‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 55 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

lorsque , comme Thucydide , par exemple , on évite tout détail sur les lieux et sur les choses, et que Ton se contente de raconter les événements ou de faire parler les personnages de rhistoire contemporaine.

La mauvaise réputation faite à Hérodote est surtout due à Voltaire. Il avait dit, en parlant de lui : « Ce père de V histoire qui nous a fait tant de contes, » et Tépigramme de Tauteur du siècle de Louis XIV a été regardée comme un jugement.

Nous avons vu, à propos de Sophocle, comment Voltaire connaissait Tantiquité et avec quelle légèreté il jugeait ce qu'il n'avait point étudié. Un de ses héritiers directs qui, à son exemple , sait parler agréablement de tout , M. Mérimée, a renouvelé dernièrement lattaque contre Hérodote.

M. Mérimée prétend savoir plus au juste que l'historien d'Halicarnasse la manière dont on a combattu aux Thermopyles et à Platée. 11 affirme que toute la supériorité des soldats de Léonidas et de Pausanias tenait à ce qu'ils connaissaient mieux que leurs adversaires 1'^-

cote de peloton! de patriotisme, d'enthousiasme, il n'en Taul point parler ; ce sont des mensonges poétiques pour lesquels les historiens se sont donnés, le mot. La preuve que les Perses n'avaient aucun moyen de résister aux Grecs, c'est qu'on a trouvé aux Thermopyles des flè> ches armées de pierres aiguisées, ce qui indique, d'après M. Mérimée, que les soldais de Xerxès n'avaient pas d'autres armes ! — C'est le raisonnement de l'antiquaire qui, trouvant dans quelques siècles, sur un de nos champs de bataille, une lance de cosaque, en conclurait que les Russes ne se servaient ni du fusil ni du canon.

H. Mérimée ajoute qu'Hérodote lui-même ne s'est pas pris au sérieux, et qu'il se regardait si bien comme un po6le qu'il a donné à chacun des livres de son histoire le nom d'une muse !

D'abord, M. Mérimée oublie que les muses n'étaient pas seulement consacrées à la poésie et qu'elles présidaient à toutes les sciences et à tous les arts. — Ensuite , il fait abstraction d'une circonstance chronologique qui n'est pas sans importance , c'est que celte espèce de dé-

dicace de Thistoire d'Hérodote aux muses n*est point son œuvre, mais celle de ses admirateurs ! Ceux-ci voulurent constater, par un symbole , Tuniversalité des connaissances de Thistorien, et loin de penser qu*ils abaissaient ainsi son histoire au rang des poèmes , ils crurent exprimer qu*elle révélait le complet développement des facultés humaines.

Fautril conclure de tout ceci que la manière d*Hérodote est un modèle à imiter par les mo« demes? — Non sans doute. — L'histoire racontant la vie entière d'une société doit s'élargir à mesure que cette vie s agrandit ellemême. Un siècle ne peut en raconter un autre qu'avec ce qu'il sait. Chaque génération allume sur la route de l'humanité quelques nouveaux flambeaux dont la clarté s'étend du présent dans le passé. — La multiplicité et la facilité des rapports entre les races ; les mille découvertes qui nous ont dévoilé la plupart des phénomènes de la nature ; la connaissance plus nette de l'homme social; tout se réunit pour illuminer et pour étendre le domaine de l'histoire.

Quelques philosophes vont plus loin, lis pen-

sent que celle-ci pourra s'élever au raog de science. — Dieu , diBent-ils , a soumis les évoluiioQs des peuples à des lois fixes et générales, . comme celles qui régissent le moude physique. Les nations ne se meuvent pas plus à l'aventure que les corps célestes qui remplissent l'espace; elles obéissent, comme ces derniers, à certaines r^les éternelles constatées par leurs aptitudes et leurs instincts. L'étude des révolutions sociales pourra donc conduire à ta constatation de ces règles, comme l'étude des révolutions astrales a conduit à la découverte du système astronomique.

Nous énonçons ces idées sans les discuter; mais, quel que soit le jugement que l'on porte sur cette philosophie de l'histoire, il fout au moins reconnaître que l'observation attentive des temps et des hommes éclairera de plus en plus l'historien, et que, s'il ne peut arriver à une science véritable, soumise à des lois certaines comme l'astronomie, il arrivera dn moins à une sorte de science co^)ecturale , comme la médecine, suffisante pour déduire les causes de l'eKamea des sympulmes.

Il ne pouvait être question de rien de pareil au temps d'Hérodote. Il inventait, pour ainsi dire, Thistoire, et, dans cette première tentative, il devait rassembler un peu confusément tout ce qui se rattachait aux peuples qu'il voulait faire connaître. Aussi son récit a-t-il le caîactère d*une grave causerie. Non-seulement il y rapporte tout ce qu'il sait, mais il y introduit Texposition de sa politique et de sa philosophie; rhistoire est pour lui un thème qu'il embellit de tous les enseignements que lui fournissent la mémoire ou la raison. Ainsi il raconte l'aventure de Selon chez Crésus (aventure apocryphe qu'il emprunte à la tradition), uniquement pour développer ses idées sur la sagesse et le bonheur. Il suppose, après la mort de Smerdis, un débat entre les seigneurs perses au sujet de la forme à donner au gouvernement, dans le seul but d'exprimer ses propres principes sur l'organisation des États. En cela, il fait ce que font tous les poëtes et tous les philosophes de l'antiquité. Dans ces sociétés moins compliquées que les nôtres, la science et l'art ne s'étaient point aussi nettement divisés en por-

tioDB distinctes ; les spécialistes n'avaient pas envahi le domaine de l'idée; tout était dans tout, et avant d'être un dramaturge, ub historien, un épique, on était un sage , c'est-à-dire un homme. De là cette conru^ou entre les genres qui nous frappe plus ou moins dans les grands écrivains de la Grèce et de Romei cette tendance dogmatique, cette disposition à aborder tous les sujets. Chez Hérodote, elle est plus visible peut-être que chez aucun autre. Il n'évite aucun développement, il multiplie les détails, il ouvre à chaque instant une longue parenthèse pour compléter une explication qui laisse voir un coin de quelque nouvel horizon. C'est un homme qui a beaucoup appris et qui raconte avec une abondance pleine de charme. Je ne sais quelle noble bonhomie respire dans l'ensemble de son récit ; tout s'y presse , tout s'y entremêle sans disgrâce. On l'a appelé l'Homère de l'histoire et il a mérité ce nom par la souplesse , l'ampleur et ta sérénité de son génie. Lisez, par exemple, cette description du passage de l'Hellespont par l'armée de Xerxès.

Les Perses se préparant à passer le détroit; mais ils attendirent que le soleil par&t à l'orient des deux. Ds brûlèrent alors sur le pont beaucoup de parfums, et le cbemin fut jonché de branches de myrte. Xerxès, qui arriva lui-inéme» At avec une coupe d'or des libations à la mer, il pria le soleil d'écarter les obstacles qui pourraient l'empêcher de conquérir FEurope, et, sa prière Aûe, il jeta la coupe dans les flots avec une cratère d'or et un glaive persique, soit qu'il en fit don au soleil, soit qu'il voul&t apaiser, par ces offrandes, l'Heliespont qu'il avait Êdt fustiger autrefois.

Cette cérémonie achevée, on fit passer sur le pont tournée vers le Pont-Euxin toute Tinfonterie et tonte la cavalerie, sur l'autre, qui regardait la mer Egée, les bétes de somme et les gens de senlce. Dix mille Perses marchèrent les premiers, la tête ceinte d'une couronne ; après eux venait un corps de troupes composé de toutes les nations. Il n'en passa pas davantage ce jour-là.

Le lendemain, les cavaliers et les soldats qui portaient leurs piques la pointe vers la terre, traversèrent les premiers. Après eux venait le char du soleil, traîné par les chevaux sacrés; puis Xerxès lui-même, accompagné des porteurs de lances et de mille cavaliers. 11 était suivi du reste de l'armée. La flotte se détacha alors également du rivage et gagna l'autre bord.

Quand il eut touché la terre d'Europe, le roi regarda

déiler 90a armée sous les coups de fouet, ce qui dura pendant sept jours et sept nuits sans aucun relâche. On prétend qu'un habitant des bords de rHellesponi, qui contemplait ce spectacle, s'écria :

— 0 Jupiter! pourquoi, sous la forme d'un Perse et sous le nom de Xerxès, tratnes-tu à ta suite tant d'hommes pour détruire la Grèce, quand tu pouvais le faire seul, et rien qu'en le voulant !

N'est-ce pas un grand spectacle que celui de cette armée de dix-huit cent mille hommes traversant la mer 8ous les coups de fouet, sur un pont jonché de branches de myrte et devant les yeux du roi qui la regarde du haut d'un trône de marbre dressé au haut de la colline? Et comme le récit se termine bien sur cette réflexion de THellespontin eSrayé, qui regarde Xerxès comme la personnification de Jupiter lui-même.

La page suivante donne le dénombrement de Tarmée persane et la description des costumes et des armes. On croit lire un des beaux passages de Y Iliade, avec plus de rapidité dans la narration et plus de précision dans les détails.

L'histoire d'Hérodote s'arrête à la bataille de

Mycale, livrée en Carie, et où les Grecs achevèrent la défaite des Perses.

Elle se termine donc avec les guerres médiques. Thucydide la continue et raconte les vingt et une premières années de la guerre du Péloponèse, qui dura vingt-huit ans .

Nous avons dit comment il s'était révélé à Olympie, en entendant la lecture faite par Hérodote, et quelles avaient été les prédictions de ce dernier.

Thucydide était né à Halimonte, bourg de l*Âttique. Il descendait par sa mère de Miltiade, le vainqueur de Marathon, et par son père d'Olarus, roi de Thrace. Élève d'Anaxagore, il puisa dans ses enseignements le mépris pour les superstitions païennes et cette tendance à la philosophie rationaliste qui se trahit partout dans son histoire. Il se maria en Thrace, où il reçut pour dot une mine d'or qui lui donnait d'immenses revenus. Riche et allié par le sang à Pisistrate, il se rattacha naturellement au prti aristocratique d'Athènes. Cependant il demeura longtemps étranger aux affaires publiques, uniquement occupé de réunir les éléments de

son histoire. Il entretenait, dans ce but. des correspondants chez tous les peuples de la Grèce, et employait sa fortune à recueillir des documents contradictoires , qui , en se coulrôlant l'un l'autre, lui permettaient d'arriver plus sûrement à la coonaissance de la vérité.

Il se trouva enfin mêlé lui-même aux événements qu'il s'était d'abord contenté de raconter. Nommé général par les Athéniens et envoyé à la défense des mines de l'Ile de Thasos, il ne put empêcher le général lacédémonien Brasidas de prendre la ville d'Amphipolis (en Macédoine]. Les Athéniens, irrités d'un dé< sastre qu'ils attribuaient à sa négligence, l'exilèrent. Cléon, un des chefs du parti populaire, que nous avons vu attaqué avec tant de violence par Aristophane , fut le principal auteur de sa disgrâce.

Cet exil, douloureux pour l'homme, fut profitableà l'historien. H lui permitde vivre successivement chez les différentes nations belligérantes et de recueillir plus exactement les prindpaux faits de la guerre.

Il fut rappelé à Athènes après un exil de

vingt ans , mais on ne sait point au juste s'il profita de ce rappel. Lia fin de sa vie reste couverte d*un voile. Qudques biographes disent qu'il mourut de mort violente, les uns dans sa patrie, les autres en Thrace.

Son histoire est partagée en huit livres, dont le dernier ne parait être qu'une esquisse ; on a même prétendu qu'il n'était pas de lui et on Ta successivement attribué à Théopompe et à Xénophon.

Quoi qu'il en soit, Thistoire de Thucydide est composée d après un système complètement différent de celui adopté par Hérodote, Écrivain philosophe, Thucydide s'occupe moins de détailler les faits que de rechercher leurs causes. Il analyse les caractères, explique les raisons et les sentiments, fait, en un mot, la psychologie de l'histoire.

Aussi, au lieu de raconter les actes de ses personnages, les fait-il parler longuement et expliquer eux-mêmes les motifs de chaque décision ou de chaque événement. Ayant à rendre compte d'une époque de débats privés entre les républiques grecques, il a senti le besoin

de meltre en scène les acteurs, de les faire parler. Ces discours ne soDt dooc en réalité qu'une forme ; au lieu de raconter les causes, il les fait déduire aux personnages eux-mêmes . H avoue, au reste, dès les premières pages de son histoire, la méthode qu'il a suivie.

Rendre de mémoire ei dans les Lermes pi'écis les discours qui furent lenus lorsqu'on se préparait h la guerre, c'est ce qui était didldle pour moi-même, ([uaud je les avais entendus, et pour ceux qui m'en rendaient compte, de quelque part qu'ils les eussent iippris. Je les ai rapportés d'après ce qu'il me semblait i|ue les orateurs avaient dii dire dans les circonstances où ils parlaient, me tenant, pour le fond, aussi pi-ès que possible de ce qui avait été dit en réalité.

Il est donc bien entendu que le plus souvent c'est Thucydide qui parle au nom de ses personnages.

Cette méthode , adoptée plus tard par toute une école d'historiens, a quelques avantages compensés par de sérieux inconvénients.

Les avantages sont :

D'abord la précision et la tinesBe de l'ana- Ivse. Dans ces discussions oratoires, tous les

arguments sont tour à tour présentés et cooibattus ; c*est un débat où les deux parties prennent sucœssivement la parole.

Secondement, le mouvement et l'éloquence . — Ces discours directs permettent tout, depuis la logique familière jusqu'au lyrisme. Ils s'entrecoupent de dialogues, d'exclamations. — C*est la tragédie transportée dans l'histoire.

Mais les inconvénients remportent de beaucoup sur les avantages.

Le premier, et le plus grave, est la disette de tous les renseignements qui ne peuvent trouver place dans le débat oratoire. Géographie, anecdotes, mœurs, biographies, tout disparaît ; l'histoire n'est plus qu'un Forum où des orateurs se répondent; le reste de la vie des peuples demeure voilé.

Puis, à la longue, cette perpétuelle plaidoirie fatigue. Ces harangues sévères et arrangées exigent une attention qui se lasse. On voudrait sortir quelquefois du monde officiel pour entrer dans l'intimité des nations. Après avoir lu, rien ne reste dans la mémoire qu'un cliquetis confus d'arguments contradictoires.

Aussi Thucydide est-il biea plus un modèle pour les orateurs que pour les historiens. Les anciens regardaient son livre comme l'école de l'éloquence. Démosthène le copia, dit-OD, huit fois, et en savait toutes les harangues par cœur.

Cependant, il faut le reconnaître, il y a, dans l'histoire de Thucydide un sens politique très* haut, une raison un peu froide, mais sûre, et une réserve qui donne à tout ce qu'il rapporte un remarquable caractère d'authenticité. On sent qu'il se place au-dessus des événements dans la sphère pure des idées, et que de là il juge les choses et tes hommes avec une austérité sereine.

Parfois même sa gravité se détend el laisse glisser un sourire sur ses traits un peu sombres. C'est ce qu'on a remarqué par exemple dans le rédt de la ridicule entreprise de Cyton, qui, sur la foi d'un oracle, voulut s'emparer de la tyrannie à Athènes. Les anciens disaient, à propos de ce passage et de quelques autres du même genre : — /ci le lion a ri!

Le plus beau des livres de Thucydide est le

septième, où il raconte les désastres des Athéniens en Sicile. Il est impossible de mieux rendre compte des causes, des circonstances, des résultats; l homme politique et Thomme de guerre se montrent tour à tour avec une égale supériorité.

Nous voudrions pouvoir le citer ; renfermé dans un espace trop étroit, nous devons nous contenter d'ouvrir le volume et de vous donner le premier discours qui tombe sous nos yeux. C'est celui des députés corinthiens à rassemblée des Spartiates, lorsqu'ils veulent exciter ceux-ci à la guerre contre Athènes. Il suffira pour vous faire connaître la manière de Thucydide, autant toutefois que le peut une* traduction ; car, de tous les auteurs anciens, le continuateur d'Hérodote est, sans aucun doute, celui qui a le plus à souffrir d'une pareille transmission. Outre le laconisme presque énigmatique de sa forme, que notre langue ne peut reproduire, il s'était fait un style à lui , qui constitue, dans le grec même, un véritable langage. Non-seulement il ressuscite des mots anciens, transporte dans la prose les expressions habituellement réservées

à la poésie, et brise, à' chaque instant, rbarmonic (le la phrase ; mais il renverse l'ordre des mois, afin do reproduire, dans sa Torme, le désordre des faits ou des idées. Il recherche la rudesse, les chutes inattendues'; tout enfin , chez lui, tend à la force et à l'originalité par les voies les plus hasardeuses. Le moyen de faire comprendre un pareil style dans notre langue qui pousse la religion de la clarté, de l'exactitude et de la sobriété jusqu'à la superstition? Ne vous étonnez donc pas si vous ne trouvez dans la version française c{ue le fantôme de Thucydide. Le peintre ne peut se servir que (le ce qu'il a sur sa palette et ce n'est point notre faute si les riches couleurs du grec ne peuvent ôtrc reproduites chez nous que par une .grisaille.

Vous savez ù quelle occasion les Corinthiens avaient envoyé des députés à Lacédémone. Ils se plaignaient de ce (|uc les Athéniens eussent rompu la trôve jurée entre les peuples de la Grèce, en assiégeant Potidée, colonie corinthienne qu'habitaient un grand nombre de Péloponésicns. Alliés eux-mêmes de Sparte, ils re-

prochaient en outre à celle-ci de laisser dépouiller des peuples qui faisaient une partie de sa force et qu*on ne pouvait ruiner sans amoindrir sa puissance.

D autres députa tiens avaient déjà parlé; les Corinthiens se présentèrent les derniers et lorsque les discours des alliés avaient déjà aigri les Spartiates contre Athènes.

Leur orateur parla ainsi :

0 Lacédcmoniens, seuls entre tous les Grecs, vous aimez à temporiser. Quand on a besoin de vos forces, au lieu de secouis vous offrez des délais ! Pour vous opposer a Taccroissement de vos ennemis, vous attendez qu*il soit accompli. On vous dit infaillibles dans votre politique, et les faits prouvent toujours le contraire. — Quand les Modes , partis des extrémités du monde, arrivèrent dans le Péloponèse, il se trouva que vous n'étiez point prêts à les combattre, comme il eiil été digne de vous ; et maintenant que les Athéniens vous menacent, eux qui sont ù quelques journées, vous ne songez point à les arrêter; vous remeUez :i vous défendre lorsqu'ils seront arrivés, et à les repousser quand leurs forces auront doublé.

Vous ne pouvez cependant ignorer que les barbares durent a eux-mêmes la plus grande pai*tie de leurs malheurs, et que si nous l'avons souvent emporté sur

les Allioniens, nous le devons ù leurs fautes et nou ù voire secours. Ceux qui l'on! espéré sans se nielti'e en défense out tous sticconil>é! — Nous vous rappelons cela, 6 Lacédémoniens, non comme des ennemis, mais comme des amis qui avertissent. On n'accuse que ceux qu'on hait, mais on peut faire des représentations à ceux qu'on aime.

D'ailleurs, si queUju'un a le droit de se plaindi-e, n'est-ce point nous, suiiout quand nous vous voyons insensibles aux plus gi-ands intérêts, aujourd'hui mis en question, et lorsque vous seniblez n'avoir jamais réfléchi à ce que sont ces Athéniens que vous aui-ex à combatli'e, et combien ils difïï-rent de vous.

Amoureux de nouveautés, ils sont prompts ù concevoir el à exécuter ce qu'ils ont conçu. Vous, lacédémoniens, vous ne savez que consener ce qui vous appartient, et vous n'aide/ Jamais aux événements dans les cii-cons tances difficiles. Les Athéniens ont une audace qui dépasse leui-s forces ; ils vont toujours dans le péril plus loin qu'ils n'en avaient l'intention, et quand tout les menace, ils conservent l'espérance! — Vous, au contraire, vous i-estc/ toujours au-dessous de ce que vous pourriez ; aucune précaution ne vous donne confiance, et vous ne croyez jamais pouvoir sortir du danger. Ils sont loi^ours eu mouvement, vous totyoure en attente ; ils aiment à se répandre au dehOTS, tandis que vous demeui^z attachés à vos foyers. En sortant de leurs murailles ils croient ac-

quérir quelque chose ; en quittant vos demeures, vous croyez exposer ce que vous possédez. L'emponent-ils sur leurs ennemis, ils s'avancent tant qu'ils ont de force ; sont-ils vaincus, vous les voyez à peine inquiets. Pour le service de la république, ils hasardent leur vie comme si elle leur était étrangère ; ils semblent n'avoir en propre que la pensée, et toujours elle conçoit de nouveaux desseins au profit de la patrie.

S'ils ne réussissent pas dans un projet, ils se regai"dent comme dépouillés de ce qui leur appartenait ; s'ils saisissent l'objet de leur ambition, ils croient avoir peu fait, en comparaison de ce qui leur reste ù faire. Leur ariive-t-il de manquer une entreprise, ils forment une autre espéinince et la réalisent. Ce qui est conçu est aussitôt accompli! — Tout cela se fait au milieu des fatigues et des dangers. Leur vie entière est nue agitation tourmentée. Ils jouissent peu de ce (ju'ils ont, parce qu'ils sont toujours occupés d acquérir. Ils n'observent point , comme roi/**, les moindres j(iurs de fêtes, La fête des Athéniens est de remplir la tache qu'ils se sont imposée. Pour eux, le malheur est une inaction paisible, la joie une activité laborieuse. On peut les peindre d'un seul trait, en disant (|u'iis sont nés pour ignorer le repos et pour le ravir aux autres !

0 Lacédémoniens, tel est le peuple (|ue vous avez pour ennemi, et vous temporisez! Vous ne croyez pas qu'il suffise à la tranquillité d'une nation d'être

jusic dans toult^s ses entreprises, et de se nioiiirer détei-minée ;'t repousser toute insulte ; vous faites consistei' la justice ù ne pas chagriner les auti-es et à ne pas vous exposer à quelques dommages, m^me pour voti-e propre défense. — Une pareille conduite pourrait ù peine vous réussir avec des voisins qui vous ressenti tleraienl ; mais, dans les circonstances actuelles, votre politique, compan'-e à celte des Athéniens, est d'une simplicité par trop antique. H en est des adàires comme des arts; on doit suivre tous les changemeiils et profiter de tous les progi-ès. — Des usages invaiiables sont Inms [wur une république au repos ; mais quand il faut alTronier un grand nombre de périls, on doit savoir leur opposer un grand nombre de ressouix'es.

....Il est temps enlin que votre lenteur ait son terme. Secourez dès à présent les Grecs, surtout ceux de Polidée, et ne tardez pas à vous jeter sur l'Attîque. N'abandonnez pas à vos plus mortels ennemis des hommes que vous aimez et qui vous sont unis par une commune origine; ne nous forcez pas nous-mêmes ii nous tourner, par désespoir, vers quelque autre alliance ; si nous y étions réduits, nous ne serions coupables ni det-ani les dieux vengeurs du serment, ni devant les hommes justes, car celui que l'on force, en l'abandonnant, h chercher de nouveaux amis, ne Irahit point les traités ; ils ne sont trahis que par ceux qui le laissent sans secours après avoir juré de le défendre.

Cette éloquence est gans doute un peu rude ; elle n'en convenait que mieux à un auditoire Spartiate. — Quand Thucydide fait parler ses personnages à Athènes, le langage change et il ne néglige aucune précaution oratoire.

Vous avez pu remarquer dans ce discours un portrait du peuple athénien digne de Tacite ou de Montesquieu, pour le fond, et de La Bruyère pour la forme .

C'est cette finesse et cette profondeur d'aperçus, cette abondance d'arguments qui disaient dire à un des membres les plus distingués du parlement d'Angleterre, qu'il ne pouvait se discuter dans la chambre aucune question sur laquelle on ne trouvât des lumières dans Thucydide.

Son grand sens politique en avait fait Tauteur favori d'Alphonse V, roi d'Aragon, et de Charles-Quint, qui portait partout avec lui un Thucydide, qu'il ne lisait pourtant que dans la traduction française de Seyssel.

On a prétendu que l'histoire de Thucydide était restée inconnue, et qu'un hasard en ayant fait tomber une copie entre les mains de Xéno-

[>hon, il sauva ce cher-d'œuvre de la destructioa et de l'oubli.

Les biographes ne nous ont rien appris sur la Tamille de Xénophon. Nous savons seulement qu'il était Athénien, et remarquable par sa beauté et sod air modeste. Un Jour qu'il traversait une place d'Athènes, un homme vêtu pauvrcmeal et qui marchait les pieds nus l'arrêta avec son bâton.

— Sais-tu, lui dit-il, où l'on achète les cho* ses nécessaires à la vie?

Sans doute, répondit Xénophon en rougissant, on les achète au marché.

— Et la sagesse? ajouta l'inconnu.

Xénophon hésita.

— Viens avec moi, lu le sauras, dit Socrate, car c'était lui , et il emmena Xénophon , qui devint un de ses disciples.

Tous deux servirent ensemble dans les premières expéditions de la guerre du Péloponèse. Ils étaient à Politlée, à Amphipoiis, à Délittm. Dans cette dernière affaire, Xénophon, entralaé par les fuyards , fut renversé de son cheval et blessé. Socrate le porta sur ses épaules peu-

dant plusieurs stades, jusqu'à ce qu'il Teût mis à Tabri du danger.

Ces campagnes et plusieurs aulres lui apprirent tout ce qui concernait l'art militaire du temps, et en firent un tacticien consommé.

Pris par les Thébains, il profita de sa captivité pour écrire son premier traité, intitulé : h Banquet, et dans lequel il exposait les principes de Socrate sur lamour.

Il composa ensuite son second dialogue, intitulé : HiéroK

Il suppose que Hiéron, tyran de Syracuse, explique toutes les douleurs du pouvoir suprême, et que Simonide, le poëte, lui indique le moyen de bien user de ce pouvoir.

Ce fut par suite de ses rapports avec les Thébains, qu'un Béotien, nommé Proxène, l'enrôla parmi les Grecs que le jeune Cyrus attirait en Asie pour disputer la couronne à son frère Arlaxercès. Vous connaissez les résultats de cette expédition. A la bataille de Cunaxa, les treize mille Grecs commandés par Cléarque furent vainqueurs à l'aile où ils combattaient ; mais le

reste de Tarraée de Cyrus fut mis en fuile et lui-même périt de la maiix de son frère Artaxcrcès.

Le satrape Tissapherne attira près de lui Cléarque et les autres chefs grecs sous prétexte de faire la paix , mais tous furent égorgés par trahison. Les treize mille Grecs, réduits à dix mille , nommèrent quatre nouveaux chefs , parmi lesquels se trouva Xénophon, et commencèrent la fameuse retraite que ce dernier a immortalisée dans son livre de fAnabase, où il la raconte en détail.

Les dix mille furent huit mois à se rendre du Tigre au Pont-Euxin, à travers des nations ennemies et des pays inconnus. Arrivés en Thrace, ils trouvèrent un corps de Spartiates commandé par Tymbron, qui combattait les Perses et travaillait à mettre Seulhès sur le trône. Les dix mille les y aidèrent, au grand déplaisir des Athéniens, qui venaient de faire alliance avec le grand roi.

La part qu'avait prise Xénophon à cette glorieuse retraite fit proclamer son nom aux jeux olympiques : mais il fut froidement reçu à Athè-

AU

nés, où sa participation aux hostilités contre le roi de Perse était vue d*un mauvais œil.

Pendant son absence, Socrate avait été condamné à boire la ciguë. Il écrivit les Dits mémorables et y Apologie pour réhabiliter sa mémoire.

Cette réhabilitation avait été, au reste, tentée par Euripide, même avant la mort de Socrate et en prévision du sort qui l'attendait. Le grand poète tragique avait fait représenter un paJamède, dans lequel il person nifiait Socrate succombant aux intrigues et aux calomnies d*Ulysse, qui représentait Mélilus et ses partisans. L allusion Fut à peine comprise lors de l'apparition de la pièce; mais plus tard, après la mort de Socrate, et lorsqu'on commença à le regretter, l'œuvre d'Euripide fut remise au théâtre, et au moment où le chœur s'écrie : « Grecs , vous avez mis à mort l'oiseau des Muses, le meilleur de vous tous et qui n'avait jamais nui à personne, » tous les spectateurs poussèrent un cri et beaucoup fondirent en larmes.

On n'en était point encore arrivé là au retour de Xénophon ; ses sympathies pour le fils de Sophronisque ne pouvaient être une reconi-

inandation près du peuple. Une autre amitié excitait d'ailleurs les soupçons. C'était celle qui le liait à Agésilas, roi de Sparte ! L'aristocratie athénieune ne cachait pas ses prédilections pour Lacédémone , qu'elle préférait à sa propre patrie. Fatiguée de la turbulente démocratie athénienne, elle enviait la forte organisation de Sparte, où une classe privilégiée exploitait sans résistance un peuple entier! Xénophon partageait toutes ces idées, et lorsque Agésilas partit pour son expédition contre les Perses, il le rejoignit, malgré la défense des Athéniens, qui le bannirent pour cause de laconisme.

A son retour, il trouva la guerre rallumée en Grèce. Thèbes et Athènes s'étaient coalisées contre Sparte ; Xénopbon eut le malheur de préférer sa patrie de choix à sa patrie natale, et combattit contre ses concitoyens à Coronnée. Obligé de se retirer à Lacédémone, il y reçut une maison située à Scillonte, des terres et une troupe d'ilotes pour les cultiver. Ce fut là qu'il écrivit VAmAase (retraite des dix mille), les Helléniques , qui forment la suite de l'histoire de Thucydide, la Cyropédie, espèce de

traité de politique et d*éducation auquel Cyrus donne seulement son nom, et que Ton peut regarder comme le Télémaque de la littérature grecque; enfin les Cynégétiques ou traité sur la chasse.

Ce fut seulement au bout de trente ans qu*il fut rappelé de son bannissement ; mais il ne voulut pas retourner à Athènes et alla habiter Corinthe.

Il y apprit la ligue des Athéniens et des Spartiates contre les Thébains. — Cette fois ses devoirs se trouvaient d'accord avec ses affections. 11 envoya ses deux fils combattre dans larraée alliée. Tous deux se trouvèrent à Mantinée. Xénophon, le front couronné de feuillages, célébrait un sacrifice, lorsqu'on vint lui apprendre le résultat de la bataille et la mort d un de ses fils ! — 11 pâlit et ôte la couronne de son front. — On ajoute que son fils est tombé après avoir frappé à mort Épaminondas, le général ennemi. — Il remet sa couronne en disant :

— Je savais que mon fils était mortel !

Et il achève le sacrifice.

Il écrivit dans sa vieillesse son Traité des rermiis de lAttique, et mourut sans être retourné à Athènes.

Comme philosophe, Xénophou nous a laissé un retlet plein de charme de son maître Socrale. On sent qu'il le reproduit plus exactement que Platon, qu'il lui donne moins de son propre fond. Comme historien, il est inférieur à ses devanciers.

Hérodote embrasse tout dans son tableau historique de l'Egypte, de la Perse et de la Grèce ; il semble lever le voile qui couvre le monde antique. Thucydide observe avec une sagacité merveilleuse, explique les événements par les causes humaines. Xénophon raconte un peu à Tavenlure et attribue tout à la décision des dieux. Il accepte, il se soumet; le pourquoi des choses ne T inquiète jamais. Son charme est dans une élégance tempérée, une honnèleté sincère et une douceur qui Ta fait surnommer ['Abeille attiqiie. Ses observations sont toujours sages, souvent ingénieuses, mais la forme est petite ; c'est pour lui que les critiques anciens ont inventé l'expression de styk inenu. Cepen-

dant la vérité un peu minutieuse de sa narration attache le lecteur ; c'est moins le ton de l'histoire que celui de mémoires historiques; mais il y a dans cette forme quelque chose d'intime, de gracieux et de facile qui donne à ses récits un charme tout particulier.

On le sent particulièrement dans VAnabase, oxx le calme un peu monotone de l'historien se trouve échauffé par les souvenirs du général. Il fait suivre pas à pas cette incroyable retraite, pendant laquelle les Grecs eurent à vaincre, tout à la fois, les lieux, les éléments et les hommes. Quelques passages suffiront pour vous donner idée de ce récit et de la forme historique de Xénophon. 11 s'agit du passage des Grecs chez les Carduques, dont les montagnes semblaient leur opposer un obstacle insurmontable.

Ce jour même, on s'arriHa dans les villages qui dominent la plaine arrosée par le Centrile, qui sépare TArménie du pays des Carduques. Le fleuve est a environ sept stades de leurs montagnes. Les vivres qu'on y trouva et le souvenir de ce qu'ils avaient souffert rendit ce cantoimement agréable aux Grecs, car pendant les sept jours employés à traverser le pays des

47't Cai-dutgucs, ib uvaiont toujours eu les oi-nies à la main ei avaient dû supporter plus de maux que toute la puissance du roi de Perse et la trahison de Tissapherne n'a\'aientpuleuren infliger. Croyant ces épreuves achis vées, ils goiiif-rent avec délices les douceurs du sommeil; mais quand le jour se leva, ils aperçurent, au dek'i du Centrite , un corps de cavalerie bien armiH! qui se tenait pr4^t à leur disputer le passage, et, dei-rièi-e la cavaleiie, des fantassins rangés eu bataille sur les hauteurs, pour leur fermer la route de l'Arménie!

C'étaient les liabîtants de ce dernier pays, des Mardoniens et des Chaldéens, à la solde d'Oroutas et d'Artuquc. On parlait des Chaldéens comme d'un peuple libre et guerrier. Us ctaieni armés de piques et portaient de grands boucliers d'osier. Les hauteurs qu'ils défendaient étaient éloignées du tleuve de trois ou quatre plèthres; on ne voyait qu'uu chemin qui y monliit, et il semblait fait demain d'homme.

Ce fut vis-ù-vis que les Grecs tentèrent le passage ; mais ils reconnurent qu'ils auraient de l'eau plus haut que la poitrine, que le courant était rapide et le lit du neuve garni de cailloux glissants. On ne [touvail essayer de passer tout armé sans que le courant vous emportât, et si l'on voulait porter ses armes au-dessus de sa tête, on restait exposé sans défense aux nèches et aux traits des ennemis. Il fallut donc se retirer el camper sur la rive.

Dans ce moment même, on s'aperçut que la mouta-

gne sur laquelle les Grecs avaient campé la nuit préc^ente était couverte deCarduques armés! A cette vue, l'armée tomba dans le découi*agement ; elle savait la difficulté de traverser le fleuve, regardait les troupes rassemblées sur Tautre rive pour lui couper le passage, et les Carduques postés à l'arrière pour les prendre à dos au moment où ils se mettraient en marche. On demeura donc ce jour et le suivant sans savoir à quoi se décider; mais Xénophon eut un songe : il rêva que ses pieds étaient pris dans des entraves qui se rompaient d'elles-mêmes et le laissaient libre de ses mouvements ! au jour naissant , il alla trouver Chinsophe pour Fencourager en lui racontant ce qu'il avait vu en rêve.

Chirisophe s'en r(»jouil , cl tous les généraux présents se hâtèrent de sacrilier en attendant le jour. Dès les premrères victimes, les entrailles donnèrent des signes favorables. Les généraux et les ofliciers ordonnèrent alors aux soldats de prendre leur repas. Pendant que Xénophon était à table, deux jeunes (îrecs accoururent vei's lui ( car tout le monde savait (|u'on pouvait le déi*anger de son diner ou de son sommeil, loi*squ'il s'agissait des intéiéts de larmée); ils lui dirent qu'en ramassant des broussailles sèches pour faire du feu, ils avaient vu au delà du Centrite, entre des rochers qui descendaient jusqu'au lit du fleuve, un vieillard, sa femme et de jeunes esclaves, déposer dans les anfraciuosités dos espèces de sacs

qui semblaient renfermer des vëiemenis ; qu'ils avaient cru pouvoir gagner ce point de l'autre rive sans rien craindra, parce que la ca\'alerie ne pouvait en approctier ; qu'en conséquence ils s'étaient déshabillés pour traverser le Qeuveà la nage, et seulement armés d'un poignard, mais qu'ils n'avaient eu de l'eau que jus- (lu'à la ceinture et qu'ils étaient revenus après avoir enlevé les vêlements.

Aussitôt Xénophon Ht des libations aux dieux et ordonna de verser du vin aux deux jeunes Grecs, afin qu'ils en pussent faire également; il conjura les divinités tutélaires qui lui avaient envoyé te songe et indiqué le gué, de vouloir bien confirmer par le succès des présages si Tavorables; puis, ce devoir rdîgieux accompli, il mena les jeunes gensù Chirisophe, A qui ils i-épétèreni leur rapport, ^rès l'avoir entendu, celui-ci lit, ù son tour, des libations, puis, ayant donné ordre i*! toute l'armée de plier bagage, on assembla les chefs pour délibérer sur les moyens de traverser le fleuve sans perte, de repousser les ennemis <iui gardaient l'autre rive et de ne pas être entamés par ceux qu'on laissait derrière soi. 11 fut décidé que Chirisophe marcherait à la (été pour traverser le Centriie, suivi de la moitié des troupes, et que les équipuges et les esclaves passeraient le gué entre les deux corps.

Os mesures prises, on se mit en marche. Les deux jeunes tirées servaient de guides. L'ai-mée longeait le

fleuve qu'elle avait à sa gauche. Elle parcourut ainsi ù peu près quatœ stades pour arriver' au gué.

Pendant la maix^he, la cavalerie ennemie suivait tous les mouvements des Grecs sur la rive opposée. ÂiTivé au gué, on posa les armes à terre ; puis Chirisophe le premier, la tête ceinte d*une couronne, quitta ses habits, reprit ses armes et donna ordre aux soldats d*en faire autant. 11 dit aux officiers de disposer les cohortes par colonnes et de les faire passer, les unes à droite, les autres à gauche. Pendant ce temps, le$ sacrificateurs inmiolaient des victimes sur la rive, tandis que les ennemis faisaient pleuvoir une grêle de pien*es et de flèches, dont aucune ne nous atteignait. Les sacrifices ayant été favorables, les soldats entonnèrent tous le pœan et poussèrent des cris de guerre auxquels répondirent toutes les femmes ; car beaucoup de Grecs avaient emmené celles qu'ils aimaient.

Ghirisophe entra dans le fleuve avec sa division. Xénophon, ù la tète des soldats les plus agiles de Tarrière-gaitie, courut au passage placé en face des montagnes d'Arménie, comme s'il eût voulu y traverser le fleuve et envelopper la cavalerie qui en avait longé le bord. Gelle-ci, voyant que les soldats de Ghirisophe passaient le gué sans obstacle et que ceux de Xénophon menaçaient de les toui*ner, se mit à fuir vers le chemin qui conduisait aux hauteurs....

Quand il rit que tout allait bien sur l'autre vi\e,

Xénophoii regagna rapidement le gué que passait l'armée, car on voyait déjà les Carduques descendre dans la plaine poui- tomber sur les- dernières troupes qui traverseraient.... Les bagages des Grecs et leur suite passaient encore, lorsque Xpnaphon, lisant exécuter à ses troupes une demi-conversion it gauche, fit face aux Carduques... Il leur ordonne, dès que les pierres lancées par les Ironde^ennemies arriveraient jusqu'à eux et retentîi-aîeni sur lenrs boucliers, d'entonner le petan et de fondre sur les Carduques. AussilAt qu^b les auraient mis en fiiiie et que des bords du fleuve la trompette sonnerait la charge, ils devaient exéculer un derai-lour à droite, courir de toutes leurs forces, |es serre-files en tète de la ligne, et passer le gué, chaque division marchant droit devant elle, afin de oa point s'embarrasser mutuellement.

— On regardera, leur dil-il, comme le meilleur soldat, celui qui gagnera le premier la rive opposée. . .

Les Carduques voyant qu'il restait peu de troupes à l'arrière^rde.... attaquèrent hardiment avec leurs arcs et leurs frondes; mais lesGrecscoururentsureux en chantant l'hymne du combat, et ils ne purent soutenir le choc... Alors la trompette sonne ! A ce bruit guerrier l'ennemi fuit encore plus vite, tandis que les Grecs, au lieu de le poursuivre, se retournent, courent à toutes jambes et traversent le fleuve!... On voyait encore fiûria plus grande partie des barbares, quand les soldats de Xénophon parvinrent à l'autre rive.

Mais le froid surprend les dix mille dans les plaines de TÂrménie, et les soumet aux plus cruelles tortures. Le vent, la faim, la difficulté de la marche au milieu des neiges épuisent les forces et les courages.

« Loi^qu'on s'endormait chaussé, les courroies enti-aient dans le pied ; les sandales, durcies par la gelée, s'y attachaient, car on les avait faites de cuir de bœuf récemment écorché, les vieilles se trouvant usées. — Il y eut, pai* suite, des traîneurs. Ceux-ci ayant aperçu un endroit que la neige ne blanchissait point, jugèrent qu'elle s'y était fondue ( ce qui était l'effet d'une source voisine), tournèrent leurs pas de ce côté et s'y assirent en déclarant qu'ils n'iraient pas plus loin.

Xénophon, toujoui*s à la tête de l'arrière-garde, n'en fut pas plutôt averti, qu'il accouiiit et employa tous les moyens pour les décider à se remettre en marche ; il les supplia de ne point s'arrêter ; les avertit qu'un corps de l'armc^e ennemie était proche ; il finit par s'emporter.

— Qu'on nous égorge! répondirent-ils; mais nous ne pouvons faire un pas de plus !

On jugea que le meilleur parti à prendre était d'inspirer, s'il se pouvait, un tel effroi aux ennemis, qu'ils n'osassent point attaquer ces malheureux. 11 faisait une nuit très-noire; les barbares s'avançaient à grand

bi-nit, se disputant ce qu'ils avaient pîUé; l'arrièregarde, qui était en bon état, courut les attaquer, tandis que les tratneurs poussaient des ms en frappant de leurs piques sur les boucliers. Les ennemis épouvantés se précipitèrent dans le vallon i travers la neige, et on ne les entendit plus.

Xénophon promit aux malades de leur envoyer le lendemain du secours, puis continua sa marche. Il n'avait pas fait quatre stades qu'il trouva d'autres soldats étendus sur la neige et couverts de leurs nftnteaux ; aucune garde ne les protégeait. Xénophon les força de se relever. Ils lui dirent que l'avant-garde avait aussi foit halte.

H se remît en maiThe, en iaisant partir les plus vigoureux des Peltasies pour examiner ce qui arrêtait la marche. Ils lui rapportèrent que toute l'année était arrêtée et se reposait. Les troupes de Xénophon bivouaquèrent, en conséquence, où elles se trouvaient, sans allumer de feu, sans manger, à peine gardées! Au point du jour, XénophMi envoya les plus jeunes soldats aux tratneurs, pour les forcer à se lever et à partir. Au même instant arrivèrent des envoyés de Qiirisoidie qui venaient s'informer de l'état de l'arrière-garde. Celle«i les reçut avec joie, leur remit les malades et partit elle-même. Moins de vingt stades |duB loin, elle sa trouva dans le village où campait Chirisophe. Les soldats de ce denUer Paient i taUe, couronnés de guirlandes de foin sec, et se bisant ser-

vir par des en^ts arméniens vêtus d'habillements barbares. Il fallait leur montrer par signes ce qu'ils avaient ù faire, comme si on se fAt adressé à des ^nrds. t

Ce fut là qu'on délibéra de nouveau sur la manière de franchir une montagne gardée par les ennemis. En racontant le débat, Xénophon lui conserve sa liberté soldatesque et sa gaité railleuse ; on croit assister à un de ces conseils de guerre tenus autour des feux du bivouac et la coupe à la main. C'est Xénophon lui-même qui parleMe premier. Il engage à profiter de la nuit pour traverser la montagne, et à s aider d'une fausse attaque; puis il ajoute plaisamment:

« — Mais pourquoi parler de feintes et de fraudes devant un Làcédémonien {Chirisophe était de Sparte); vous tous, citoyens de la classe des égaux, n'avezvous pas lart^putation d'être formés au larcin dès l'enfance i Les vols ne sont point prohibés par vos lois ; loin d'être déshonorants, ce sont pour vous de belles actions. On vous exerce à les commettre avec adi*esse et secret, en condamnant au fouet quiconque se laisse surprendre. Tîiche donc, Chirisophe, de nous prouver cpie tu as profité de l'éducation i^çue , et prends garde que nous ne soyons surpris à voler la mon ta-

gne de l'ennemi, de peur qu'il ne nous donnft les élrivières!

— J'ai entendu dire, répliqua Chîrisophe, que vous autres Athéniens, vous étiez très-adroits à voler le trésor del'Ëtat, et que, malgré le danger que court le voleur, ce sont les plus distingués de votre république qui s*en mêlent, s'il est vrai toutefois que vous élisiez pour magistrats les plus distingués ! Tu as donc comme moi une belle occasion de prouver que lu as profité de ton éducation.

— Je suis prêt, repliqua Xénojdion, et, dès (]ue nous aurons s(>u|)é, j'offre d'aller, avec les troupes de l'ai^ rière^arde, m'emparer des hauteurs. •

Tout réussit aux deux généraux , qui atteignent enfin avec leur armée les provinces du Pont-Euxin.

• On arriva, le cinquième jour.stia montagne saa'ée nommée Thechès. Les premiers qui gravirent jusqu'au sommet aperçurent la mer et jetèrent de grands cris. Xénophon qui les entendit, ainsi que l'arrière-garde, crut que de nouveaux ennemis se présentaient en tête, car la queue était harcelée par les peuples dont ou avait bridé le pays.... Ces clameurs augmentaient à mesure qu'on approchait; de nouveaux soldats se joignaient, en coiu'ant, à ceux qni criaient; leur nombre allait croissant, le bruit redoublait, et Xénophon

crut qu'il y avait là quelque chose d'extraordiaaire. Il monte à cheval, prend avec lui Lycius et la cavalerie grecque» en longeant le flanc de la colonne pour donner du secours ; mais bientôt il entend les soldats qui criaient: la mer! la mer! en se féllcitaiit mutoeOement.

Alors, arrière-garde, équipages, cavatters» tout s'élance au sonmiet de la montagne. Quand les Grecs y furent tous arrivés, ils se mirent à s'embrasser, les larmes aux yeux ; ils sautaient au cou de^eurs généraux et de leurs officiera. Aussitôt, sans qu'on ait jamais su par l'ordre de qui, les soldats apportent des pierres et en élèvent un grand tertre ; ils le couvrent des boucliers de cuir ou d'osier pris aux ennemis. Le guide lui-même mettait les boucliei*s en pièces et exhortait les Grecs à l'imiter. Ils renvoyèrent ensuite ce barbare, qui reçut un cheval, une coupe d'argent, un habillement à la perse et dix doriques. Il demanda surtout des anneaux et en obtint de beaucoup de soldats. Ensuite il montra un village où l'on pouvait camper, attendit jusqu'au soir, et quand la nuit fîit sombre, il se sépara de l'armée et disparut. »

Ces citations sont plus que suffisantes pour faire comprendre le genre de mérite de Xénophon. Ce qui lui manque, c'est Tampleur éloquente qui frappe dans ses prédécesseurs ; c'est surtout le souffle patriotique, si puissant chez

Hérodote, plus coDteou mais sensible encore chez Thucydide. Le lecteur devine sur-lechamp que XéoophoD a perdu sa nationalité, que ce u'est plus un Athénien.

Sa conduite, au reste, ne le prouve que trop, ' et c'est là un grave syroplôme qui nous annonce que nous touchons à la fin de la brillante période d'Athènes. Quand les citoyens les plus éclairés d'une- république aiment mieux l'étranger que leur patrie, le jour suprême de celle-ci approche. Or, le ïacomsme de Xénophon n'était point, à Athènes, un fait isolé. Les riches, les écrivains et les grands finissaient presque toujours* par chercher au loin un re- Tuge contre la jalousie inquiète de ce peuple, trop spirituel et trop souvent trompé pour être confiant.

.Ainsi les classes allaient se séparant de plus en plus. Où il n'y aurait dû avoir qu'un peuple, il s'en trouvait deux, dont l'un conspirait avec l'étranger, au moins par ses vcbus. Athènes était ainsi malade du mal qui devait la tuer. car lorsque le sol natal cesse d'être pour tous le sol préféré, lorsque, pour défendre la fron-

tière, ce seuil sacré de la grande famille, tous n'onl pas le même bras, le même esprit et le même cœur, les sages peuvent marquer d'avance la place où la nation trouvera sa tombe.

Celle d'Athènes semblait pourtant difficile à creuser; en vain la Grèce presque entière y avait mis la main, elle en ressortit pâle et brisée, mais encore vivante.

Les trente tyrans établis dans ses murs par les Spartiates y avaient fait mourir plus de citoyens, en huit mois de paix, qu'on n'en avait vu périr pendant trente années de guerre. — C'est Xénophon qui le dit, et on ne peut le soupçonner de partialité en faveur du parti vaincu. — Un des tyrans, Théramène, voulut parler d'humanité, ses collègues l'envoyèrent à la mort.

Tous ceux qui avaient pu échapper à la proscription s'étaient réfugiés à Thèbes. Un changement favorable commençait à se faire dans la cité béotienne. Grâce à Pélopidas et à Épaminondas, son intelligence s'était ouverte, son coeur s'était élevé. On accueillit les proscrits avec

UDe pitié généreuse, et, connue des Spartiates ou des CorinihieDS de passage à Thèbes avaient osé les insulter, on décréta que quiconque verrait un Athénien attaqué sans courir à son aide, serait puni par l'amende et la prison.

Ainsi Athènes profitait de son malheur. Depuis qu'elle n'excitait plus l'envie, toutes les sympathies lui étaient revenues.

Un des réfugiés, Trasybule, le même qui avait déjà délivré Athènes des quatre cents tyrans dont elle avait quelque temps subi l'oppression, réunit des proscrits, les arma et la délivra des trente scélérats qui la gouvernaient.

Mais Athènes demeura faible et ruinée. On lui avait enlevé ses flottes, on avait démoli ses murailles et emporté tout l'or et tout l'argent qu'on avait pu découvrir. Désormais Sparte commandait à la Grèce sans partage. Ses généraux avaient appris le chemin de l'Asie Mineure et y faisaient la guerre au grand roi. Tout pliait devant elle, quand Thèbes se refusa à une plus longue soumission, et osa tenter la lutte contre la despotique souveraine.

Grâce à Épaminondas, cette lutte fut une Ion-

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gue suite de désastres pour les Lacédémoniens. Il fit voir aux femmes de Sparte ce qu'elles se vantaient de ne point connaître, la fumée d'un camp ennemi , et força, comme il le dit, leur laconisme hautain à allonger ses phrases.

Après Mantinée, le prestige de Lacédémone tombe brusquement : chaque ville recouvre son indépendance; les alliés se détachent des deux grandes cités qui s'étaient si longtemps partagé l'influence; la Grèce, désormais divisée en vingt intérêts distincts , n'a plus rien de l'unité qui avait fait sa force; ta confédération est remplacée par des villes jalouses qui s'agitent dans le vide.

Toutes ont, d'ailleurs, perdu les qualités qui avaient fait leur gloire.

Sparte, dont on vantait la probité et le désintéressement, s*esl corrompue en pillant Athènes. Son général, Gy lippe, chargé d'envoyer l'or dans des sacs de cuir refermés, découd les sacs et enlève une partie de la somme ; les magistrats qui gouvernaient Sparte gardent le reste sous prétexte de le réserver pour les affaires d'État.

Corinthe n est plus que le honteux refuge des

vices de la Grèce. Tous les plaisirs s* y vendent, mais assez chèrement pour donner lieu au proverbe qu il n'est point permit à tout le mande d'aller à Corinthe.

Thèbes, sortie un instant de sa rusticité, y est bientôt retombée. Après la mort de Pélopidas et d'Épaminondas, elle se retrouve béotienne. Comme on Ta dit, « Taigle a perdu ses ailes et est redevenu un oiseau de basse-cour. » — Aussi le vice y prend-il le plus bestial de tous les caractères. Ailleurs c'est Tavarioe, la sensualité, Torgueil; ici c'est la gourmandise! Il s'établit des confréries qu'enrichissent des dons ou des legs, et dont la seule mission est de préparer des festins monstrueux. Certains Thébains sont membres de plus de confréries qu'il n'y a de jours dans la semaine, et, pour ne pas perdre leurs privilèges, ils dtnent deux fois ! —La république thébaine n'est désormaisqu'un vaste réfectoire où l'on mange et où l'on digère.

Quanta Athènes, elle aussi s'éteint! — Nous avons déjà vu comment elle s'était amollie dans la prospérité ; comment les citoyens riches s'étaient insensiblement dénationalisés, et corn-

ment les citoyens pauvres étaient devenus les ennemis de tout ce qui s*élevait par la fortune, l'intelligence ouïe courage. Il faut ajouter qu'on ne croit plus à la justice. Le peuple a abusé trop souvent de son pouvoir en exilant ses grands hommes ; ces leçons d'iniquité ont profité. Un général athénien, Iphicrate, menacé d'une condamnation , fait entourer l'assemblée par ses anciens soldats armés de poignards et est ainsi acquitté !

Puis Athènes a perdu le sentiment sérieux des choses, Tironie y a éteint l'admiration : on rit de tout. — Signe terrible que ce scepticisme d'esprit qui nous permetune affreuse impartialité entre le beau et le laid, entre le mal et le bien !

Enfin Athènes n'a plus le sens moral. On y juge les hommes indépendamment de leur vertu, d'après leurs talents. On oublie les crimes d'Aïcibiade pour admirer seulement ses facultés brillantes, et ces facultés mêmes conduisent la république à sa ruine.

La Grèce entière est donc énervée et vieillie. La civilisation a besoin de nouveaux soldats pour continuer ses conquêtes.

C'est la marche ordinaire dans Thistoire. Les peuples font leur temps comme les hommes, et les instincts qui ont besoin d'être représentés dans le monde, le sont successivement par différentes nations. Quand Tune a épuisé sa virilité, elle fait place à une autre qui prend sa mission.

Les Grecs avaient travaillé au développement de rintelligence humaine dans toute sa force et toute sa liberté *, ils lui avaient trouvé un instrument admirable, la langue la plus parfoite qui eût été inventée; ils avaient popularisé les sciences, jusqu'alors renfermées dans les sanctuaires de Memphis, perfectionné tous les arts, dégagé Tesprit humain d*une partie des erreurs païennes et cherché , en politique, la véritable solution, c'est-à-dire Téquilibrede lautorité et de la liberté ; mais ils s'étaient épuisés à accomplir cette œuvre et à la défendre contre les barbares ; il fallait maintenant qu*une race plus jeune, moins fatiguée, prtt en main le travail accompli. — Ces trésors intellectuels» amassés par la Grèce, il fallait en foire largesse au monde! — Ce fut la Maoédoine qui se chargea de cette mission.

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La Macédoine, d'origine dorienne, avait conservé des rapports continuels avec la Grèce ; ses rois étaient les hôtes intellectuels d'Athènes; les poètes et les historiens grecs vivaient à leurs cours; toutes les lumières de la Grèce s*y reflétaient.

Mais, chez les Macédoniens, le sang barbare s'était mêlé au sang dorien ; il y avait introduit un élément de simplicité et, par suite, de force. — A toutes les époques de civilisation extrême, il vient ainsi un moment où les sociétés trop raffinées ont besoin de se renouveler par les races plus naïves; c'est, dans Tordre politique, le même phénomène que celui qui se produit dans l'ordre hygiénique , lorsque des citadins énervés par les jouissances du luxe vont se refaire aux champs, dans la vie simple et rude du laboureur.

Il fallait seulement un homme qui préparât cette évolution et qui assignât à la Macédoine l'œuvre de continuation et d'expansion qu'elle était appelée à remplir.

Cet homme se trouva : c'était Philippe, prince du sang royal, élevé à Théines par Épaminon-

das. — Demi-hellène, demi-barbare, il allia, pour ainsi dire, en lui les deux races, et forma un foisceau de leurs qualités diverses. Il prépara enfin la mission de son 61s Alexandre, qui devait prendre la Minerve athénienne pour l'asseoir sur une cavale de Thrace et la lancer à la conquête du monde!

Philippe avait vingt-deux ans lorsqu'il appri t la mort de son Trère. Il s'échappe aussitôt de Thèbes, arrive à Pella, se fôit reconualtre roi et applique immédiatement à son royaume les f^nds principes de gouvernement qu'il avait appris d'Ëpaminondas.

D'abord, au caprice il substitue la justice! le plus obscur de ses sujets peut venir lui réclamer son droit. On connaît l'anecdote de cette femme qu'il condamna au sortir d'un banquet.

— J'en appelle à Philippe à jeun! s'écriet-elle.

Et Philippe, loin de s'emporter, examina de nouveau l'affaire, et réforma son jugement.

H s'occupa, en outre, de l'organisation d'une armée. Il avait vu à Thèb^ le bataillon sacré auquel Ëpaminondas avait dû ses victoires sur

les Spartiates ; il forma , sur son modèle, une troupe d^élite qu*il nomma la phalange. — Il soumit ensuite les différents peuples voisins qui pouvaient compléter son armée. La Thessalie lui donna des cavaliers, Tlllyrie des gens de traits.

Enfin il travailla à grossir son trésor, sûr que dans cette société grecque, vieillissante et corrompue, rintérêt guidait le plus grand nombre, et que, lorsqu'on ne se donnait pas, c'est qu'on voulait être acheté. — L'oracle lui-même l'avait confirmé dans cette conviction, en lui répondant qu'tV serait inmicible s'il combattait açec une armure d'argent.

Les frontières de la Macédoine étaient occupées par des colonies grecques , surtout athéniennes; ces colonies s'insurgeaient à chaque instant contre la mère-patrie : c'étaient Amphipolis, Potidée! — Philippe propose aux Athéniens de les faire rentrer dans le devoir, et, en effet, il s'en empare ; mais il les garde ! — Il découvrit près de Potidée une mine d'or qu'il fit exploiter. Lorsqu'il se fut assuré de sa richesse, il s'écria:

— Haintmant la Grèce est à uioi, car j'ai de quoi la payer!

Tout semblait le favoriser. Les Phocéens, qui avaient labouré des terres appartenant au temple de Delphes, avaient rallumé, à propos de ce sacrilège, une guerre générale. Philippe laissa les Grecs se déchirer et s'afiaiblir ; enfin , le moment venu, il se déclara contre tes Phocéens, prit une ville qui leur était alliée , Méthane, et marcha vers les Thermopyles, afin de s'emparer de cette porte de la Grèce. Mais les Athéniens, avertis par un de leurs orateurs, accoururent, gardèrent le passage, et Philippe fut forcé de s'en retourner.

L'homme qui venait de faire avorter aimi tous ses plans, devait lui susciter bien d'autres obstacles et retarder seul , pendant plusieurs années, sa marche victorieuse. — C'était Démoslhène.

m DU TONE PCEKtEIl.

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