LA VIE EN FRANCE SOUS LE PREBŒR EMPIRE
Sous le premier Empire, il y avait à l'Ecole militaire de Fontainebleau un professeur d'histoire assez original. Chargé d'instruire des jeunes gens destinés à porter répaulette, des officiers en herbe et en fleur qui ne rêvaient que champs de bataille, combats et gloire militaire, ce singulier professeur faisait état de mépriser profondément ce qu'il appelait VhUtoire-bataille. U enseignait à ces futurs généraux, à ces enthousiastes de Napoléon, que la véritable histoire avait mieux à faire que de s'enrôler à la suite des conquérants et de raconter par le menu leurs victoires et leurs défaites ; qu'il était plus intéressant de savoir comment vivaient nos pères, quelles étaient leurs habitades, leurs mœurs, leurs deuils et leurs fêtes, et que celuilà serait vraiment l'historien national, qui écrirait l'histoire des Français des divers états, du bourgeois comme du gentilhomme, de l'artisan et du laboureur comme
(l) Laviêen Ptohm «mm U pnmUr Bmpirt, pv \»yikoatmét Arm; on voloiD* in-S*, PIod, Noarrit H C*.
du maréchal de France. J'imagine que les jeunes élèves n'écoutaient guère le bonhomme (il s'appelait Alexis Monteil), et qu'ils prêtaient plutôt l'oreille au bruit lointain du canon, à l'écho des bulletins de la Grande- Armée. L'Empereur fut-il informé de l'étrange enseignement qui se donnait dans son Ecole? Toujours estil qu'au bout de peu de temps, le professeur dut descendre de sa chaire et fut envoyé, comme bibliothécaire archiviste, à l'Ecole de Saint-Cyr. Le démolisseur de \' hisloire-bataille eut donc cette bizarre fortune (il n'en eut guère jamais d'autre) d'être attaché successivement à nos deux grandes Ecoles militaires. C'est là qu'il commença les longues et patientes recherches qui en ont fait un des principaux érudits de ce siècle. La Révolution avait jeté au feu, dispersé au vent des milliers et des milliers de titres, de chartes et de parchemins. Tout cependant n'avait pas été détruit. Des débris, des fragments épars se pouvaient retrouver. Alexis Monteil s'attacha à ces restes, à ces papiers lacérés, comme tant d'autres moins désintéressés, s'étaient attachés aux maisons et aux terres mêmes des victimes de la Révolution. A l'aide de ces vieux papiers, il a écrit, en dix volumes, ï Histoire des Français des divers états aux cinq derniers siècles (1). C'est la peinture de toutes les classes de la société, étudiées dans leurs habitudes, leurs mœurs, leurs travaux, dans les changements de condition qui ont marqué leur existence aux différents siècles.
Comment vivait-on au XV siècle? C'est la question
(1) Lea dix volumes dti Moatâil parurent de 1827 à 1844.
CAUSEUIES HISTORIQUES. TffJ
que le bon Monteil se posait sous Napoléon. El voiU qu'aujourd'hui un autre chercheur, un aimable et consciencieux érudii, M. le vicomte de Broc, se pose à ton tour cette question : Comment invait-on en France mous le premier Empire ?
Son livre n'est point une œuvre de circonstance inspirée par la vogue qui s'attache en ce moment aux hommes et aux choses de l'époque impériale. Ni Madame Sans Gêne, ni M. Victorien Sardou n'y sont pour rien. Voilà déjà bien des années que l'auteur a entrepris de nous faire connaître la société et la vie d'autrefois. Seulement il n'est pas remonté comme Alexis .Monteil, jusqu'au XV* siècle. 11 a pris le XVIIP comme point de départ de ses études, et il nous a donné d'abord un tableau de la France sous V ancien régime, qui lui a valu une des plus hautes récompenses de l'Académie française, le second prix Gobert. La France pendant la Révolution lui a été l'occasion d'un nouveau travail. Après avoir montré comment on vivait — et comment on mourait à cette épo* que, à l'intérieur, il a retracé, d'après les lettres et les Souvenirs de la marquise de Falaiseau, l'existence des Français émigrés de 1192 à 1800. Le moment était donc venu pour lui de peindre la vie en France sous le Consulat et le premier Empire, de 1800 à 1815.
Une chose frappe tout d'abord dans ce livre de M. le vicomte de Broc.
Dans un de ses récits de voyage, Théophile Gautier, se trouvant en vue de la Corse, dit ceci : « Ce serait peutêtre ici le lieu de placer un morceau brillant sur Napoléon... » Et ce morceau brillant, il a bien soin de ne pas l'écrire. De même, M. de Broc, composant un livre sur l'Empire, a résisté à la tentation de parler de batailles et de victoires ; je crois bien qu'il n'a pas même prononcé les noms d'Austerlitz et de Wagrara . Il s'est renfermé dans son sujet, et il n'a peint que la France intérieure, sans se laisser jamais entraîner au delà de la frontière. Napoléon et les hommes de son temps revivent dans son ouvrage, non plus à l'armée, à la guerre, mais dans leurs foyers, leur vie intime, leur rôle individuel et social, avec leurs sentiments, leurs habitudes, leurs opinions . Pas un seul instant il n'a oublié qu'il écrivait, non l'histoire du Consulat et de l'Empire, mais l'histoire des institutions et de la société en France, à l'époque napoléonienne.
Si l'auteur mérite des éloges pour n'avoir pas excédé son cadre, il doit être aussi loué pour l'avoir rempli tout entier. MM. Edmond et Jules de Concourt ont publié, en 18S4 et 1853, deux volumes qui sont assurément le meilleur de leur œuvre, l'Histoire de la Société française pendant la Révolution et sous le Directoire. C'est un livre d'une réelle valeur, tout plein de détails précieux et de curieuses trouvailles. Seulement, on se perd au milieu de ces détails, de ces menus faits, que rien ne rattache les uns aux autres et qui se succèdent un peu trop à l'aventure. La moisson est abondante, la plus riche du monde; mais nos deux auteurs, ravis et comme éblouis de tout ce qu'ils ont récolté, n'ont pas pris la peine de lier le urs
CAUSBRBS HISTORIQUES. 9M>
épis et de nouer leurs gerbes. Ainsi n'a pas fait M. de Broc. 11 ne s'est pas borné à réunir une foule de faits ei de détails, il les a groupés avec soin, classés avec méthode. Avant de peindre la physionomie de Paris, de 1800 à 1815, les salons, les spectacles, le luxe et la mode, la vie mondaine et la vie intellectuelle ; avant d'introduire et de faire mouvoir devant nous les acteurs, il a reconstitué le théâtre. 11 a cru, avec raison, qu'il était tout d'abord nécessaire de nous faire voir comment un ordre nouveau, une législation régulière avaient remplacé l'arbitraire eC la confusion d'une ère démagogique ; comment Paris e( les départements avaient retrouvé l'ordre et la sécurité , comment enfin des institutions nouvelles avaient donné naissance à de nouvelles idées et à de nouvelles mœurs.
De là, dans l'ouvrage de M. de Broc, toute une pre> mière partie consacrée à l'œuvre du Consulat, puis à la Constitution et au fonctionnement de l'Empire. Dans une série de chapitres, très étudiés, l'auteur passe successivement en revue la cour impériale, l'éducation, le militarisme, la police, la liberté individuelle, la liberté religieuse, les journaux, les livres et la censure.
Dans cette première partie, M . de Broc a fait œuvre d'historien plutôt que de chroniqueur. Sealemeal ici l'his* toire, bien que sérieuse et grave, contrôlée avec soin el puisée aux sources, n'a rien de sévère et d'apprèlé. Ni les pièces d'archives, ni les dates, ni les ehiSrae mèoie n'y font défaut, mais, en même tempe les aoeodolas, les détails caractéristiques y abondeot. Les meons détails y font bon ménage avec les textes législatifs. J'ai un faible, — et mes lecteurs, hélas ! ne le savent qae trop, —
j'ai un faible pour ces menus détails. C'est pourquoi l'on nie pardonnera d'en ajouter ici quelques-uns à ceux que M. de Broc a recueillis.
Dans son chapitre, si curieux du reste, sur la cour impériale, M. de Broc n'a rien dit, ou fort peu de chose, de la souplesse des nouveaux courtisans, de ces excès d'adulation, d'autant plus choquants qu'ils se produisaient au lendemain d'une révolution faite au nom de l'égalité. En voici un exemple qui atteste d'ailleurs chez celui qui en fut le héros plus de candeur que de calcul. Je cite cette anecdote, parce qu'elle est assez amusante et montre bien au milieu de quelle atmosphère adulatrice vivait Napoléon.
Au lendemain de la proclamation de l'Empire, tous les corps de l'Etat s'empressèrent d'aller féliciter le nouveau Maître. Lorsque l'Institut lui fut présenté, il adressa d'abord la parole à quelques académiciens qu'il connaissait, puis s'arrétant près de M . Ameilhon, membre de la troisième classe (1) et continuateur de ï Histoire du Bas- Empire, de Lebeau, voici le colloque qui s'établit entre eux : « — Ah ! vous êtes monsieur Ancillon? — Oui, sire, Ameilhon. — Vous avez continué l'Histoire romaine de Lebon? — Oui, sire, de Lebeau. — Oui, oui, de Lebeau.... jusqu'à la prise de Constantinople par les Ara-
(1) Âujourd'hai rAcadémie des loscriptious et Belles-Lettres.
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bes? — Oai, sire, par les Turcs. — Sans doute, par les Turcs.... en 1449? — Oui, sire, en 1453. —En 1453. c'est cela.» Puis l'Empereur passant à un autre, M. Aroeilbon se retourne et dit à ses voisins : « C'est incroyable ! il sait tout, il se souvient de tout, on ne peut rien lui apprendre (l). »
M. de Broc consacre quelques lignes seulement au Corps législatif. Le sujet comportait peut-être davantage. Si eiïacé que fût son rôle, il mérite cependant qu'on s'y arrête, ne serait-ce que pour constater son efTacement. Ici encore, je trouve dans les Souvenirs de M. Roger une anecdote qui fait bien voir le peu qu'était un député aux yeux de Napoléon.
Le 15 juillet i809, M. Roger et son ami M. Creuzé de Lesser avaient fait représenter au ThéAtre Français, une comédie en trois actes et en prose, la Revanche. Bien que le succès en eût été grand, ils n'avaient cru devoir se faire nommer ni au théâtre ni sur l'afTiche. A son retour de Wagram, Napoléon voulut voir la pièce; il la fit jouer à Fontainebleau et s'en amusa beaucoup. « — Ce qui m'a plu davantage dans la pièce, dit-il à H. de Fontanes, c'est que la dignité royale n'y est jamais compromise, bien qu'on la croie à chaque instant au moment de l'être. Quel est l'auteur ? — Us sont deux. — Pourquoi donc
(1) Œuvrt» divtrtt* i* M. Roçtr, de tAMi^it ^mçaitt, T. I. p. 222. « J ëcriTU. dit M. Rogw. o» fari«B ooOoqM 1» Joar bém mw U dir«ction du v^ridiqae Âodmaz. > Andriwn êmMM à ramAkmnê impériale en M qualiW d« mambr* à» U Mcood* oImm &• TlaMM (amov-
dliui r Acad^flùa (noçaiM).
ont-ils gardé l'anonyme ? — Je l'ignore. C'est peut-être parce qu'ils sont tous deux membres du Corps législatif (1). — Belle raison! est-ce que j'ai défendu aux membres de ce corps d'avoir de V esprit ? Qu'ont-ils de mieux à faire? n ont-ils point par hasard assez de loisir ? Enfin, leurs noms? — MM. Creuzé et Roger. — Ah!.... eh bien ! c'est égal, leur pièce est jolie et je la reverrai avec plaisir. »
Si docile que fût le Corps législatif, Napoléon ne l'aimait point. Il prévoyait sans doute qu'un jour viendrait oîi ces députés muets parleraient enfin, et où, parlassentils à voix basse, leur voix serait entendue dans le silence de l'Empire. Alors que sa puissance était à son apogée, en 1808, le jour de la séance d'ouverture, M. Roger fit partie de la grande députation. Placé tout près de son président, M. de Fontanes, il l'entendit qui, saisissant un moment de repos, disait à demi-voix à l'Empereur : « Sire, ils sont tous bons. — Oh ! (lui fut-il répondu surle-champ,) je n'aurais qu'à leur lâcher la parole, nous en verrions de belles ! Mes cinq cent mille hommes ne suffiraient pas pour me défendre (2). »
Sur les journaux, les livres et la censure, M. de Broc a un chapitre très complet, et pour ma part, je ne verrais guère à y ajouter. Cependant, puisque j'ai rouvert les Souvenirs de M. Roger, j'en détacherai une dernière anecdote, qui prouve que la censure impériale avait l'œil à
(1) M. Roger était député de la Haute-Marne et M. Creuzé de Saôneet-Loire.
(2) Roger, T. 1, p. 390.
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tout. En même temps qu'elle fait mettre au pilon VAUemagneàe M^'de Staël, elle cherche noise à VAlmanach de ce pauvre Mathieu Laënsberg. Le brave homme qui le rédigeait avait, six mois d'avance, composé son almanach de 1812, avec tout l'art et toute la science dont il était capable. Il envoie l'épreuve au directeur-général de la librairie, M. de Pommereul, qui ne lui répond point. Pressé par le temps (car le 1*' janvier approchait), il arrive de Liège à Paris et va trouver son censeur. Pendant huit grands jours, porte close ; il entre enfin. < Vous êtes bien hardi, lui dit le directeur, de vous présenter devant moi ! — Mais, monsieur, il y a trois mois au moins que mon almanach est soumis à votre approbation, et j'ai cru..
— Votre almanach ! je l'ai lu et je ne l'approuverai point. — Oserais-je, monsieur, vous demander pourquoi?
— Pourquoi ? Je veux bien vous le dire; parce que vous avez eu l'insolence d'y pronostiquer une peste à Paris. A Paris ! étes-vous fou ? à Paris, capitale de l'Empire et résidence impériale ! Prophète de malheur ! Vous voulezdonc que l'Empereur meure de la peste? — A Dieu ne plaise, monsieur ! et si ce n'est que cela qui vous fait re* tenir mon almanach, je puis h la rigueur placer ma peste à Madrid. — A Madrid, où règne un frère de l'Empereur ! — Eh bien ! monsieur, à Milan. — A Milan, ville libre et impériale ! capitale du royaume d'Italie ! Y pensez-vous? — Eh bien ! monsieur, à Rome. — Malheureux, c'est bien pis ! Oubliez-vous que Rome a un roi ao lieu d'un Pape, et que ce roi est le fils de l'Empereur? — .Mais, monsieur, où voulez-vous donc que je place ma pauvre peste, car enfin il m'en faut une, et mon almanach ne
peut s'en passer ? — Il s'en passera à moins que vous m'envoyiez votre peste en Angleterre... (1) » — Et voilà comment les Anglais, en 1812, se virent menacés, par le grand 'prophète, d'une peste affreuse.... qui fît cependant moins de victimes que l'expédition de Russie.
Cette expédition m'amène à parler d'un épisode de presse, qui montre mieux peut-être qu'aucun autre ce qu'étaient en réalité les journaux sous l'Empire et comment la police et les censeurs savaient en jouer, M. le vicomte de Broc n'ayant pas parlé de cet épisode, j'en dirai un mot.
C'était à la fin de 1812. La fortune de la France était engagée dans une entreprise gigantesque et folle ; nos soldats tombaient par centaines de mille à trois cents lieues des frontières navales ; des désastres sans exemple préparaient la chute du dominateur de l'Europe ; un voile funèbre eût dû couvrir la capitale en deuil, et Paris, abusé par des bulletins officiels, oîi la vérité était soigneusement dissimulée, à ce point que, la veille même du jour où il devint nécessaire aux projets de Napoléon de la faire connaître, la veille de cette sombre journée du 18 décembre 1812, où éclata comme un coup de foudre la publication du vingt-neuvième bulletin, il était permis de croire que notre armée toujours victorieuse, n'avait éprouvé que des pertes insignifiantes et que seule l'armée russe était détruite, — Paris trompé ne s'occupait guère que des querelles de théâtre. Un écrivain jusqu'alors inconnu, Damaze de Raymond, avait été introduit dans la
(i) Roger, T. I, p. 387.
CAUSERIES HISTORIgU ». M»
rédaction du Journal de V Empire, au mcroent même où commençait la campagne de Hussic. Il y pn' * rie
théâtre et les acteurs, sur l'institut et les atu rn.
des lettres violentes, remplies de personnalités <!• ! à mettre le feu aux poudres. Chacune de ces lelti citait des querelles et des scandales. « Il faut avoir vccu
dans ce temps-là, dit la Biographie universelle, ; • -•
figurer quel intérêt le public attachait à ces qi. qui nous paraissent aujourd'hui si frivoles... Chaque nouvelle lettre de Damaze de Raymond donnait lieu h quelques réponses dans son journal, et cette polémique reten> tissait dans les autres feuilles quotidiennes et périodiques. Les agents de la police littéraire, préposés à chaque journal, avaient à cet égard leurs instructions qu'ils accomplissaient avec un tact merveilleux. On peut donc même affirmer que si Damaze de Raymond n'avait pas été Pins» trument d'un pouvoir auquel rien ne résistait, on n'eût point toléré ses licences et ses incartades dans un journal aussi grave et aussi accrédité que l'était le Journal de l'Empire ; » et l'écrivain de la Biographie universelle conclut en ces termes : c L'histoire n'oubliera pas qoe, lorsque de si frivoles intérêts occupaient les modernes Athéniens, la puissance et les enfants de la France a'abfmaient dans les steppes de la Russie. Damaie de Raymond et ses antagonistes étaient pour la police littéraire de Napoléon le conte de Cébès, le chien d'Alcibiade (I). >
(1) SioyrapM* tmi^rMlU. V. DwaaM d« lUTBoad, T. Z d* b xièaM Mitioo.
La deuxième partie de l'ouvrage de M. de Broc, consacrée plus spécialement à peindre la vie sous l'Empire à Paris et en province, est une suite de vives esquisses, de tableaux piquants, qui rendent la physionomie du temps. Paris y occupe naturellement la première place. M. le vicomte de Broc en a très bien décrit les aspects changeants pendant ces quinze années qui vont du 18 brumaire à Waterloo. Pour y arriver, besoin était qu'il entrât dans une infinité de détails, et il n'y a pas manqué. Les historiens ne lui apprenaient rien de tout ce qui lui était nécessaire pour mener à bien son entreprise; il s'est adressé aux auteurs de Mémoires; il a surtout fait état de ces petites brochures, de ces chroniques et de ces Tableaux du moment, qui passent d'ordinaire inaperçus lorsqu'ils paraissent, et qui, au bout d'un siècle, deviennent des témoignages précieux entre tous et nous en apprennent souvent plus long que les pièces d'archives et les documents de chancelleries. Nombreux sont les écrits ^
de ce genre que M, le vicomte de Broc est parvenu à réunir et où il a puisé des renseignements exacts et précis. Voici la liste des principaux, par ordre de date : Tableau de Paris en l'an VIII (anonyme). — Encore un tableau de
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Paris, par Henrion, an VIII. — Paris à ta fin du X Vt/f siècle, par J.-B. Pajoulx. — Paris et ses moiles, ou les Soirées parisiennes, par L"*, 1803. — Lettres d'un Mameluck, ou Tableau moral et critique de quetquet parties des mœurs de Paris, par Josepli Lavailée, 1803. — Souvenirs de Paris en IftOi, par Kotzebue, traduits par Pixérécourt, 1805. — Paris as it tvas and as it is (anonyme), 1806. — liecolleclions of Paris, in the yeart i802-lH05, par J. Pinkerton, 1806. — Avaiture* parisiennes avant et après la dévolution, par Nougaret, 1808. — Les Soirées d'hiver au faubourg Saint-Germain, par Baudry des Lozières, 1809. — Lettres sur Paris en 1806-1807, par M*", 1809. — Paris dans le XLV siècle ou liéflexions d'un observateur, par Pierre Jouliaud, 1809. — Les personnages célèbres dans les rues de Paris, par J.-B. Gouriet(18il).
De ces différents écrits, M. le vicomte de Broc a tiré un parti excellent. Je puis cependant lui signaler un rarissime volume, paru en 1807, et dans lequel il trouvera encore à glaner. Il a pour titre le Pariseum, ou Tableam actuel de Paris, par J.-F.-C. Blanvillain, un volume de 419 pages de petit texte.
Un tableau de Paris, qui emiirasse une période de quinze années et qui comprend, non seulement la physionomie extérieure de la grande ville, mais encore la vie mondaine et intellectuelle, la rue et les salons, les cafés, les restaurants, les spectacles, un tel tableaa ne saarait jamais être complet. En pareil sujet, les Itcones sont inévitables. J'en signalerai quelques-unes aa savant et spirituel auteur de ta Vie en Fnmee tout te premier
Empire, non sans doule que les détails, les menus faits que je vais rappeler aient une sérieuse importance, mais parce que j'aime, quand un livre m'intéresse, comme c'est ici le cas, à y coudre quelques notes et à les soumettre à l'auteur, dont j'ai le plaisir d'être ainsi, pour un instant, le collaborateur.
Un des plus agréables chapitres du livre a pour titre : le luxe et la mode. Il me semble bien que dans ce chapitre auraient dû trouver place les détails que la duchesse d'Abrantès nous donne dans ses Mémoires, sur sa corbeille de mariage. On était aux premiers jours du Consulat, au mois d'octobre 1800. Cette corbeille de mariage fut, à sa date, tout un événement. Ce fut Bonaparte luimême qui en fit les frais ; Junot, le fiancé de la future duchesse, était alors son aide de camp. M"*® d'Abrantès décrit sa corbeille et son trousseau avec une complaisance qu'elle ne cherche nullement à dissimuler, et elle a bien raison. « Les préparatifs du mariage, dit-elle, se firent avec une grande rapidité. Mademoiselle L'Oliva et mademoiselle Debeuvry, lingères alors en vogue, furent chargées de mon trousseau . Junol leur flt également faire la corbeille, et mesdames Germon et Leroy furent chargées des robes et des chapeaux; Foncier monta les diamants... C'était dans cette corbeille que se trouvèrent les châles de cachemire, les voiles de points d'Angleterre, les garnitures de robe en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde pour l'été. Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelles noires, des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées d'Egypte, des
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robes de bal pour une mariée, une robe de présentation, des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et puis des fleurs de chez madame Houx; det rubans de toutes les largeurs, de toutes les couleurs ; des sacs, des éventails, des gaots, des esseooes de Forgeon, de Hiban, des sachets de peau d'Espagne et d*herbes de Montpellier : enOn, rien n'était oublié.... Nous étions dans le mois d'octobre (1800). Mon mariage était définitivement fixé au 30. Le général Junot courait toute la matinée, puis venait à l'heure du diner, ayant sa voiture on son cabriolet rempli de dessins, d'échantillons et d'une foule de bagatelles du magasin de Sikes et du Petit Dunkerqne, pour ma mère et pour moi; et n'oubliant surtout jamais le bouquet (]u*il n'a pas cessé on seul jour de m'apporter depuis le jour où je lui fus accordée jusqu'à celui de mon mariage. C'était madame Bernard, la fameuse bouquetière de l'Opéra, qui montait ces bouquets avec un art admirable, dans lequel on a bien pu lui succéder, mais qu'elle a la gloire d'avoir fondé. >
Cette corbeille était tout un poème. Ne signifiait-elle pas que la Révolution était finie, au moins pour un temps, et que l'on entrait dans une ère nouvelle ? N'est-elle pas charmante, d'ailleurs, cette descripCioDOÙ revit tout oo petit côté du Paris élégant de l'époque du Consulat, cette page où sont piqués avec des épingles, comme des papillons dans une vitrine, les nom* des Ungères, des tailleuses, des modistes, des parfumeurs, des bouquetières d'aotan ? Ce qui suit serait également tout à bit è sa plaoe dans un chapitre sur la mode et le luxe : « Je sois entrée dans ces détails, continoe Madame d'Abraoïès, parce
qu'à l'époque de mon mariage c'était une fort grande rareté qu'une corbeille et un trousseau faits de cette manière. Depuis la Révolution, ce fut au mariage de Mademoiselle de Doudeauville avec M. Pierre de Rastignac, que pour la première fois, on vit reparaître les anciens usages dans la façon de présenter la corbeille et de signer le contrat. Après, il y eut un intervalle. Madame Murât (1) en se mariant eut une fort belle corbeille, un beau trousseau ; mais, comme je me mariai un an plus tard, non seulement ma corbeille fut plus belle que la sienne, ainsi que mon trousseau ; mais la composition des deux objets fut plus conformée d'anciennes coutumes et selon le bon goût du jeune temps. Il y a eu ensuite beaucoup de corbeilles, beaucoup de trousseaux, mais ceux-là ont été des copies et non des modèles, comme ceux de Madame Murât et les miens (2). »
Il entrait dans les plans du Premier Consul de rappeler Paris aux plaisirs et au luxe. S'il conservait pour lui la mise la plus simple, il voulut, dès le premier jour, qu'on se mît autour de lui en frais de costumes et d'uniformes, et que tous ceux qui tenaient à son gouvernement donnassent des fêtes brillantes. Celle que le général Berthier, ministre de la guerre, donna au mois d'avril 1800, mérite un souvenir: elle est une date dans l'histoire des salons, car les salons aussi ont leur histoire, et c'est très justement que M. le vicomte de Broc leur a consacré un cha-
(1) Caroline Bonaparte, sœur du Premier Consul. Elle épousa Joachiin Murât peu de temps après le dix-huit brumaire.
(2) Mémoires de Madame la duchesse éCArbrantès. T. II.
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pitre dans son livre. Le général ThiébauU en parle ainsi dans ses Mémoires :
« Ce fut la première fête à laquelle assistèrent le Premier Consul et sa famille, et, pour bien marquer le grand nombre d'adhésions et l'empressement général en faveur du nouveau gouvernement et de son chef, on porta les invitations à un nombre immense. Comme l'étonncment, la curiosité, on pourrait dire la nouveauté, et cent autres calculs, firent que tout le monde accepta, l'affluence fut incalculable, et, s'il n'y avait eu :ant de milliers de témoins, oserait-on, sans crainte d'être taxé de duperie, dire que des voilures débouchant du pont Royal à neuf heures du soir n'arrivèrent à l'Hôtel de la guerre (1) qu'à quatre heures du matin, et que, une fois arrivé, il n*était plus possible de ravoir sa voiture ; qu'une personne logée me du Bac, fut trois heures à avancer et à reculer avant de pouvoir sortir de sa porte cochère et prendre la file; que, la faim finissant par se faire sentir h la suite des haltes si longues Cl si répétées, et par l'eiïet d'une im(»atience trop forte pour ne pas être digestive, tout ce qui se trouva de volailles, de pâtés et de veau rùti, de gâteaux, de pain, voire même de cervelas dans cette partie du faubourg Saint-Germain fut mangé dans cette terrible rue du Bac H par les maîtres et par les valets ; qu'après minuit les femmes n'arrivèrent plus qu'avec des toilettes plus oa moins fatiguées et des figures décomposées, ei qu'une pauvre petite dame, ayant quitté son enfant pour venir, par devoir, passer une heure à ce bal et oe pouvant ravoir
(1) RiM d« VarwuM*.
sa voiture que depuis trois heures elle attendait dans le premier salon, pleurait de manière à faire pitié à tout le monde, (i). . »
Ce bal du général Berthier fut le point de départ de ces fêtes de plus en plus brillantes qui signalèrent l'époque napoléonienne et qui atteignirent leur apogée en 1810, lors du mariage de l'Empereur avec une archiduchesse. Nulle part peut-être cette fureur de plaisirs, cette frénésie de luxe n'ont été mieux peintes que dans une des premières nouvelles de Balzac, la Paix du ménage.
« Une ivresse générale, dit-il, avait comme saisi cet empire d'un jour. Tous les militaires, sans en excepter leur chef, jouissaient en parvenus des trésors conquis par un million d'hommes à épaulettes de laine, dont les exigences étaient satisfaites avec quelques aunes de ruban rouge. A cette époque, la plupart des femmes affichaient cette facilité de mœurs et ce relâchement de morale qui signalèrent le règne de Louis XV. Soit pour imiter le ton de la monarchie écroulée, soit que certains membres de la famille impériale eussent donné l'exemple, ainsi que le prétendaient les frondeurs du faubourg Saint-Germain, il est certain que, hommes et femmes, tous se précipitaient dans le plaisir avec une intrépidité qui semblait présager
(l) Mémoires du général baron Thiébault, T. III, p. 171.
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la fin du monde. Mais il existait alors une autre raison de cette licence. L'engouement des femmes pour les militaires devint comme une frénésie et concorda trop bien aux vues de Tempereur pour qu'il y mit un frein. Les fréquentes prises d'armes qui firent ressembler tous les traités conclus entre l'Europe et Napoléon à des armistices, exposaient les passions à des dénouements aussi rapides que les décisions du chef suprême de ces colbacks, de ces dolmans et de ces aiguillettes qui plurent tant au beau sexe. Les cœors furent donc alors nomades comme les régiments. D'un premier à un cinquième bulletin de la Grande-Armée, une femme pouvait être successivement amante, épouse, mère et veuve. Etait-ce la perspective d'un prochain veuvage, celle d'une dotation, ou l'espoir de porter un nom promis à l'histoire, qui rendirent les militaires si séduisants? Les femmes furent-elles entraînées vers eux par la certitude que le secret de leurs passions serait enterré sur les champs de bataille, ou doit-on chercher la cause de ce doux fanatisme dans le noble attrait que le courage a pour elles ? peut-être ces raisons, que l'histoire future des moeurs impériales s'amusera à peser, entraient-elles pour quelque chose dans leur facile promptitude à se lirrer aux amours. Quoi qu'il en puisse être, avouons-le-nous ici : les lauriers couvrirent alors bien des fautes, les femmes recherchèrent avec ardeur ces hardis aventuriers qui leur paraissaient de véritables sooroes d'honneur, de richesses ou de plaisirs, et aux yeux des jeunes filles une épaoleCte, cet hiéroglyphe futur, signifia bonheur et liberté. Un tnit de cette époque unique dans nos annales et qui Is carsclè> rise, fut une passion effiréoèe pour tout ce qui brillait :
jamais on ne donna tant de feux d'artifice, jamais le diamant n'atteignit à une si grande valeur. Les hommes aussi avides que les femmes de ces cailloux blancs s'en paraient comme elles. Peut-être l'obligation de mettre le butin sous la forme la plus facile à transporter mit-elle les joyaux en honneur dans l'armée. Un homme n'était pas aussi ridicule qu'il le serait aujourd'hui (1), quand le jabot de sa chemise ou ses doigts offraient aux regards de gros diamants. Murât, homme tout oriental, donna l'exemple d'un luxe absurde chez les militaires modernes (2). »
On trouverait encore dans la Comédie humaine plus d'une peinture de la vie en France sous l'Empire à Paris et en province. Ces peintures ont une indéniable valeur, et je ne m'étonne point de rencontrer quelquefois, au bas des pages deTaine, à côté des noms des auteurs de Mémoires historiques, le nom de Balzac.
Une des particularités les plus curieuses de la vie de ce temps-là, et je suis surpris que M. de Broc n'en ait pas parlé, c'était l'importance qu'y tenait la Loterie. Tandis que Napoléon, au tirage de la grande loterie des champs de bataille, faisait à chaque coup sa mise sur quatre ou cinq numéros et gagnait presque toujours le gros lot, il n'était guère de petit bourgeois, d'homme ou de femme de peuple, qui ne nourrît avec obstination son ambe ou son terne. Ce n'était point une exception que ce personnage de Balzac, Madame Descoings, l'épicière de la rue Saint-IIonoré, qui poursuivit son terne pendant vingt
(1) Cette Nouvelle a été écrite eu 1829.
(2) La Comédie humaine, T. I, p. 316.
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et un ans. Un jour, ses économies lui furent volccsUaos sa paillasse par son neveu Joseph Bridau. Elle ne put renou vêler sa mise, et justement le fameux terne sortit. Madame Descoiogs en mourut de chagrin ; sans ce vol, elle devenait millionnaire, t Cette passion, si universel* lement condamnée, dit Balzac, n'a jamais été étudiée. Personne n'a vu l'opinion de la misère. La loterie, la plus puissante fée du monde, ne développait-elle pas des espérances magiques? Le coup de roulette qui faisait voir aux joueurs des masses d'or et de jouissances ne durait que ce (|ue dure un éclair, tandis que la loterie donnait cinq jours d'existence à ce magnifique éclair. Quelle est aujourd'hui la puissance sociale qui peut, pour quarante sous, vous rendre heureux pendant cinq jours et vous livrer idéalement tous les bonheurs de la civilisation ? Le tabac, impôt mille fois plus immoral que le jeu, détruit le corps, attaque l'intelligence ; il hébété une nation, tandis que la loterie ne causait pas le moindre malheur de ce genre. Cette passion était d'ailleurs forcée de se régler et par la distance qui séparait les tirages, et par la roue que chaque joueur affectionnait. La Descoings ne mettait que sur la roue de Paris (i)... *
La loterie avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon, de Lille, de Strasbourg et de Paris. Celle de Paris se tirait le 25 de phaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. L'opération du tirage avait liei» rue Neuve-des-Petits-Champs n* 24, dans un hôtel dont l'emplacement est maintenant occupé par la place de l'an-
(t) Dahae, Un Métajê et farpMi, p. 67.
cien Théâtre Ventadour. Tous les jours de tirage, un attroupement considérable ne manquait jamais de se former à la porte de cet hôtel...
La Vie en France sous le premier Empire est un livre bien fait sur un sujet intéressant. L'auteur, il y a cinq ou six ans, a gagné un ambe à la loterie académique. Il pourrait bien, cette fois, gagner un terne à la loterie du succès.