‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 5 sur 60 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

a dû naître dans les premiers âges, et par quelles transformations sttooessives il a pu arriver à la perfection qui éclate déjà dans des œuvres vieilles de plus de trois mille ans.

Certains économistes purs ont à cet égard une théorie. Lorsqu'ils cherchent une place à Tart dans leurs sociétés tenues en parties doubles, ils ne lui en trouvent une qu'à grand'peine et très-tard» cependant ils lui en trouvent une; voici comment :

Ils supposent que les hommes, réunis par la communauté des besoins, se sont d*abord implantés sur un sol qu'ils ont exploité; de là Tagriculture, c'est à dire Thabitation stable, la famille! — puis les produits de la terre se sont transformés ; de là Tindustrie, et, par suite, les arts mécaniques, les agglomérations d'hommes, les villes; — enfin le besoin des échanges a créé le commerce pour lequel les routes ont été percées, les mers franchies ! — Alors seulement, les peuples assurés du nécessaire, se sont tournés vers le superflu. Solidement assis sur leurs bases économiques, bien vêtus, bien nourris, ils se sont avisés de chercher des distractions

pour leurs loisirs en inventant la littérature et les arts.

L'explication est rationnelle, nous devons le reconnaitre : elle suppose un genre humain bien prudent, bien rangé, bien décidé à ne s'amuser que la balance décompte faite, et quand les économistes le lui auront permis ! Par malheur ce genre humain est encore à trouver ! Celui que nous connaissons, né d'Adam et d'Eve, a toujours eu plus de curiosité que de logique, et plus de dispositions à s'amuser qu'à être sage. Bien loin d'avoir les tendances exclusivement utilitaires qu'on lui suppose, il a toujours regardé le superflu comme la chose la plus nécessaire. Le sauvage de TOrénoque se passe volontiers de souliers, mais il veut des pendants d'oreille; le nègre de la côte de Guinée peut renoncer au bien-être et à la liberté, il ne renoncera ni à ses danses ni à ses chansons ! Le monde est couvert de peuplades sans agriculture , sans commerce , sans fabrication , vous n'en trouverez point une seule sans ménétriers et sans poètes.

Qu'en faut-il conclure? Que T homme a des

besoins de deux ordres distincts qui ne se sa-? bordonnent point l'un à Tantre , mais qni oo* existent, parce qu'ils répondent à des fMSoltés inséparables de sa nature. Quand on a dit qifU ne se nourriêêaii pa$ seulmneni depam, on a ez"primé une vérité absolue et qui peut s'étendre au delà du domaine religieux. L'homme se nourrit de tout ce qui correspond à ses besoins primitifis, d'expansion, de mélodie, de mouvez ment (nous ne parlons pas d'aspirations plus élevées); retirez-lui ces appétits immatériels, vous n*avez plus Tèlre que Dieu a créé, mais un être de raison, une supposition, une impossibilité!

Nous croyons donc fermement que Tant et la littérature sont frère et sœur du premier homme; qu'ils sont nés dans le même berceau, le même jour! et si nous ignorons quels furent leurs bégaiements dans ces premiers âges du monde, nous pouvons, au moins, les préjuger d'après ce que nous voyons encore aujourd'hui chez les tribus restées ou revenues à l'état d'enfance sociale.

Or, chez ces tribus, le sens littéraire, c est-à-

dire la tendance à formuler la pensée dans un autre but que celui de satisfaire à des besoins positifs si seulement pour le pl(xisir de la formulation ellemême, ce sens littéraire, dis-je» n*a qu'une manière de s'exprimer» toujours et partout la même ; c'est la chanson !

Beaumarchais a dit que tout finissait par des chansons ! Il fondrait dire plutôt que tout commeace par elles ! La chanson natt de Timpresh sion du moment, de la rencontre de deux sons, d'un détail exprimé tout haut et auquel la voix donne, en se jouant, une mélodie et une cadence. Les peuples sauvages ou peu civilisés ont conservé cette habitude d'improviser des chants à tous propos, sur toutes les circonstances; ils chantent ce qu'ils sentent, ce qu'ils pensent, ce qu'ils désirent. MungoPark raconte dans ses relations de voyage qu'arrivé près de Ségo, dans la Nigritie centrale, il se laissa tomber aux pieds d'un arbre sans pouvoir avancer davantage. — II était presque nu, brisé de fatigue et mourant de faim. — Une pauvre négresse qui passait en eut pitié ; elle le conduisit à sa cabane, lui donna à manger et étendit une

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natte à terre pour qu'il put reposer. Les autres Femmes de la famille arrivèrent bientôt et tou« tes se mirent à filer du coton en chantant. La chanson était improvisée par une des jeunes filles, et les autres reprenaient en chœur par instant ses dernières paroles. Le sujet de ces improvisations était emprunté aux occupations journalières, à des circonstances de voisinage, à une impression personnelle. La présence même du voyageur étranger inspira l'improvisatrice, qui se mit à chanter sur un air doux et plaintif :

Le vent /nugit dans les airs ; la pluie tombe à grandes ondées, le pauvre homme blanc, faible et abattu, est venu s'asseoir sous notre palmier. Hélas ! il n'a point de mère pour lui présenter du lait, point d'épouse pour lui moudre son grain.

Et les autres femmes reprenaient eu chœur :

Hélas! pi*enons pitié du pauvre homme blanc; il n'a point de mère pour lui présenter du lait, point d'épouse pour lui moudre son grain.

Voilà la chanson telle qu'elle a dû se produire dès les anciens âges parmi les peuplades

les plus agrestes. C'est le premier effort littéraire d*une imagination qui s'amuse elle-même et qui crée sans en avoir conscience, sans se connaître.

Des sentiments plus vifs, plus tendres, durent inspirer des chants plus ornés. La joie ou la douleur delà mère, Tenthousiasme du guer^ rier, la plainte de l'amant, trouvèrent des images terribles ou caressantes. M. Marmier nous a conservé une de ces improvisations sortie des intimités de Tâme et recueillie par lui pendant son voyage au pôle nord. C'est celle d'une pauvre paysanne finlandaise endormant son nouveau-né dans son berceau d'écorce de bouleau.

Dors, petit oiseau de la prairie, dors doucement joli petit rouge-gorge.

Dieu t'éveillera quand il en sera temps...

Le sommeil est à la porte et dit : N'y a-t-il pas ici un doux enfant qui voudrait dormir?

Un petit enfant enveloppé dans ses langes, un bel enfant qui repose dans sa couverture de laine.

Dors, petit oiseau de la prairie, dors doucement Joli petit rouge -gorge.

Ne reconnaineflfr-Toiui point là eDOore unede ces chansons éternelleB, jamais écrites, mais toujours retrouvées par le ccoor des mères?

Les longues mardies solitaires, les ennuis de Tattente, les loisirs de ht vie pastorale ont également fovorisé, à toutes les ^x)ques, le génie poétique et chanteur. Tout le monde a entendu parler des longues complaintes improvisées par les muletiers eq[Mign61s, par les chameliers arn^ bes, par les beif^ers d'Ëoosse et par les bourriquiers du Caire ou d'Alexandrie. Les chansons de ces derniers avaient donné si bonne opinion de leur intelligence, que lorsque Mohamet-Âli voulut peupler les écoles qu*il avait créées, ce fut parmi eux qu'il fit la presse ; on les prit à leurs baudets pour leur apprendre la science d'Europe et en faire plus tard des fonctionnaires civilisés ; leurs improvisations avaient fiadt bien préjuger de la vivacité de leur esprit et Mohamet disait plaisamment plus tard :

« — Mes conducteurs d'ftnes sont devenus des conducteurs d*hommes sans s'apercevoir du changement. »

Dans nos campagnes mômes, ce don de la

poésie spontanée n'est point complétenient perdu. Le long de la Loire nous avons souvent entendu les laboureurs arauder leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par un chant que les bcrafe semblaient écouter, sinon comprendre. Nous avons recueilli un de ces ranz champêtres adressé par un jeune paysan à sa double paire de bœufe rouges et noirs ; le voici dans toute sa naïveté :

Hé! Mon rougeaud.

Mon noiraud,

Allons ferme à Vhouiteau (au logis).

Vous aurez du r'nouveau (du r^^n).

L'bon Dieu aim' les chrétiens !

L'blé a graine ben.

Les gens auront du pain !

Mes mignons, c'est votr' gain.

Nos femm* vont ben chanter Et les en£ints s'ront gais!

Hé!

Mon rougeaud, Mon noiraud, Allons ferme à Vhouêteau, Vous aurez du r'nouveau.

Certes (comme nous l'avons déjà fait obser-

ver eo citant ailleurs cette rustique improvisa-^ tion), on peut dire ici de même que pour la chanson d'Akseste :

La rime n'est pas riche et le style en est vî^ix.

Mais il y a, ce me semble, quelque souffle poétique dans ce cantique joyeux du pauvre laboureur sentant qu'il ramène à la ferme, avec ses gerbes, les chants des femmes et la gatté des Garants, et confiant à ses humbles compagnons de peine que toute cette prospérité est leur gain !

Quel que soit au reste le jugement porté sur ces improvisations, elles suffisent pour indiquer comment le sens littéraire a trouvé a se produire dans les populations les moins lettrées, sous quelles formes et à quelles occasions.

Mais ces chants isolés et tout personnels ne pouvaient suffire. Associés dans leurs travaux ot leurs combats, les hommes voulurent Têtre dans leurs divertissements. Les grandes phases de la vie, telles que la naissance, le mariage et la mort, furent célébrées par des improvisations

solennelles et pour ainsi dire sociales. Ici la chanson tendait à devenir poëme.

Il n*est personne qui n'ait lu quelques-uns des hymnes funèbres adressées par les Peaux rouges ou par les noires à leurs guerriers morts. Invariables quand au fond, ils diffèrent par les détails, selon l'importance de celui qu'on pleure et selon la verve du poëte. — En Finlande et en Corse les improvisations mortuaires n'ont point cessé d'être en usage ; dans la Bretagne armoricaine, ce sont les mariages qui ont conservé ces accessoires poétiques.

Ils donnent lieu à une sorte de combat engagé entre le barz de Vépoux et celui de la jeune mariée. Le premier se présente à la porte de celle qui va changer de nom et de demeure, il réclame « une colombe échappée » qu'il cherche, dit-il, partout et « qui doit s'être réfugiée là. »

Le barz de la jeune mariée entre alors dans la maison pour la chercher et revient avec une petite fille.

Voici une rose, dit-il , c'est tout ce que j'ai trouvé

If

au logis; emporte-la ti tn veux à la plaoe dota eo^ lombe perdue.

Le barz du jeuoto homme répond que

La rose n'est encore qu'on booton et qnH Cmt tai laisser le temps de fleurir.

On lui amène alors une jeune mdre, en lui disant que « c*est un épi abandonné après la moisson ; » mais il répond qu'il ne fjisne point' sur les champs des autres et qu*il laisse à chacun sa gerbe entière.

On lui amène une vieille femme que Ton compare à « une petite pomme ridée et oubliée parmi les feuilles mortes. » Le barz réplique :

Pour être ridé» un bon fruit ne perd pas son parfum; mais Je n'ai que faire de pomme» d'épi, ni de rose, je ne veux rien autre que ma colombe.

Et on lui amène enfin la jeune épouse.

Ce thème varié de mille foçons par les rimeurs armoricains donne lieu à des rencontres souvent pleines de grâce, de force ou de sensi-

bilité. Bien des fois nous les avons écoutées avec une surprise émerveillée, et nous avons compris comment chez les peuples primitifs les improvisateurs, mêlés à tous les feits de la vie domestique, sociale ou guerrière, avaient pu acquérir sur les hommes et sur les choses cette haute influence que l'histoire constate et que le rôle de la poésie dans notre société moderne expliquerait si peu .

Après avoir consacré les événements privés, les chansons durent, en effet, consacrer les événements publics. Chaque tribu eut son poëte fevori pour chanter ses actions glorieuses, célébrer la mort de ses héros, exciter les guerriers au moment du combat. Les chants populaires de la Grèce moderne, traduits par M. Fauriel, sont un exemple de ce qui a dû se reproduire, chez tous les peuples, avec plus ou moins de bonheur dans Tinspiration.

Ce ne sont jamais que quelques strophes d*un seul jet, faciles à retenir et que Ton sent destinées à rester longtemps fixées dans la mémoire populaire.

Ecoutez plutôt ce défi jeté par les Soulioles

à Ali-Pacha de Janina, qui veut tes réduira eo

servitude ;

Cil oist^u s'est pose sur le haut du pont; il se lamente et dit ù Ali-Pauha : — Ce n*est point id Janina poui' y f.iire des jets d'eau; ce n'est pas ici Préréa pour y b&iir des fbrtereMes ; c'est ici Sonli le fonenit Souli le renommé, où vont en guerre les petits en- Ëuils, les femmes et les iUles ; où la femme de Tsavellas combat, le s:ibi-c \ la main, son nourrisson à un bras, le fusil ù l'autre, et te tablier plein de cartouches.

Et ce beau chaut du Clephte mourant, devenu populaire dans toutes les monlagues de l'Albanio :

Lance-toi là-bas vere le rivage, lù-bas vers la rive: fais des rames de tes mains, fais de ta poitrine un gouvcrimil, et de ton cor|>s léger fais un navire.

Si Dieu ei la Vierge veulent que tu nages beui^usemeni, que tu gugnes l'autre boi-d et que tu arrives à nos ([uailiers, Mx où nous tenons conseil,

Kedis pasit nos compagnons que j'ai pi^ri! lorsqu'ils t'interrogeront, réponds seulement que je me suis mari<> dans les tristes pays de l'étranger.

J'ai pris la pientt jtlate pour iH'Ue-mère, la sombre terre pour femme et les cailloux pour beaux-frères.

Telle dut être pendant longtemps toute la littérature des hommes réunis en tribus. La chanson, sous ses divers aspects, suffisait aux inspirations d'une muse aussi bornée dans ses sentiments que dans son langage. Les poésies des peuples sauvages, quelque différents qu'ils soient d origine, se ressemblent toutes; elles ne sortent point d'un cercle connu d'images et d'idées. L'homme primitif se répèle partout, parce qu'il est partout le même; c'est en se développant dans des civilisations différentes qu'il arrive à produire des individualités distinctes, à créer cette infinie variété de caractères nationaux, ce grand chœur de 1 humanité dans lequel chaque peuple apporte sa note et son accent.

Dès que les agglomérations d'hommes furent assez considérables pour créer des intérêts étendus et complexes, les idées se multiplièrent avec les besoins, et, par suite, l'action de la poésie dut s'élargir. Il n'y eut, dans ces premiers temps, aucune distinction entre les différents modes de penser. Tout ce qui se rallachait au travail intellectuel fut compris sous un

seul chef. La science, là religion, la l^slation; la poésie fonnaieni un seul domaine et obéifh saient au même roi. Les premiers civilisateurs durent s'aider en même temps de toutes les puissances qui les rendaient forts contre la barbarie. Tandis qu'ils enseignaient aux hommes à forger le fer et à tailler la pierre, ils leur apprenaient à recevoir des lois et à craindre des dieux; ils adoucissaient leurs habitudes par l'association dans la joie, par les chants en commun, par les danses et les sons de la lyre. Tous les coins du monde eurent leurs Orphées et leurs Linus.

Le sens littéraire (que nous avons défini plus haut) allait ainsi se perfectionnant chaque jour. Devenu l'instrument le plus indispensable à l'avancement du genre humain, il prenait toutes les formes pour atteindre le but. Après s'être appliqué à créer un culte et des lois, il s'occupait de constituer cette sagesse humaine, monnaie courante qui ne suffit point pour enrichir, mais sans laquelle nul ne peut vivre. Ce code de préceptes, résultat d'observations vulgaires mais indispensables, passées depuis à

Télat de lieux communs , il fallait alors le formuler, le mettre en ordre, le répandre! ce fut le rôle de Tapologue. L'apologue n*a été évidemment, chez tous les peuples, que la morale du bon sens mise en action, afin d*ètre mieux comprise. Plus tard, on retrancha lanecdote en ne gardant que la conclusion, et, au lieu de la fable, on eut le proverbe.

On peut donc supposer avec toule vraisemblance que Vapologue est, non pas la première forme littéraire qui se soit produite (nous avons expliqué comment il avait dû être précédé par la chanson), mais le premier effort de l'art arrivé à se connaître lui-môme et à chercher les moyens d'exercer sa puissance. C'est dans lapologue qu'apparaît, pour la première fois, la préparation et l'artifice; jusqu'à lui tout était venu de la seule inspiration. On avait chanté sans y prendre garde, presque sans le savoir; quand on en vint à l'apologue, il fallut comparer, choisir, conclure, en un mot, composer.

Cette forme avait, au reste, quelque chose de particulièrement approprié à ces époques de science naïve. — Là où les premiers caractères

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