EUGÈNE DE BEAUHARNAIS. (I
Le roman du prince Eugène, tel que nous le raooste M. Albert Pulitzer, est un véritable conte de fées : c II était une fois un roi et une reine... » 11 était une fois an enfant de quinze ans, beau comme l'amour, honnête et pur, plein d'esprit et de cœar, mais bien malheureux. Son père, un vicomte pourtant et un général, avait péri sur l'échafaud. Sa mère avait été jetée en prison. Lorsqu'elle en était sortie, dénuée de toutes ressources, elle avait dû mettre son fils en apprentissage chez un menuisier. Un jour les affreux tyrans, les ogres qui faisaient alors la terreur du pays, prescrivirent aux habitants de la capitale de remettre aux autorités les armes de toute nature qui se trouveraient entre leurs mains. Eugène, — c'était le nom du bon jeune homme, — posseneur du sabre de son père, ne put supporter l'idée de se
(1) Une Idylle tous Napoléon f.^L* remmn du prime t Buç*mÊ, par AIb«rt PuliUar. Un toIoim grand b«octo«0| nnnin>DKlot «t C** édttaun, 1894.
séparer de ce précieux héritage. En ce temps-là, il y avait dans la capitale un général qui commençait à faire parler beaucoup de lui et qui s'appelait Bonaparte. Eugène courut chez le général, et il employa près de lui tout ce que la piété filiale pouvait lui prêter d'éloquence, pour obtenir de conserver un trésor plus cher à ses yeux que les biens possédés autrefois par sa famille. Vivement ému, Bonaparte embrassa l'enfant, et non seulement il lui accorda sa demande, mais il se rendit le lendemain chez sa mère, pour la féliciter d'avoir un fils animé de si nobles sentiments. La mère d'Eugène — elle s'appelait Joséphine — n'était plus très jeune, mais elle était encore très belle. Elle était surtout la plus gracieuse du monde, et si séduisante que le général en tomba sur-le-champ amoureux. A quelque temps de là il l'épousait et devenait ainsi le beau-père d'Eugène.
C'est à ce moment que les bonnes fées entrent en scène, et pendant de longues années elles étendront leur protection sur Bonaparte et sur Joséphine, sur Eugène et sur sa sœur, la jeune et belle Hortense.
Elles accompagnent Eugène à l'armée d'Italie, puis en Egypte. D'un coup de baguette elles font de lui un souslieutenant, puis un lieutenant de chasseurs. Il n'a pas encore atteint sa dix-huitième année que déjà il est capitaine des chasseurs à cheval de la garde consulaire. Colonel en 1802, il fut fait général de brigade en 1804, à vingt-deux ans. En cette même année, Bonaparte, devenu Napoléon, ceignit la couronne impériale, et Eugène se trouva soudain placé sur les marches d'un trône. L'année suivante, le 1"^ février 1805, il fut élevé à la
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dignité d'archi-chancelier d'état et de prince. C'était d'ailleurs le prince charmant des contes de Perrault. < Toute sa personne, dit la duchesse d'Abraniès, oiïrait un ensemble d'élégance d'autant plus attrayant qa'il y joignait une chose qu'on trouve rarement avec elle : c'était delà franchise et de lagaitédans toutes les fiiçons. Il était rieur comme un enfant, mais jamais son hilarité n'eût été provoquée par une chose de mauvais goût. 11 était aimable, gracieux, fort poli sans être obséquieux et moqueur sans être impertinent. Il jouait très bien la comédie, chantait à ravir, dansait comme avait dansé son père qui en avait attrapé un surnom (on l'appelait Beauharnais, le beau danseur), et était enfîn un jeune homme charmant (1). >
Le 2G mai 1805, Napoléon se faisait couronnera Milan comme roi d'Italie. Le 5 juin il conférait à Eugène la dignité de vice-roi. Vice-roi d'Italie à vingt-trois ans, (2) le fils du vicomte de Beauharnais pouvait dire, lui aussi, comme Ku y filas :
Donc Je marche vivant dans mon rôve étoile !
A un roi il faut une cour, et une cour ne va pas sans reine. Dans les premiers jours de 1806, Eugène reçut une lettre de l'Empereur, datée de Munich, le 3 janvier. Elle était conçue en ces termes :
« Mon cousin, je suis arrivé à Munich. J'ai arrangé votre mariage avec la princesse Auguste (3) ; il a éCé
(1) Mémoires de la duchesM dAbranti»^ T. U.
(2) Eugène de liMahanuis tfUitné à Paris k 3 MpMoibra 1781.
(3) PriDcetM royale de Bavière. fUle de réketoor llafwBkft-Jowpb, au profit duquel NapoMon devait, par le traiU d« I*r«baarg, iraoaforoMr
publié. Ce matin, cette princesse m'a fait une visite, et je l'ai entretenue fort longtemps. Elle est fort jolie. Vous trouverez ci-joint sor portrait, sur une tasse, mais elle est beaucoup mieux. »
Non seulement le prince Eugène ne connaissait pas la princesse Auguste, mais à ce moment il ne songeait nullement à se marier. Trois jours après, nouvelle lettre de l'Empereur :
« Mon cousin, douze heures au plus tard après la réception de la présente lettre, vous partirez, en toute diligence, pour vous rendre à Munich.... Partez promptement et incognito, tant pour courir moins de dangers que pour éprouver moins de retard... »
Quelques heures plus tard, Eugène quittait Milan et arrivait bientôt à Munich, où son mariage fut célébré le 14 janvier 1806, juste onze jours après que Napoléon lui eut fait part de ses volontés.
Ses bonnes fées continuaient d'ailleurs à le protéger. La princesse royale de Bavière, à laquelle il avait été ainsi fiancé sans le savoir, était la plus belle, la plus charmante princesse d'Allemagne. Voici le portrait que nous en a transmis une contemporaine :
« Il n'y avait je ne sais quel charme répandu sur toute la personne de la princesse Auguste ; elle n'avait pas encore tout à fait dix-huit ans , elle était fort grande, bien formée et avait une taille de nymphe. Elle était douée d'une dignité naturelle, qui toutefois n'imposait
l'électoral de Bavière ea un royaume auquel avait été annexé le Tyrol.
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rien de plus que le respect; sa figure éUit belle plutôt que jolie, et son teint remarquable par uoe ettrème fraîcheur quoique un peu trop coloré. Mais ce qui plaisait en elle, c'était un air de bonté qui la faisait aimer de tous ceux qui avaient l'honneur de l'approcher. Tous ses avantages ne lui venaient pas seulement de la nature, l'éducation pouvait en réclamer une bonne part; elle avait été élevée avec une extrême simplicité, et rien n'était plus modeste que sa toilette habituelle. (1) >
Le roman du prince Eugène réalisa toales les promesses que renfermait ce premier chapitre. Je pourrais donc l'arrêter là et le terminer par ces mots : < Le prince et la princesse furent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants. > Mais comme ce roman est aussi une page d'histoire, je dois suivre jusqu'au bout de sa carrière le beau-fils de Napoléon.
Retenu en Italie par ses devoirs de souverain, le jeune Vice-Roi n'avait pris aucune part à la campagne d*.\uHterlilz. Il n'en prit aucune non plus aux campagnes d'Iéna, d'Eylau, de Friediand. En 1809, il allait être plus heureux. La guerre venait d'éclater entre la France el l'Autriche. Une armée autrichienne, commandée par l'archi-
(1) Mémoire* dé MmitmoiMAU AtHUm^ de rimp^ratrice Joctfpbine.
duc Jean, envahit l'Italie. Eugène reçut mission de lui tenir tète. Attaqué à l'improviste par rarchiduc, il se vit enlever son avant-garde à Pordenone et se fit ensuite battre complètenient à Sacile, le 16 avril 1809. Forcé d'abandonner la ligne de la Piave, il fut ramené jusque sur l'Adige. Mais bientôt il rachetait cette défaite par une succession de belles victoires. Les brillantes affaires de la Piava, de Saint-Daniel, de Tarvis et de Saint-Michel ne tardèrent pas à lui ouvrir les routes de la monarchie autrichienne. Il obligea de mettre bas les armes le corps entier du général Jellachich, qui avait essayé de lui disputer le passage. Enfin le Vice-Roi arriva sur les hauteurs de Sommering, et là il se joignit aux avant-postes de la Grande-Armée.
Après Essling, tandis que l'Empereur se préparait à franchir une seconde fois le Danube, il apprit que l'archiduc Jean, après avoir rallié les débris de son armée, opérait sa jonction en Hongrie avec l'archiduc palatin, et que le général Chasteler, sorti du Tyrol, s'était jeté sur les derrières de l'armée d'Italie. Le Vice-Roi était alors auprès de Napoléon ; celui-ci l'envoya sur le champ se remettre à la tète de ses troupes.
Le prince Eugène trouva les deux archiducs réunis sous les murs de Raab. Il les attaqua le 14 juin 1809. La journée fut sanglante ; le succès vivement disputé ; la victoire cependant se prononça pour le Vice-Roi. Un mois après il était à Wagram. Ses troupes faisaient 2.500 prisonniers à l'ennemi et lui enlevaient 8 pièces de canon. Le lendemain, 1 juillet, l'Empereur, traversant les bivouacs de l'armée d'Italie, s'arrêta devant les di-
visions, et dit aux soldats : « Vous êtes de braves gens, vous vous êtes tous couverts de gloire. »
Jusqu'ici tout avait souri au prince Eugène. Depuis le jour où le général Bonaparte lavait attachée sa personne, il avait joui d'un bonheur constant et de la plus éclatante fortune ; tout annonçait, au lendemain de Wagram, que cette fortune inouïe allait grandir encore. Le Vice- Roi et la princesse Auguste en étaient convaincus. Ils ne se doutaient pas qu'à ce moment-là même les méchantes fées allaient enfin entrer en scène.
Le 45 décembre 1809, procès- verbal fut dressé de l'acte de divorce de l'empereur Napoléon et de l'impératrice Joséphine. Le prince Eugène dut y apposer sa signature. Le 1"' avril 1810 eut lieu dans la grande galerie du palais de Saint-CIoud, le mariage civil de l'empereur Napoléon et de l'archiduchesse Marie- Louise. Le prince Eugène était un des témoins. Le lendemain se firent l'entrée publique à Paris et le mariage religieux. Parmi ceux qui entouraient l'Empereur et la nouvelle impératrice figuraient le prince Eugène et la princesse Auguste.
Le divorce de 1809 avait eu pour effet de faire descendre du trône la mère du Vice-Roi. Le mariage de 1810 lui enlevait la chance de régner lui-même eo Italie. Le royaume d'Italie, dans le cas où deux princes impé-
riaux naîtraient du mariage de Napoléon avec Marie- Louise, devait passer au second de ses fils. Pour dédommager Eugène, l'Empereur le nomma, le 4 mars 1810, héritier du grand duché de Francfort. Au mois d'avril, pendant que le prince était encore à Paris, il lui envoya Duroc, grand maréchal du palais, pour lui offrir la couronne de Suède; mais, plutôt que de quitter Milan pour Stockholm, le Vice-Roi préféra courir toutes les chances de sa position.
En juin 1810, il rentra avec sa femme en Italie. C'est là que vint le chercher, l'année suivante, un ordre de l'Empereur exigeant sa présence à Paris, à l'occasion de la naissance du roi de Rome.
On touchait cependant à une nouvelle guerre, à celle qui devait entraîner la chute de l'édifice napoléonien. Le 24 juin 1812, Napoléon franchit le Niémen, Le prince Eugène commandait le 4® corps d'armée, composé des Italiens, et du 6* corps (Bavarois), en tout 80,000 combattants. Le quatrième corps se fit particulièrement remarquer aux combats d'Ostrowno, de Witepsk, de Smolensk, et surtout à la bataille de la Moskowa.
Pendant la retraite, le Vice- Roi eut à combattre à Malojaroslawetz les forces de Kutrisoff, qui se flattait d'arrêter les Français dans leur marche. Les Russes furent culbutés, après avoir éprouvé de grandes pertes.
Napoléon ayant quitté l'armée au mois de décembre et Murât l'ayant abandonnée au mois de janvier (1813), Eugène se trouva chargé du commandement en chef des débris qui, échappés de la Russie, durent se replier à travers la Prusse et la Pologne sur l'Oder, puis sur l'Elbe,
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enfin sur le Mein. Il s*acquiua avec honneur de roiie li\che difficile,
i'endant la campagne de Saxe, il contribue à la victoire de Luizen et se dislingue aux combats de Goldiiz et de WilsdrufT, ainsi qu'au passage de l'Elbe.
Arrivé à Dresde. Napoléon, redoutant une attaque des Autrichiens en Italie, renvoie le Vice-Roi à Milan. Poar défendre les provinces illyriennes et l'Italie, Eugène n'avait, avec quelques divisions françaises, qu'one armée italienne toute neuve, l'ancienne ayant péri presque entièrement en Russie. Il se vit bientôt forcé d'abandonner sa première ligne de défense, pour se reporter sur celle de l'Isonzo, qu'il ne devait pas garder longtemps. Les événements se précifâtaient. Le 8 octobre 1813, son beau-père le roi de Bavière entra dans la coalition formée contre l'empire français. Peu de jours après, Eugène apprenait le désastre de Leipsick. Rjen ne pouvait plus sauver la France d'une invasion.
La défection imminente de Murât aggravait déplorablement la position du Vice-Roi. Pris entre les Autrichiens et les Bavarois d'un côté, et les Napolitains de l'autre, sa situation était des plus critiques. Il remporta cependant quelques avantages à Caldiero et à Rovigo, battit le feldmaréchal de Bellegarde (8 février 1814), défit les Napolitains sous les murs de Parme, et se maintint derrière le Mincio tout le reste de la campagne.
La chute de Napoléon entraînait celle du Vice-Roi. Le â1 avril, le lendemain du jour où l'ex-empereur s'éuit embarqué pour l'Ile d'Elbe, Eugène et sa fomille quittaient l'Italie, et se retiraient à Munich. La carrière poli-
tique et militaire du prince Eugène était terminée. II n'avait que trente-deux ans.
Le roi de Bavière voulant fixer dans son royaume l'état politique et le rang de son gendre, lui conféra le titre de duc de Leuchtenberg, lui donna la propriété d'un régiment, en un mot le rapprocha le plus possible du trône.
Le 21 février 1824, le prince Eugène mourut à Munich, dans les bras de celle qu'il avait aimée comme « la plus belle, la meilleure et la plus vertueuse des femmes ». Il était âgé de quarante-deux ans et quelques mois.
A la différence des frères de Napoléon, le prince Eugène est un personnage sympathique. M. Albert Pulitzer a donc été bien inspiré en lui consacrant tout un volume. Peut-être cependant aurait-il mieux servi les intérêts de celui dont il s'est fait l'historien, s'il n'eût pas outré la louange, faisant du prince Eugène un époux sans tache, un grand capitaine et un grand roi, un héros sans peur et sans reproche. Devant un tel panégyrique, on est, malgré soi, conduit à se demander s'il n'y a pas là un peu d'exagération, et si, pour rester dans le vrai, il ne conviendrait pas de mêler quelques ombres à ces rayons.
Et tout d'abord il est bien vrai que le prince Eugène et la princesse Auguste firent un très bon ménage, que
leurs lettres sont d'un bon mari et d'une bonne femme, et que cette longue correspondance, dont M. Pulitzer a eu raison de multiplier les échantillons, leur fait grand honneur. Chez tous les contemporains il n'y a qu'une voix sur les mérites et les vertus de la princesse Auguste. L'auteur anonyme des Mémoires sur ta cour du prince Eugène (1) a pu écrire en 1824, ces lignes contre lesquelles nul ne devait s'élever : « Quant à la Vice-Reine, elle charmait tout le monde par son aménité, par sa modestie et par ses grâces, en même temps qu'elle inspirait une profonde vénération pour ses vertus. C'est une de ces femmes rares, dont on pouvait dire que, pour trouver une tache dans sa vie, il aurait fallu l'inventer. > — Sur le chapitre de la vertu et de la fidélité conjugale, l'auteur des Mémoires ne parait pas mettre le Vice-Koi tout à fait sur la même ligne que la Vice-Reine. Il dit, en effet : « L'intérieur de la cour de Milan était comme l'intérieur de toutes les cours à la tète desquelles se trouve un prince jeune et voluptueux. Il y avait beaucoup d'intrigues de femmes ; elles n'avaient pour but que le plaisir (2) ». Certes, la conduite du prince Eugène n'avait rien de commun avec celle du roi Jérôme — qui eût mérité mieux que lui, d'être appelé le vice-roi ; mais enfin pourquoi M. Puliuer s'e.st-il donné tant de mal pour représenter Eugène comme le modèle des maris? Son insistance à cet égard nous oblige à rappeler qu'un des
(1) Cm Mémoires, ptnu en 182i. «tumI pour iQUor oo tnù^ài» tU taché ft la cour du Vice-Roi, M. Lafoli*.
(2) Ibid. p. 222.
panégyristes du prince, le général de Saint- Yon, a dû faire cet aveu : « obligé de recevoir à sa cour les notabilités du royaume, le Vice-Roi voyait réuni dans ses cercles brillants tout ce que l'Italie offrait de beautés et de grâces^ et cependant, s'il succomba, jamais du moins, au milieu de tant de séductions puissantes, il n'oublia un seul jour ni sa dignité, ni sa gloire (1). » Pour être à demi voilé, l'aveu n'en est que plus significatif.
Fut-il un grand souverain ? Mais pour cela il aurait fallu d'abord qu'il fût un souverain, et il n'était pas autre chose qu'un haut fonctionnaire, recevant des ordres et les exécutant, quels qu'ils fussent. Le roi d'Italie, c'était Napoléon : Eugène n'était que son préfet, et un préfet à qui son Maître faisait écrire par Duroc, le grand maréchal du palais :
« ... Il existe des principes dont vous ne devez jamais vous écarter... D'abord, vous avez le décret qui fixe vos fonctions et détermine ce que le roi (2) s'est réservé : dans aucun cas et sous aucun prétexte... il ne faut faire ce qui appartient au roi..., il ne vous le pardonnera jamais. Quand un ministre vous dira : Cela est pressé, le royaume est perdu. Milan va brûler... Il faut lui répondre : Je n'ai pas le droit de le faire, f attendrai les ordres du roi.
« 2° Lorsque pour une chose même que vous pouvez faire... vous croyez pouvoir prendre son avis, il faut l'attendre avant que de rien faire, sans quoi c'est lui
(1) Le Plutarque français, T. VIII. 1841.
(2) Le roi, — le roi d'Italie, c'est-à-dire l'Empereur.
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manquer. Ainsi par exemple et pour parler de la plus petite chose, si vous demandez à Sa Majesté ses ordres ou son avis pour changer le plafond de votre chambre, vous devez les attendre ; et si. Milan étant eo feu, vous les lui demandez pour l'éteindre, il faudrait laiuer brûler Milan et attendre les ordres. ..(!)»
Napoléon lui écrit lui-même dans une autre dépêche, que M. Pulitzer n'a pas citée :
« Ne laissez pas oublier aux Italiens que je suis le maître de faire ce que je veux. .. D'ailleurs, votre système est simple : l'Empereur le veut. Us savent bien que je ne me dépars jamais de ma volonté. »
Le Vice-Roi ne fut donc qu'un fonctionnaire honnête, estimable, instrument docile des volontés du Maître. Le grand historien Cesare Cantu en a porté ce jugement : « Napoléon nomma Vice-Roi Eugène Beauharnais, son fils adoptif, qu'il était certain de trouver docile et médiocre, et qui n'eut pas l'art de se faire aimer (2). »
D'après M. Pulitzer, au contraire, Eugène se serait fait non seulement aimer en Italie, mais adorer. Malheureusement, les historiens italiens sont unanimes à dire que, malgré la modération et l'honnêteté personnelle du Vice-Roi, l'Italie était inquiète, agitée et mécontente, qu'elle supportait mal les charges pesantes, les mesares oppressives dont Napoléon l'accablait pour en faire an des instruments de ses projets ambitieux ; qu'elle soof-
(1) Otta lettre, en dat« da 31 jaiUet 1805, ml trta looinM; M. PvhUm B*eu cite que quatre lignes.
(2) Histoire de Cent ans, par C. Cantu, T. H, t. ttl.
frait dans ses sentiments religieux ; qu'elle était irritée surtout contre les excès de la conscription, auxquels la population était d'autant plus sensible qu'elle était alors complètement étrangère aux habitudes militaires. Le royaume d'Italie compta, en quatre ans, vingt-deux mille conscrits réfractaires et dix-huit mille déserteurs. M. Pulitzer nous représente le Vice-Roi, au retour de la guerre de Russie, accueilli avec enthousiasme, salué par la joie universelle, « acclamé par tout un peuple, fier de la gloire nouvellement accrue de son peuple ». Se peut-il vraiment qu'il en ait été ainsi? La garde royale italienne était restée tout entière sous les neiges de la Russie. Du reste de l'armée, quelques rares débris avaient échappé. La nation tout entière était en deuil. Le sentiment qui la dominait était celui que le grand poète Leopardi allait traduire bientôt dans son Ode à Vltalie :
« 0 ma patrie.... où sont tes fils? J'entends un bruit d'armes, de chars, de voix et de timbales ; en des contrées étrangères combattent tes fils. Ecoute, Italie, écoute. Je vois, ou il me semble voir, un flot de fantassins et de cavaliers, de la fumée, de la poussière, la lueur des épées comme parmi les nuages des éclairs. Ne prends-tu pas courage? et n'as-tu pas la force de tourner tes yeux tremblants vers cet événement douteux ? Pour qui combat dans ces plaines la jeunesse italienne? 0 dieux ! ô dieux ! C'est pour une terre étrangère que combattent les épées italiennes ! 0 malheureux celui qui à la guerre a été tué, non pour les paternels rivages, ni pour sa pieuse épouse, ni pour ses fils chéris, mais de la main des ennemis d'autrui, pour une nation étrangère, et
qai ne peut pas dire en moarant : Douce terre natale ! la vie que tu m'as donnée, voici que je te la rends. (I) >
S'il ne fut pas un grand roi, Eugène ne fut pas davantage un grand capitaine. M. Pulitzer célèbre, en toute rencontre, ses grands talents militaires, et, pour un peu, il en ferait un second Napoléon. Ici encore, il y a une singulière exagération. J'en donnerai an on deux exemples.
A en croire son historien, à part la défaite de Sacile, la campagede 1809 n'aurait été pour le prince Eugène, qu'une suite ininterrompue de triomphes, dus à son activité, à son énergie', à la promptitude de son coup d'oeil et à la vigueur de ses décisions . Les Souvenir; du mari* chai Macdonald nous apprennent ce qu'il en faut penser. Napoléon, qui ne se dissimulait pas l'insuffisance de son beau- fils pour diriger une armée, avait voulu lui donner un guide et un soutien. Pour cela il avait fait choix da général .Macdonald, < l'un des hommes les plus intrépides qui aient paru dans nos armées, expérimenté, manœuvrier, froid, sachant se faire obéir (2). ^ Nominalement, le Vice-Roi restait commandant en chef, mais il consultait Macdonald dans toutes les circonstances importantes. Pai»
(1) Poétûs et (Euores morale* de Ltopardi^ tradoitM p»r F. A, iAw» lard, T. I. f. m.
(2) Thiers, BUtoirt dm OomulM H 4» FSmpirt. T. X, p. 106.
fois cependant il lui arrivait de vouloir suivre ses propres inspirations, et les affaires n'en allaient pas mieux. Un jour, par exemple, comme on venait d'exécuter, de vive force, le passage de la Piave, Macdonald courut au prince et lui dit : « Voyez-vous l'aile droite de l'ennemi qui se retire précipitamment ? Je vais lui couper la retraite, et ce soir, je vous fais présent de mille prisonniers. — Mais je ne vois rien, observa le Vice-Roi. — N'apercevez-vous pas cette immense poussière qui rétrograde? — Oui. — Eh bien ! il est facile de juger que c'est une retraite prononcée. Portez-vous à notre gauche, faites un simulacre d'attaque pour ralentir ce mouvement, pendant que je vais avancer notre droite et ébranler notre centre. » Les choses étant ainsi convenues, Eugène fit commencer le mouvement de la gauche, mais aussitôt quelques coups de canon l'arrêtèrent et il donna l'ordre également de s'arrêter, au centre et à la droite où se rendait Macdonald. «Etourdi d'un pareil ordre, écrit ce dernier, je revins au centre que je trouvai arrêté et nous manquâmes ainsi notre opération. Je cherchai le Vice-Roi que je rencontrai enfin ; il me dit que l'ennemi paraissait vouloir se défendre et qu'il ne voulait pas compromettre l'armée, qu'elle en avait assez fait, et que d'ailleurs la soirée était trop avancée . J'eus beau lui représenter que les coups de canon qui s'étaient déjà beaucoup ralentis n'avaient eu d'autre objet que de couvrir la retraite précipitée de l'aile droite; il n'en tint aucun compte (1). »
(1) Souvenirs du maréchal Macdonald, p. 136 et suivantes.
Chose étrange ! M. Palitzer a trouvé moyen de reconter cette campagne de 1809 en Italie sans prononcer une seule fois le nom de Macdonald !
Eugène, n'était en somme, qu'un assez médiocre général. Il était très brave, mais, suivant le mot de Thiers, il « n'était résolu qu'au feu (i). ■ Dans la vie civile, il était très faible et manquait souvent de caractère et de dignité. On le vit bien lors du divorce de Napoléon et de Joséphine. Il consentit, lui le fils de Joséphine, à s'acquitter, en cette occasion, de son rôle d'archi-chancelier d'Etal de l'Empire. 11 signa l'acte de divorce. M. Henri Welschinger qui a relevé les signatures sur l'original conservé dans l'armoire de fer aux Archives nationales, a fait la remarque suivante : < Le fils de Joséphine a, suivant son habitude, orne son nom, fort bien écrit, d'une foule de traits savamment enchevêtrés (2). > Dans la séance du Sénat du IG décembre 1809, après que M. Regnaud de Saint- Jean d'Angély eut donné lecture du sénalus-consulie consacrant le divorce, le prince Eugène prit la parole, et prononça un discours dans lequel il développait rimporf»'*"" des moiifs auxquels obéissait l'Empereur en repu l'impératrice Joséphine.
L'histoire jugera sévèrement nne telle conduite, qui souleva l'indignation des contemporains. L'opinion publique l'accusa c de danser aux funérailles de sa mère >. Musieurs années après, dans la Biographie det Contetnporains, rédigée pourtant par des écrivains bonapartistes, oo
(1) Tom* X,p. 203.
(2) Le divorce de Napoléon^ ptr lleori WdMiriagw, p. 45.
lisait ces lignes, auxquelles il est difficile de ne pas souscrire : « Le prince Eugène vint à Paris, non seulement pour assister à la dissolution du mariage de Joséphine avec Napoléon et aux pompes du nouvel hyménée, mais encore pour être l'exécuteur des volontés de l'Empereur. Chargé de notifier au Sénat la déchéance de sa mère, il y développa les motifs qui décidaient la démarche de Napoléon, et en fit sentir l'importance, sans laisser apercevoir aucun des sentiments qui devaient l'agiter intérieurement. Etait-ce ambition ? Voyait-il, dans cette obéissance aveugle, un moyen d'arriver plus sûrement au trône, événement qu'il entrevoyait en Italie ? Quoi qu'il en soit, sa conduite fut généralement blâmée à Paris (1). »
Si sa conduite en 1809 et en 1810 fut généralement — ou plutôt universellement — blâmée, sa conduite en 1814 a donné lieu à des interprétations diverses. Sous le second empire, un procès retentissant s'est engagé pour savoir si le prince Eugène avait, ou non, manqué à ses devoirs envers Napoléon et envers la France. Par arrêt de la cour impériale, en date du 11 avril 1858, il a été décidé que les accusations portées contre le Vice-Roi étaient fausses et calomnieuses. Mais les arrêts de justice sont quelquefois cassés par l'histoire. La question d'ailleurs est trop grave et trop délicate pour être tranchée en quelques lignes. Je ne la traiterai donc pas ici et me bornerai à dire que, même après le plaidoyer très habile et très complet de M . Pulitzer, il reste encore quelques doutes dans mon esprit.
(1) Tomel. p. 288.
Ce qui est certain, en tous cas, c'est que le prince Eugène, au lieu de suivre la mauvaise fortune de Napoléon, s'efTorça, dès qu'il fut tombé, de dégager m caose de la sienne et de sauver sa couronne. Dès qu'il apprit l'abdication de Fontainebleau, il se démit du commandement de l'armée française et adressa à ses soldats une proclamation dans laquelle, lui qui devait tout à Napoléon, il adhérait au gouvernement des Bourbons. « Soldats français! disait-il, de longs malheurs ont pesé sur notre patrie. La France, cherchant un remède à ses maux^ s'ett placée sous son antique égide. Le sentiment de ses souffrances s'efface déjà pour elle dans l'espoir du repos, si nécessaire après tant d^ agitations...*
Un tel langage, dans sa bouche était au moins étrange; mais ce qui suit est plus étrange encore et plus significatif, et si M. Pulitzer n'a pas cru devoir citer cette seconde partie de la proclamation du 17 avril 1814, ce n'est sans doute pas sans motifs.
La proclamation en effet continue ainsi :
« Soldats, en me séparant de vous, d'autres devoirs me restent à remplir.
c Un peuple bon, généreux et fidèle réclame le reste d'une existence qui lui est consacrée depuis près de dix ans. Je ne prétends plus disposer de moi-môme, tant que je pourrai m'occuper de son bonheur, qui a été et sera l'ouvrage de toute ma vie.
c Soldats français, en restant au milieu de ce pettple, soyez certains que je n'oublierai jamais la confiance que vous m'avez témoignée au milieu des dangere ainsi qu'an milieu des circonstances politiques les pins ^i
Mon attachement et ma reconnaissance vous suivront partout, comme l'estime et l'affection du peuple Italien. »
Le prince Eugène espérait donc conserver la couronne d'Italie, au prix même de sa dignité. Quand force lui fut d'y renoncer, il se rendit en Bavière; mais à peine arrivé, il repartait aussitôt pour Paris, oîi se trouvaient les souverains alliés. Il allait plaider sa cause auprès des vainqueurs de Napoléon et s'efforcer d'obtenir d'eux, sinon la conservation de son trône, bel et bien perdu, du moins quelque établissement princier.
Le 23 septembre 1814, il part pour Vienne où se réunit le congrès et où il va travailler à se ménager la bienveillance des Alliés. Gela explique pourquoi il ne pourra pas être en France au mois de mars 1813, lorsque Napoléon reviendra à Paris. Ses peines et soins ne furent pas complètement perdus. Il obtint que la cour de Naples lui versât cinq millions en échange des possessions territoriales (30, 000 âmes) et des dotations que lui avaient obtenues les puissances en Italie.
Il m'est difficile de ne pas rapprocher de ces faits le fait suivant que je trouve dans les Mémoires de M™® Cavaignac. Après avoir parlé de la conduite du Vice-Roi pendant les premiers mois de 1814, elle ajoute :
« Cette conduite d'Eugène peut expliquer la faveur que sa famille et lui ont trouvée parmi nos ennemis... Il y a un an ou deux, causant avec moi et ramenés tous deux sur ce sujet par notre amour pour Napoléon, M. Bessières me dit que, peu auparavant, ayant raconté le fait à M. Emmanuel Las Cases, celui-ci s'était écrié : — « Vous m'expliquez aujourd'hui ce que nous ne pouvions com-
prendre à Sainte-Hélène ; un mouvement d'irritation, de répulsion sur la figure de l'empereur, chaque fois qu'à Longwood le nom d'Eugène était prononcé devant loi. Il n'en parlait pas, ne s'en plaignait jamais, lui qui ne s'est plaint de personne ; mais chaque fois qu'il en était question, sa physionomie trahissait ce qu'il éprouvait. > (1)
Un dernier détail. De celui-là fil. Pulitzer ne dit rien. Mais pourquoi nous a-t-il forcés par l'exagération de ses éloges, â montrer le revers de la médaille?
Les économies d'Eugène pendant sa vice-royauté montaient à trente millions qu'il emporta en se retirant. Ses dotations italiennes ou les indemnités qu'il reçut pour elles, les créances qu'il recouvra en 1814 dans la l/ombardie, sa part dans l'héritage de sa mère, enfin les biens de la princesse Auguste lui formèrent un revenu de six millions. Le chiffre ne laissait pas d'être assez joli pour un héros de roman. Ce qui nous le gâte un peu, ce sont les révélations de la Biographie des Contemporains, biographie bonapartiste, je le répète, dont l'article sur Eugène se termine par ces paroles :
« Parmi les reproches qu'on a adressés au prince Eugène, le plus grave selon nous et peut-être le plus avéré, est celui d'avoir oublié ce qu'il devait à la pairie. Le prince Eugène était, pour ainsi dire, le fils de la France; on reportait sur lui tout l'intérêt qu'avait su inspirer son excellente mère, toute l'alTection que ses bienfaits lui avaient méritée. Quelques militaires dont il avait partagé les travaux, ou qu'il avait conduits à la victoire, ne voyant
(1) Mémoire» d'une inconnue, p. 880.
en lui qu'un compagnon d'armes ou un chef bien aimé se hasardaient dans des temps malheureux, au jour de la proscription, à aller lui demander, non pas un asile hospitalier, mais une protection qui les mît à l'abri de l'orage; on a dit qu'il leur défendait de l'approcher quand ils lui demandaient une audience, et qu'il les repoussait durement quand ils l'approchaient sans le prévenir ; on en cite même qui se brûlèrent la cervelle pour ne pas survivre à ce qu'ils appelaient un affront. Ainsi Eugène, en quittant le sol qui l'avait vu naître, était donc tombé de la hauteur d'un prince français au niveau d'un homme ordinaire (1) ».
M. Albert Pulitzer, dont l'ouvrage est d'ailleurs si intéressant, a intitulé son volume : Une Idylle sous Napoléon i". On doit voir maintenant pourquoi il ne m'a pas été possible de donner le même titre à cette causerie.
(1) Tome I, p. 290.