‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 9 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

j usqu'à terre , de peur qu'il ne s'eo prenue à mon pauvre saint Bodi qui ne lient qu'à un fil.

Or nous autres, humbles curés de Tart, qui acceptons les autels dressés et les dieux établis, nous éprouvons la même crainte respectueuse devant certains savants. A diaque apparition d un de leurs mémoires* nous tremblons qu'ils ne nous apprennmit la suppression d'un philosophe ou d'un poète que nous nous sommes habitués à aimer ! Car tout le monde a son saint Roch qui ne tient qu'à un /i/, et nous devons reconnaître que c'est le cas d'Ésope.

Et cependant quelle perte que celle de ce charmant personnage dont l'histoire a amusé notre enfance! Cette histoire, fut-elle une fable, nous voudrions qu on la gardât comme la plus divertissante de toutes celles que Ton a pu attribuer au sage esclave phrygien. Redite par La Fontaine surtout, rien ne lui manque ! Il est clair que le bonhomme croit tout ce qu'il raconte. L'antiquité pour lui est une chose de la veille, Sardes touche à Versailles, Crésus est cousin de Sa Majesté Louis XIV, et Xantus, le maître d'Ésope, quelque président au [)arle-

ment ou au Ghaielet. La Fontaine ne dit-il pas sérieusement que lorsque Xantus acheta le petit bossu au marché de Samos « les commis de In douane lui firent généreusement nmise du sou pour liçre, et lui donnèrent quittance sans qu'il eût rien à payer. — Voilà évidemment des commis qui connaissaient leur monde et savaient comment on doit se conduire avec les personnes de qualité! Ailleurs, quand il raconte l'aventure de r homme sans souci qui se laisse combler de politesse, accepte tranquillement tout ce qu on lui offre et qui , voyant Xantus près de brûler sa femme parce qu'elle lui a pétri un mauvais gâteau, dit simplement : — Attendez que j'aille chercher la mienne, les fagots serviront pour deux. . . — On sent que c'est La Fontaine lui-même qui prend la place du personnage et qui croit parler pour son compte.

La Fontaine! dès qu'il était question de fables, nous devions arriver à ce nom ! D'autres ont introduit le genre parmi les hommes, lui, il se Test approprié!

Et ce n'est point seulement le fait de son talent poétique, mais de la tournure de son esprit.

On a trop parlé de la naïveté de La Fontaine et trop peu de son bon sens. — Ce dernier do* mine surtout chez lui. Il y a, dans son génie, quelque chose de la l(^que agreste et narquoise du paysan ; je ne sais quoi de direct, de positif, d'un peu étroit, commme tout ce qui tient de près à la terre. On s*est laissé prendre à deux ou trois élans de gentillesse amoureuse pour supposer à notre poète une nature tendre ! Rien de moins prouvé par Tensemble des œuvres, rien de mieux contredit par Tensemble de la vie. La Fontaine était précisément ce qu'il fallait être pour composer ses fables; une intelligence nette , originale , moqueuse , aimant à voir le monde au microsO/Ope, et servie par un admirable goût poétique. Les biographes en ont fait tour à tour un enfant et un sage ! C'était simplement un excellent poëte, dont la grande affaire a été d'écrire de petits chefsd'œuvre et de vivre pour son compte!

Il n'en fait point mystère dans l'avant-propos qui précède son premier volume ; il avoue qu'il n'a donné de moralité à ses apologues que lorsqu'elle a pu y entrer avec grâce. En France ,

ajoute-l-il pour excuM, on ne considère qne ce qui plail et test In seule règle. De la part de lout autre, Taveu semblerait tant soit peu effronté.

Au reste, en habillant Tapologue au goût de son temps , La Fontaine n'usait pas seulement d*un droit, il obéissait à une nécessité.

Aucun autre genre, en effet, n'appelle aussi impérieusement des modifications progressives.

Né, comme nous Tavons dit, au berceau des sociétés elles-mêmes, l'apologue fut d'abord la seule composition véritablement littéraire. L'imagination y concentra toutes ses ressources et l'art grossier du temps toutes ses finesses.

En réalité, il renfermait les éléments de la création la plus complète. On Ta dit avant nous, le poëme épique lui-môme n'est qu'un apologue développé. Pour tous deux, il faut un sujet, un plan, un but, des caractères, rallernalive du dialogue, de la réflexion, du récit, et Boileau aurait pu dire avec plus de raison d'un apologue sans défaut ce qu'il dit du sonnet, qu'i/ vaut un long poème.

Seulement, dans la fable primitive, tous ces éléments poétiques étaient nécessairement res-

st

tés en germe : cette foble ressemblait, en quelque sorte, aux animaux des premières créations qui réunissaient tous tes moyens de locomotion, ailes, pieds, nageoires, mais tellement rudimentaires que l'animal ne pouvait s'en servir. Plus tard et à la longue, le partage se fit entre les différentes espèces ; les unes gardèrent les ailes qui s'étendirent, les autres les pieds qui se fortifièrent , les autres encore les nageoires qui leur servirent de rames ! — Or, quelque chose d'analogue eut lieu pour la foble. Elle aussi sembla se dédoubler en différents genres dont chacun s'appropria une qualité qu'il perfectionna. Ici allèrent les ailes, à l'ode, à la tragédie, à l'épopée; là altèrent les pieds, aux discussions oratoires, à la philosophie, à l'histoire. — Les anciens eux-mêmes reconnaissent deux muses, la muse pédestre et la muse ailée.

Mais, même sans sortir de l'apologue, nous voyons le développement s'accomplir et la b^ns* figuration s'opérer.

Pour s'en convaioire, il suffit de prendre une création ésopique, de la suivre à travers les siè-

des littéraires, de la voir grandir et se compléter.

Nous citerons pour exemple celte fable du Rat de ville et du rat des champs , dont nous avons déjà eu occasion de parier et nous demanderons la permission de nous y arrêter. L'histoire d'un apologue (c'est-à-dire d'un précepte mis en action) nous paraît chose curieuse à étudier dans ce grand mouvement d'idées qui se continue depuis trois mille ans.

Quel est le but du fabuliste? Prouver qu'il y a plus de bonheur et de calme dans la médiocrité que dans V opulence.

L'inventeur des anciens temps se borne pour cela à opposer la frugalité et la sécurité du rat campagnard, au luxe et aux inquiétudes du rat citadin. Ceux qui ont pu lire la version primitive arrangée par Horace savent ce que l'antiquité avait su y mettre de charme.

Mais, malgré tout, c'était là une leçon un peu vague. L'opulence du rat de ville n'est point sa propriété, et rien n'indique qu'il eût dû la regretter si on lui eût permis d'en jouir librement. La fable ne prouve pas enfin les in-

coDvéaients inhérents à la richesse elle-même, mais à la position de ceux qui en jouissent par fraude. Le rat des champs est un paysan qui vit pauvrement et tranquillement de sa récolte, le rat de ville un parasite qui s'engraisse des dessertes d'une table opulente, au risque des chats et des coups de bâton.

La vraie question reste donc en dehors du récit et il y a toujours à prouva que contentement ne sort point de richesse.

C'est le but de la fable du Savetier et du financier.

Ici ridée est franchement abordée. D'un côté vous avez la joie, de lautre les sacs d'écus. Quelques-uns de ceux-ci roulent du côté de la joie et voilà qu'elle devient tout à coup souci et tristesse! Cette fois la démonstration est logique, complète ; la moralité ressort clairement du récit et prend un sens général . Tout le monde sait par cœur la fable de La Fontaine; mais pour cela même on nous permettra de la redire.

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