M. L'ABBÉ AUGUSTIN SICARD
L'ancikn clergé de France, lesévêquas pendant la révolution (l).
Les Évèques en face de la Révolution, tel est l'objet du second volume de M. l'abbé Sicard. Nous allons voir avec lui comment ils ont traversé cette crise effroyable, dans laquelle parut sombrer avec la royauté nationale, avec la fortune, la situation sociale et politique de l'Eglise de France, l'unité religieuse elle-même.
Les évèques n'avaient pas attendu la Révolution pour favoriser, dans leurs villes, dans leurs provinces, les progrès rêvés par les économistes. Us avaient présidé, avec
(1) Vanoien clergé de France IL Ia» Évèques pendant la Révolution ^ par TabM Augustin Sicard. Uo toIoom io-S de 513 pag«>. Victor Lecoffre, éditeur, me Bonaparte 90. — 1894.
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une ardeur et une compétence singulières, les assemblées provinciales créées par Necker et par Galonné. Ils avaient défendu ces institutions contre la jalousie des intendants et ils y avaient déjà fait entendre le langage de la liberté. \ mesure qu'on approche de 1189, l'attitude du clergé s'accentue, son ton s'élève, son cœur bat de plus en plus avec celui de la nation.
La dernière assemblée de l'Eglise de France fut tenue à Paris en mai 1788. Sollicité par deux commissaires royaux, le baron de Breteuil, secrétaire d'Etat, et Lambert, contrôleur général des finances, de fournir des subsides pour l'année courante et pour l'année suivante, le clergé décide, à la demande de Mgr de Thémines, évêque de Blois, de faire d'abord des remontrances au roi sur la situation actuelle des affaires. « Lorsque le premier ordre de l'Etat, dit-il, se trouve le seul qui puisse élever la voix, que le cri public le sollicite de porter les vœux de tous les autres au pied de votre Trône, que l'intérêt national et son zèle pour votre service le commandent, il n'est plus glorieux de parler : il est honteux de se taire. Notre silence serait un des crimes dont la nation et la postérité ne voudraient jamais nous absoudre. » Puis il dénonce le mal, il indique le remède qui est la convocation des Etats généraux. « Que ces assemblées, s'écrie-t-il, seraient utiles, si elles pouvaient être rapprochées et périodiques ! » Ce qu'il faut, ce n'est pas un régime bâtard où la nation ne serait assemblée que lorsqu'on a besoin d'elle « pour lui annoncer de grands maux et lui demander des remède», » c'est un régime constitutionnel qui garantisse à la nation le droit de voter l'impôt et la faculté d'exercer sur
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la gestion des affaires un contrôle permanent : t Donner un consentement libre sur les subsides, et faire des remontrances, plaintes et doléances sur les autres objets : tel est le testament des ancêtres de vos sujets, lequel est gravé dans tous nos monuments. » Ce n'est pas que le clergé ne soit tout dévoué à la vieille monarchie : « Nous sommes Français, Sire, et nous sommes monarchiques ; nous ne connaissons pas de plus beaux titres, et l'amour pour nos rois est le premier de nos sentiments. » Mais les évéques ont mission de défendre l'intérêt des peuples ! c Nos fonctions sont sacrées lorsque nous montons à l'autel pour faire descendre les bénédictions célestes sur les rois et sur leurs royaumes ; elles le sont encore lorsque, après avoir annoncé aux peuples leurs devoirs, nous leur représentons leurs droits...» Il faut donc que le roi rétablisse l'usage des Etats généraux : « La restauration de l'ordre et de la paix rend ce bienfait nécessaire ; plus il sera prompt, plus il sera utile ; plus tôt vous serez proclamé le bienfaiteur des générations présentes et futures, plus tôt vous recevrez l'entier dévouement de votre peuple (1). »
M. l'abbé Sicard signale bien ces remontrances de l'Assemblée du clergé de 1188, mais en passant, et sans s'y arrêter. Il me semble bien, pourtant, que ce document
(1) Maridal, Arohioet parlementaire. T. I, p. 373 et coït. — Voir anMÏ. dans la Revue des questioru historiques da 1" juillet 1890, U remarquable étude sar la Contribution du clergé à Fimpit sous la monar' chie française, par Fabbtf L. Bourgain, profatMor k la faculté catholique des lettres à Angara.
a ici une importance capitale, et c'est pourquoi j'ai cru devoir en donner une analyse sommaire.
Le résultat des élections aux Etats généraux fut la nomination de quarante-sept évèques, de deux-cent huit curés, de trente-cinq abbés ou chanoines.
Dès le 23 mai 1189, à la tribune de l'Assemblée, Mgr Dulau, archevêque d'Arles, annonce, au nom du clergé, « le désir de contribuer au rétablissement de l'harmonie entre les ordres, et son intention de supporter tous les impôts et toutes les charges de VEtat dans la même proportion et de la même manière que tous les autres citoyens (1). »
Le clergé a donc sacrifié déjà ses immunités : il va bientôt sacrifier la dîme et les droits féodaux. Dans la nuit du 4 août, il ne sera pas moins empressé que la noblesse d'offrir ses holocaustes « sur l'autel delà patrie». L'évèque de Nancy, Mgr de la Fare, s'empare de la parole, après l'avoir disputée à son collègue l'évêque de Chartres : « Accoutumés, dit-il, à voir de près la douleur et la misère des |)euples, les membres du clergé ne forment d'autres vœux que ceux de les voir cesser. Le rachat des droits féodaux était réservé à la nation qui veut établir la liberté. Les honorables membres qui ont déjà parlé n'ont demandé le rachat que pour les propriétaires ; je viens exprimer, au nom du clergé, le vœu de la justice, de la religion et de l'humanité. Je demande le rachat pour les fonds ecclésiastiques ; et je demande que le rachat ne tourne pas au profit du seigneur ecclésiastique, mais
li)£ourgain, loc. cit.
qu'il en soit fait des placements utiles pour l'indigence. » L'évèque de Chartres, à son tour, Mgr de Lubersac, présentant le droit exclusif de la chasse comme un fléau pour la campagne, demande l'abolition de ce droit, et en fait l'abandon pour lut-môme : « Heureux, dit-il, de pouvoir donner hux autres propriétaires du royaume cette leçon de justice et d'humanité ! » Tout le clergé se lève pour adhérer à la proposition.
Mgr de Boisgelin, archevêque d'Aix, « dépeignant avec énergie les maux de la féodalité, prouve la nécessité de les prévenir par la prohibition de toutes les conventions de ce genre, que la misère des colons pourrait dicter par la suite, et d'annuler d'avance toute clause capable de les faire revivre. » Enfin les évéques, ainsi que les autres ecclésiastiques de l'Assemblée consentent unanimement au rachat des dîmes.
Trois jours après, le 7 août, on réclamait leur suppression sans rachat. C'était une spoliation véritable, et qui constituait pour le clergé une perle d'au moins 20 millions de revenu. La mesure était si violente qu'elle trouva des adversaires parmi les membres mômes du côté gauche. Elle est combattue par Lanjuinais, par Grégoire, et surtout par Sieyès, qui résume son discours par ce mot : « Ils veulent être libres, et ils ne savent pas être justes ! » Les évoques pourtant se résignent à ce nouveau sacrifice. Dans la séance du 1 1 août, Mgr de Juigné, archevêque de Paris, demande la parole : < Au nom de mes confrères, dit- il, au nom de mes coopérateurs et de tous les membres du clergé qui appartiennent à cette auguste assemblée, en mon nom personnel, Messieurs, nous remettons
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toutes les dîmes ecclésiastiques entre les mains d'une nation juste et généreuse. Que l'évangile soit annoncé, que le culte divin soit célébré avec décence et dignité, que les églises soient pourvues de pasteurs vertueux et zélés, que les pauvres du peuple soient secourus : voilà la destination de nos dîmes, voilà la fin de notre ministère et de nos vœux. Nous nous confions dans l'Assemblée nationale, et nous ne doutons pas qu'elle ne nous procure les moyens de remplir dignement des objets aussi respectables et aussi sacrés. » Le cardinal de la Rochefoucauld s'avance vers le bureau, et déclare que le vœu que l'archevêque de Paris vient d'énoncer est celui du clergé de France, qui met toute sa confiance dans la nation. La suppression sans rachat des dîmes ecclésiastiques est votée à l'unanimité.
Les évoques ne cesseront, jusqu'à la fin, de renouveler leurs sacrifices. Celui auquel ils consentirent le 26 septembre 1189, n'a obtenu de M. l'abbé Sicard qu'une ligne. Ce n'est pas assez sans doute, et j'en parlerai un peu plus longuement.
Necker avait proposé, comme unique moyen de sauver la situation, une contribution extraordinaire du quart du revenu. L'Assemblée accueillit le plan du ministre avec une vive opposition. Au milieu du tumulte, M. de Jessé, député de Béziers, qui est opposé au projet ministériel, propose d'y substituer la conversion en numéraire de
l'orfèvrerie des églises. Il évalue cette orfèvrerie à cent quarante millions au moins, et il ajoute que ce vain appareil est inutile dans les temples. « Le luxe du Créateur des choses, s'écrie-t-il, est dans les magnificences de la Nature, et non dans de vains ornements, faibles ouvrages de la main des hommes». Il demande donc que l'argenterie des églises soit portée à l'hôtel des monnaies et con vertie en numéraire.
Dans le clergé, il y eut un instant d'hésitation. Enfin Mgr de Juigné, ayant pris l'avis de ses collègues, se lève pour consentir, au nom de son Ordre, à la motion de M. de Jessé. « Nous avons vu l'Eglise, dit-il, consentir au dépouillement des temples pour secourir les pauvres et pour subvenir aux besoins de l'Etat. Ces exemples que nous offre l'histoire, nous déterminent — c'est le vœu du moins de tous les confrères qui m'environnent — à soutenir l'Etat par la portion de l'argenterie qui n'est pas nécessaire à la décence du culte divin. Je propose de faire ce dépouillement de concert avec les officiers municipaux, les curés et les chapitres. > La proposition fut accueillie avec des transports de joie universelle, et le décret fut rédigé dans les termes suivants :
« Sur la proposition d'un des membres de l'Assemblée, et sur l'adhésion de plusieurs membres du clergé, l'Assemblée nationale invite les évéques, curés, chapitres, supérieurs de maisons et communautés séculières et régulières de l'un et de l'autre sexe, municipalités, fabriques et confréries, de faire porter à l'hùtel des monnaies le plus prochain toute l'argenterie des églises, fabriques.
chapelles et confréries, qui ne sera pas nécessaire pour la décence du culte divin (1). »
L'argenterie des églises devint la proie des autorités constituées. Elle ne produisit pas même un soulagement momentané (2). Le gouffre du déficit se creusait chaque jour davantage. On jeta les yeux sur les biens du clergé.
Dans la séance du 8 août, M. de La Coste et Alexandre de Lameth avaient proposé, pour fournir aux besoins de l'Etat, de prendre les biens ecclésiastiques et de pensionner le clergé. Le projet n'était pas mûr. Il fut repris par Talleyrand dans la séance du 10 octobre 1789. Cette fois, le clergé se défendit. Ses principaux orateurs, Mgr de Boisgelin, l'abbé de Montesquiou, l'abbé Maury, prononcèrent des discours pleins de force, de logique et d'éloquence. Maury surtout fut admirable. Ses deux grands discours du 13 et du 30 octobre — dans ce dernier il répondait à Mirabeau — sont deux chefsd'œuvre. Je regrette que dans son très beau livre — un livre qui restera — l'abbé Sicard ait à peine indiqué la part si considérable prise pur l'abbé Maury à cette mémorable discussion. Le 30 octobre, il fut supérieur à Mirabeau, et cela lui arriva en bien d'autres rencontres. Sur toutes les questions il était prêt ; sur toutes il prononçait des discours étudiés, pleins de faits et d'arguments, qui duraient souvent deux ou trois heures, mais dont la forme était toujours improvisée. « Je n'écris jamais aucune de mes opinions, dit-il en tête d'un de ses discours, et
(1) StfaoM du 27 ueptembre 1789. — C'est dans cette eëance que Mirabwu prononça son fameux discours contre la banqueroute.
(2) L. Hourijain, loc. cit.
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toutes les fois que je monte à la iribune, je me livre à I inspiration du moment. » En deux ans, du 25 août 1181) au 30 septembre 1*Ï91, il prononça un total de cent trentecinq discours. C'est là un fait inouï dans notre histoire parlementaire. Et je ne tiens pas compte, dans ce chiffre de 135 discours, des incidents et des escarmouches. Maury, ù la lettre, était tous les jours sur la brèche. Il lui arriva de monter treize fois à la tribune dans une seule semaine.
S'il eût siégé sur les bancs de la gauche, au lieu de prendre place .sur les bancs les plus élevés du côté droit ; si, au lieu de défendre « le trône et l'autel », il eût embrassé la cause de la Révolution, comme on aurait célébré son talent oratoire ! Avec cjucl enthousiasme auraient parlé de lui M. Thiers et .M. Mignet, M. Michelet et iM. Louis Blanc! Est-il même bien sûr que Mirabeau ne se serait pas vu relégué au second plan, condamné à lui céder la première place ?
Plus d'un cependant, parmi ses contemporains, lui a rendu justice. L'un d'eux traçait de lui ce portrait, en 1191 :
t Maury : c'est l'homme éloquent, le logicien, l'improvisateur de l'Assemblée. Son éloquence est à lui, il sait prendre tous les tons, toutes les formes. L'éloquence de l'abbé Maury a exactement le caractère que les théologiens attribuent à la grâce : pertingetis omnia suaviter et fortUer (l). »
(1) Petit dictionnaire de» grand* hommes et de» grande» chote» qui ont rapport à la lUcoltttion, compote par un« %ociél4 d'amtocratea».
Camille Desmoulins, son plus implacable adversaire, rendait justice en ces termes à la supériorité de son talent :
t Ma conscience m'oblige de défendre Jean-François Maury. On est forcé d'admirer la logique, le nerf et la précision de ses discours... On voit que la nature lui avait fait la tête et l'organe pour le Forum et les discussions publiques. Elle l'a disposé pour la tribune bien plus que pour la chaire et l'on s'étonne qu'il n'ait pas compris que les circonstances l'appelaient au rôle de tribun du peuple, et non à celui de prédicateur ordinaire du roi (1). »
A quelques années de là, un autre de ses auditeurs, encore sous le charme, lui adressait dans une séance publique de l'Académie ces paroles auxquelles la salle tout entière s'associa par ses applaudissements :
t Aussi, ne soyons pas surpris que de tels succès obtenus par plus de mille discours improvisés à la tribune, et surtout au milieu des vociférations de la rage, en créant chez les Français un nouveau genre d'éloquence, l'éloquence politique, vous aient fait une réputation populaire. Ce qui étonne bien davantage, c'est que dans l'agitation des esprits, dans le tumulte des passions, entouré d'adversaires intéressés à vous surprendre dans vos paroles et à vous trouver en défaut, jamais on n'a pu vous faire un reproche d'incorrection dans le style, ni d'erreur dans vos citations, ni de méprise dans les principes ; jamais une contradiction n'a été relevée. Vos adversaires devinrent vos plus grands admirateurs. On les
(1) CamilU Dumoulin, Révolutions de France et de Brabant, mars 1790.
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voyait se débarrasser de voire éloquence par les applaudissements qu'elle leur arrachait ; ils opinaient contre vos principes, et ils applaudissaient au talent qui les défendait : et dans toutes les questions où l'esprit de parti était ou neutre ou étranger, vous sembliez être l'oracle consulté et la principale puissance qui formait les décrets proposés.
» Jusqu'à nos jours, nos orateurs, étrangers aux formes des assemblées délibérantes, s'adressaient à un auditoire paisible où, dans le recueillement, on écoutait un discours médité dans le silence, et qu'un studieux loisir avait poli. Mais qu'il était différent d'être forcé, pour ainsi dire, de dompter ses auditeurs ! La mobilité des déi)ats donne, à chaque instant, un nouvel aspect à la question ; la discussion se change en un combat, où le mérite de la défense est sans cesse subordonné au plan de l'attaque; où, sans avoir jamais l'avantage de rien prévoir, il faut conserver toujours l'avantage de parer à tout. Cette sorte de succès est l'avantage caractéristique d'un genre d'éloquence dont, jusqu'à vous, chez les Fran(;ais, il n'existait pas de modèle (l). »
Je recommande d'autant plus volontiers à M. l'abbé Sicard ces lignes sur l'abbé Maury, qu'elles ont pour auteur... l'abbé Sicard, le célèbre instituteur des Sourds-Muets, membre de l'Académie française, où il reçut le 6 mai 1807, le grand orateur de la Constituante.
vl) lléponae de M. Vabbé Sicard à M. U cardinal Maury, vettant prendre téanee à la place d* M. Target. S^nc« publique de l'Académie :raaçaiM du 6 nui 1807.
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L'abbé Maury avait terminé son premier discours sur les biens du clergé, le 13 octobre, par ces mots d'une vérité profonde : « Vous voulez être libres ! Eh bien, souvenez-vous donc que, sans propriété, il n'y a plus de liberté; caria liberté n'est autre chose que la première des propriétés sociales, la propriété de soi. » Son second discours, celui du 30 octobre, se terminait par cette parole : « Le plus terrible despotisme est celui qui porte le masque de la liberté. »
Dans la séance du 31 octobre, l'archevêque d'Aix, Mgr de Boisgelin, fit un discours qui était un acte. « Il est, ditil, une voix qui parle aux hommes, celle delà nécessité. 11 ne faut pas nous le dissimuler, l'Etat est en péril.... Ce qu'on appelait le crédit de l'Etat n'existe plus ; un crédit
prêt à naître, celui de la nation, n'existe pas encore
C'est dans ces circonstances que la nation entière tourne ses regards vers le clergé. Il semble, d'après l'opinion du peuple, que le clergé doive combler l'abîme en s'y jetant lui-même ; il doit donner aujourd'hui tout ce qu'il peut donner ; que l'Assemblée nationale le détermine, il s'y soumettra. Les annales de notre histoire prouvent assez s'il a jamais refusé de venir au secours de la chose publique. » Voulant conjurer, par un suprême effort, la double honte du vol et de la banqueroute, l'archevêque d'Aix offrit alors, au nom du clergé, de solder à l'instant les 300 millions de dette exigible au moyen d'un emprunt
hypothécaire de 408 millions sur les biens ecclésiastiques.
Mais que pouvaient les plus généreuses propositions, que pouvait la cause de la justice contre la coalition des jansénistes et des jacobins? « Les raisonnements les plus forts, les calculs les plus précis, l'éloquence la plus énergique ou la plus entraînante, tout échoua contre les passions (1). » Le 2 novembre, jour des Morts, que lesbeaax esprits de la Révolution appelèrent le jour de la Mort du clergé, l'Assemblée, reculant devant un vol avoué, décréta, par une sorte d'euphémisme hypocrite, que les biens ecclésiastiques, pour concourir à l'acquittement de la dette nationale, seraient mis à la disposition de la Nation.
€ Malgré les menaces d'une populace ameutée, dit M . l'abbé Sicard, le décret du 2 novembre se heurta à une très importante minorité, trois cent soixante-huit voix contre trois cent quarante-six, et encore quarante membres s'abstinrent et la terreur en écarta trois cents de la séance (2).» Ces chiffres ne sont pas et ne peuvent pas être exacts. 368 voix pour, 346 contre, 40 abstentions, 300 absents, cela fait un total de 1024 ; ce total ne répond nullement au chiffre des députés à l'Assemblée nationale, qui était de i214. Voici quelle fut la répartition des voix dans le vote du 2 novembre : Députés présents : 954 ; pour le décret : 553; contre, 346; et 40 abstentions.
Le premier pas était fait, les autres allaient suivre. Les
(1) ChaUtabrâiid, Opbdon ntr la résolution relative au clergé, pro» noncée à la Chambre des pain le 10 férrier 1816. — Œuvres complètes, T. XXIII, p. 84.
(2) Les Evéques pendant la Révolution, p. 181.
Spoliateurs reviennent à la charge jusqu'à complète victoire. Un décret du 19 décembre 1189 ordonne une première vente de biens ecclésiastiques. Dans la séance du 12 avril 1190, après avoir rappelé qu'il avait proposé, le 31 octobre précédent, la fondation d'une banque hypothécaire, dont le fonds social aurait suffi à couvrir largement et le déficit et l'insuffisance du budget pour les services publics, Mgr de Boisgelin fit la déclaration suivante : « Xoits renouvelons Voffre solennelle d'un emprunt de iOO millions, lequel serait autorisé, garanti, décrété et levé par l'Assemblée nationale, hypothéqué sur le clergé, qui en payerait les intérêts et rembourserait le capital par des ventes progressives, faites suivant les formes canoniques et civiles. Je remarque que ces ventes seraient indépendantes des ventes du domaine : ce qui ferait une ressource de 330 ou COO millions (1). » L'Assemblée ne veut rien entendre; elle écarte la proposition de l'archevêque d'Aix, et, par son décret du 14 avril, enlève complètement à l'administration du clergé les biens ecclésiastiques, pour les confier aux départements et aux districts. Enfin, le décret du 14 mai 1790 achève la ruine en prescrivant la vente de tous les biens ecclésiastiques sans exception.
La spoliation était consommée. Aussi bien il ne s'agissait pas, pour l'Assemblée, d'une question financière. Les Constituants ne pouvaient sérieusement douter que le clergé ne fût légitime propriétaire, ni que les 400 millions par lui offerts ne permissent à l'Etat de s'acquitter : mais
(i) Moniteur du 13 %ytû 1790.
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la question pour eux était surtout politique et religieuse. Ils en voulaient moins à la bourse du clergé qu'à son indépendance et à son existence même. Un des principaux membres du côté gauche. Le Chapelier, dans la séance du 2 novembre, en avait fait très claireraeni l'aveu: « Vous avez, disait-il, voulu détruire les ordres, parce que leur destruction était nécessaire au salut de l'Etat. Si le clergé conserve ses biens, l'Ordre n'est pas encore détruit . Le clergé offre des dons; redoutez ce piège. Il veut sortir de sa cendre pour se reconstituer en ordre... Il est impolitique que les grands corps aient des propriétés, »
Après avoir défendu, comme c'était leur devoir, le patrimoine de l'Eglise, les évoques crurent de leur dignité, une fois la spoliation consommée, de ne point récriminer sur le fait accompli. Les prélats de l'Assemblée, ayant appris qu'un laïque allait publier un ouvrage pour défendre la propriété ecclésiastique, remboursèrent les frais d'impression, et firent retirer le livre, pour ne point aggraver les difficultés ni attiser les haines.
Les chapitres consacrés par l'abbé Sicard à cette grave question de la vente des biens du clergé se terminent par cette page éloquente :
« Ainsi parlaient les vivants. Ah ! si les millions de donateurs de tous les siècles qui, confiants dans la pérennité de l'Eglise et dans « ces lois qui semblaient immortelles », croyaient pouvoir dormir à jamais leur dernier sommeil à l'abri des temples, des monastères, bercés en quelque sorte par les chants sacrés et les cérémonies saintes, si ces bienfaiteurs, réveillés en sursaut par la hache des démolisseurs, avaient pu secouer la poussière du tombeau, de
quel accent ils eussent' renouvelé les excommunications, les anathèmes inscrits dans leurs testaments, contre ces profanateurs, venant ainsi anéantir leurs fondations avec les biens d'Eglise, et arrêter sur les lèvres du prêtre la prière séculaire qui montait vers Dieu pour le salut de leur âme (4)! »
Dans le beau travail de l'abbé Sicard, étudié aux sources, plein de faits, de documents inédits ou peu connus, je signalerai pourtant une lacune. L'auteur n'a pas parlé des moyens qui furent employés pour peser sur les décisions de l'Assemblée nationale dans cette question de la vente des biens du clergé. Cette mesure avait été proposée, nous l'avons vu, dès le 8 août 1189; mais l'Assemblée siégeait encore à Versailles . Les meneurs résolurent del'ajourner jusqu'au moment où l'on pourrait disposer des masses parisiennes (2). On commença par organiser dans la presse révolutionnaire un système de diffamation contre les évéques et le clergé. Les prêtres ne furent plus appelés que Calolim. On vendait au Palais-Royal, on distribuait dans les rues des gravures représentant des intérieurs de monastères où les moines, entourés de tonnes d'or, dansaient avec des courtisanes sous les treilles des cloiires (3). Ensuite, on attira une masse de clubistes autour de la salle des séances, et on les chargea d'insulter et de menacer les ecclésiastiques. (4) Enfin, les tribunes
(1) Lu Évégwt pendant la Récolution, p. 192.
(2) Mémoirtt de Ferriéret, T. I, p. 357
(3) Ccmillfl Decmouliiu, RévolvUions de France, T. I, p. 458. T. Il, p. 193, 328.
(4) Aeteide$ Apôtres, T. V, p. 63.
furent occupées par les bandes soldées des jacobins, et leurs hurlements enlevèrent, le 2 novembre, le décret de spoliation (1).
Au mois d'avril 1190, on eut recours aux mêmes moyens. Les Jacobins appelèrent de nouveau leurs bandes autour de l'Assemblée (2). A l'aide des tribunes, qui mêlaient leurs vociférations aux cris des députés du côté gauche ; à l'aide des assassins, auxquels l'abbé Maury n'échappa que par un miracle (3), les adversaires du clergé obtinrent, le 14 avril, le décret qui remettait complètement les biens ecclésiastiques aux départements et aux districts.
A l'action des tribunes venait se joindre celle des pamphlets dits patriotiques, et ici encore j'exprimerai le regret que l'abbé Sicard n'en ait pas parlé. Chaque jour en voyait paraître plusieurs, et nul doute qu'ils n'aient contribué, pour une large part, à engager l'Assemblée dans une voie de plus en plus révolutionnaire. Je n'en citerai que deux. L'un est intitulé : Arrêt de la cour nationale du Palais-Iioyal de Paris. Il fut composé à l'occasion du décret du 13 avril 1790 concernant la religion et de la protestation signée par deux cent quatre-vingt-dix-sept membres de l'Assemblée, en tête desquels figuraient trente-trois cvêgues. L'arrêt de la Cour
(1) Histoire de* oatues de la Réooltttion française par Addphe Qraoler de Ca«Mgoac. T. III, p. 181.
(2) Actes des Apôtres T. Y, d* 147 p. 63. — Moniteur, téuiM da 13 avril 1790, discours de M. de Foucault-
(3) Voir dans les Réooltttions de Pratioe, T. U* p. 472 ana gravura rep résentant la maison de la rue 8aint«-Ann«, sur la toit de laquella l'abbé Maury, poursuivi par les assassins, s'était réfugié.
nationale du Palais Royal déclare faux et écervelés les nommés Maury, Cazalès, Virieu, les évêques ou archevêques de Nancy (La Fare), de Clermont (Donnai), d'Aix (Boisgelin), etc ; ordonne « qu'ils auront la lête lavée et rafraîchie dans le bassin du Palais-Royal, qu'il leur sera donné à chacun trois douches sur l'occiput pendant trois jours consécutifs, et qu'ils seront préalablement saignés, purgés et médicamentés, et ensuite reclus et enfermés jusqu'à la clôture de la Constitution... » L'autre pamphlet, qui est également de 1790, a pour titre : Messe au Saint- Esprit à Voccasion du pacte fèdèratif, célébrée par V archevêque d'Aix et chantée par Vabbé Maury, grand chantre du parti aristocratique, suivie d'oraisons sur le même sujet faites par saint Louis XVI, (1) ci-devant roi de France, et par sa femme Marie-Antoinette : Voici ce qu'on fait dire à Mgr de Boisgelin, au Gloria in excelsis : € Gloire à vous, ù roi de France, si vous parvenez à détruire les projets désastreux des ennemis de la religion, du trône et de l'ordre ! Gloire aux hommes de bonne volonté qui, pour ramener la paix, massacreront les confédérés qui, dans leur ivresse insolente, vont jurer d'être nos ennemis !... Si vous livrez le scélérat Necker à la vengeance des lois qui punissent le parricide, nous vous rendrons grâce d'être sorti de la léthargie dans laquelle cet odieux personnage vous avait plongé. Roi d'un grand peuple, petit-fds de Henri IV, de Louis XIV, ô vous qui pouvez tout, si vous voulez vous joindre à votre
(1) Remarquez c« oi-devant en 1790, car telle est bien la date du pamphlet, publié quelques jours avant la fête de la Fédération au Champ de Mars (U juillet 1790).
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noblesse, à vos parents, à d'Artois, Contiet Bourlion, pour elTacer de-dessus la terre fortunée qui est votre héritage, les ambitieux qui veulent se l'approprier sous le titre insidieux de défenseurs de la libertî\ frappez les d'Orléans, les Sillery, et tous leurs amis, du glaive que Dieu a mis dans vos mains pour punir les scélérats qui osent braver et les rois et l'Eglise... »
La scène de l'offertoire est plus odieuse encore, avec les prières pour la bénédiction des poignards. L'archevêque d'Aix, après avoir béni, consacré un grand nombre de poignards, et les avoir distribués aux assistants, dit :
t Que ces poignards, consacrés pour venger notre injure et celle de notre auguste monarque, deviennent dans vos mains les instruments de notre gloire et de notre splendeur ; que le sang impur qu'ils feront répandre cause une telle épouvante à toutes les nations, qu'elles redoutent notre puissance et nous révèrent à jamais. Ainsi soit-il (1). »
La seconde partie du volume de l'abbé Sicard est consacrée à la constitution civile du clergé. Ici l'intérêt du récit grandit encore. Il grandit avec le péril de l'Eglise, et aussi avec l'admirable attitude de l'épiscopat. Tout à l'heure il s'agissait de savoir si l'Eglise serait riche, si elle serait puissante : la question a été résolue par sa ruine
(i) Le Cardinal de Boisgelin, par M. René Kenriller. 1886.
politique et financière. Maintenant il s'agit tout simplement de savoir si elle sera.
La constitution civile du clergé était le dernier acte de la savante campagne menée contre l'Eglise. On avait supprimé le clergé comme ordre politique. On lui avait enlevé ses biens. Restait à pénétrer dans son organisation intérieure, à faire une nouvelle église et un nouveau clergé. L'assemblée n'hésita pas à le faire. Elle vota une série de mesures qui se peuvent ramener, en négligeant les détails, aux cinq points suivants :
l" Les circonscriptions de tous les diocèses et d'un certain nombre de cures seraient modifiées. Chaque département formerait un évéché, et les administrations, soit en supprimant des paroisses, soit en modifiant des territoires, feraient des fidèles une répartition nouvelle quand la chose leur paraîtrait opportune,
2** Un décret fixerait le traitement en argent des ministres du culte.
3° Les Evoques seraient nommés par les mêmes électeurs que les députés et les conseillers chargés d'administrer le département. Les curés seraient nommés par les électeurs appelés à choisir les conseillers du district.
4° Tous les chapitres étaient abolis. Le Conseil des évéques était composé d'un certain nombre de prêtres appelés vicaires épiscopaux, qui étaient en même temps vicaires de la cathédrale, devenue une paroisse dont l'évéque était le curé.
o" Un serment prêté par tous les nouveaux titulaires, désignés au moyen de l'élection, assurerait leur adhésion au nouvel ordre de choses.
Sur les deux premiers points il n'aurait pas été impossible d'arriver à une entente avec le Saint-Siège. Ils ont été admis plus tard par le Concordat. Mais les trois autres points renfermaient une violation complète de la discipline de r Eglise. Ils séparaient violemment l'Eglise de Franc e de l'Eglise de Rome. Ils privaient le clergé de son chef et défenseur naturel, et le livraient sans défense au pouvoir civil, t La nation gouvernant désormais la religion comme tout autre service public, l'Eglise absorbée par l'Etat : voilà, dit très bien M. l'abbé Sicard, la Révolution opérée par la nouvelle constitution du clergé. »
Les derniers articles en furent votés le 12 juillet 1190. Si les évoques s'étaient soumis, c'était le schisme. En résistant, ils ont sauvé l'unité religieuse en France. La question était trop au-dessus des fidèles pour exciter leur ardeur. Les curés étaient trop dans la Révolution, trop entraînés vers le serment, — la minorité importante qui le prêta le prouve assez — pour opposer au schisme une barrière invincible. Le salut vint de l'épiscopat.
Les évoques résistèrent avec une inébranlable fermeté. Tous formulèrent avec énergie, dans les mandements adressés à leurs diocésains, leurs convictions et leurs résolutions. De leur côté, les prélats députés à la Constituante signèrent, le 30 octobre 1190, une Eocposition des principes de r Eglise de France sur la constitution civile du clergé, écrit puissant qui réduisait à néant tous les sophismes du comité ecclésiastique. Il était l'œuvre de Mgr de Boisgelin. Cette publication irrita d'autant plus les meneurs qu'ils étaient plus embarrassés pour y répondre. Ils voulurent arrêter le mouvement de réaction qui se dessinait
dans plusieurs provinces. Le décret du 27 novembre enjoignit à tous les ecclésiastiques en fonctions de prêter serment à la constitution civile, sous peine d'être remplacés. Ce décret était presque aussi grave que celui du 12 juillet. Il faisait passer dans les faits une loi qui aurait pu rester longtemps dans la théorie. Il donnait le signal de la persécution religieuse.
Toute cette seconde partie du volume de M. l'abbé Sicard me parait bien près d'être parfaite. Tout au plus oserai-je ici encore regretter l'absence de quelques-uns de ces petits faits qui projettent parfois sur les hommes et les choses d'une époque une si vive lueur. J'en donnerai un exemple. Le Pape Pie VI avait envoyé, le 10 mars 1791, à S. E. M. le cardinal de la Rochefoucauld, M. l'archevêque d'Aix et les autres archevêques et évéques de l'Assemblée nationale de France, un bref portant condamnation de la Constitution civile. Un second bref, celui du 13 avril, vint bientôt confirmer le premier. Il fut répandu à Paris le 3 mai. Le 4 mai, une société « patriotique » se réunit dans le jardin du Palais-Royal, où fut dressé un mannequin représentant le pape. « Là, dit le rédacteur des dévolutions de Paris, un membre de la Société a lu un réquisitoire, dans lequel, après avoir notifié les intentions criminelles de Joseph-Ange Braschi, Pie VI, il a conclu à ce que le mannequin qui le représentait fût brûlé, et les cendres jetées au vent, toutefois après lui avoir ôté sa croix et son anneau. Le même réquisitoire portait qu'à l'égard du sieur Uoyou (1), il serait représenté par une
(1) L'abbë Royou, l'éloquent et courageux rédacteur de VAmi du roi.
liasse de son libelle périodique, et qu'après avoir été imbibée dans la fange, elle serait également réduite en cendres. Il a été pleinement fait droit sur le réquisitoire. L'effigie du pape, son bref en main, et la représentation de Tabbé Hoyou, tout a été brûlé aux acclamations des spectateurs (i). »
Après cela, j'ai peut-être tort de m'attarder ainsi aux peins faits, surtout à propos d'un livre comme celui de l'abbé Sicard. Certes, il en est peu où l'auteur ait eu à ii-aiter un sujet si grand, si intéressant, si dramatique. Ici le drame est d'autant plus saisissant qu'il ne se passe pas seulement dans les faits : il se déroule principalement dans les consciences. En même temps qu'il a pour cadre l'époque la plus tragique de notre histoire, il met en jeu les plus hautes questions et les plus délicates, celles qui touchent à la foi, à la religion, à l'âme même de la patrie. M. l'abbé Sicard n'a pas été au-dessous d'un tel sujet. Je suis heureux de saluer dans son livre l'œuvre d'un historien, d'un écrivain, d'un prêtre.
(1) Rtfcolutiotu de Parù^ T. \II1, p. 186.