mais Jocaste le rassure. Elle-même a pu reconnaître la vanité des oracles. Ils.iui avaient annoncé que le fils qui naîtrait d'elle et de Laïus serait l'assassin de son père et répoux de sa mère ; or, ce fils a été exposé sur le Cithéron, où il est devenu la proie des bêtes féroces, Laïus a été tué par des bandits dans les montagnes, et elle est réponse d'OEdipe, le fils du roi de Corinthc.

Cette révélation, loin de rassurer Œdipe, accroît son inquiétude. Il ne peut oublier que lui-môme a autrefois tué un inconnu qui lui disputait le passage dans un défilé de la montagne, et cet inconnu se trouve être précisément Laïus! — Un messager qui arrive de Corinthe lui apprend, en même temps, qu'il n'est point le fils du roi de cette ville, comme il lavait cru, mais un enfant abandonné qui fut autrefois remis à ce même messager par un pâtre du Cithéron* Il fait venir ce pâtre afin de Tinterroger.

Le nœud de la pièce est ici. Puisque Œdipe est un enTant recueilli sur la montagne, il s'agit de savoir s'il n'est pas le Qls exposé par Jocaste et Laïus, et s'il n*a pas accompli, à son insu, l'affreux oracle, en devenant l'assassin de son père et le mari de sa mère. — Vous sentez ce qu'a de solennel l'interrogatoire qui doit lui confirmer cet horrible soupçon. Le berger hésite et tremble de répondre : Œdipe le presse avec rimpatience audacieuse d'un homme qui veut voir jusqu'au fond de son malheur.

Voici la scène de Sophocle.

(EDn>B au berger.

Vieillard, regarde-moi et réponds à toutes met questions. — Tu étais au service de Laïus?

LE BERGER, avec trouble.

J'étais son esclave ; non qu'il m'eût acheté; mais j'ai été élevé dans son palais.

ŒDIPE

Quel était ton emploi?

LE BERGER

D'habitude, je conduisais ses troupeaux.

CEDIPE.

Quels lieux firéquentais-tu de préférence?

Le GthéroB et kl pâtonges wisiBt*

OBMPB, mmtrmu k meiâoser.

Te 80uviaB»4a d*y «voir tb eel bommet

LE BBRon» Miif regarier le ménager.

Que foisait-fl et de qml boomie pariea-tn?

De cdoi qo! est devant tes yeux : ne Tas^u jamais rencontré?

LE nncsR» hiêitanL

Non» autant du moins que ma mémoire me permet de l'affirmer.

LE MESSAGER

Cela se comprend, maître ; mais je rappellerai ses souvenirs. — Je sais trèsrbien qu'il m'a vu dans les pâturages du Cithéron. D conduisait deux troupeaux; je n'en avais qu'un; nous sommes restés ensemble trois mois entiers, depuis la fin du printemps jusqu'au lever de l'arcture; et rhiver, nous avons ramené nos troupeaux %ux bergeries. — Ce que je dis n'est-U point la vérité ?

LE BERGER

Oui ; mais tu parles d'un temps bien reculé.

LE MESSAGER

Dis-moi maintenant , te souviens-tu qu'alors tu me remis un en&nt pour l'élever comme le mien?

LE BERGER, tressaillant.

Que veux-tu dire? pourquoi cette question?

LE MESSAGER, mmUrani OEdipe.

Voici devant toi celui qui était alors enfent.

LE BERGER y Vivement, Malheureux ! quel besoin as-tu de parier !

ŒDIPE» sévhrement.

Ne l'insulte pas ! c'est toi qui mérites le blâme.

LE BERGER y timidement.

Qu'ai-je donc fait? ô le meilleur des maîtres !

CEDIPE.

Tu ne réponds pas au sujet de cet enfant.

LE BERGER

11 est fou... il voudrait une récompense...

ŒDIPE , avec impatience.

Et toi, tu obligeras à te faire parler de force.

LE BERGER

Au nom des dieux ! ne maltraite pas ua vieillard !

ŒDIPE, irrité, au chœur.

Liez-lui les mains.

LE BERGER , effrayé.

Malheureux que je suis! Pourquoi? que veux-tu apprendre?

Lui as-lu l'ciuis C(;l cnfaiU?

LE BERGEK.

Oui; je le lui ai donné! — Que ne sui&ge mort ce jour-là !

C'est ce qui farrivera aiiyoard*hai, si tu ne dis la vérité.

LE BERGER, à pOTi.

Ce sera bien plutôt si je parle !

OEDiPEy impaiienti.

Cet tiomme, je le vois, ne cherche que des délais.

LE BERGER

Non, je te l'assure ; j*ai déjà dit que je lui avais r^ mis ren&nt.

CEDIPE.

D'où le tenais-tu? était-il à toi ou Tavais-lu reçu d'un autre ?

LE BERGER

il n'était pas à moi, je l'avais reçu de quelqu'un.

OEDIPE

De qui et de quelle maison 1

LE BERGER

Au nom des dieux! ne m'interrogez pas da\'antage.

OBDIPE.

Tu es mort si je répète ma question.

LE BERGER

Eh bien ! c'est de quelqu'un de la maison de Laïus.

CEDIPE.

Esclave, ou de la famille du roi?

LE BERGER

Hélas ! voila le secret le plus terrible à dire.

OEDIPE

Et le plus terrible à entendre! — Parle, cependant.

LE BERGER

On le disait fils de Laïus; — mais Jocaste pourrait mieux que personne te l'apprendre.

OEDIPE

C*est elle qui te l'a remis?

LE BERGER

C'est elle.

ŒDIPE

Dans quelle intention?

LE BERGER

Pour le faire périr.

CEDIPE.

' Elle qui l'avait mis au monde?

LB miGER.

Elle redoutait de ftmestes oracles.

Que disaient-ils t

LE nRGEB.

Qu'il tuerait Fauteur de ses jours.

ŒDIPE, manirani le messager.

Pourquoi le ranis-tn à ce vieillard?

LE BERGER

Par pitié. J'avais cru qu'il l'emilbrterait dans sa patrie, sur une terre étrangère; il Ta conservé pour les plus grands malheurs ; car si tu es celui dont il parle, tu es le plus infortuné des hommes.

CEDIPE.

Hélas ! tout est révélé maintenant ! — 0 lumière, je te vois pour la dernière fois.

Voilà cette scène admirable pour la vérité des caractères, pour le charme des détails, pour le naturel du dialogue ; dans laquelle tout est à sa place, où Texplication marche sans se ralentir ni se précipiter et où, à travers la simplicité contenue du langage, on entend le secret terrible qui s'avance comme un coup de tonnerre.

Nous ne voulons point paraître partial en citant, à côté, la scène de Voltaire; il est des cas où la seule comparaison est une critique trop poignante. Nous aimons mieux vous y ^envoyer; c'est, dans la pièce française, la troisième scène du cinquième acte.

OEldipe a annoncé sa résolution en s'écriant : 0 lumière! je te vois pour la dernière fois.

Le chœur nous apprend bientôt, en effet, qu a l'aspect de Jocaste qui s*é(ait donné la mort, il s'est lui-même crevé les yeux. On entend des cris. Il reparaît sur la scène aveugle, les bras en avant, demandant sa route et s'effrayant lui-même du bruit de sa voix qui retentit dans ces ténèbres.

Le chœur déplore le châtiment qu'il s'est infligé, mais Œdipe lui répond :

— Ce que j'ai fait, je devais le faire !... et de quel œil aurais-je pu soutenir, dans les enfei*s, les regards d'un père et d'une mère?... Je ne pouvais plus voir cette ville, ces murs, ces images sacrées des dieux que moi-même je me suis interdits à moi seul... Non, non, si j'avais pu empêcher encore mes oreilles d'entendre, j'aurais fermé si bien les avenues de ces sens misera-

blés, que je serais devenu aveugle et sourd à la fois. Car n'avoir pas le sentiment de ses maux est la seule douceur qui reste au malheureux. — 0 Githéron! pourquoi m'as-tn reçu ? pourquoi, en me recevant ne m'as-tu pas aussitôt donné b mort?...

Triste chemin, sombre vallée, forêt qui as vu le meurtre, étroit sentier à l'embranchement des trois routes qui avez bu le sang de mon père, versé par mes mains, avez-vous encore gardé mon souvenir?

Cependant Créon arrive, il témoigne sa pitié à Œdipe et veut le foire rentrer dans le palais. Œdipe refuse.

Laisse-moi, laisse-moi habiter ces montagnes, ma patrie, que ma mère et mon père m'avaient désignées dès ma naissance pour tombeau, afin que je meure où ils voulurent me foire périr. — Mais hélas ! je prévois trop bien que ma vie doit se prolonger et que les dieux me réservent à des maux encore plus affreux. — Eh bien! que ma destinée s'accomplisse! — Quant à mes enfants.... je ne te recommande pas mes fils, ô GréoB, c« sont des hommes, en quelque lieu qu'ils soient, ils doivent se suffire ; mais je laisse deux filles dignes de pitié. Autrefois elles s'asseyaient à ma table et je ne touchais à aucun mets dont elles n'eussent leur part. Veille sur leur sort avec tendresse. — Permets-moi de leur parler et de pleurer avec elles.

Créon, généreux frère, Créon, ah! s'il m'était permis de les toucher de mes mains, il me semblei*ait les voir encore.... — Que dis-je? ne sont-ce point elles que j'entends pleurer? 0 filles chéries! la pitié de Créon vous aui*ait-elle envoyées près de moi ?...

CRÉON

Tu ne te trompes point, je les ai fait venir...

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