‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 1 sur 21 · Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empire · texte numérisé non relu

Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empire

Si M. Sicard était sorti de l'école normale au lieu de sortir d'un grand séminaire, il figurerait dans le Dictionnaire des Contemporains de M Vapereau, et je pourrais vous dire à quelle date remontent ses débuts dans les lettres. Je crois bien que c'est en 1883 que parut son premier livre : L' Education morale et civique avant et pendant la Révolution (1100-1808). L'Académie française, dans sa séance du 20 novembre 1884, lui décerna un prix de deux mille francs, et le secrétaire perpétuel, M. Camille Doucet, lui consacra dans son rapport les lignes suivantes :

(l) U Ancien Clergé de France. I. Les Évéques avant la Révolution^ par l'abbë Augustin Sicard. — Uo fort volume in-â* de 523 pages. Victor LecoŒre, éditeur, rue Bonaparte, 90. — 1892.

t C'est un ouvrage de premier ordre, a dit devant l'Académie le rapporteur de ce livre ; considérable par le sujet qu'il traite, par l'abondance et par la sûreté des documents qu'il renferme, par la modération, l'élégance et la fermeté avec lesquelles il est écrit ; enfin par toutes les qualités qui font un bon livre destiné à un succès sérieux et durable. »

€ Le but de l'auteur est de montrer ce qu'était l'éducation de la jeunesse pendant la première moitié du XVIIP siècle, ce qu'elle est devenue sous l'influence des utopies philosophiques et des lois révolutionnaires, comment, enfin, un retour violent de l'opinion publique l'a, sous le Directoire et le Consulat, ramenée à ses antiques errements.

« Quand, surtout sous la plume d'un prêtre, un sujet pareil devait appeler beaucoup d'allusions à ce qui se passe de nos jours, ce livre n'en contient aucune. L'auteur a cherché ailleurs un succès plus digne de lui. Qu'on partage ou non tous ses sentiments et toutes ses doctrines, on ne peut méconnaître la valeur historique de ce livre, sa grande modération et sa louable impartialité (1). »

Ces éloges étaient pleinement mérités, sauf celui — si c'en est un — de ne « contenir aucune allusion à ce qui se passe de nos jours ». Sans doute, M. l'abbé Sicard avait laissé à son ouvrage le calme, l'impartialité et l'intérêt permanent de l'histoire ; mais s'il n'avait pas cherché les allusions, il ne les avait pas fuies non plus. Aussi bien, son livre tout entier n'était pas autre chose qu'une mise en regard des faits d'autrefois avec les faits d'au-

(1) Camille Dooeet, Concourt littéraires, p. 318.

CAUSERIES IIISTORIU' i;^. ^

jourd'hui, et il n'était douteux pour aucun de ses lecteurs que ce qui lui avait mis la plume à la main, c'était précisément le désir de montrer, à la lumière de l'histoire, que l'entreprise de nos laïcisateurs était une entreprise coupable, odieuse, essayée déjà, non moins condamnable dans le présent que dans le passé, et dont l'avenir ferait encore justice. C'est ce que faisait très bien ressortir Mgr Perraud, évèque d'Autun, dans une lettre adressée à l'auteur et qui servait d'introduction à l'ouvrage :

« Tout en vous renfermant strictement, écrivait Mgr Perraud, dans le domaine du passé, sans vous permettre la moindre excursion sur le domaine des controverses contemporaines, vous avez éclairé d'une vive lumière les questions à la solution desquelles sont étroitement attachées les destinées de la jeunesse française. Aussi, en achevant de vous lire, je me suis rappelé la belle définilion de l'histoire donnée par Cicéron, qui appelle cette science < la maltresse de la vie », Historia magistra vitœ.

« Rien de plus instructif que d'étudier avec vous la naissance, Tapogée, la décadence de la pédagogie momentanément imposée à notre pays à la fin du siècle dernier en vue de former pour le XIX* siècle une France pratiquement athée. Rien en même temps qui soit mieux fait pour encourager les hommes de foi et de cœur à combattre avec la dernière énergie la nouvelle expérience que les mêmes incorrigibles passions tentent à cette heure sur la conscience de nos jeunes générations. »

M. l'abbé Sicard avait entrepris d'écrire l'histoire de l'éducation publique dans notre pays depuis le commence-

mcni du siècle dernier jusqu'à la fin de la Révolution française. Il avait commencé, comme de raison, parl'insiruciion primaire. Il avait fait connaître, dans son premier ouvra£;e, quelle part les gouvernements et les éducateurs avaient faite à la religion et à la morale dans la formalion de l'enfance. Son second livre fut consacré à l'insiruciion secondaire. Il parut en 1881 sous ce titre : Les Etudes classiques avant la Révolution. Cette fois encore il s'agissait d'une question offrant un grand intérêt d'actualité. On remettait chaque jour en question les méthodes et les programmes d'enseignement. L'heure était favorable pour rappeler les leçons de l'histoire, pour montrer que la plupart de ces questions, si passionnément agitées, étaient vieilles d'un et parfois de trois siècles. Analhèmes portés contre les langues mortes, recettes imaginées pour en précipiter l'apprentissage, charge à fond contre le thème et les vers latins, programmes encyclopédiques, engouement pour les sciences, préoccupations utilitaires et naissance de l'enseignement spécial, attendrissements pour le corps, apothéose de la gymnastique : toutes ces choses que l'on croyait nées d'hier, M. Sicard les retrouvait dans le passé. Son livre abondait en renseignements neufs et curieux. Les chapitres consacrés aux holes militaires, pour ne citer que ceux-là, furent, pour presque tous les lecteurs, une révélation véritable. L'auteur y démontre que ces réformes scolaires autour desquelles on mène aujourd'hui tant de bruit, .si elles ne sont pas renouvelées des Grecs, sont renouvelées... des moines. L'école Monge, l'école alsacienne ne font que suivre de loin, haud passibiis œquis.

ce que les bénédictins de Sorèze ont essayé et mis en pratique, j)endant cinquante ans, avec un succès et un retentissement qui portèrent dans toute l'Europe et au delà des mers la renommée de ce collège, où les inspecteurs généraux de 1800, alors qu'il s'agissait de reconstituer les études détruites par la Révolution, trouvèrent, selon leur expression, t un modèle colossal à imiter (1) ».

Les Etudes classiques avant la Révolution ne trouvèrent pas à l'Institut un moins favorable accueil que V Education morale et civique avant et pendant la Hévolution. L'Académie leur décerna, en 1888, un de ses principaux prix. Je le rappelle ici à l'honneur de M. l'abbé Sicard, et aussi à l'honneur de l'Académie elle-même.

Le nouvel ouvrage de M. l'abbé Sicard, V Ancien clergé de France, est plus important encore que les deux précédents. Nous n'avons ici qu'un premier volume, celui sur les Evéques ; d'autres suivront, sur les curés, les chanoines, les moines. Le savant écrivain ne se propose rien moins que de ressusciter historiquement ce grand corps de l'Eglise de France, tel qu'il existait au moment où la Révolution éclata. Le sujet est neuf autant qu'intéressant. Des publications locales, faites en plusieurs diocèses, ont éclairé certaines parties du tableau ; mais le tableau d'ensemble était encore à faire. Tracer ce tableau, lui

(1) Voir, dnns ïTnivers du 6 septembre 1887, notre article sur le livre de M. L'abbé Sicard.

donner tous ses développements, ne rentrait pas dans le cadre de M. Taine. Ecrivant une histoire générale, il ne pouvait évidemment accorder au clergé une très grande place. Pour courtes qu'elles soient, les pages qu'il lui a consacrées (1) sont très belles, et j'en veux citer au moins quelques lignes, celles qui ont trait plus particulièrement aux évoques :

c Un prêtre, dit l'illustre historien, n'était point un fonctionnaire salarié par l'Etat. . . Vis-à-vis de ses supérieurs ecclésiastiques, il était respectueux, mais indépendant. L'évêque n'était point dans son diocèse ce qu'il est devenu depuis le Concordat, un souverain absolu, libre de nommer et maître de destituer à son gré neuf curés sur dix. Dans trois vacances sur quatre, parfois dans quatorze vacances sur quinze, ce n'était pas lui qui choisissait; le nouveau titulaire était désigné, tantôt par le chapitre cathédral en corps, tantôt par une collégiale en corps, tantôt par le seigneur dont les ancêtres avaient fondé ou doté l'église, en certains cas par le Pape, quelquefois par le roi ou la commune. Par cette multiplicité et cet entrecroisement, les pouvoirs se limitaient... — Si les très hautes places étaient données à la naissance et à la faveur, les moyennes étaient réservées à la régularité et au savoir. Nombre de chanoines et vicaires généraux, presque tous les curés des villes étaient docteurs en théologie ou en droit canon, et les études ecclésiastiques, irès fortes, avaient occupé huit ou neuf ans de leur jeunesse... — Libéral, de plus : jamais le clergé français ne

(1) La RétolmUm, Um» 111, pugM 410-416.

la été si profondément, depuis les derniers curés jusqu'aux premiers archevêques (1)... — Si l'on tient compte de la faiblesse humaine, on peut dire que, dans ce clergé, la noblesse du caractère répondait à la noblesse de la profession : à tout le moins, personne ne pouvait lui contester la capacité du sacrifice ; car il souffrait volontairement pour ce qu'il croyait la vérité... Dans les très hauts rangs, parmi les ecclésiastiques mondains dont le scepticisme et le relâchement étaient notoires, l'honneur, à défaut de la foi, avait maintenu le même courage ; presque tous, grands et petits, avaient subordonné leurs intérêts, leur sécurité, leur salut, au soin de leur dignité ou aux scrupules de leur conscience. Us s'étaient laissé dépouiller, ils se laissèrent exiler, emprisonner, supplicier, martyriser comme les chrétiens de l'Eglise primitive; par leur invincible douceur, ils allaient comme les chrétiens de l'Eglise primitive, lasser l'acharnement de leurs bourreaux, user la persécution, transformer l'opinion, et faire avouer, même aux survivants du XVIII" siècle, qu'ils étaient des hommes de foi, de mérite et de cœur. »

M. Taine reproduit ces paroles de Tocqueville sur l'ancien clergé de France : « Je ne sais si, à tout prendre et malgré les vices de quelques-uns de ses membres, il y eut jamais dans le monde un clergé plus remarquable que le clergé catholique de France, au moment où la Révolution l'a surpris, plus éclairé, plus national, moins retranché dans les seules vertus privées, mieux pourvu

(1) Cf. les cahiers du clergé aux Etals généraux et les rappports de* eedéaiastiques dans les aaaemMéea prorincialet . (Note de M. Tain«).

de vertus publiques et en même temps de plus de foi... J'ai commencé l'étude de l'ancienne société plein de préjuges contre lui ; j'en suis sorti plein de respect (1) » . Après cette citation, M. Taine ajoute : « Mon jugement, fondé sur l'étude des textes, coïncide, comme ailleurs, avec celui de M. de Tocqueville. Les documents, trop nombreux pour être cités, se trouvent surtout dans les biographies et histoires locales ».

IH

Ces documents si nombreux, ces extraits des biographies et des histoires locales, c'est justement ce qu'on trouvera dans le volume de M. Sicard, Il a tout compulsé, tout lu, tout étudié. Son livre a plus 500 pages, et il n'est pas une de ces pages qui ne contienne un ou plusieurs faits, un ou plusieurs textes, d'un réel intérêt et souvent d'une importance capitale. Et toujours la source est indiquée de façon précise et sûre. L'ouvrage, pour me servir d'une expression aujourd'hui en faveur, est parfaitement documenté. Il est en même temps très bien composé, d'une distribution savante, d'un style élégant et pur. L'an et l'érudition y marchent de pair.

Ce n'est pas un panégyrique que M. l'abbé Sicard s'est proposé d'écrire, mais un livre d'histoire, d'une sincérité absolue. Fautes et mérites y sont également rappelés ; l'ombre s'y trouve à côté de la lumière. L'auteur a dit la

(t) L'Ancien régitn* et la Révolution, ^m Alexis de Tocqueville, p.l69.

vérité tout entière, et celte fois encore il s'est trouvé que l'Eglise n'avait qu'à y gagner.

Au XVIII' siècle, les évéques appartenaient presque tous à la noblesse. C'était, ù coup sûr, un fait regrettable et que M . l'abbé Sicard a raison de déplorer. Il me permettra cependant d'être ici moins sévère que lui, et de faire remarquer qu'à coté d'inconvénients que je ne conteste pas, cette sorte de mainmise de la noblesse sur les hautes charges de l'Eglise ne laissait pas d'offrir, pour l'Eglise elle-même et pour les peuples, des avantages considérables.

Que le clergé fût le premier ordre de l'Etat, cela n'était pas chose indifférente, on me l'accordera bien ; son action et sa puissance s'en trouvaient singulièrement accrues. Or, la noblesse eût-elle consenti facilement à céder le pas au clergé ; la royauté elle-même se serait-elle montrée aussi disposée à lui reconnaître le premier rang, si l'épiscopat n'eût pas été recruté principalement parmi les gentilshommes ?

Il ne faut pas perdre de vue que plusieurs évéques — l'archevêque de Heims, les évéques de Laon, de Langres, de Beauvais, de Chàlons, de Noyon, — étaient pairs ecclésiastiques, titre qui conférait à ceux qui le portaient une sorte d'égalité avec le roi. Les archevêques de Besançon, de Cambrai, les évéques de Strasbourg, Metz, Toul, Verdun, Belley, étaient princes du Saint-Empire. Certains sièges faisaient leurs titulaires pairs de France ; d'autres les constituaient présidents d'Etats. L'évêque d'Autun est président- né des Etais de Bourgogne ; l'archevêque d'Aix, des Elats de Provence ; l'archevêque de Narbonne, des

Elats du Languedoc, province dont l'administration égalait en importance celle de certains royaumes. L'archevôque de Paris est duc de Saint-Cloud et pair de France. L'archevêque de Cambrai est duc de Cambrai. L'évéque de Sisleron est prince de Lurs ; l'évéque de Viviers, prince de Donzère. L'évéque du Puy est comte du Velay ; l'évéque de Quimper, comte de Cornouailles ; l'évéque de Dol, comte de Dol ; l'évéque de Mende, comte de Gévaudan ; l'évéque de Montpellier, comte de Maugnio et de Montferrand, marquis de Marquerose, baron de Sauve, Durfort, Salevoise, Brissac. Nous sommes loin, bien loin de tout cela. Il ne faut pas le regretter sans doute ; mais il ne faut pas s'en scandaliser non plus, ni méconnaître tout ce que ces situations et ces titres ajoutaient à l'influence des évoques.

Ceux d'entre eux qui n'étaient ni princes, ni ducs, ni marquis, ni comtes, ni barons, devaient du moins à leur qualité de gentilshommes, à l'élévation et à la puissance de leurs familles, d'être en situation de défendre avec succès les intérêts de la religion et ceux de leurs diocésains vis-à-vis des parlements, des intendants royaux ou des ministres. Je trouve que l'abbé Proyart ne se trompe pas tout à fait, dans son livre sur Louis XVI délrôné avant dCêlre roi, lorsqu'il dit de Boyer, ancien évéque de Mirepoix, ministre de la feuille : « Quoique personnellement étranger à la noblesse, ce n'en avait pas moins été parmi les nobles que ce prélat s'était appliqué à découvrir les sujets dignes de siéger au rang des premiers pasteurs, persuadé qu'il était qu'unir aux humbles et sublimes vertas de l'éptscopat une naissance distinguée leur donne

CAII8KBIE8 HISTORIQUES. 11

plus d'élévation et de caractère, toujours du moins plus de cette considération extérieure utile à un premier pasteur, soit qu'il ait à imposer le respect à des coopcrateurs, soit qu'il lui faille soutenir les intérêts de la religion auprès des grands, ou ménager ceux des peuples auprès da gouvernement (1). »

Rien de plus curieux d'ailleurs que les pages dans lesquelles M. l'abbé Sicard, après nous avoir fait assister à l'entrée princière de ces prélats dans leur ville épiscopale, fait revivre les splendeurs de leur palais, le faste de leur représentation et de leur train de maison. Mais derrière ce décor, sous l'éclat de cette représentation mondaine, que de vertus et de bonnes œuvres, combien de services et de bienfaits !

Forcé d'abréger, je ne m'arrêterai qu'à deux points, aux deux chapitres qui ont pour titres : Les évêques et l'instruction publique. — Les évêques et la charité.

C'est un lieu commun pour les historiens révolutionnaires et leur public, qu'avant 1189 l'instruction était à peu près nulle en France. M. Michelet ne craint pas de dire, en son premier volume, au milieu de tant d'autres énormités, que dans les campagnes « le curé seul savait lire (2). > M. Michelet écrivait cela en 184'7. M. Jules

(t) L'ouvrage d« Ythké Proyart parut en 1808. Il ne Torme pas moins de cinq volumes et renferme des parties excellentes.

(2) Histoire de la Révolulitm^ t. I, p. 89.

Simon, qui a du reste épuisé pour M. Michelet comme pour M. Renan toutes les formules de l'admiration, M. Jules Simon écrivait, de son côté, en 1865, dans un livre intitulé V Ecole : t En l"n4, sous l'abbé Terray, pour les écoles, rien. En ms, dans le premier compte rendu de Turgot, pour les écoles, rien. En 1781, dans le compte rendu de Necker, pour les écoles, rien. De même en 1785 et 1"8"... L'histoire n'avait rien à raconter en ce genre jusqu'en 1789. La France était profondément, déplorablement ignorante. Cela est étrange à dire d'un pays qui, depuis quatre siècles, se vante, non sans raison, d'être à la léte du monde civilisé (1) ».

Membre de l'Académie française, secrétaire perpétuel de l'académie des sciences morales et politiques, M. Jules Simon semble ignorer, — et c'est là peut-être ce qui est « profondément, déplorablement étrange », — d'abord, qu'ayant 1789, l'instruction secondaire était plus répandue qu'en 1865, à l'époque où il écrivait son livre; qu'en 1H72, à l'époque où il était ministre de l'instruction publique; — ensuite, que si les comptes rendus de l'abbé Terray, de Turgot et de Necker ne portent rien pour les écoles, c'est parce que l'Eglise, parce que l'initiative locale et privée avaient libéralement pourvu à l'enseignement primaire comme à l'enseignement secondaire. Les collègfîs se comptaient par centaines, les « petites écoles » se comptaient par milliers.

Durant les longs siècles du moyen âge et de l'ancien régime, les évoques n'avaient cessé de considérer comme

(t) L'BooU, par M. Jules Simon, p. 24 et 25.

CAUSEIUES HISTORIQUES. l.'t

la plus importante de leurs attributions, après la défense de la foi, le soin de Tinstruction publique. Au XYIII* siècle, ils s'y appliquèrent avec une sollicitude et une générosité plus grande que jamais. L'évèque était le véritable ministre de l'instruction publique pour son diocèse. Il réunissait en sa personne les pouvoirs exercés aujourd'hui par le préfet et le recteur. Par ses archidiacres, par le grand chantre, capiscol, écolâtre ou chancelier de son chapitre, par ses curés ou par lui-même, il instituait, inspirait, dirigeait, inspectait tous les maîtres et maîtresses. L'Etat ne se contentait pas de lui reconnaître tacitement ces attributions ; les rois de France avaient tenu à les lui confirmer par de nombreuses déclarations. Au besoin, les prélats recevaient ordre d'établir dans chaque paroisse des écoles pour les garçons et pour les filles.

Leur ardeur n'avait pas besoin d'être stimulée. Les conciles provinciaux, les statuts diocésains, les recueils de mandements et d'ordonnances, attestent leur sollicitude pour l'instruction de la jeunesse. Leurs libéralités sont sans nombre. Ils multiplient les fondations avec une générosité dont la lecture complète du chapitre de M. Sicard ([) peut seule donner une idée. Je ne puis qu'indiquer ici les principales.

•Mgr de Belzunce fonda à Marseille un collège qui porta son nom et qui, en 1138, compta 600 élèves. L'évoque de Pamiers, Mgr de Verthamon, assure au collège de sa cité épiscopale une dotation permanente et lui élève à ses frais une belle église et une bibliothèque. A Bayonne, Mgr

(1) Livra deuxième, chapitre vm.

Druillat relève le collège en décadence. A Soissons, M. de Filz-James n'épargne ni ses soins ni son argent pour son collège, étendant aussi sa sollicitude sur l'établissement fondé à Châleau-Thierry. M. de Bourdeilhes, son successeur, suit les mêmes traditions et dote largement l'enseifçnement secondaire. Non content d'assurer ainsi la prospérité de son collège jusqu'à la Révolution, il procure la gratuité des écoles en appelant les frères à Soissons, en nSl. A Belley, deux évèques, qui remplissent presque à eux seuls le siège de cette ville au XVIIP siècle, se signalent par leurs libéralités. Le premier, M. Jean de Caulet, donne 54,000 livres pour l'établissement d'un collège et d'un séminaire; l'autre, M. de Balore, achève de pourvoir par des fondations à l'existence de ces établissements. Une mention spéciale est due à M. de la Marche, dernier évèque de Saint-Pol-de Léon ; il bâtit à ses frais un vaste et beau collège, assez grand pour recevoir les élèves des contrées voisines, y ajoute un petit séminaire pour l'éducation gratuite des écoliers se destinant au sacerdoce et dote les deux maisons de revenus suffisants. II avait consacré à cette œuvre une somme de 400,000 livres.

La suppression des jésuites en 1762 laissa vides les cent treize collèges qu'ils tenaient en France. La crise ouverte par celte déplorable mesure dans l'enseignement secondaire fut atténuée par les évêques dans la mesure du possible. Ce sont eux surtout qui conjurèrent la catastrophe. Grâce à leur intervention et à leur puissant patronage, la France comptait, en 1"89, près de neuf cents collèges, qui ne demandaient rien au pouvoir et dans la plupart desquels l'instruction était gratuite. L'abbé de Montes-

CAUSERIES mSTORIQUES. 15

quiou, ancien député à la Constituante, ancien agent général du clergé, et qui avait eu en mains tous les éléments d'information, écrivait à M. Laine, en 1820: t La Révolution a pris aux collèges près de trente millions de revenus(l). » — Trente millions de revenus! Entendezvous cela, monsieur Jules Simon?

Un budget qui, plus encore que celui de rinslruciion publique, incombait presque exclusivement à l'Eglise, était celui de la charité. Ici encore, l'épiscopat du XVIII* siècle fut à la hauteur de ses devoirs. Il eût fallu un volume à M. l'abbé Sicard pour rapporter les mille traits de générosité et de bienfaisance consignés dans les annales des diocèses. Il n'avait que quelques pages, et je n'ai moi-même que quelques lignes pour rappeler les principaux de ces traits. J'en citerai du moins deux ou trois.

On a dit de Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, que sa charité fut « une des gloires du dix-huitième siècle. » Le feu ayant détruit une partie de l'Hùtel-Dieu, les malades furent transportés à l'archevêché. Christophe de Beaumont venait de gagner un procès lui attribuant, en grande partie, le terrain de l'ancien hôtel de Soissons. Il en fit immédiatement l'abandon aux hôpitaux ; c'était plus de 500,000 livres données aux

(t) L'abbë Sicard, p. 435. Cette Inttre a 4té communiquée à raalear par la famille.

pauvres. On découvrit à sa mort que plus de mille ecclésiastiques et cinq cents personnes, retirées dans des couvents ou pensions, vivaient des secours qu'il leur donnait.

L'archevêque de Besançon, M. de Durfort, avait d'opulents revenus, mais sa générosité était princière. Chaque jour, douze couverts sont mis dans son palais pour les officiers les plus pauvres de la garnison ; il leur fait servir des aliments gras, quand l'usage le permet aux militaires, pendant qu'il fait maigre. Il abandonne à un pauvre gentilhomme la résidence du château de Mandeure. Son palais est un lieu d'asile, et tel peintre poursuivi pour dettes y trouve un refuge. Quand il officie pontificalement, les pauvres de la ville sont rangés sur son passage, du palais archiépiscopal à la cathédrale. Des serviteurs armés de grandes bourses précèdent le prélat et leur distribuent des aumônes, qui atteignent chaque fois le chiffre de 1,000 livres.

L'évèque de Lescar, Mgr de Noé, donnait tous les ans aux pauvres ses 21,000 livres de revenu. Une année, en mo, une épizoolie terrible désole les campagnes. Il obtient un million de Louis XVI pour ses malheureux diocésains. Il ouvre deux caisses : l'une pour ceux qui peuvent donner, l'autre pour ceux qui peuvent prêter ; il verse 30,000 livres dans la première et 15,000 dans la seconde. Son exemple est suivi, et presque toutes les pertes sont couvertes.

« Il y a, dit M. Sicard, comme un besoin de donner chez ces prélats, qui ont le cœur aussi grand que leur naissance, et en qui l'instinct du gentilhomme correspond 81 bien au devoir le plus sacré de l'évèque. » Ils ne don-

nent pas seulement leur argent ; s'il le faut, ils donneront leur vie. A Dijon, un enfant est resté dans une maison en proie à l'incentlie et va périr au milieu des flammes. L'évùque, Mgr d'Apchon, est présent ; il offre 100 louis à qui voudra opérer ce dangereux sauvetage ; personne ne répond à son appel. Alors, s'enveloppant d'un drap mouillé, il s'élance, arrive jusqu'à l'enfant, le rapporte et place sur sa tète les 100 louis qu'il vient de gagner. Dans le diocèse de Saint-Brieuc, en 1173, une inondation fournit à Mgr de la Ferronnays, plus tard évèque de Bayonne et de Lisieux, l'occasion de montrer le même courage. Un enfant est emporté par les eaux. Le prélat se précipite dans le courant, saisit l'enfant et le rend à sa mère. Ce trait est connu à la cour, et Louis XV dit que les La Ferronnays vont à l'eau comme au feu. M. l'abbé Sicard, après avoir rapporté d'autres traits du même genre, ajoute : « On sent que ces prélats sont de la trempe de Belzunce, et qu'ils ne reculeraient pas plus devant la peste que devant l'eau et le feu. »

11 n'était pas un progrès pouvant améliorer la condition matérielle ou morale de leurs diocésains, que les évoques du XVlll* siècle ne fussent prêts à provoquer, à appuyer de leur crédit et de leur bourse. Assurances contre l'incendie, prêts gratuits, monts-de-piété, suppression de la mendicité, amélioration et dotation des hôpitaux, ateliers de charité, cours d'accouchement pour donner des sagesfemmes aux campagnes, toute entreprise ayant pour objet le soulagement du pauvre, l'intérêt des humbles, la conservation de la vie, trouva en eux des promoteurs, des

prolecteurs lout-puissants. Sur chacun de ces points on trouvera d'intéressants détails dans le livre de M. l'abbé Sicard . Je dirai un mot seulement des assurances contre l'incendie, parce qu'on ignore généralement que c'est tiràce aux évéques et par leurs soins qu'elles fonctionnèrent pour la première fois, dès le milieu du XVIIP siècle, sous forme de contribution à une quête annuelle. Voici comment les choses se passaient. Les curés choisissaient dans leur paroisse une ou plusieurs personnes qui avaient mission de faire la quête pour les incendies deux ou trois fois par an. Us étaient eux-mêmes exhortés à les accompagner chez leurs paroissiens.

Le curé inscrivait le produit de la quête sur un registre, dont l'évéque déterminait avec soin la forme. Tous les curés versaient à leur doyen les sommes reçues ; les doyens, à leur tour, remettaient cet argent au trésorier général, qui était un chanoine de la cathédrale. Si quelques paroisses n'avaient pas contribué à cette quête générale, avis leur était signifié qu'elles ne participeraient pas aux secours si elles ne prenaient point part aux charges. Les curés qui avaient ainsi réuni les fonds avaient mission de les répartir. En cas d'incendie, ils appelaient un f>u deux experts pour apprécier le dommage. Us leur adjoignaient* deux ou trois des principaux iiabitants et des plus honnêtes gens, pour voir et estimer la perte du mobilier, bestiaux, grains, denrées, etc. ». Tous devaient signer le certificat (1).

(l) M. rabbë Sicard, p. 475.

En 1816, le gouvernement de la Restauration soumit aux Chambres un projet de loi autorisant le clergé à recevoir des dotations en fonds de terre. Chateaubriand prononça à cette occasion un admirable discours à la Cham* bre des pairs. A la Chambre des députés, M. Roux- Laborie, ami de Chateaubriand et l'un des propriétaires du Journal des Débats, prononça, de son côté, un très beau discours. Je ne sais s'il est jamais tombé sous les yeux de M. l'abbé Sicard. En tout cas, je demande au lecteur la permission de reproduire le passage où l'orateur esquisse en ces termes le portrait de l'ancien clergé de France :

c La plupart de nous ont vu encore debout ce magnifique édifice, cet ouvrage du Ciel du temps de nos rois et de nos pères, cette belle portion de la grandeur nationale que la France était fière de montrer à l'Europe; ce monument tout ensemble de richesse, de puissance, d'autorité, de vertu, de gloire et de génie, qui s'était surtout si majestueusement élevé dans le grand siècle et à côté du grand roi ; providence visible qui balançait à elle seule, par la toute-pui.ssance de ses dons, les calamités publiques; rivalisant avec les peuples de fidélité envers le irùne, de bienfaisance et de bonté pour les peuples ; corps illustre autant qu'utile, qui, ne retenant de la haute naissance de quelques-uns de ses chefs que l'honneur sans orgueil, paraissait être l'abrégé de la société entière, dont il

iO CAUSERIES HISTORIQUES.

éuit l'âme et le lien moral ; semblable en tout à cette heureuse et puissante monarchie dont il était le plus ferme appui, on eût dit que, conformément à l'inévitable loi des élévations et des décadences humaines, il était averti de son danger par sa grandeur, et menacé de sa ruine par l'excès même de sa bienfaisante prospérité. Ses débris ont encore conquis au nom français l'estime et l'admiration de l'Europe hospitalière : le clergé de France, comme s'il eût voulu surpasser en finissant l'éclat de sa longue vie, offrit de remplir seul ce déficit dans lequel on l'a précipité lui-même, non pas pour le combler, mais pour le creuser davantage. Ainsi, il apparaîtra à jamais en avant des malheurs et des crimes de la Révolution, dont la rage allait bientôt mêler le sang des martyrs sacrés au sang du martyr royal ; il sera béni par les regrets de l'histoire, plus que jamais vivante et fidèle image du Dieu qui semblait, par la voix de ses ministres, redevenus des prophètes, vouloir encore une fois avertir les Français de conjurer l'orage, avant de lui permettre de dévorer la terre. »

Sans doute, il y a un peu de rhétorique dans ce morceau, le portrait est un peu embelli : il n'en reste pas moins que celui qui a tracé ds l'ancien clergé de France celte image, était un contemporain, parlant de ce qu'il avait vu ; son témoignage, dès lors, mérite d'être recueilli. Je crois que lorsque M. l'abbé Sicard aura terminé la grande enquête à laquelle il se livre depuis plusieurs ■«nnces, et que d'autres volumes seront venus se joindre ;t celui qu'il nous donne aujourd'hui, ses conclusions ne différeront pas beaucoup de celles de M. Roux-Laborie.

Telle qu'elle s'annonce, son œuvre comptera parmi les meilleures de ce temps ; elle a sa place marquée à côté des magistrales éludes de M. Taine.

Lors de la création de l'Institut, en 1193, l'abbé Sicard, instituteur des sourds-muets, fut inscrit par le Directoire sur la liste des membres de la troisième classe ( littérature et beaux-arts), section de grammaire. En 1803, le Premier Consul ayant donné à l'Institut une organisation nouvelle et rétabli, sans cependant lui restituer son nom, l'Académie française, l'abbé Sicard fut appelé à en faire partie. Quand l'ouvrage dont je viens de signaler le premier volume aura achevé de paraître, pourquoi n'y auraitil pas à l'Académie un autre abbé Sicard ?

Page 1