CHAPITRE VUI
Ptnrqnw In kul«rien se prnentcil lard dui l'hisloirc lillmire de li Grire. — flcnidalc; a ujuim. Ht plU, «m njtffi. — Sh appuitHi m jHi «lyspi^iM. — O qic e'éuil ^ne («jeu. — Li fnidc hisloire d'fl^odolc: ce \i'tù iùl ei ptuer. — Hac]iide. — El qui il dilîrt d'fléndotr. — IAkHm de VMfkn: ulire de mi blfit. — PoDri)Bei il UHitt ine ép*^ le de iktddte. — TaMeau de la itkt.
Nous avons vu précédemment les formes littéraires se succéder daos un ordre logique et pour ainsi dire nécessaire ; à la suite des lyriques et des épiques, auxquels suffisait la voix humaine accompagnée d'une lyre, sont venus les poètes dramatiques dont l'aouvre demandait, pour se produire, plus de ressources matérielles, et satisfaisait à une civilisation plus exigeante.
En effet, après avoir entendu célébrer dans des chants les héros de la légende, on devait désirer les voir personnifiés , agissant et entourés de tous les accessoires qui les faisaient pour ainsi dire revivre. — L'invention du théâtre satisfaisait à ce désir; — mais un autre besoin naissait en même temps, celui de connaître les hommes et les événements du passé dans leur vérité! — La poésie y mêlait trop de fictions pour qu on pût l'accepter comme un document certain, à côté des dramaturges de l'imagination, il fallait les dramaturges de la réalité. — Ce furent les historiens.
Ceux-ci arrivèrent nécessairement les derniers.
Tant que les peuples avaient été jeunes , ils s'étaient contentés des fables et de la tradition poétique. Pour trouver un homme qui pût écrire l'histoire et une nation qui pût la comprendre, il fallait de longues préparations.
Non-seulement cette nouvelle forme exigeait une certaine régularité dans les gouvernements, l'authenticité dans les actes, des relations de peuple à peuple , — conditions sans lesquelles
loute information devenait impossible ; — mais l'étude philosophique de Thomme , la connaissance des caractères nationaux , Texpérience des affaires et la science des législations , des mœurs, des religions, de la géographie, à défaut desquelles Thistoire n*est qu'une vaine chronique.
Pour satisfaire à une partie seulement de ces exigences, il fallait des sociétés très-avancées, et il n'y a point à s'étonner si le premier historien sérieux n'ait paru que vers le quatrième siècle avant Jésus-Christ.
Hérodote , car c'était lui , naquit à Halicarnasse en Carie (dans TÂsie Mineure). Il était neveu d'un poète épique alors célèbre, nommé Panyasis.
Dès sa jeunesse il se montra curieux de connaître tout ce qui se rapportait à l'histoire des nations. L'unique moyen de s'en instruire était daller s'informer aux sources elles-mêmes ; les voyages étaient le seul mode d'enquête auquel on pût avoir recours. Un rempart invisible semblait séparer les peuples et empêchait toutes les communications. Les contrées lointaines
restaient enveloppées d*un prestige mystérieux ; quiconque en arrivait semblait un être presc[ue surnaturel. En Egypte, sur cette terre de la civilisation antique, on exposait les malades à la porte de leurs demeures, a6n que les étrangers pussent indiquer en passant les moyens de guérison. Par cela seul qu'ils venaient de pays inconnus, on les supposait doués de merveilleuses lumières.
Hérodote se rendit aux bords du Nil et visita en détail le vieux royaume des Pharaons. Il prit note des lieux, et Ton s'aperçoit à l'exactitude de ses descriptions, constatée par les voyageurs modernes, de la scrupuleuse attention qu'il apporta à celte étude. Il recueillit également les traditions populaires, l'histoire des derniers princes d'Egypte et de la conquête des Perses.
Il visita ensuite la Libye jusqu'au détroit de Gibraltar, se rendit à Tyr, traversa la Palestine, vit Babylone et la Colchyde, pénétra chez quelques peuplades scythes , passa chez les Gètes ; puis, poursuivant sa route vers la Thrace et la Macédoine, il descendit vers TEpire et gagna la Grèce.
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De retour à Halycarnasse, i] espérait pouvoir mettre en ordre ses recherches ; mais il trouva en arrivant sa ville au pouvoir du tyran Lyg** damis , dont le premier acte avait été de faire mourir Tonde d'Hérodote, le poëte Panyasis.
Hérodote se réfugia à Samos , où il s'occupa en même temps de rédiger son histoire et de délivrer sa patrie. Une conspiration tramée avec les principaux citoyens d'Halycamasse amena la chute du tyran.
Mais les vainqueurs se substituèrent à son pouvoir et se montrèrent encore plus durs que ne Tavait été Lygdamis. Hérodote, qui s'efforçait en vain de les ramener à de meilleurs sentiments, se trouva bientôt dans la douloureuse position faite aux hommes de cœur par toutes les révolutions. Le peuple le rendait responsable des excès commis par les gens de son parti, et, ceux-ci, fatigués de ses résistances, commençaient à le soupçonner de trahison. Il ne put échapper à ce double danger que par un exil volontaire, et il partit pour la Grèce.
Il y arriva au moment ou Ton célébrait la 81® olympiade.
Ces réunions solennelles, où tous les peuples helléniques se donnaient rendez-vous et célébraient des jeux publics, n'étaient point seulement des fêtes, mais des institutions politiques. C'était surtout par elles qu'on avait conservé l'unité grecque. Elles prenaient difiTérents noms, selon le lieu et la divinité qui y présidait. H y avait ainsi les jeux pythiqueSy donnés à Delphes en l'honneur d'Apollon; les jeux néméensj donnés à Némée en l'honneur d'Hercule; les jeux isthmiques, donnés à Corinthe en l'honneur de Neptune ; enfin , les plus célèbres de tous , les jeux olympiques, qui se célébraient à 01 y mpie, ville de l'EIide, dans le Péloponèse.
Ces derniers jeux se renouvelaient tous les quatre ans , et ils avaient servi à mesurer le temps.
765 ans avant Jésus-Christ on avait commencé à compter par olympiades , c'est-à-dire par périodes de quatre années.
Fendant ces jeux, toutes les guerres étaient suspendues ; le terrain d'Olympie était regardé comme sacré; il y avait défense d'y entrer en armes.
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Les peuples de la Grèce s'étaienl ainsi ménagé une occasion de s*enlendre, de se voir. La célébration des jeux entretenaient chez eux une émulation de force et d'adresse ; pour s*y préparer des gymnases avaient été établis partout, et ceux qui devaient y concourir avaient reçu un nom qui prouvait que leurs exercices n'étaient point regardés comme un vain amusement ; on les appelait athlètes, d*un mot qui signiâe travail.
Puis Olympie elle-même était comme le sanctuaire de la gloire des Grecs; tout y servait d'enseignement.
On y voyait des colonnes sur lesquelles étaient gravés les traités passés entre les peuples grecs. C'étaient d'étemels monuments de la bonne foi ou de la fausseté de chacun d'eux ; elles se dressaient aux yeux de tous comme des reproches ou comme des glorifications.
Là s'élevait aussi le fameux temple de Jupiter, dans lequel se trouvait la statue 'de Phidias. Ses descendants étaient préposés à la garde de ce chef-d'œuvre et vivaient à l'abri de la gloire de leur ancêtre.
Les bois sacrés étaient pleins de monuments qui racontaient Thistoire de la Grèce , de statues en marbre ou en bronze, de cbars attelés, que Ton avait consacrés aux dieux , aux héros ou aux vainqueurs des jeux olympiques.
Arrêté devant chacun de ces simulacres , on se racontait Tun à l'autre l'histoire du lutteur dont ils rappelaient les souvenirs.
Celui-ci était Cléomède, qui n'avait point su rester maître de lui-même; il avait tué son adversaire , et , privé du prix qu'il espérait , il était devenu fou.
Cet autre était Théagène, douze cents fois vainqueur ! — Un rival jaloux avait voulu arracher de dessus sa base la statue qu'on lui avait élevée à Thasos ; la statue l'avait écrasé.
Ce troisième était Milon de Crotone qui , écoutant la leçon d'un philosophe pythagoricien, avait soutenu sur ses épaules la salle près de crouler, et avait ainsi donné aux auditeurs le temps de fuir.
Ce quatrième, Polydàaïas, qui avait étouffé un lion, dans ses bras, sur le mont Olympe.
On compreDd quelles excitations pour les jeunes athlètes.
Puis les jeux eux-mêmes avaient un caractère de noblesse austère. Avant d'y être admis, tes concurrents devaient jurer, sur !es vic^mes sacrées , qu'ils se conduiraient en bommes d'honneur. Au moment où tous étaient rangés à l'entrée de l'arène, un héraut s'écriait :
Quelqu'un peut-il reprocher à ces athlètes ^aumr été dans les fers ou d'otxtir mat vécu ?
Il y avait une attente solennelle ; le silence de la foule constatait que c'étaient des hommes libres et de bonne renommée.
Le vainqueur ne recevait qu'une simple couronne d'olivier, mais il était nourri aux dépens de la république , déchargé d'impôts, reçu en triomphe sur un char qui entrait par une brèche faite aux murailles de sa ville natale, chanté par les plus grands poêles et immortalisé par la statuaire.
Et ne croyez pas que le concours fût seulement ouvert à la force, à l'agilité, au courage; il y avait aussi des luttes poétiques. Deoys, tyran de Syracuse, envoya des récitateurs char-
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gés de faire entendre ses vers ; malheureusement les vers royaux parurent détestables; on les siffla et les récitateurs furent chassés d'Olympie.
Les jeux étaient, en outre, un moyen d'exhibitions générales, quelque chose comme nos grandes expositions modernes. On y voyait toutes les inventions nouvelles. Des peintres y apportaient leurs tableaux, des médecins y venaient avec les malades qu'ils avaient guéris , car il parait qu'alors les médecins guérissaient déjà ; des philosophes y exposaient leurs systèmes ; et ce grand rendez-vous de toutes les intelligences n'était pas seulement une occasion de resserrer le lien fédéral de la Grèce, toujours prêta se rompre, mais un puissant moyen de progrès et d'éducation publique.
Ce fut là que se présenta Hérodote avec ce qu'il avait écrit de son histoire.
Il annonça à la foule assemblée qu'il allait lire le récit de la grande expédition de Xerxès contre la Grèce.
Le souvenir n'en avait été consigné jusqu'alors que dans les entretiens des combattants et
daDs quelques relations incomplètes ou confuses. La véritable histoire n'existait point encore. C'était donc, pour la multitude assemblée, quelque chose d'étrange et de nouveau.
Figurez-vous l'historien placé sur un lieu élevé et entouré de cette foule d'auditeurs, députés volontaires de tous les peuples de la Grèce ; il déroule les pages qu'il tient à la main, annonce le combat des Thermopyles et commence, avec l'accent noble et mélodieux particulier aux Grecs de l'Asie.
Les Grecs avaient (Ictibi'-ré et leui' résolution élail prise quand Xerxès envoya un cavalier pour l'econmiiti'e leur nombre dans les dt'^lés où ils s'étaient postés, t't savoir à quoi ils s'occu|>aient ; il avait entendu dire en Thessalie qu'un peiit corps do troupes gardait ce pnssa(;e, et «lu'elles avaient à leur télé les I.act'démoniens commandés ]>ar Léonidus de la race d'Hei-cule.
Le cavalier qui s'ap)>rocha de l'amw-e l'examina avec soin ; mais il ne )>ut voir les bataillons campés derrière la muraille qui barrait la gorge de la montagne, et qu'on avait relevée ; il a|ierçul seulement le poste placé en avant. Celaient des Lact'démoniens : les uns se livraient aux exercices du gymnase, les au-
très prenaient soin de leur chevelure. Ce spectacle rétonna ; il les compta , puis repartit tranquillement, après avoir tout observé. On le méprisait tant qu'on ne prit point la peine de le poursuivre.
Le cavalier, de retour, raconta à Xerxès ce qu'il avait vu. Le roi ne put s'imaginer que ceci annonçât des gens prêts à donner la mort ou à la recevoir ; il* envoya chercher Démarate, fils d'Âriston, qui était dans le camp, et l'interrogea sur les Lacédémoniens.
— 0 roi , répondit Démarate, je t'ai déjà parlé de ce peuple quand nous nous sommes mis en marche vers la Grèce, et tu t'es raillé de mes prévisions. Bien qu'il soit dangereux de dire la vérité a celui qui peut tout, écoute-moi. — Ces hommes sont venus pour te disputer le passage et ils s'y préparent. La chevelure est le symbole de Vhomme libre^ et c'est pourqum ils en prennent soin au moment où ils vont combattre pour leur liberté.,..
Ces paroles ne pei*suadèrent point le roi ; il laissa passer quatre jours dans l'espoir que les Grecs pi^endraient la fuite; le cinquième, enfin, comme ils ne se retiraient pas, Xerxès s'irrita de celle impudence et envoya contre eux un détachement de Mèdes, avec ordre de les lui amener tous prisonniers.
Les Mèdes fondirent impétueusement sur les Grecs, mais la plupait ne revinrent pas ! De nouvelles ti'oupes suivirent et ne réussirent pas mieux. Le roi coni-
prit alors qu'il a\'aîi dans son année beaucoup d'hommes et peu de soldats. . .
Les Mèdes maltraités se retirèrent, et les Perses prirent leur place. C'étaient eux que le roi appelait les immortels, et que commandait Hydarnes. Ils allèrent à l'ennemi comme ù une victoire certaine; mais lorsqu'ils en furent venus aux mains, ils n'eurent pas plus d'avantages que les Mèdes, parce que leurs piques <>taieat moins longues que celles des Grecs, et qu'ils combattaient dans un lieu étroit où ils ne pouvaient profiter de leur nombre....
On dit que le roi qui regardait le combat fut tellement eiTrayé pour son armée, qu'il s'élança trois fois du n'eue sur lequel il était assis. Tous les efforts des barbares furent inutiles ce jour-là, et ils ne réussirent pas mieux le lendemain. Ils croyaient que les Grecs, fotigués et couverts de blessures, ne pourraient plus lever les mains ; mais, divisés par peuples et par bataillons, ils combattirent tour à tour, à l'exception des Phocidiens, qu'on avait placés sur la montagne pour en garder le sentier.
Les Perses découragés se retirerait.
Le roi ne savait à quoi se décider, lorsque ^hialtes, Mélien de oalion et fils d'Eurydème, vint le trouver dans l'espoir d'une riche récompense. Ce traître lui découvrit le sentier qui conduit par la montagne aux Thermopyles, et causa ainsi la perte des Grecs...
Xerxès ravi envoya Hydames pour suivre la route
indiquée. Celui-ci partit du camp à l'heure où l'on allume les flambeaux. Ce sentier, découvert parles Méliens, qui sont les habitants primitifs du pays... commence à l'Asope... il va vers le haut de la montagne et finit vers la ville d'Alpènes... c'est là qu'il est le plus étroit...
Les Perses ayant passé l'Asope... marchèrent toute la nuit. Us avaient à droite les monts Œtéens, à gauche ceux des Trachiniens. Ils avaient déjà atteint le sommet de la montagne, lorsque l'aurore commença à paraître. On avait placé là, comme je l'ai déjà dit, mille Phocidiens pesamment armés, pour garder le sentier... Les Perses montaient... sans être aperçus; les chênes qui couvrent la montagne empêchaient de les voir. Le temps était calme, le bruit de leui*s pieds sur les feuilles mortes les trahit ; les Phocidiens coururent s'armer, et les barbares parurent presque aussitôt.
Us furent surpris à la vue de cette troupe et Hydarnes, craignant que ce ne fussent des Lacédémoniens, interrogea Éphialtes ; mais, instruit de la vérité, il rangea les Perses en bataille. Les Phocidiens, accablés d'une nuée de flèches s'enfuirent sur la cime des montagnes, où ils se préparèrent à combattre comme des gens dévoués à la mort. Mais Hydaraes et les Perses, guidés par Éphialtes, descendirent des hauteurs sans s'occuper d'eux.
Le devin Mégistias... apprit le premier aux Grecs
qui gardaient le passage, qu'ils devaient périr le lendemain au lever de l'aurore; des transfuges les avertirent ensuite du détour que Taisaient les Perses ; enfin le jour parut et les sentinelles accoururent des hauteurs...
Aprùs avoir délibéré, Léonidas congédia les alliés, qui ne se retirèrent que par obéissance. Les Thébains et tes Thespiens restèrent seuls ; les premiers de force, Léonidas les retenait comme otages, les seconds de leur propre volonté. Ils déclarèrent qu'ils voulaient mourir avec Léonidas et les Spartiates. Ils étaient commandés par Uémophile, fils de Diadromas.
Xerxès fit des liliations, au lever du soleil ;... puis il se mil en marche... Léonidas et les Grecs qui allaient ù une mort certaine s'avancèrent beaucoup plus loin (lue les jours pr<^é«lenls, jusqu'à l'endroit le plus large du défilé... I^s barbares tombaient en foule... Leurs officiers, posfa-s aux derniers rangs, les poussaient vers rennemî, le fouet à la main... Beaucoup étaient pn'cipiu^ dans la mer ou périssaient sous les pieds de leurs compagnons. Les Grecs, sArs de mourir sous les coups de ceux qui avaient tourné la montagne et allaienl Ut attaquer par derrière, combattaient comme des gens qui ont doimé leur vie. La plupart avaient leurs piques brisées et ne se servaient plus que de l'épée.
IA>nîdas fut tué en combattant parmi les plus braves... On se disputa longtemps son corps;... enfin les
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siens l'empoitèreut et maintinrent leur avantage jusqu'à l'arrivée des troupes conduites par Éphialtes.
La victoire changea alors de côté. Les Grecs regagnèrent l'endroit le plus étroit du défilé» passèrent la muraille» et» serrés l'un contre l'autre, ils s'arrêtèrent sur la colline où se voit aiyourd'hui le lion de pierre érigé en l'honneur de Léonidas. Ceux à qui il restait encore des épées en frappèrent l'ennemi» les autres combattii*ent avec les mains nues et les dents... Tous furent enterrés sous un monceau de traits... Les Thé^ bains seuls avcUent passé à Vennemi.
Quoique les Thespiens et les Lacédémoniens se fussent conduits en gens de cœur, on dit que Diocénès le Spartiate les suipassa tous... Ax-ant la bataille, ayant entendu dire à un Tmchinien que les barbares étaient assez nombreux pour obscurcii* le soleil par la nuée de leui'S flèches :
— Très-bien» notre hôte, répliqua-t-il ; alors nous combattrons à l'ombre...
Tous les combattants furent enterrés à l'endroit où ils avaient péri ; on gi*ava sur leur tombeau et sur le monument élevé ù ceux qui étaient morts avant que Léonidas eût renvoyé les alliés, cette simple inscri|>tion :
Quatre mille Péloponésiens ont combattu dans ce défilé contre trois millions d'hommes.
La seconde inscription ne regarde que les Lacinlémoniens :
Passant j va dire d Sparte que nous sommes morts ici pour obéir d ses saintes lois.
Figurez-vous, s* il est possible, lémotion de la foule à ce récit si clair, si noble, si coloré, dans lequel semblait se retrouver quelque chose de Taccent d'Homère! — Et ces glorieux souvenirs étaient encore récents. Les descendants des héros qui avaient combattu et péri étaient là, mille bouches pouvaient conGrmer ce qu'avançait rhistorien; tous les noms prononcés par lui allaient retentir dans quelques cœurs ; c'était la tradition elle-même qui avait pris une voix et qui , muse nouvelle , immortalisait les glorieuses annales de la Grèce.
Les cris et les applaudissements s'élevèrent jusqu'au ciel. Quand ils s'arrêtèrent, Hérodote reprit sa lecture. Cette fois il racontait le combat d'Ârtémisium , puis celui de Salamine ; — après la gloire de Sparte venait la gloire d'Athènes.
Jamais pareil enthousiasme n'avait remué les Grecs aux réunions d'Olympie; c'était comme un nouveau sens qui se révélait à eux. Tous
demandaient à la fois le nom de ce merveilleux étranger qui venait d'élever à leur patrie un monument plus indestructible que le marbre et l'airain. — Ce nom, répété de bouche en bouche, devait retentir bientôt dans toutes les villes. Le matin Hérodote n'était qu'un inconnu, le soir, c'était la plus éclatante renommée de la Grèce.
Au milieu de ce transport général, un jeune homme fondait en larmes. Plus que tous les autres il avait été touché par le langage de la muse historique. Son père le conduisit à Hérodote, qui, frappé de son émotion, lui prédit de grandes destinées. Cette prédiction s'accomplit, car, sans le savoir, il venait d'innoculer le génie historique à celui qui devait le continuer ; nonseulement il avait créé Thisloire, mais il avait créé un historien. — Ce jeune homme était Thucydide.
Hérodote ne s'en tint pas à son triomphe des jeux olympiques. Il parcourut successivement toutes les villes de la Grèce, lisant des fragments de son histoire, qu'il soumettait ainsi au contrôle de ceux-là mêmes qui y avaient été
acteurs par leurs pères ou par eux-mêmes, compulsant les archives, interrogeant les monuments et les hommes.
Cette manière d'écrire les annales d'un peuple en consultant surtout la tradition' vivante, a été beaucoup critiquée par ceux qui n'acceptent pour authentiques que les documents écrits et semblent croire que le mensonge ne peut se glisser sous un cachet officiel. C'est à cette école, qui ne cherche la vie des nations que dans les greffes et les archives , que nous devons Thistoire aride qui s'est perpétuée jusqu'à notre siècle. Grâce à elle, la France spécialement n'a eu, pendant longtemps, que des historiographes et pas d'historiens.
Sans doute nous connaissons les inconvénients de l'histoire écrite, comme celle d'Hérodote, au moven des traditions locales. Faite à travers la sensation, elle en subit souvent les erreurs; mais il ne faut pas oublier que cette sensation elle-même est un des éléments que l'on doit faire connaître. L'histoire ne consiste pas seulement dans les événements d'une époque, mais dans ses sentiments, dans ses pas-
sions, dans ses préjugés. La manière dont un £eiit est compris par la foule constitue une partie de son importance historique. Réduire rhisioire à la logique, ce n'est rien moins que refaire le monde et le présenter, non tel qu'il est, mais comme nous voudrions qu'il fût.
Supposez, par exemple, qu'on racontât l'épisode de Jeanne d'Arc en écartant la tradition de ses visions, en ne disant rien des croyances populaires, en détruisant en6n la légende pour s'en tenir aux &its rationnels et certains. — Aura-t-on l'histoire du siècle et celle de Théroïne? — Aura-t-on même la vérité? — Non, évidemment, car la vérité d'une époque se compose de ses ignorances et de ses erreurs aussi bien que de ses actes. Les nations ont aussi un corps et une âme ; les rêves même de celle-ci ont leur importance, car ils nous font connaître les individualités de ia race et du temps.
Hérodote eut donc raison de mêler à son histoire les traditions fabuleuses ; elles complètent le- tableau et font , pour ainsi dire , revivre les sociétés qu'il veut nous raconter. Ainsi,
quand il dit qu'à Platée on vit un jeune inconnu combattre parmi les Grecs de manière à décider la victoire et que Ton pensa que c'était un dieu, ce fait ne nous révèle-t-il pas la disposition des esprits? Ne prouve-t-il pas que les Grecs eux-mêmes regardèrent leur victoire comme un miracle? Quel avantage y avait-il à passer sous silence cette légende ? à la soumettre à une critique philosophique? à substituer au génie du temps le génie particulier de Thistorien ? La fable rapportée par Hérodote ne contribue-t-elle pas à nous faire mieux connaître les Grecs? -^ Et cette fable elle-même n'est-elle pas l'image d'une réalité? Oui, sans doute, des dieux combattaient pour la Grèce, — les mêmes dieux qui combattaient pour la Suisse, lorsqu'à force de courage et de dévouement elle reconquit son indépendance ; les mêmes qui conduisaient les armées françaises à Jemmapes et à Valmy (]uand elles repoussèrent Tétranger du sol de la patrie.
Hérodote mit douze années à parcourir la (îrèce pour perfectionner et compléter son histoire. Lorsqu'il vint la lire aux fêtes des Pana'-
thénées, les Athéniens voulurent exercer Thospitalité envers le grand historien d*une manière digne d'eux, et ils lui firent présent de dix talents (cinquante-quatre mille francs de notre monnaie) .
Mais l'âge n'avait pas amorti chez Hérodote le goût des voyages. Apprenant que ses nouveaux hôtes envoyaient une colonie en Italie , à Thurium (ville bâtie sur les ruines de l'ancienne Sybaris), il se joignit à la troupe qui partait, s'établit dans la nouvelle cité et continua à y travailler jusqu'à sa mort.
Aucun historien ne nous a autant appris qu'Hérodote sur la géographie, sur les mœurs, sur les croyances et sur les événements chronologiques des peuples antiques. Nous devons à lui seul, parmi les écrivains profanes, tout ce que nous savons :
1*^ Sur l'origine, les progrès et la décadence des monarchies assyriennes, babyloniennes, mèdes et persiques.
2^ Sur l'histoire de la Lydie et des conquêtes de Cyrus.
3° Sur la conquête de l'Egypte par Cam-
byse, sur la coostitution géographique, les productions , les lois et les arts de cette contrée.
4® Sur les successeurs de Cyrus, — il nous a donné le récit de l'expédition de Darius chez les Scythes, avec la description de tous les pays du nord de TEurope et de l'Asie, qui étaient alors connus.
Ceci forme, pour ainsi dire, Tavant-propos de la lutte des Perses contre les Grecs et apparition t en propre à Hérodote. — Quant aux guerres médiques , d'autres les avaient racontées avant lui , mais il semble les avoir tous absorbés. — Les précédentes histoires sont venues s*engloutir dans la sienne , comme les fleuves qui , en se jetant dans la mer , y perdent jusqu'à leurs noms.
On l'a souvent attaqué pour ses fables et ses inexactitudes.
Au sujet des fables, nous avons déjà dit comment elles nous semblaient une partie importante de rhistoire, et nous croyons que ceux même qui s'en plaignent aiment mieux les trouver dans Hérodote que de les ignorer.
Quant à son inexactitude, c'est autre chose.
et nous croyons qu'elle a été fort exagérée Chaque jour les découvertes de nos voyageurs modernes en font foi. Les savants qui accompagnaient Texpédition d*Egypte ont constaté que presque toutes les descriptions d*Hérodote étaient encore d*une saisissante vérité, et nous nous rappelons avoir entendu nous-mème l'illustre Geofifroi St-Hilaire raconter comment il vérifia certains détails d'histoire naturelle regardés jusqu'alors comme des contes de nourrice. Il citait entre autres exemples des détails relatifs au crocodile.
— D'après Hérodote, nous disait-il, lorsque cet amphibie repose sa tète sur les bords du Nil pour humer l'air, un petit oiseau pénètre dans sa gueule et s'y joue en sûreté sans que le vorace animal fasse le moindre mouvement, de peur d'effrayer son hôte. On regardait ce récit comme un fable ridicule, et moi-même j'étais, je Ta voue, peu disposé à y ajouter foi; mais quand je pus observer les crocodiles au bord du fleuve, je vis de mes propres yeux un petit oiseau (le pluvier, de Buffon) entrer dans leur gueule, y voleter librement, et les redoutables
amphibies demeurer immobiles, comme s'ils eussent craint de le déranger. En examinant de plus près, je reconnus que cette patience était intéressée, car Toiseau débarrassait leur palais d'une foule d'insectes qui leur causait une gène insupportable et que leur langue trop courte ne pouvait chasser.
En géographie on a également reproché à Hérodote des erreurs qui, à Texamen, se sont trouvé des vérités. Ainsi , ^trabon le raillait d'avoir cru que la mer Caspienne fût une mer isolée et déclarait avec confiance que ce n'était qu'un golfe de la mer du Nord.
Seulement , il faut distinguer dans Hérodote ce qu'il a entendu dire de ce dont il a été témoin. Il croit trop facilement ce qu'on lui raconte , mais ses propres observations sont pleines de sagacité : il se laisse souvent tromper : lui ne nous trompe jamais.
Au reste, s'il a émis beaucoup d'erreurs, c'est qu'il a beaucoup rapporté ! Son livre est le répertoire le plus étendu qui nous reste, sur les connaissances de l'antiquité; il complète Homère. — Il est facile de ne point errer,