CED1PE
Ah! puisses-tu être heureux!... Mes enfants, où étes-vous? Venez toucher ces mains fraternelles qui ont répandu sur les yeux de votre père une étemelle imit... Je ne puis vous voir; mais je pleure sur vous en songeant aux amertumes qui attendent le reste de votre vie. A quelle assemblée de Thébains, à quelle fête pourrez-vous assister sans être bientôt forcées de fuir pour pleurer dans la solitude? — quand Vàge de l'hymen sera venu, quel mortel assez hardi osera pi*en* dre sa pari de tant d'opprobre? Aucun, mes enfants, aucun ! le célibat et la stérilité seront votre partage.
CKÉON.
C'est assez verser de larmes, rentre dans ton palais et quitte tes filles.
ŒDIPE, mec violence.
Non, non, garde-toi de me les arracher !
CRÉON
Osse de vouloir toujours dominer; c'est là ce qui l'a perdu.
LB CBQEIIR.
Regardez! ô ThâMÛm! regardez! le Tottà oec (Edipe qui pénécrait le sens des àûgmes les {dus obscures et qui, parvenu an &tte du pouvoir, n'a jamais rien regardé avec envie. Voyez dans quel océan de maux il est tombé; apprenez à fixer vos regards vers les derniers jours et à ne donner à aucun mortd le titre dlieureux avant quH ait achevé de vivre.
Savez-vous ce que Voltaire a substitué à cet admirable dénouement? Au Heu du poétique égarement d'OEdipe interrogeant le Cithéron, la vallée sombre et l'étroit sentier où il a frappé son père, au lieu de ces adieux touchants à ses filles, au lieu de cette grande conclusion religieuse tirée par le chœur, voici ce qu*il a inventé, lui qui avait eu le bonheur de naître à une époque où Ton pouvait perfectionner Sophocle.
OEdipe, à qui Phorbas et Icare (le messager et le pâtre de la pièce grecque) ont appris la terrible vérité, s'écrie :
Sortez, cruels, sortez de ma présence, De vos affreux bienfaits craignez la récompense ,
Fuyez : à tant d'horreur par vous seuls réservé. Je vous punirais trop de m'avoir conservé.
Les crmls se hâtent de fuir et Œdipe resté seul coiDDQence ce monologue :
Le voilà donc rempli , cet oracle exécrable Dont ma crainte a pressé l'effet inévitable ! Et je me vois enfin, par un mélange affreux. Inceste et parricide et pourtant vertueux. — Misérable vertu, nom stérile et funeste, Toi par qui j*ai r^lé des jours que je déteste, A mon noir ascendant tu n'as pu résister : Je tombai dans le piège en voulant l'éviter. Un Dieu plus fort que toi m'entraînait vers le crime. Sous mes pas fugitifs il creusait un abime. Et j'étais, malgré moi, dans mon aveuglement. D'un pouvoir inconnu l'esclave et l'instrument. Voilà tous mes forfaits, je n'en connais point d'autres ; Impitoyables dieux ! mes crimes sont les vôtres. Et vous m'en punissez!... — Où suis-je? quelle nuit Couvre d'un voile affreux la clarté qui nous luit? Ces murs sont teints de sang ; je vois les Euinénides Secouer leurs flambeaux vengeurs des parricides. Le tonnerre en éclats semble fondre sur moi. L'enfer s'ouvre... 0 Laïus! ô mon [)ère! est-ce toi? Je vois, je reconnais la blessure mortelle Que te fit dans le flanc cette main criminelle ;
l'iiiii<-niMi. \»Mim*-loi d'mi monstre th'lesU\ 1) iiii monstre qui souilla les panes qui Tont porté. Approche, eutraîneHOioî dans les demeures sombi^es, J'irai de mon supplice épouvanter les ombres.
Ainsi , voilà tout ce qu'inspire à Voltaire la situation d'OEdîpe! Une amplification froidement philosophique contre la fiaitalité , et une proclamation de son innocence qui le conduit dix vers plus loin à se déclarer lui-même un momtre détesté !
C'était bien la peine de relever si dédaigneusement les contradictions de Sophocle et de le traiter de déclamateur.
Hâtons^nous d'être juste : lorsque plus tard Voltaire imita une seconde tragédie du mêmeauteur, Electre, il se montra plus circonspect dans son jugement. Il déclara généreusement que rignorance et la présomption qui en est la suite pouvaient seules dire qu'il n'y avait rien à imiter dans les anciens ; qu'on trouvait, au contraire, chez eux les setnences de toutes les beautés ! Il va même jusqu'à parler de la pompe, de la magnificence trament tragique des vers de Sophocle ! de son élégance, de sa pureté, de son naturel! Tout était
Ui
bien changé à ses yeux, comme vous le voyez ; rage l'avait rendu plus clairvoyant ou plus réservé. Lui avait-il fait acquérir véritablement le sens de l'antiquité? — Ué\9iS\ -Electre prouve le contraire ! Nous n'avons plus ici, à la vérité, de Philoctète amoureux; mais, à part cette sage réforme, c'est toujours la société française substituée à la société antique ; ce sont nos sentiments, nos habitudes, nos images familières; il n'y a de grec que les noms des personnages. Au lieu de cette poésie ample et sereine de Sophocle, vous avez des vers hachés, tordus , entrecoupés d'exclamations ; l'action matérielle du drame simplement notée par des alexandrins.
Nous pourrions citer dix scènes à l'appui de notre jugement; nous nous arrêterons à la principale situation, lorsqu'Oreste et Pylade, qui veulent arriver jusqu'à Egiste et Clytemnestre pour venger sur eux le meurtre d'Agamemnon se présentent au palais avec une urne funéraire qui renferme , à ce qu'ils assurent , les cendres d'Oreste.
Electre, qui espère toujours le retour de son