DEUXIÈME CABARETIÈRE
Et toi, tâche de trouver Hyperbolus...
PREMIÈRE CABARETIÈRE, le menaçant à droite. ...Alii gueule vorace, que j'aurais de plaisir i Imïso- ces mâchoires qui ont dévoré mes provisions.
DEUXIÈME CABARETiteE, le menaçant d gauche. Et moi à te jeter dans le Barathrum.
PREMIÈRE CARARBTIÈRE.
Je voudrais prendre une foux et te couper ce gosier par où ont passé mes pains cuits sous la cendre.
( Les deux cabaretiêres sarteni. )
RACCHUS.
Oh! mon cher Xanthias, à tu savais combien je t'aime.
XANTHIAS
Bien, bien , je vous vois venir; mais je ne veux pas redevenir Hercule.
BACGHUS.
iNe dis donc pas cela, mon gentil Xaiilhias.
XANTHIAS, ironiquement.
Devenir le fils d*Alcmène, moi, un simple mortel, un vil esclave.
BACCHUS
Je sais que tu es fâché et que tu as sujet de Têtre... Mais si désormais je te reprends ce rôle, puissé-je périr, moi, ma femme, mes enfants et Ârchedemus ( un des chefs du parti populaire d Athènes).
Vous voyez sous quel jour Aristophane présente les dieux du paganisme. Hercule est une espèce de soudard, gourmand et tapageur, qui
pille les cabarets ; Bacchus un poltron tourné en ridicule par son esclave; mais ce n'est rien encore! Eaque, qui revient avec ses estaffiers veut feire assommer Xantbias-Hercule et son prétendu esclave Bacchus. Ce dernier réclame en objectant qu'il est dieu ; Xanthias prétend que dans ce cas il ne sentira pas les coups ; et voilà les estafSers battant Bacchus et le faux Hercule pour reconnaître leur divinité! Certes, on conçoit difBcilement plus d'irrévérence envers les habitants de l'Olympe. — Et notez que ces scènes oîi Bacchus était si cruelle* ment raillé se jouaient à l'occasion de ses propres fêtes, devant ses prêtres qui assistaient à la représentation et riaient sans doute, comme les autres spectateurs, du rûle ridicule joué par leur dieu! — Et c'est l'auteur de ces impiétés qui se croit défenseur de la religion des ancêtres et qui, dans les Nuées, foit brûler la maison de Socrate par Strepsiade pour venger les dipinités outragées.
C'est que malgré soi on est de son siècle ! c'est que l'on a beau défendre les idées dont le temps est passé, la raison proteste en nous.
— On peul bien vanter les Dragonnades et l'Inquisition dans un journal, mais on veut être libre de ne pas aller à la messe ; on exalte Theureuse époque du pouvoir absolu, maison se révolterait d'être envoyé à la Bastille. En créant les hommes pour vivre en société, Dieu a voulu qu'un mouvement commun les emportât sur la route du temps, et que l'arrière-garde elle-même ne rût jamais assez loin du corps d armée pour lui devenir étrangèroi
Nous nous sommes arrêtés longuement sur Aristophane ; nous tenions à vous faire connaître ce génie original et charmant auquel nul don n a manqué.
Vous avez pu le voir, en effet, par le chœur des Nuées, la poésie gracieuse et élevée lui est aussi familière que la poésie satirique. Les chœurs de ses autres comédies prennent, tour à tour, le ton de l'ode, de Téglogue, de l'élégie. Ils font comprendre le vers de Platon, lorsqu'il dit :
Les grâces cherchant un sanctuaire indestructible trouvèrent l'esprit d'Aristophane.
Ils justifient également la préférence de saint
Chrysostôme, qui avait toujours sous son clie<vet un recueil des comédies de notre poëte.
Ce recueil est le dernier monument poétique d'Athènes. Après Aristophane, la muse se tait ou ne fait plus que balbutier. La guerre du Péloponèse a été fatale à la ville de Minerve. Vaincue par la confédération grecque, soumise à des tyrans, elle ne peut plus émettre d'opinion à la tribune ni au théâtre. — La liberté de la pensée est supprimée ; tout se trouble dans ce laboratoire intellectuel de la Grèce.
Aristophane est encore le premier qui cherche une nouvelle route. Obligé de renoncer à lancienne comédie, il en crée une nouvelle, la comédie anecdotique, celle qui s'est continuée jusqu'à nos jours. Son Cocalus ne nous est point parvenu, non plus que les pièces du même genre de ses successeurs ; mais nous pourrons en juger par les imitations qu'en ont laissées Plaute et Térence, dont nous aurons à nous occuper un peu plus tard.
Vous le voyez, ce rapide examen de la littérature grecque touche à son terme ; encore deux stations et nous aurons atteint cette fu-
AU
neste limite où le génie d'une nation fléchit et où la nuit descend sur elle.
Ce déclin , nous vous Tavons déjà prédit et tout vous Ta annoncé. Athènes n'est plus la ville de Thémistocle et n'est pas encore celle de saint Paul ; désintéressée du passé, elle n'a pas compris Tàvenir. Elle reste étonnée, indécise entre ces deux infinis. — La vieille civilisation^ s'agite sur sa tombe sans savoir préparer à la civilisation nouvelle un berceau.
Au reste, Athènes aura rempli sa tâche dans le grand travail humain ; elle peut disparaître, son nom ne périra pas ! Nous allons la voir encore, avant de se retirer de la scène du monde, créer les modèles de cette leçon donnée au genre humain qu'on appelle l'histoire, puis elle ira s abîmer dans la gloire de Démosthène, qui semble destiné à faire l'oraison funèbre de la Grèce elle-même, en faisant celle des victimes de Chéronée.