‹ Causeries limousinesChapitre 28 sur 28 · LES PÉNALITÉS DE L'ENFER DE DANTE · texte numérisé non relu

LES PÉNALITÉS DE L'ENFER DE DANTE

Il y a des noms qui, une fois lancés dans Thumanité, ne s'arrêtent plus, montent toujours plus haut et s'imposent, à travers les révolutions des empires, des religions, des mœurs et des langues, à l'admiration de toutes les littératures et de tous les siècles. Dante est de ceux-là. Le poète toscan est l'Homère des temps modernes. La poésie, les arts, la vie du monde catholique éclatent et s'épanouissent, avec une merveilleuse puissance, dans la Divine Corné' die, comme dans V Iliade et V Odyssée se déroulent les épiques tableaux de la vie religieuse, politique et guerrière du monde polythéiste. Ils se tiennent debout, l'un et l'autre, Homère et Dante, sur le seuil de deux sociétés différentes, de deux mondes disparus; on les dirait placés là pour recevoir les générations humaines et les conduire à travers ces âges anciens, comme Virgile servit de guide au pâle Alighieri dans le royaume des morts.

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Dante n*est pas seulement le créateur de la langue italienne, le premier poète de son pays, un des plus grands esprits qui aient paru sur la terre. Il est, à lui seul, une révélation. Il nous a découvert une des époques de Thistoire les plus misérables, les plus tourmentées, les plus avides de foi, de relèvement et de lumière, le moyen âge.

Dans cette nuit épaisse du moyen âge, que faisaient, qu*espéraient les hommes ? Une servitude volontairement acceptée, ou maintenue par la seule force, les courbait-elle sur la glèbe, dans l'atelier, sur les boues. noires de la cité, rivés à des lois, à des fiefs et à des castes qui les écrasaient ? Lorsqu'ils se réfugiaient dans l'église, alors le seul domicile du peuple, suivant l'expression de Michelet, que demandaient-ils au souverain Maître et quel était l'objet de leurs prières ? Passaient-ils leur vie à parcourir, d'une âme brisée et résignée, le cercle des rêves douloureux où se débattent les deshérités, et à regarder, comme Tobie, si le sauveur venait ? Ne faut-il voir, dans ces âges obscurs, qu'un temps de malédiction et d'épreuve ? Oui, sans doute^ il y eut alors des souffrances inouies, des barbaries abominables, des iniquités révoltantes; c'est le lot qui manque le moins à l'humanité, et c'est celui qui pesa sur le moyen âge, d'un poids horrible, incomparable, comme une pierre de sépulcre. Mais dans ce sépulcre et dans ces ténèbres, quelle poussière vivante, et à travers cet affaissement intellectuel des peuples, cette déperdition de la force

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morale, quels élans pour remonter, pour retrouver le chemin de la lumière, de la liberté, de la justice, quelle variété d'efforts, de recherches, de travaux 1 La vie, si longtemps comprimée, gronde enfin et s'échappe par toutes les issues ouvertes alors à l'activité humaine. Au cloître, dans les camps, derrière les comptoirs des marchands de Vérone et de Florence, dans les cours brillantes, une activité prodigieuse annonce le grand réveil. Le XII° siècle s'est levé, une aurore. Abélard enseigne la philosophie sur la montagne Sainte-Geneviève. Un simple moine de Clairvaux, Bernard, tient l'Europe attentive et remue les âmes comme un apôtre des premiers jours. Thomas d'Aquin mérite d'être surnommé l'Ange de l'école. Le commerce franchit les mers sur les vaisseaux de Venise et de Gênes. Giotto crée la peinture moderne. Entre les subtilités de la scolastique pousse une fleur adorable, immortelle, limitation de yésus-Christ, La langue limousine a répandu dans l'Aquitaine, au delà des Pyrénées et des Alpes, les cantilènes et les sirventes des Ventadour, des d'Ussel, des Feydit, des Bertrand de Born. La muse des troubadours inspire l'Italie. L'Iliade chrétienne, la Divine Comèdiey est écrite. Le monde, hésitant encore et en proie à d'incessantes convulsions, se soulève en un mouvement de foi et d'héroïsme. On avait cru toucher à la fin de toutes choses ; c'est une résurrection, une Vie Nouvelle.

Nous devons à Dante la révélation de cette épo-

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que étrange, pleine de troubles, de déchirements, d'espérances, de chimères, de folles terreurs, d'efforts sublimes, de clartés chrétiennes. U y a vécu en combattant, en révolté, en proscrit et en prophète ; il en est l'expression la plus énergique et la personnification la plus élevée. Le moyen âge a fait Dante, s'est incamé en lui ; toutes les misères, toutes les souffrances, tous les rêves de ces tristes temps aboutissent aux cercles du Florentin. La Divine Comédie est comme le triple miroir où vient se réfléchir et s'éclairer, d'une lumière tantôt sinistre, tantôt clémente, le moyen âge avec ses tourments, ses haines, sa soif de liberté et son idéal réparateur, avec ses visions infernales et célestes.

Dante n'ignorait rien de ce que savait le xiv® siècle. Poète, philosophe, politique, théologien, il a condensé et résumé, en un foyer indestructible, les connaissances, les idées, les passions, les aspirations supérieures de son temps. C'était un patriote, et, comme on dirait de nos jours, un libéral farouche, un réformateur passionné, un homme de foi et de justice. Il porta la peine de son indépendance et fut exilé de Florence, sa ville natale. Il se vengea de sa patrie en l'immortalisant, en dotant l'Italie d'une langue impérissable, et en préparant les futures destinées de son unité nationale, de sa grandeur intellectuelle et politique. Il est difficile de rencontrer dans l'histoire des Vies illustres une figure plus glorieuse, un cœur plus haut, un génie plus puissante Depuis le xiv® siècle, l'Italie révère Dante à Tégal

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d*un dieu, et tous les esprits d'élite en Europe se sont inclinés devant ce souverain dont le règne durera autant que le monde.

M. Ortolan, Téminent professeur et doyen de la faculté de droit de Paris, lettré aussi délicat que profond juriste, le grave et charmant auteur des Enfantines, Téditeur généreux des œuvres du poète ouvrier de Toulon, Charles Poney ; M. Ortolan, disons-nous, dont la science et les lettres déplorent la perte récente, était un compagnon assidu de Uante Alîghîeri. Son âme fière et juste se plaisait dans cette fréquentation sévère et y puisait d'incomparables jouissances, un accroissement de forces, une sève inépuisable d'émotions et d'enthousiasme. Il étudiait le Florentin avec une piété filiale; il l'aimait, comme Dante aimait Virgile, et pouvait dire aussi : // mio autore, La plupart de ses notes, si nombreuses, amassées pendant de longues années, ne verront pas probablement le jour. La mort a surpris trop tôt M. Ortolan. Il nous reste heureusement de lui un intéressant témoignage de son admiration pour Alighieri, un ouvrage digne d^attention, dès longtemps médité, dont il corrigeait les dernières épreuves peu d'heures avant sa mort ; nous voulons parler des Pénalités de V Enfer de Dante. Si les occupations de sa vie de jurisconsulte et de professeur lui en avaient donné le temps, il aurait eu l'ambition d'élever à la mémoire du poète toscan un monument plus considérable ; il nous a du moins laissé la mesure de ce

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qu'auraient pu, dans cette voie, un savoir aussi étendu, une sagacité aussi judicieuse, une intelligence douée d'autant de vigueur que de souplesse.

Personne n'ignore que Dante, dans la Divine Comédie, s'est érigé en juge suprême et que, dans la partie de son livre intitulée V Enfer, il a distribué la justice avec une inflexible rigueur. Aucun écrivain n'a fait preuve d'une connaissance plus profonde de la nature humaine, ne l'a envisagée d'un œil aussi pénétrant. Le grand justicier fait à l'homme son lot dans l'autre monde, le juge et le classe, suivant ses défauts ou ses mérites. Ses arrêts, malgré leur dur caractère d'orthodoxie théologique et un fonds général de vérité, ne sont pas tous sans appel.

Dante, mêlé aux querelles de son temps, persécuté, proscrit, avait conservé dans son âme de feu des ressentiments qui ont dicté plus d'une de ses sentences. Il convient, pour apprécier le poétique juge de la cité des morts, de tenir compte des dissensions au milieu desquelles il vécut, des vues, des mœurs, des besoins propres à son époque; époque agitée s'il en fut, où l'on voit l'Italie déchirée par les plus terribles discordes que puissent allumer

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le zèle religieux, la passion de la liberté et les factions politiques. Dante était trop Italien et trop bon patriote pour se tenir à T écart et se contenter de rêver, en dieu indifférent, comme fit Goethe plus tard, pendant les guerres qui désolèrent son pays. Ce qu'il faut admirer, c'est de voir l'ardent patriote de Florence, franchir l'étroit horizon de la terre natale, abdiquer à certains moments, dans ses moments d'infaillible justice, les passions qui lui tiennent le plus au cœur, ses préférences et sa foi de parti, oublier ses propres douleurs, les iniquités dont il était victime, et, s'élevant au-dessus des hommes ses contemporains, embrasser dans un esprit de sympathie universelle l'humanité entière. Les sentiments de miséricorde et de clémence n'ont jamais déserté le cœur de Dante; ils répandent une lumière favorable sur les noirs cercles de M Enfer, la lumière de la charité chrétienne.

Dante dit à Giacco, un maudit : « Ta souffrance me touche si fort qu'elle attire mes larmes... » Le gracieux épisode de Françoise de Rimini, devenu si populaire, se termine ainsi : « Pendant que l'un des esprits, Françoise, parlait de la sorte, l'autre pleurait si fort que, par compassion, je devins comme si j'allais mourir, et je tombai, comme un corps mort tombe. » — Ailleurs, il n'ose adresser luimême la parole à un damné et il dit à Virgile : « Demande-lui toi-même ce que tu crois pouvoir m'intéresser, car je ne pourrais, tant la pitié m'attriste. » — Plus loin, dans un autre cercle, il fait la

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rencontre d'une troupe d'âmes, parmi lesquelles il reconnaît son ancien maître, Brunetto Latini. A la vue de son maître bien-aimé, défiguré par le feu, une touchante émotion saisit le cœur du disciple. Il s'arrête et parle ainsi à Brunetto : « Si vous voulez que je m'asseye avec vous, je le ferai, s'il plaît à Virgile, car je vais avec lui. — O mon fils, répond Brunetto, celui de cette troupe qui s'arrête un instant reste cent ans sous cette pluie, sans pouvoir secouer le feu qui le blesse. Va donc en avant, je marcherai à ton côté, et puis, je rejoindrai ma bande qui va pleurant ses éternelles souffrances. — Je n'osai pas descendre d'abord, ajoute Dante, pour aller de niveau avec lui, mais je marchai la tête inclinée, dans l'attitude du respect. »

Alighieri, l'exilé farouche, compatissait aux âmes souffrantes. Il a été sans pitié, il est vrai, pour certains hommes, les a frappés des carreaux de sa colère, mais c'étaient des chevc prévaricateurs, des soldats traîtr bonté était plus grande que sa colles méchants, les misérables rempl de larmes. Il était catholique, ( rigoureuse. La dureté de la règle dans son cœur aux mansuétudes velle. Les emprunts qu'il a faits grecque s'accommodaient et se sub( croyances, n'en ont jamais altéré de Jésus, sévère et douce, plane sur

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*■ et les tristesses du moyen âge, comme, dans l'Ecriture, on voit l'esprit de vie flotter sur le chaos.

Le poème de la Divine Comédie débute par V Enfer, Dante va au plus pressé, à ceux qui gémissent et sont malheureux. Ce n'est qu'au sortir de la cité des larmes, et après avoir pleuré lui-même sur l'inapaisable douleur des races maudites, qu'il traverse le purgatoire, séjour de la résignation et de l'espérance, et s'élève jusqu'au paradis, dans le lieu ineffable où siège, entourée de tous les attributs de la divinité, non loin du Maître suprême, celle qu'il aima sur la terre, la Vierge immaculée des âmes poétiques, Béatrice.

\J Enfer est composé de neuf cercles, ou de neuf zones successives pratiquées aux flancs d'un large cratère, dans chacune desquelles, suivant le degré de leurs fautes, ont été distribués les coupables. M. Ortolan en donne la description sommaire :

« Ces cercles, puisqu'ils ne sont que des coupures successives sur un cratère en forme d'entonnoir renversé, diminuent de diamètre, l'espace assigné aux coupables se rétrécit et les peines augmentent de rigueur à mesure que l'on descend. Chacun de ces cercles est limité et soutenu, sur le penchant du cratère, par de hautes murailles que forment les rochers amoncelés. Les cercles s'enroulent autour de la béante profondeur, les uns au-dessous des au-

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très, comme des fosses circulaires ou comme des zones encaissées, le long desquelles certaines classes de coupables sont obligées de tourner éternellement en subissant leur supplice, sous le regard et sous Taction des démons vengeurs. »

On ne peut, sans frémir, franchir la terrible porte, s^enfoncer dans les sombres abîmes. Dante luimême semble reculer devant son œuvre ; il hésite, veut revenir sur ses pas, est bourrelé d'angoisse. 11 s'écrie : « Là, des soupirs, des plaintes, de profonds ' gémissements résonnaient sous l'air sans étoiles, de sorte que je me mis à pleurer. Ce souvenir, dit-il, est si amer que la mort ne l'est guère davantage. » . Son cœur est près de défaillir. 11 s'accuse de faiblesse et de lâcheté. Jamais il n'eût osé s'avancer dans le rude chemin qui conduit au séjour des morts, si deux Puissances n'étaient venues à son secours, ne l'avaient guidé et protégé, Virgile et Béatrice, c'est-à-dire la Poésie et l'Amour.

Tout ce que l'imagination humaine a pu concevoir d'affreuses tortures, de châtiments inouïs, de désespoirs et de désolations sans borne, se trouve accumulé dans les pages de M Enfer, Des pluies torrentielles, des ouragans de feu, des lacs glacés, des fleuves de sang, un fourmillement de vipères, un entassement de boues, les chaudières de poix bouillante, les sables brûlants, des monstres mythologiques, les Hydres verdâtres, les féroces Erynnies, des hommes faits arbres et qiii se rompent sous la tempête pour renaître et toujours souffrir, tel est

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l'attirail des peines réservées aux damnés de Dante. Un artiste moderne de talent, M. Gustave Doré, dans une édition illustrée de ^ Enfer, a cherché à en reproduire les différents passages. Nous ne saurions dire qu'il y ait réussi; non pas qu'il ne fût servi par une rare habileté de crayon et une imagination féconde, dont le désordre même et la fougue conviennent aux violentes scènes qu'il se proposait de rendre ; mais comment se pénétrer aujourd'hui des sentiments qui agitaient Dante, s'inspirer de ses passions, et faire des nombreux épisodes qu'il a retracés, plus qu'une œuvre d'art, une œuvre de foi et de vie ! Le célèbre tableau d'Eugène Delacroix, représentant le voyage de Virgile et de Dante sur la barque funèbre, ne nous donne qu'une imparfaite idée dés épouvantements de l'enfer dantesque. Mentionnons pourtant, comme un touchant ouvrage de poésie et d'inspiration, la toile d'Ary Scheffer consacrée à la reproduction du supplice de Francesca. Pour sie faire une impression exacte de V Enfer d'Alighieri et s'en mettre sous les yeux la réelle image, il faut remonter vers les âges voisins de Dante, consulter la peinture contemporaine de la Divine Comédie ou celle qui a suivi de près, voir les toiles et les fresques du temps dans certaines églises d'Italie, au Campo-Santo àe Pise, et surtout à Florence Timmense fresque d'Orgagna, où tout V Enfer se déroule avec un caractère de naïveté effrayante et de sombre majesté. Un voyageur de savoir et d'esprit, Ampère, s'arrêtant un jour à

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Florence, dans l^église de Santa Maria Novella, devant un tableau sans nom d'auteur, qui date de 1450, ne put retenir un cri d'admiration : <c Uante est là, dit-il, avec son œuvre et sa destinée ! et parlant de la fresque d'Orgagna, il ajoute : la distribution du séjour des damnés, selon la Divine Comédie, y est reproduite dans le plus grand détail et avec une scrupuleuse exactitude, comme si c'était article de foi et non fiction de poésie. »

Mais cette peinture émouvante ne place sous nos yeux que l'organisation matérielle et en quelque sorte l'architecture du séjour maudit, où le créateur de V Enfer a déployé un génie prodigieux d'inventions, d'infinies ressources de détails et d'art. L'économie morale de l'œuvre exigeait c' d'esprit autrement supérieures, une vj intellectuelle, une connaissance étendu la vie humaine, tout un système forteme d'idées et de lois, propres à régir les l'homme avec ses semblables et avec le sible. Dante s'est surpassé dans cette ] passions et des vices, des divers mobiles l'humanité. Rien ne se peut comparer à l'énergie de son pinceau, si ce n'est l'été imagination et sa profondeur de pens< aucune témérité à dire que la Divine ( le suprême effort du génie humain.

Nul ouvrage n'a été plus diversemen et discuté. L'Italie, pendant des siècles, dans les chaires publiques des comment

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Divine Comédie; le premier, un des plus illustres, fut Boccace. Chaque peuple d'Europe a été jaloux d'apporter son contingent aux études qu'elle a inspirées. Il ne se passe pas une période de quelques lustres sans voir éclore des ouvrages d'importance consacrés à sa gloire ; l'intérêt ne vieillit pas et la dispute continue autour de l'œuvre du Florentin.

A combien de controverses ont donné lieu la distribution et la proportion des peines qu'il a établies dans XInferno ! Sa gradation des châtiments n'est certainement pas faite, au moins dans plusieurs de ses parties, selon les données rigoureuses de la justice, telle que nous la concevons de nos jours. Ainsi, les courtisans et les hypocrites, les voleurs frauduleux, gémissent dans une des vallées du huitième cercle, alors que les assassins et les tyrans, gorgés de meurtres et de rapines, sont livrés aux démons du septième cercle destiné aux violents. L'amour coupable, emporté dans un continuel tourbillon, n'est placé que dans le deuxième cercle, tandis que les usuriers sont soumis, dans le septième, à la pluie de feu, au milieu des sables ardents. Est-ce bien la place des prêteurs d'argent, parmi les violents et les meurtriers, et le sévère justicier leur a-t-il fait une juste part en les précipitant au fond de son abîme ? nos vues de justice ordinaire en sont, au premier abord, dérangées et troublées. On a peine à comprendre une pareille rigueur, à notre époque surtout où la science économique tend de plus en plus à innocenter l'usure. D'autre part, on

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peut reprocher à Dante d'avoir donné à Francesca, pour compagnon d'infortune dans le triste séjour, l'amant pour qui elle eût affronté mille supplices et mille morts, Paul de Rimini, dont elle fut détachée par le poignard, à Ravenne, et dont, par la grâce toute puissante du poète, elle ne sera jamais plus séparée. M. Ortolan, à ce propos, fait justement remarquer que le mari meurtrier est placé plus bas, beaucoup plus bas, au glacier de Caïn, et que la justice de Dante « ne s'arrêta pas à ce vieux levain du barbare, à cette éternelle férocité de l'orgueil de l'homme, de tout temps et de tout lieu, qui met la satisfaction de son honneur à tuer une faible femme ; à cette lâche complicité de la loi qui le frappe mollement d'une peine insignifiante; à cette voix commune qui va plus loin, et qui dit : Il a le droit, le droit de meurtre ! enfin à ces jurés, qui, quels qu'aient été l'atrocité, la préméditation, le sangfroid ou le raffinement des circonstances, ont tout prêt, non pas un verdict, mais xxnfaux dire de nonculpabilité. Pour le poète grand justicier, le crime et la peine gardent leurs proportions : les pécheurs par amour, au deuxième cercle de son Enfer, et le mari meurtrier au glacier de Caïn. ».

M. Ortolan dont l'avis a du poids dans la matière, se range au sentiment de Dante et en prend occasion pour réfuter avec une extrême énergie la dernière thèse produite au sujet de l'affaire Dubourg : Tue-la.

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On a dit qu'il fallait se défier du premier mouvement. C'est surtout à propos de Dante que les impressions premières doivent être mises en quarantaine et sévèrement examinées. Dante, dans la gradation des peines, n'a pas agi à la légère et consulté uniquement son imagination. La logique de son esprit obéit à des rapports qu'il est difficile de saisir de prime abord, mais qui n'en sont pas moins parfaitement réels. A ses yeux, les aberrations des passions généreuses ne sauraient être placées sur la même ligne que les excès des passions viles et des sentiments lâches. Il est indulgent pour les péchés et les crimes qui ont leur point de départ dans une noble qualité ; il est sans pitié pour les crimes, les délits et les vices qui sont le fruit des âmes rampantes et cupides, vouées au mensonge, à la fraude, à la ruse. Le point de vue de Dante s'explique par la théorie des passions dont il donne, dans son chant XI®, un aperçu sommaire.

« Les vices de l'incontinence ou des passions, ou les égarements des opinions sont les moins rigoureusement frappés et occupent les premiers cercles. Puis viennent les violences envers le prochain, contre soi-même (dans le suicide), contre Dieu ou les lois par lui imposées à Is^ ns^ture ;

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enfin les crimes qu'ont produits ou accompagnés la ruse, la perfidie, la trahison, et, au plus profond de tous, la trahison contre les bienfaiteurs. Ces idées de gradation exposées par Virgile à Dante sont érigées en système général et président régulièrement à la distribution des coupables et des supplices dans les différents cercles. »

La loi du talion était encore en vigueur du temps du poète Alighieri. Elle sert d'assise à son formidable échafaudage de pénalités. Œil pour œil, dent pour dent. Il a fallu des siècles pour renverser cette grossière maxime. Celui de Dante en subissait le joug. Dans les données de cette dure législation, le châtiment a pour but de placer sous les yeux du coupable La faute à laquelle il a succombé. C'est la doctrine de \ Expiation démesurément agrandie. Le coupable a horreur de son crime; il le verra toujours; il s'épuisera en vains efforts pour se soustraire à l'horrible fantôme. Le supplice se perpétue, ne finit jamais. C'est celui de Caïn qui a servi de texte à l'admirable poème de Hugo, la Conscience, Ajoutez à la douleur morale le châtiment corporel, sans relâche et sans fin. La peine doit mettre, autant que possible, le coupable en présence de ses égarements et, pour atteindre ce but, elle nature de la faute, des éléments qi ou des circonstances qui l'accomp représentera en une vive image ou 1 une analogie saisissante. Tel est Dante.

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Les pécheurs charnels, victimes de leurs passions, seront battus par un perpétuel orage. Les pécheurs de la gueule (colpa de la gola), les gourmands, sont meurtris par la grêle, mordus et dévorés par Cerbère, emblème de la gloutonnerie. Les superbes sont courbés sous le poids des rochers qu'ils portent. Les simoniaques, les voleurs, se traînent sur le ventre et vivent dans la compagnie des reptiles. Les avares et les prodigues (des contraires dans le vice) s'entrechoquent comme des flots furieux, «comme fait la vague sur l'écueil de Charybde, laquelle se brise contre la vague qu'elle rencontre. » Les violents se frappent non-seulement avec les mains, mais avec la tête, et avec la poitrine, et avec les pieds, et ils se déchirent morceau par morceau. Les orgueilleux sont plongés dans la fange et se déchirent avec leurs dents. « Combien, dit le maître en parlant des hommes aveuglés par l'orgueil, se tiennent là-haut pour de grands rois, qui seront couchés avec des porcs dans le bourbier, ne laissant d'euxmêmes que d'horribles mépris ! 1 Dans une chaudière de sang bouillant croupissent les assassins. — Que fais-tu dans cette fosse, dit Dante à un damné? Le coupable a une bourse pendue à son cou. 11 la serre entre ses doigts crispés, comme pour la défendre. C'est un usurier. — Et ailleurs, parmi une bande infecte, trouvant une tête souillée d'excréments, « qui paraissait sortir des latrines humaines, » il s'arrête et la regarde. Le malheureux s'écrie : — Si je suis plongé ici-bas, c'est par les

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flatteries dont ma langue ne s'est jamais fatiguée. — Plus loin, Dante rencontre « une troupe d*âmes brillantes qui marchaient en tournant à pac ï^"*^« f^^ qui pleuraient et qui semblaient remplie gue. Elles portaient des capes garnies chons bas qui tombaient devant les yeux < à la façon de celles que portent les n Cologne. A l'extérieur, ces chapes sont c sorte qu'elles éblouissent ; mais, à l'intéri sont toutes de plomb et si lourdes que Frédéric sembleraient de paille. » Les m dont les os x:raquent sous ces chapes l composent le troupeau des hypocrites.

Nous pourrions citer de nombreux exe ce procédé analogique, employé par Dar par le moyen de ces associations d'idées et ( et à l'aide de pareils rapprochements, cot dramatisés par une imagination incompara s'est élevé aux plus hautes conceptions poétique et a imprimé aux âmes des qu'elles n'avaient pas connues avant lui.

M. Ortolan, dont les travaux dans 1' droit pénal ont acquis une notoriété eui a envisagé la Divine Comédie au point juridique, dans les rapports qui lient l'c Dante aux institutions humaines et à 1; pénale. Il écrivait, le 25 mars 1873 (M. Oi mort le 27) : « C'est cette étude de Dante de la science pénale que j'essaye de donne avait, dans le même sens, étendu ses inves

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et consulté les plus grandes littératures, Lope de Vega, Cervantes, Shakespeare, Que de matériaux précieux à mettre en œuvre ! Il sont heureusement tombés en de bonnes mains. Ses héritiers sont dignes de continuer ses belles traditions.

De pareilles études fécondent la science ; elles y introduisent des éléments nouveaux, « des exemples, des contrastes, des scènes de mœurs, la niesure des pas accomplis par les siècles dans les croyances et les institutions : enseignement profond, enveloppé dans le charme de l'invention et du sentiment. »

Nous n'en sommes plus, Dieu merci, à la loi du talion. Uanalogîe, en matière pénale, a fait son temps. Entre tous les criminalistes modernes, M. Ortolan s'est élevé avec le plus de force contre le matérialisme des pénalités anciennes. Vous qui entrez, laissez toute espérance, a écrit Dante sur la porte de son Enfer, Ce n'est pas cette désolante inscription que M. Ortolan voudrait lire à l'entrée de nos prisons, sur le seuil de cet enfer de nos châtiments terrestres. Il repousse absolument l'idée d'analogie au matériel, cause de cruauté et d'injustice. « Transportons-la, dit-il, au moral ; mettons-la non pas dans la partie douloureuse de la peine, mais dans la partie bienfaisante. Au lieu de ces transmigrations des religions de l'Inde qui perpétuent, dans des vies successives, les instincts, les vestiges, les conséquences du vice ou du crime, cherchons la vie nouvelle, régénérée, qui les efface et n'en veut

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pas garder même le souvenir. Que les efforts entrepris pour refaire au condamné d^autres sentiments, d*autres résolutions, d'autres habitudes et pour lui préparer cette nouvelle vie, se plient avec flexibilité aux diversités de situations, de vices, de corruptions ou de passions, dans lesquelles les délits ont pris naissance. Que dans l'instruction professionnelle ou intellectuelle donnée au détenu, cette analogie ne soit pas perdue de vue ; qu'elle ne le soit pas surtout dans l'éducation morale, qui s'en prend au cœur, à l'âme, à la raison, à la volonté ! Cherchons la fibre lésée, altérée ou corrompue, afin d'y apporter la santé, la purification. Atteignons, autant que possible, à l'analogie immatérielle entre le mal moral et le remède moral, et nous pourrons alors, sur la porte des établissements consacrés à la peine, inscrire les paroles que j'annonçai à mon début :

Prenez espérance, vous qui entrez ! m

Prenez espérance ! tel a été le prer^''^- ""'^^ ''" livre de M. Ortolan, tel est le dernier; nettement l'idée et le but; il résum moins d'exactitude, la foi, les travaux, gnante de l'homme éminent que nou perdre. La loi pénale n'est pas seuleme frapper et punir. Dirigée contre les al les folies du cœur humain, elle doit s'ir faiblesses, de son besoin inné de vie forces bienfaisantes qui agissent en lui le remettre en possession de la paix int

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bien. Plus elle sera pénétrée de charité et de sympathie, plus elle aura d'efficacité. L'amour est plus fort que la mort. Dante Ta bien fait voir dans la D?'- ine Comédie, Il n'a traversé les abîmes de l'en- ^ m*^ pour rejoindre Béatrice. L'amour est plus foârt o' e le mal : c'est au triomphe de cette vérité qu^ M. .tolan a dévoué sa vie, avec l'autorité d'un . osophe et la chaleur d'un homme de bien \

- jU' - - 1873.

La princesse Mathilde tenait à Paris, sous le second Empire, comme autrefois à Sceaux la duchesse du Maine, une petite cour ouverte aux hommes de talent qui s'étaient ralliés au nouvel ordre de choses, ou qui, du moins, sans s'être pleinement lancés dans les eaux napoléoniennes, ne craignaient pas d'en côtoyer les rivages.

Le salon de la rue de Courcelles était présidé, non par une spirituelle petite naine, affreusement laide, comme celui de Sceaux, mais par une belle princesse, ayant le goût des choses de l'intelligence, cultivant les arts avec succès, distinguée par l'instruction et l'esprit, pleine de cordialité, d'aimable indulgence, et, pour la peindre en un mot qui est de Gavarni, diantrement séduisante.

Les arts et les lettres faisaient l'ornement et le principal. attrait de cette grande et hospitalière maison. Il va sans dire que la politique n'en était

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pas exclue, et que peut-être même, au fond, à bien voir les choses, elle occupait une plus large place qu'il n'y paraissait. Les opinions les plus diverses s'y rencontraient, y avaient leurs ce pouvaient s'y développer à l'aise ; s* des convenances qui en tempérait part le respect dû au chef de l'Etat, parfois dans un salon d'opposition.

Sainte-Beuve, à ce moment, k travail des Nouveaux Lundis en co tion, par les approches de la mal; l'emporter quelques années plus tai sant, plus en vue que jamais dans lettres, d'un caractère flottant en ] repoussé alors par l'opposition, hon nement plus que de parti, était une cieuse à faire. Les délicates avance supérieure ne le trouvèrent pas ins( laissa facilement gagner par le char son, où il trouvait de la déférence p en même temps qu'une liberté d'allun à son esprit.

Le moyen de résister à une Fèe ! C appelait la Princesse dans son ente beauté, bonté et pouvoir, elle avait mans à la fois, la fée de Saint-Gratier pas tant pour ensorceler l'inflam Beuve.

Les prévenances, les attentions nîeuses se multipliaient autour d

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qu aient finement sa reconnaissance. Sa petite habitation de la rue Montparnasse, grâce aux libéralités de la Princesse, se métamorphosait à vue d'oeil. Un jour, il écrit : « Comment, Princesse, oserais-je mettre mes pieds sur ces magnificences dignes de Perse ou de Turquie et qui ont passé par vos mains ? Mes yeux du moins s'y reposeront avec reconnaissance et douceur. »

Une autre fois, à propos d'une superbe écritoirependule, déposée à son insu sur sa table de travail, il s'écrie : « Quel joli cadeau, Princesse, que de bontés et comment vous remercier de tant d'attentions aussi indulgentes qu'utiles ! L'écritoire-pendule est sur ma grande table et devant moi : elle m'avertira de l'heure à laquelle Votre Altesse a bien voulu honorer cette chambrette d'étude de sa présence. Les livres s'écarteront un peu et ne me masqueront point mon petit monument de leur échafaudage. Mais je ne puis me retourner sans y voir un autre don, une image, — ni trop marcher dans mon petit chez mot, ni même m'y asseoir un peu doucement, sans m'apercevoir que j'ai affaire de tous côtés à des objets, — souvenirs de bonne grâce et d'ingénieuse indulgence. » Puis, quand la bise est venue, que les beaux arbres de Saint- Gratien sont dépouillés, et que le besoin des bonnes couvertures se fait sentir, on écrit à la Princesse des billets de remerciement dans le genre de celuici : « Ah ! c'est trop fort, je m'fnsurge. Princesse ; mais c'est ce qu'on appelle ne pas jouer franc jeu,

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c'est tricher. Quoi ! sans me le dire ! pendant que je suis là à causer innocemment, pendant que je suis en train de vous remercier 1 Ce n'est que de maintenant que je commence à vous connaître tout entière. Mais sincèrement, je suis touché comme je le dois, et, après m'être insurgé, je me soumets et je m'enveloppe de la belle et bonne couverture, non sans en avoir admiré le travail. Je vais dormir et rêver couleur de pensée. Veuillez agréer, Princesse, l'expression de tous mes vœux et souhaits pour le bonheur et l'agrément d'une vie qui sait les répandre sur tout ce qui l'entoure. » La lettre est datée du I®'* janvier 1863. Quel joli billet de nouvel an, et comme ce « je vais rêver couleur de pensée » fait rêver ! Honni soit qui mal y pense ! Il a neigé sur le poète. La pensée a remplacé la rose.

Ses serviteurs, son petit entourage, Marie, jyjmo Dufour, si empressés et dévoués, n'étaient pas oubliés, avaient leur part dans les bontés de la Princesse. La belle fée, comme on le voit, connaissait son métier, était habile dans l'art de tendre les pièges aimables.

Les Concourt, Gautier, Taini le peintre Hébert, M'"" Sand, Camille Rousset, Emile de Gir chaud, les académiciens de la vei l'élite du barreau, de la littérat des arts, fréquentaient le salon celles.

Sainte-Beuve n'avait pas été

à peupler les domaines de la Princesse et lui gagner d'importantes recrues. Son autorité dans les lettres, le crédit dont il jouissait si près des Tuileries, ses relations nombreuses et étendues dans tous les sens, avaient de Faction sur les hésitants, les déterminaient à faire le saut, amenaient ainsi, aux pieds de la Princesse, de nouveaux et précieux hommages dont elle lui était reconnaissante.

Sainte-Beuve n'était donc pas en reste et en retard avec Son Altesse ; il lui rendait à l'occasion, avec beaucoup de tact, la monnaie de sa pièce ; s'il était le vieil enfant gâté de la maison, on ne saurait dire qu'il abusât de ses avantages, — qu'il prenait tout et ne donnait rien.

Les relations qui s'étaient établies entre la Princesse et lui ne tardèrent pas à rapprocher ces deux personnes distinguées dans une intimité respectueuse et tendre. Sainte-Beuve devint l'hôte assidu, le commensal et l'ami de la maison. Il s'ensuivit un commerce épistolaire, un échange de billets et de menus propos, au jour le jour, qui se maintint et se prolongea, sans interruption et presque sans nuage, jusqu'au jour où le critique des Nouveaux Lundis déserta les journaux du gouvernement et passa au journal le Temps.

Après la mort de Sainte-Beuve, la princesse Mathilde réclama ses lettres qui lui furent fidèlement rendues, et l'exécuteur testamentaire de Sainte-Beuve fut mis en possession de celles de son illustre ami et maître. Ce sont ces dernières qui.

réunies en volume, ont paru sous le titre : Lettres à la Princesse,

Elles ont eu du succès, ces lettres, non celui qu'on en attendait. La malignité publique se réjouissait fort d'une publication qui semblait promettre des révélations piquantes. D'après ce qu'on disait de l'humeur taquine de Sainte-Beuve, de ses curiosités indiscrètes, de son goût pour les fins bavardages, à en juger aussi par ce qui se racontait du salon de la Princesse, de l'indépendance d'idées, du ton libre et frondeur qui y régnaient, il était permis de compter sur un morceau plus friand.

Ce qui en a fait le succès, c'est moins le fond que la forme. La forme est vraiment délicieuse. Rien de plus coquet, de plus élégant, de plus respectueusement aimable et caressant. L'homme s'y montre sous un jour qui est loin d'être à son désavantage ; l'écrivain y paraît avec des qualités presque inattendues. Comme style, impossible de mieux dire. L'ancienne phrase de Sainte-Beuve, se d(' ' se déroulant, à travers toutes sortes digressions, en interminables périodes, qualifiait méchamment de macarontque, et raccourcie. Elle est simple, nette, d'u On ne saurait imaginer un langage mieu:

aux sujets qui faisaient le fond ordinaire tiens de nos deux personnages. Des portr mes de lettres, un coup-d'œil en p l'Académie et le Sénat, les impressions d à la suite d'un discours ou d'une lecture, \

d'amabilités et de politesses, tel est le léger canevas des Lettres à la Princesse, Mais comme tout cela est écrit, sobrement, spirituellement, d'un mot juste et clair ! Le trait jaillit et brille, au bout de la phrase, comme une étincelle. Pour bien lire ces billets et les savourer, il faut en user discrètement, à petites gorgées, comme on ferait d'une liqueur fine. Un palais grossier s'en accommoderait malaisément. Ce sont des riens, si Ton veut, mais des riens d'un homme d'esprit, très artistement ciselés et décorés !

Ces riens-là, après tout, le plus souvent, avaient pour but de provoquer la charité de la Princesse au profit de misères dignes d'intérêt. Sainte-Beuve apportait, dans ces requêtes multipliées et ces négociations délicates, une réserve et une chaleur des plus estimables. Entouré et sollicité, comme il l'était, par tant de besoins respectables, si communs dans la société des écrivains et des artistes, il ne se lassait pas de demander, de frapper à la même porte qu'il savait toujours ouverte, et, comme il le dit quelque part, de ménager à la Princesse de bonnes petites actions .

Il s'entremit, notamment, avec un grand zèle, pour la famille d'un brave homme, chargé de famille, mort dans l'indigence, de Morère, rédacteur en chef de V Illustration . Nous ne pouvons résister au plaisir de citer une de ses lettres, qui contient le portrait du pauvre Morère : « Princesse, je me surprends aujourd'hui à m'apercevoir qu'il n'y a plus de cours et que cette visite du matin nous fait

défaut. Ce cours de Zeller avait la douceur d'une habitude. — J*aî vu hier Giraud fort triste, gardemalade, et qui va se voir obligé, me disait-il, de renoncer à Saint-James. — Gavami, autre blessé, a dû vous écrire, Princesse, pour vous prier d'appuyer de votre bienveillance une demande qui est faite pour les enfants d'un brave homme, Morère, qui lui était dévoué comme personne et qui laisse sept enfants, sans rien au monde, six filles et un garçon. Morère, qui, en dernier lieu, était l'un des rédacteurs en chef du journal V Illustration, avait été le lieutenant, le fidèle, le bras droit de Gavarni de tout temps, et je crois qu'il s'était abîmé avec lui et à cause de lui dans les spéculations artistiques qui ont pesé sur toute la vie de Gavarni. Morère s'était identifié en Gavarni, il s'était donné à lui. Aussi Gavarni, en le recommandant à la Princesse, acquitte une dette étroite. J^ai connu ce Morère quand j'ai eu à écrire sur son ami : il était spirituel, fin, modeste, fuyant, ayant peur qu'on ne prononçât même son nom : c'était comme Tombre d'un homme qui avait vécu. »

Dans les quelques lettres écrites à ce sujet, nous trouvons cité avec honneur le nom d'un compatriote, M. le comte de Seilhac, qui avait connu Morère à V Illustration et s'était attaché à lui. Il fit beaucoup pour cette famille, organisa toute une campagne de charité, s'y joignit à Gavarni, à Sainte-Beuve. Il prit au journal la place qu'occupait Morère, la tint pendant un an. Ce qu'il gagnait

était compté à l'intéressante famille, comme du temps de Morère. Cette petite histoire, indiquée plutôt que racontée par Sainte-Beuve, est fort touchante. Nous ne l'avons mentionnée que pour montrer le charitable usage que Sainte-Beuve faisait de son crédit auprès de la Princesse, et aussi pour rendre hommage à l'intervention bienfaisante d'un des nôtres.

Il ne faudrait pas croire que tout se passât de la sorte, en œuvres de pure bienfaisance, dans le salon de la Princesse, — comme par exemple, à une certaine époque, dans celui de M"^° de Swetchine. — La politique y avait bien son contre-coup et ses entrées. Elle se mêlait forcément, un jour ou l'autre, aux entretiens dont nous parlons et ne craignait pas de se glisser, par intervalle, dans les petits billets du fin critique, comme on le verra plus loin. Les Lettres à la Princesse sont du reste, dans leur ensemble, fort réservées sur ce point. Elles laissent deviner plutôt que voir. — On aurait voulu bien des choses dans la rue de Courcelles, aller de l'avant, inspirer et diriger le mouvement d'alors, avoir plus de part et d'action dans la conduite des

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grandes affaires ; on aurait voulu que la tête d* airain fût moins impénétrable, que les Tuileries fussent moins gardées et moins fermées. 11 y avait là, en effet, à côté de la Princesse, toute une élite de jeunes penseurs qui professaient sur le gouvernement des idées hardies sans doute, mais élevées, libérales, dont l'influence pouvait renouveler et rajeunir la politique défaillante des anciens serviteurs de l'Empire. Pourquoi ne pas utiliser ces forces généreuses et ne pas s'enrichir de ces jeunes gloires ? —

LesTuileries étaient peu abordables, ne s'ouvraient pas, ou du moins, ne s'ouvraient que pour quelquesuns, à de rares intervalles, comme contraintes et forcées; elles tenaient en défiance la société de la Princesse, en redoutaient l'activité turbulente et la liberté d'esprit. On avait essayé de Renan pour une chaire au Collège de France. Ce fut un scandale. L'Episcopat, le Sénat, la presse religieuse et officieuse jetèrent les hauts cris. Il fallut sacrifier Renan, un cadeau de la Princesse. Son Altesse avait songé à utiliser Girardin, à l'envoyer au Sénat. Elle s'y était chaleureusement employée et avait fait du diable à quatre, avec le prince son frère, pour arriver à ses fins. La vieille garde qui veillait aux Tuileries serra les rangs et dit : On ne passe pas. Il faillit pourtant passer, mais plus tard, vers la fin, quand le navire napoléonien, faisant eau de toutes parts, ne pouvait déjà plus tenir la haute mer et que les anciens pilotes, éperdus, se jetaient dans les chaloupes de sauvetage.

' La Princesse fut plus heureuse pour Sainte-Beuve et eut la chance d*en faire un sénateur. Ce ne fut pas sans peine. L'Empereur ne s'en souciait pas; M. Rouher n'en raffolait pas plus que son maître; les cardinaux et les familiers de la cour montraient des dispositions peu favorables. Il fallait piloter cette candidature et ramer contre vents et macée. La nomination de Sainte-Beuve fut un tour de force.

Ce qu'il y a d'étrange, c'est que Sainte-Beuve, qui était bien, par son indépendante humeur et son genre de talent, aux antipodes de ce qu'on est convenu d'appeler le parfait sénateur ; qui était, au point de vue des idées s'entend, remuant, actif, oseur, c'est-à-dire juste l'opposé des dignitaires paisibles qui émaillaient le palais du Luxembourg, — ce qu'il y a de curieux, disons-nous, c'est que lui, Sainte-Beuve, l'éminent critique, dont le nom faisait autorité, dont la réputation ne pouvait rien gagner du côté de la politique, avait une faiblesse d'enfant pour la dignité sénatoriale. Les difficultés, les retards, les mauvaises dispositions, placés en travers de sa nomination, l'irritaient profondément, le faisaient sortir des gonds; il s'emportait et se répandait en vives saillies, comme Voltaire à Potsdam, quand Frédéric contrariait son hôte nerveux.

Une fois en possession du frac de sénateur, il s'y trouva fort gêné, et, lui-même, il fut trouvé fort gênant.

On fut mécontent des deux côtés. — Son séjour dans la haute Assemblée ne lui fut qu'une occasion

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de déboires. Il y vécut seul, à l'écart sur son banc, comme Robinson, dans son île. Lorsqu'il lui arrivait d'y prendre la parole, c'étaient, à chaque fois, de nouveaux orages. On eût dit que le critique sénateur prenait un malin plaisir à percer, de son épingle acérée et légère, les outres d'Eole. Au fond, il souffrait extrêmement de cet état de choses persistant, de ce qu'il appelait l'intolérance et la bêtise du Sénat.

La Princesse n'en souffrait pas moins, mais faisait contre mauvaise fortune bon coeur, laissait passer la bourrasque, promettait de s'interposer, de tout arranger, de rogner doucement, si besoin était, les ongles de son ami. Il est facile d'imaginer ce qui devait se passer .chez la Princesse, après chaque algarade du pétulant sénateur; les plaintes, les récriminations, les reproches pleuvaient rue de Courcelles : la Princesse n'en faisait pas d'autres ; avec les meilleures intentions du monde, elle était cause de tous ces embarras; elle n'apportait à l'Empire que des présents dangereux; voilà bien vos amis, devait-on lui dire, des écervelés qui, si on les écoutait et s'ils étaient en nombre dans le gouvernement, le feraient sauter en l'air!

M. Rouher, qui aimait peu Sainte-Beuve, eut la chance d'avoir à prononcer, comme président de la haute Chambre, le panégyrique de son collègue défunt, il s'acquitta de ce soin avec une froide ironie. L'oraison funèbre fut vive et courte comme une exécution.

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Il est vrai que Sainte-Beuve avait pris sa revanche par anticipation et n'avait pas ménagé les traits de sa malice au Jupiter auvergnat. Bien des gens, une fois grassement pourvus et dotés, — cela s'est vu de tout temps, même au Sénat, — rentrent leurs griffes et se couehent mollement aux pieds de leur bienfaiteur. Sainte-Beuve ne fut point de ceux-là; il a fait montre d'un caractère plus porté à l'indépendance qu'à la soumission ; la servilité n'était pas son fait. Entre autres mérites, il eut celui de s'appartenir, de ne pas se donner facilement, de résister, coûte que coûte, à ce qui blessait sa nature, ses sentiments, sa dignité professionnelle. Il le fit bien voir dans l'affaire du Moniteur dont on songeait dès lors à se débarrasser. « On est en train, dit-il dans une lettre à la Princesse, de faire pour le Moniteur une grosse affaire, et on la fera. X... intrigue pour avoir l'affaire ; je n^en ferai mon compliment à personne. M. Rouher bouffi est inabordable ; et puis, qu* est-ce que ça lui fait, ainsi qu^à La Valette ? C'est ainsi que tout chef d'Etat qui n'est pas méfiant, vigilant, toujours sur le dos des gens, toujours interrogeant, est servi ! Il ignore ou sait mal. En donnant à tous la liberté de la presse, le gouvernement s'arrange pour perdre le seul agent considérable qu'il ait et où il réunit sous le drapeau des noms honorables et des plumes estimées. Pour moi, je ne resterai jamais au Moniteur de Pion, censuré par M. Norbert-Billiard. O Sire, que de sottises on commet en votre nom ! »

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L'ami de la Princesse s'émancipe, dit crûment ce qu'il pense; ainsi, à propos d'une nomination récente : « On envoie au premier corps de l'Etat un homme qu'il fallait envoyer à Charenton. Quel prix, après cela, attacher à la distinction ! »

M. Duruy trouve aussi son compte dans les Lettres à la Princesse, « M. Thiénot, jeune encore, est un ancien collègue de M. Duruy et ami assez intime ; un des premiers actes du ministre a été de le faire décorer, et il a bien fait en cela. Vous pourriez questionner sur lui M. Duruy, comme incidemment. Ce ministre, en effet, si insuffisant comme ministre, ou si suffisant, eût été le meilleur professeur d'histoire pour le but voulu ; chacun son domaine. »

Il s'agissait de conférences historiques, d'un cours à huis clos à établir chez la Princesse.

Et dans une autre lettre : « Princesse, on travaille ferme pour le succès de cette affaire Berthelot. Je vous jure que c'est une belle et bonne chose. Mais Duruy n'a que des idées inférieures en fait d'enseignement et d'études. Cet ordre de sciences le dépasse. Il n'était bon qu'à être un très bon applicateur et inspecteur sous un chef. Il n'y a que l'Empereur pour lui dire : Je le veux, faites ! »

Voilà ce qui s'appelle parler et n'y pas aller de main morte. Que nous sommes loin des temps ensoleillés où le bienveillant critique, séduit et entraîné par la fée de Saint-Gratien, voyait tout couleur d'azur, mettait dehors joyeusement ses voi-

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les et s'écriait ; Vogue la galère ! Il fait maintenant le métier d'Alceste ; il est morose et grondeur, soucieux du lendemain. — « L'avenir préoccupe un peu ; après les fêtes et le décor, on se retrouve en présence de la réalité. Que médite-t-on? Quelles chances nous réserve Tannée qui vient? La tête de bronze, — celle que vous auriez quelquefois voulu casser pour savoir ce qu'elle renferme, — nous garde-t-elle quelque surprise? L'idée seule que cela est possible est un inconvénient et tient les choses en échec. Personne n'ose s'abandonner. » — Plus tard, en octobre 1867, il ne craint pas de jeter ce cri de détresse : « Que de mécomptes en ce moment I Et laissez-moi vous le dire, Princesse, quel désarroi dans l'opinion ! Comme tout semble flotter au hasard ! Comment personne ne présentet-il à l'Empereur, dans un court tableau résumé, l'état vrai des esprits, l'espèce de démoralisation politique qui s'est emparée de l'opinion et qu'on a le tort de laisser durer des mois ? Qu'attend-on ? Pourquoi faire des parties de mer par un mauvais temps là-bas, quand on pourrait si bien jouir ici à Paris du mauvais temps et peut-être conjurer aussi des vents contraires ? » La cour était à Biarritz, et Calchas parlait d'Agamemnon. Bien touché, Sire 1 A partir de ce moment, on peut dire que Sainte- Beuve fut un homme perdu pour l'Empire. Le détachement se faisait; le sénateur brûlait ses vaisseaux. Le peu de goût qu'il avait pour le genre d'esprit hautain et sombre, impénétrable, sans prévoyance

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ni discernement, qui gouvernait alors la France, le tenait de plus en plus éloigné du monde officiel. Les hauts serviteurs du régime impérial lui étaient généralement antipathiques. L'Empereur ne lui avait guère marqué que de la froideur ; il s'était fait tirer Toreille pour le Sénat. Le Sainte-Beuve sénateur lui paraissait être une bévue de la Princesse. Il voulut pourtant, une fois, dans une réception aux Tuileries, lui dire un mot aimable : — Je vous lis toujours dans le Moniteur, lui dit le Souverain. — C'était une balourdise. Sainte-Beuve, depuis deux ans, écrivait au Constitutionnel, Le compliment n'était pas heureux. Sainte-Beuve se mordit les lèvres, eut peine à se contenir et éclata au-dehors contre un prince aussi mal informé.

Au fur et à mesure que le dégoût de la vie publique s'emparait de lui ; qu'il se voyait au Sénat plus isolé et plus impuissant ; que les désenchantements, les soucis, l'amertume des luttes politiques pénétraient dans son cœur et l'emplissaient ; à mesure que la santé l'abandonnait, il se rapprochait, de plus en plus, des muses qu'il avait cultivées, des seules fées qui ne trompent pas, des bonnes et sérieuses Lettres.

Dans les billets à la Princesse, tout ce qui concerne le monde littéraire est charmant. En voici un échantillon : « Avez-vous lu Sacy ce matin, sur madame de Sévigné ? Quel brave homme d'écrivain ! Comme il aime son auteur tout de bon ! II

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voudrait être en prison avec madame de Sévigné 1 Pas si bête ! mais elle »

M. Flaubert, Fauteur de Madame Bovary, un ami de la maison, venait de publier un roman carthaginois, Salammbô y qui a eu le succès d' Agésilas, hélas I — On en demande son sentiment au critique ; il répond : « Je suis dans Salammbô jusqu'au cou, ouf ! »

Il y a bien des traits et des portraits dans ce genre, au cours des Lettres à la Princesse, d'un tour vif et malicieux, faits pour plaire aux gens d'esprit ; ils y sont éparpillés et répandus d'une main pro* digue. En les parcourant, ces aimables lettres, et chemin faisant, on découvre ainsi tout un petit coin de l'histoire contemporaine ; on assiste à l'histoire mèmedesNouveaux Lundis, des articles qui étaient sur le chantier et en préparation. La Princesse, qui s'intéressait à. tout, stimulait Sainte-Beuve, le pressait au sujet de tel ou tel article en voie de formation, tenait à être mise dans la confidence des études préliminaires et de l'esprit qui y présidait. C'était une curiosité de bon goût, intelligente et bienveillante, qui n'a pas été sans influence sur les dernières années de l'écrivain.

Les lettres avant tout ! Telle fut la devise de Sainte-Beuve. Il ne déguisa jamais ses préférences et les formula de la sorte, à sa façon, un jour de vendredi, un jour de migraine de la Princesse : — « Quoi ! Princesse, cette brillante et charmante gaieté du matin a fini par ce gris nuage qu'on ap-

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pelle migraine ! Chassez-la ! Je viendrai la prendre ce soir, mon travail fait, pour vous en délivrer. » — Mon travail fait ! C'est bien de lui ! Le critique n'a pas le temps de prendre la migraine de la Princesse. Ce sera pour le soir, quand il n'aura rien de mieux à faire. La galanterie a des bornes. La migraine a été imaginée pour les belles princesses qui peuvent attendre, qui n'ont pas de Nouveaux Lundis à écrire. Oui, Sainte-Beuve est là, tout entier, dans ces simples mots: Après mon travail fait, La politique, les honneurs, les amitiés, le commerce du monde, il a tout subordonné à son travail, à l'accomplissement de sa tâche, à son amour pour les lettres. Un jour, à propos d'un article le concernant, il voulut bien nous adresser un billet de remerciement, où se voit, en un mot sincère, le fond de ses goûts :

« Je lis avec un sentiment de gratitude, Monsieur, votre compte rendu si indulgent. Je voudrais mériter tout ce que vous dites de moi. Ce qui est bien vrai, c'est que, plus que jamais, à mesure que la santé se retire, je me rattache aux lettres seules, le plus sûr des amours. Mais je n'en sépare pas ce qui en fait la force et l'honneur, je veux 'dire le sérieux et le vrai de la pensée. »

Cet amour-là survécut en lui à tous les autres. Sainte-Beuve eut la passion des Lettres, il les honora, il les voulut dignes et fières. Il les préféra à

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la fortune, à son propre repos, aux relations les plus recherchées; il les préféra, en riant, aux augustes migraines de la Princesse et, ce qui était plus grave, plus poignant pour son cœur, à la Princesse elle-même dont il estimait à un si haut prix la charmante amitié.

novembre 1873.

Le succès de M. Jules Simon à T Académie a été très franc et très vif. Son discours de réception a enlevé ^auditoire. Si Ton naissait académicien, comme on naît poète, on pourrait dire que M. Jules Simon est entré à l'Académie par droit de naissance. Il possède à un rare degré les qualités qui distinguent cette compagnie d'élite. Il a le savoir que donne l'étude et l'urbanité qui vient des lettres. Son esprit est fin, souple, varié, étendu. Il serait difficile de trouver, de nos jours, un homme capable de concevoir sur les sujets les plus divers des idées plus justes et de les exprimer en un meilleur style. Il a débuté avec éclat dans la philosophie purement spéculative. Tout jeune encore, il occupait à la Sorbonne la chaire illustrée par M. Cousin.

Nous avons gardé de ses leçons un précieux souvenir. La jeunesse des écoles les suivait avidement. Il existait, entre le maître et les élèves, plus que

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des rapports d'estime et de déférence, — une sympathie véritable. Il nous semble le voir, avec sa taille fluette et ses longs cheveux, un peu voûté déjà, s'avancer lentement dans la salle, prendre place à son fauteuil, regarder son auditoire, sans mot dire, d'un œil caressant, mélancolique et vague, et commencer sa leçon sur un ton presque dolent, qui, peu à peu, s'élevait, s'animait, et atteignait à l'éloquence. Sa physionomie avait quelque chose de langoureux et de rêveur, qui n'était pas sans charme. Sa voix manquait de mordant, mais se plaisait dans des modulations douces et prolongées qui flattaient agréablement l'oreille. Il y avait du Lamartine dans ce disciple de Platon. Toute sa personne représentait à nos yeux le type parfait du philosophe au manteau de pourpre, fils de la cité de Minerve, de la poésie et de la sagesse; il s'y mêlait une légère teinte de romantisme que les écoliers d'alors prisaient beaucoup. C'était un charme de l'écouter, et nous prenions le plus vif plaisir à l'entendre dérouler, avec une élégance attique, les périodes de son discours et à le voir aussi, lorsque l'inspiration réchauffait, s'élancer gracieusement dans les airs et se bercer sur les vagues bleues de l'idéalisme le plus éthéré, aux applaudissements de son jeune public.

Que sont devenus ces jours heureux, dont il nous semble encore apercevoir la lumière ? Où sont les roses d'antan ? Un jour que nous avions pris la liberté de les rappeler à M. Simon, il nous fit l'hon-

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neur de nous répondre : — « Vous me retrouvez dans vos souvenirs, non pas, hélas ! tel que je suis, ni tel que j'étais, mais tel que me faisait votre bienveillante et sympathique jeunesse. Nous étions alors, vous et moi, dans le temps des illusions généreuses, mais, moi, je suis entré depuis, et voilà déjà bien des années, dans les tristes et rebutantes réalités de la politique. Le souvenir de la Sorbonne qui me revient, après un intervalle de quinze à vingt ans, m*est bien doux et me restera bien cher. »

La politique, en effet, prit M. Simon dès 1848, et l'enleva à ses études favorites. Il s'y fit remarquer, tout d'abord, par les qualités intellectuelles qui avaient assuré le succès du professeur ; par une instruction politique plus positive qu'on aurait cru ; par une méthode de discussion des mieux ordonnées; par le tact, la modération, une sagacité ingénieuse et une sorte d'originalité d'esprit insinuante sans affectation, caressante sans adulation, dont le charme n'excluait ni n'affaiblissait le sérieux. Ces qualités acquirent plus tard une énergie et une ampleur singulières, au contact des événements qui survinrent, soit pendant la période républicaine, soit sous l'Empire, lorsque les circonstances firent de lui un des leaders de l'opposition.

On sait avec quel bonheur et au milieu de quelles espérances M. Jules Simon, en 1865, fit sa rentrée au Palais-Bourbon. Il prit position, sans perdre de temps, au premier rang des hommes de talent et

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d'action et se distingua par une hauteur de vues, une puissance d'argumentation et une verve extraordinaires, dans le groupe des députés d'élite qui représentaient, à la Chambre le parti de la souveraineté nationale. Il en fut un des orateurs les plus capables, les plus habiles, les plus écoutés. Son programme était alors d'un radicalisme absolu. Dans une assemblée où il n'y avait pas de place pour la liberté, il se fit l'apôtre de la liberté totale et la revendiqua pour la presse, lé droit de réunion, les droits de la conscience, Tinstruction publique, l'élection de la magistrature. Il avait son plan et son idéal, qu'il poursuivait avec une chaleur convaincue et une ténacité inébranlable, non aveuglément toutefois et sans tenir compte des demi-avantages qui pouvaient advenir à sa cause. L'école du tout ou rien n'était pas celle de notre philosophe radical. Il ne négligeait pas les petits profits et savait tirer parti des événements et des circonstances, des hésitations et des concessions de ses adversaires. Sa ligne de conduite et sa règle étaient celle-ci : « Marcher sans cesse vers l'idéal et, chemin faisant, accepter tout ce qui y mène ». Sa tactique, ses efforts, ses discours et, si je puis dire, toutes ses troupes convergeaient vers un but unique : la liberté totale, mais il se gardait bien de dédaigner les libertés partielles qui se présentaient à lui, quelque modestes et mutilées qu'elles fussent.

Les conquérantes ardeurs déployées par M. Jules Simon au cours de ses luttes contre l'Empire se

sont bien apaisées depuis. La catastrophe de la grande guerre, la part qu'il eut aux événements de 1870, la charge du pouvoir qu'il porta dans cette crise suprême et au sortir de ces temps douloureux, les terribles leçons de l'adversité, de l'invasion, des discordes civiles, ont singulièrement amorti sa flamme et décoloré son programme de revendications. Le fougueux orateur a fait sur bien des points amende honorable. L'abolition des octrois, dé notre système actuel d'impôts, de la nominatiori des juges par le gouvernement, du salaire du clergé, du concordat, des armées permanentes, n'échauffera plus son cœur et n'excitera plus sa verve. Il est plus que froid pour ses anciennes maîtresses. Aux déclarations passionnées dont il était prodigue, ont succédé les avis circonspects, les sages admonestations, les froideurs voisines du divorce. Aussi, s'est-il vu traité d'intrigant et de renégat, et le coursier populaire, si docile naguère à sa voix, prend maintenant plaisir à mordre la main de son Hippolyte favori.

Son talent n'a pas souffert des outrages de la multitude ; il a mûri au contact des événements, il a grandi dans les épreuves ; M. Simon s'est dépouillé de ses armes jacobines, des procédés empiriques et des artifices d'opposition; il est devenu un homme de gouvernement, s'est appliqué à conduire le peuple et non à le suivre, à éclairer le suffrage universel au lieu de le corrompre. lia apporté au pouvoir les lumières et les tempéraments d'une expérience

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chèrement acquise, d'une réflexion profonde et personnelle.

L'imagination, la rhétorique, la conception théorique des problèmes politiques et sociaux ont le don de séduire les masses ; trop souvent, elles les égarent. C'est le rôle des hommes supérieurs de mettre en pratique les leçons de l'expérience, de subordonner le sentiment au jugement, de ne pas sacrifier à l'idéal les réalités possibles, de plier et d'adapter leurs systèmes aux milieux qui les doivent supporter et de prendre, au risque d'encourir des disgrâces dans le présent, la direction des idées qu'ils jugent utiles à leur pays.

L'estime des honnêtes gens et des esprits éclairés vaut bien les suffrages d'une popularité inconsciente et inconstante; elle est acquise à M. Simon; l'Académie vient de lui en donner un signalé témoignage.

Le nouvel académicien nous fournit un exemple frappant du rôle que les hommes de haute culture intellectuelle peuvent remplir dans notre pays. On est généralement trop enclin, en France, à faire peu de cas des politiques lettrés. Nos hommes d'Etat se ressentent d'une pareille disposition : ils ressemblent aux vaches maigres de l'Ecriture. Il n'en est pas ainsi en Angleterre, où l'éloquence polie et savante des Bright, des Gladstone, des Disraeli, exerce sur les affaires de leur pays une influence prépondérante.

M. Simon, en politique, se rattache par bien des

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points à cette grande école anglaise. Il ne se prodigue pas, mais il parle à propos et à fond. Dans les questions qui lui sont familières, en matière d'enseignement ou d'économie sociale par exemple, il fait preuve des connaissances spéciales les plus exactes, d'une abondance de ressources, d'une fécondité et d'une souplesse d'esprit, qui étonnent et ravissent jusqu'à ses adversaires. De tels orateurs élèvent le niveau des assemblées parlementaires, sont l'honneur du parti auquel ils sont attachés et la force du gouvernement qu'ils servent.

Par ses leçons, par ses livres et ses discours, M. Jules Simon appartenait de droit à l'Académie. Il y a pris place, comme un fils de la maison. La bonne fortune qui, si souvent, lui avait souri, l'a accompagné jusque dans le sanctuaire. Il a eu le bonheur d'être présenté à l'Académie par M. Thiers, son parrain, et d'avoir à faire l'éloge de M. de Rémusat, son ami. M. Simon n'a jamais été mieux inspiré. Le milieu et le sujet le portaient visiblement. Il a retracé de main de maître la figure de M. de Rémusat. Dans le cadre d'une étude bien conduite, semée d'aperçus intéressants et de traits ingénieux, il a fait revivre à nos yeux cet homme considérable, qui l'avait devancé dans la triple carrière où lui-même s'est engagé plus tard, et qui a partagé sa vie, avec une probité et une gloire égales, entre la philosophie, les lettres et la politique. Cet hommage rendu à M. de Rémusat, au défenseur de la liberté morale et du spiritualisme philosophique,

à Tauxiliaire de M. Thiers dans la libération du territoire, par un des hommes qui l'ont le mieux connu et le plus aimé, pénétrera la France intelligente et libérale d'un profond sentiment de respect pour la mémoire du bon citoyen qui, au milieu de tant de défaillances, d'injustices et de revers, a su rester généreux et fidèle à lui-même.

Le discours de M. Jules Simon est une belle page d'histoire contemporaine. Sa péroraison a été couverte d'applaudissements ; elle contient un vif éloge de M. Thiers. M. de Rémusat et M. Thiers avaient été — pendant de longues années, et surtout pendant les tristes temps que nous venons de traverser, — si étroitement associés dans les mêmes sentiments et la même œuvre, qu'ils méritaient d'être unis dans les mêmes honneurs. C'est de la justice et de l'à-propos. On y applaudira en France, comme à l'Académie.

De tous nos héros politiques qui ont tenu un emploi dans les grandes affaires de nos jours, M. Thiers, aujourd'hui, est presque le seul qui survive. L'injustice des partis a poussé la haine de son nom jusqu'au délire. Il est debout et les défie. Il les défie sans amertume et sans bravade, par la seule autorité de son génie, de son patriotisme. Les prétendants règne achevé et ils se sont jetés meux pour essayer de s'en servir, n coalisés se sont épuisés en vain. I

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reparaissant tout-à-coup, a repris son arc et Ta tendu aisément, sous les yeux des prétendants confondus.

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THALES BERNARD

Notre première entrevue eut lieu en 1844, au pays Latin, dans sa chambre de travail, une pièce modeste, contenant le strict nécessaire, un lit, une table, quelques chaises, nombre de livres rangés sur des rayons contre le mur, un pupitre, devant lequel il avait l'habitude de se tenir debout, où il faisait ses recherches et écrivait.

Thaïes Bernard était de petite taille, brun, assez fortement constitué. Ses cheveux noirs, très épais, étaient négligemment répandus, à la mode du temps, sur ses épaules. Il était affreusement myope, mais ses yeux, d'un noir foncé, lançaient des flammes.

Ce qui me frappa tout d'abord en lui et m'impressionna, ce fut l'ouverture de son intelligence, le sérieux de son esprit, l'impétuosité de sa parole, une verve inépuisable, d'un relief extraordinaire.

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un timbre de voix admirable, très pur et perçant, qui tenait Tattention en éveil sans la fatiguer.

Nous liâmes vite connaissance. Son naturel était confiant, expansif, cordial. Il me mit tout de suite au courant de son intérieur, de ses habitudes de famille, de ses travaux, de ses projets, des belles relations qu*il avait à Paris. Il vivait avec sa mère, qui était veuve, et pour laquelle il avait un culte véritable, une tendresse filiale qui ne se démentit jamais. Une jeune sœur, qu*il affectionnait beaucoup, venait d*entrer dans les ordres, était religieuse et se trouvait alors en Russie; il ne pouvait en parler qu'avec un sentiment d^émotion.

Bernard qui était devenu très sédentaire, se contentant d'explorer en rêveur les environs de Paris, Meudon, le bois de Boulogne, Ville-d'Avray, avait eu l'heureuse occasion, dans les premières années de sa jeunesse, de faire quelques voyages qui avaient laissé dans son esprit une impression profonde. Il avait visité le Nord de la France et passé plusieurs années dans le Midi. Son séjour à Avignon l'avait particulièrement ravi et s'était marqué dans son imagination en traits ineffaçables. La ville des papes, des troubadours, de la vie fastueuse, poétique et brillante, au moyen âge, était un de ses souvenirs de prédilection. Une particularité étrange y avait excité au plus haut point sa curiosité : il s'agissait d'une secte d'alchimistes qui étaient venus s'établir à Avignon vers la fin du xviii® siècle ; dont les traces subsistaient encore à

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l'époque de son voyage et qui prétendaient avoir trouvé la pierre philosophale. Leurs origines, leur vie, leur organisation, leurs travaux furent l'objet de ses investigations; cette étude l'intéressa au plus haut point et le passionna pendant des années. La beauté du climat, les paysages des bords du Rhône, les monuments du passé, les grands souvenirs au milieu desquels il vivait, la langue romane à laquelle il s'était initié, les surprises de sa jeune imagination dans un monde tout nouveau pour elle, étaient autant de liens qui le retenaient loin de la capitale.

Il ne fallut pas moins que l'aiguillon de la nécessité, le désir de parvenir, de se faire un nom, pour le ramener à Paris. L'image des jolies contrées de Vaucluse lui revenait sans cesse à l'esprit, se représentait à lui sous les formes les plus variées et les plus attrayantes, dans ses rêveries solitaires, dans ses entretiens familiers. Son imagination s'y était teinte des couleurs du Midi, avait visiblement reçu le coup de soleil de l'éclatante Provence ; elle en conserva jusqu'à la fin la vivacité et le feu, malgré les durs travaux d'érudition et de compilation auxquels les besoins de la vie le réduisirent.

Thaïes Bernard s^annonça, dès ses débuts, comme érudit et comme poète.

Il ne tarda pas à se faire remarquer par l'étendue de son savoir et les dons inventifs de son esprit. Peu d'écrivains entrèrent dans la vie littéraire mieux préparés et mieux armés. A l'âge où la

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plupart commencent d'apprendre, il possédait assez à fond les littératures anciennes, pour se passer des traductions et lire couramment dans leur langue Homère et Thucydide, Virgile et Horace. Sans avoir poussé aussi avant l'étude de l'hébreu, il étonnait les spécialistes par ses remarques et sa sagacité. Les langues vivantes n'avaient pas de secrets pour lui. Il avait dépassé à peine la vingtième année que déjà il était en mesure de fournir à la librairie Didot la traduction d'un ouvrage important, le Dictionnaire mythologique de Jacobi. Cette traduction eut du succès, fixa les regards des érudits.

Les travaux auxquels il se livra successivement, et qui embrassaient les genres les plus divers, la philosophie, l'histoire, la critique, la poésie, mirent bientôt en relief et en honneur, dans le cercle des gens de lettres, un esprit si ouvert et si heureux, qui avait la bonne fortune d'unir à de rares connaissances tous les agréments de l'imagination. Des patrons illustres l'honorèrent de leur amitié. Il était un des favoris, et nous pouvons dire une des espérances de Béranger. Lamennais appréciait infiniment ses qualités intellectuelles, les approvisionnements de sa mémoire prodigieuse. M. Philippe Lebas, de l'Institut, sous la direction duquel il avait travaillé au Dictionnaire encyclopédique de V Histoire de France, avec MM. Renier et Ludovic Lalanne, faisait grand cas de son studieux collaborateur. L'Académie avait déjà les yeux sur lui ; elle couronna ses débuts. La Société des gens de lettres,

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dont il fit partie plus tard, le tenait pour un de ses membres d'élite et d'avenir.

Ses liaisons les plus hautes et les plus chères furent celles de Béranger et de Lamennais.

Il fréquenta beaucoup M. Auguste Comte dans les derniers temps de la vie de ce philosophe, non pas qu'il fût gagné à ses idées, mais pour profiter de la conversation de cet homme éminent, recueillir ses confidences et auijsi pour se donner le plaisir de rompre quelques lances,, en bon catholique qu'il était, avec le fondateur de l'école positiviste.

Thaïes Bernard était un controversiste redoutable. Les plus célèbres ne dédaignaient pas de se mesurer avec lui. Sa discussion était pleine de faits, pressante, d'une éloquence originale et vive. Comte écoutait ce jeune et ardent adversaire de ses doctrines avec une bienveillance marquée. Lamennais, parlant de lui, dit un jour à Béranger : « Il sera plus fort que nous, ce petit Thaïes. »

Ce pronostic ne devait pas se réaliser. Thaïes Bernard emporté, de plus en plus, par la mobilité de son esprit, sa facilité extrême, s'égara malheureusement dans des études sans lien commun, estimables sans doute, mais simplement ébauchées qui amoindrirent son esprit en le dispersant.

Une de ses faiblesses qui, vers la fin, touchait à la manie, était de dépister les génies incompris, de découvrir les talents ignorés. Il ne se passait pas de mois qu'il ne nous fît part de quelque trouvaille nouvelle. Nous en étions venus à connaître toutes

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les muses en jupons de la capitale; la province nous fournissait aussi son contingent. On rappelait, dans notre petit cénacle, le Dénicheur des Muses, Cette innocente ttiailîe, qui témoignait de la bonté de son cœur et se traduisait souvent par des secours effectifs, se compliquait d'une correspondance suivie, amenait une réelle perte de temps.

Sa facilité était telle que nous l'avons vu dicter des vers à trois secrétaires à la fois, de bien pauvres poètes en général que ces secrétaires, aussi crottés dans le présent que confiants dans l'avenir, pâles victimes couronnées des fleurs de l'espérance, promises dès lors à l'hôpital plutôt qu'à la gloire, qui venaient fidèlement s'alimenter et s'abreuver à cette source intarissable.

Les amis de Thaïes Bernard ne manquaient pas de le railler sur cette veine prodigue qui s'épuisait dans une production incessante, et risquait de ne donner que des fruits médiocres. Un des plus sévères sur ce chapitre, au fond très bienveillant et attaché de cœur à Thaïes dont il prisait les qualités d'esprit, M. Leconte de Lisle, le faisait entrer dans des accès de rage lorsqu'il lui demandait des nouvelles des vingt mille vers qu'il avait en portefeuille : « La fécondité, lui disait-il, est une belle chose, mais encore est-il bon d'enfanter dans la douleur et à terme ! » Thaïes Bernard bondissait sous l'aiguillon et ripostait que l'enfantement dans la douleur est bon pour les femmes, non pour les poètes. Puis

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il revenait, comme devant, à ses moutons, à ses secrétaires, à i'éparpillement de ses brillantes facultés.

Il commença beaucoup de travaux, en acheva un petit nombre. Les connaissances dont il était pourvu ne trouvèrent pas d^issue suffisamment préparée, pour se répandre avec ordre et harmonie dans un grand ouvrage; elles se firent jour isolément, par fragments et morceaux. Il manqua le courant, ne put le rattraper. L'esprit de suite, la puissance de concentration, Ténergique volonté de conduire un dessein à bout, de finir une œuvre, ces qualités maîtresses, si nécessaires pour réunir et masser les facultés de Tesprit, ne point les perdre en de vaines rêveries et tentatives, lui firent défaut.

Ses forces furent mal disciplinées et mal conduites. Si, comme Balzac, il les avait appliquées au roman, ou si, à l'exemple de Comte ou de Sainte- Beuve, il les avait portées sur la philosophie ou la critique, nul doute que son nom n'eût retenti avec éclat parmi ses contemporains. Thaïes Bernard fut supérieur à son œuvre; il ne livra qu'une partie de lui-même. C'était un arbre magnifique, qui, dès le printemps, s'était chargé de fleurs et de fruits, mais qui, avant l'heure, finit par fléchir, s'épuiser et dépérir sous le poids de ses richesses.

Il n'en a pas moins occupé un rang honorable dans la littérature contemporaine. Ses études sur les Variations du Polythéisme grec, son Histoire du Polythéisme portent l'empreinte d'un talent vigoureux et rompu aux fortes études. Son œuvre

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poétique, les Adorations, les Poésies nouvelles ^ les Poésies mystiques, Iç^s Poésies pastorales, se distinguent par une grande pureté de sentiment, une simplicité et une harmonie élégantes.

Il a laissé nombre de publications intéressantes : Lettres sur la Poésie, Histoire de la Poésie, le Mouvement intellectuel au XIX^ Siècle, Béranger à Passy, une notice sur Rodolphe Turecki^ la Lisette de Béranger.

Ses ouvrages d'érudition, malgré les encouragements et l'estime des connaisseurs, ne lui rapportaient rien et ne lui laissaient entrevoir que la perspective de mourir de faim . « Après avoir travaillé onze ans à l'histoire des religions, m'écrivait-il un jour, j'ai vendu six exemplaires de mon livre, total six francs, tandis que, pour un mauvais article publié dans un journal ténébreux, j'ai tout de suite trouvé des facilités pour le présent et des espérances pour l'avenir. » Ces espérances se traduisirent par la publication, en 1854, des Rêves du Commandeur, un recueil de contes fantastiques, et de la Couronne de Saint Etienne, un roman historique qui eut du succès et les honneurs de la traduction.

Il avait commencé, dès l'année précédente, un grand ouvrage sur les poètes de la langue d'oc. C'était, avec des notes étendues, biographiques, bibliographiques, un choix de poésies méridionales recueillies dans les écrivains qui se sont succédé depuis le XVI® siècle jusqu'à nos jours et divisées en quatre catégories, Provence, Auvergne, Languedoc

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et Gascogne ; il avait, pour ce travî matériaux énormes ; je crois que bej utilisés dans diverses publications, m la Littérature française de Staaf, auquel il apporta une collaboration cieuse. Le livre de Thaïes resta interr point.

Son ouvrage de prédilection, celu le plus à cœur, commencé par lui à ^ comptait se dépenser et se mettre te un roman descriptif et philosophique d'un Mystique, dont il aimait à entre que, bien souvent, dans nos promen Boulogne, il m'a raconté avec une ^ rable, un enthousiasme débordant duquel, je me permettais parfois d'il sauteries, lui disant que le plus beau mettait bien du temps à naître, que j rien de bon, et le priant avec une i tueuse de mettre enfin la dernière m position si importante pour son renoi livre, non plus, n'a pas vu le jour. Il sa pensée, au fur et à mesure qu'il proportions telles que Bernard reci devant l'exécution. Le sujet était va mer tout un tableau de la société encadré dans des paysages du nord France, entremêlé de récits et de ju| littérateurs du Midi, les alchimist les personnages illustres qu'il avait c

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nais, Déranger, Auguste Comte, le père de Ravignan. Bernard en attendait le rayon désiré, le laurier cher au poète. Le mort qui le surprit à cinquante-un ans mit brusquement fin à ses rêves de gloire.

On lira, je suppose, avec intérêt une lettre qu'il m^adressait, en 1868, à propos de ce roman si longtemps caressé et médité, et qui jette un curieux jour sur les données de cet ouvrage, les procédés de composition de Thaïes et son affreux dénuement à cette époque.

« Paris, 19 septembre 1868.

» Mon cher ami,

» Je retrouve, sous un monceau de papiers griffonnés, dont quelques-uns remontent peut-être à rinvention de l'écriture, ton aimable lettre du 3 juillet, à laquelle je pensais pourtant avoir répondu : mais non, car alors elle serait dans le sac immense où je mets ma correspondance, sans jamais m'y retrouver, comme tu penses bien, quand j'ai besoin d'une missive. Du reste, si, à la suite d'un violent accès de fièvre qui me prit rue des Feuillantines, en me faisant croire que le moment de la négative ^

était arrivé, je n'avais pas, pendant deux jours, alimenté mon poêle avec tant de souvenirs précieux,

ti

il m'aurait fallu louer un logement spécial pour caser mes lettres.

» J'en reviens à la tienne qui méritait des remerciements pour ta bienveillante souscription et demande quelques réponses. Donc, j'avance à l'ordre,

» La Confession d'un Mystique, à laquelle tu veux bien t'intéresser, est en effet le livre intime dont tu m'as entendu souvent parler. Alors je songeais à l'intituler le Livre des Feuillages. En 1854, je le rédigeai en entier d'après mon point de vue d'alors; je possède encore le manuscrit, qui n'a jamais paru, mais le trouvant trop court (il n'a que 500 pages), je l'ai condamné au silence, et je récris maintenant la Confession d'un Mystique dans des conditions beaucoup plus considérables.

» Comme on m'a toujours accusé d'être un peu étourdi et que je sens en moi ce défaut, je n'ai pas encore commencé la rédaction de mon manuscrit ; j'ai seulement fait un scénario, un canevas très détaillé que j'emporte dans mes excursions, et que je modifie sans cesse en indiquant ligne par ligne ce que je dirai à telle page. Je commence ainsi par le squelette de mon livre, car j'ai toujours attaché la plus grande importance à la composition, au cadre. Quand l'édifice sera complet à mon gré, alors j'y installerai la chair et le sang, comme un liquide qu'on laisserait couler et figer dans un moule compliqué préparé à l'avance.

» Mon livre donnera au moins trois volumes in-8**.

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Il commence, à propos de mon aïeul qui fut membre de la Commune de Paris, par un sombre tableau de la révolution de 1793, avec des appréciations politiques qui reparaîtront quand je raconterai le mouvement de 1848. Je ferai le tableau le plus soigné de ce Paris armé, que je connais bien en ma qualité de vieux Parisien; je dépeindrai les barricades sanglantes, les clubs pleins de vociférations, la fusillade, les Tuileries envahies par le peuple en délire, les convois de transportés, et au milieu de ce ciel, rouge de sang et de flammes, je placerai, pour reposer la vue, les délicieux paysages de Vélizy, de Meudon, les grandes bruyères de la route du Frège, la tranquille maison de campagne de Thiais, avec ses parfums de luzerne et de sainfoin, et pour varier encore, je changerai de ciel, et, aux clartés d'une lune plus brillante que celle de Paris, je dresserai devant mes lecteurs les tours massives du palais des papes, du pied desquelles j'ai si souvent regardé les étoiles étinceler dans le Rhône, ou les roches jaunes que baignent les flots de la Méditerranée.

» J*ai froid dans les cheveux en pensant à ce livre, que je rumine constamment. Ce sera une collection de tableaux, de peintures, de portraits historiques, un mélange singulier, comme on n'en a jamais vu, mais sans désordre, puisque c'est la description d'une évolution intellectuelle. L'un des chapitres les plus nouveaux sera consacré aux alchimistes d'Avignon ; je donnerai là quelques-unes

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de leurs recettes, avec des histoires fantastiques à surprendre Hoffmann lui-même.

» Mon canevas est tout prêt, sauf quelques modifications insignifiantes. Comme j'ai besoin de tranquillité pour ma rédaction qui du reste ne sera pas longue, puisque tout est conçu d'avance et les tableaux tellement indiqués que je pourrais dès aujourd'hui réciter mon livre, je vais, à l'automne, tâcher d'obtenir un petit emploi dans une bibliothèque; une fois assuré de mon pain quotidien, je me mettrai à la besogne pour ne m'arrêter qu'à la fin, car je déteste les ouvrages interrompus. En attendant, j'écris une comédie en vers que je présenterai à l'Odéon en novembre. J'ai de plus, pour un concours ouvert par la Société Philotechnique, écrit un poème sur la Télégraphie électrique, sujet baroque, s'il en fut, mais qui m'a séduit, je ne sais pourquoi.

» Tu vois, cher ami, que je ne m'endors pas, et j'ai bien quelque mérite à conserver tant d'activité, au milieu de l'abominable pauvreté dans laquelle je végète. Croirais-tu que, depuis quinze jours, obligé d'amasser pour payer mon terme, je suis au pain et à l'eau, comme un criminel du moyen âge. Je ne puis m'empêcher de rire de ce fruit du travail et de la bonne conduite. Jusqu'au 8 octobre, je suis condamné forcément à ce régime ; le 9, je recommencerai à me nourrir plus convenablement.

» Octave Lacroix, dont tu me parles dans ta lettre, a eu plus d'esprit que moi. Il gagne de l'argent et

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est décoré sur toutes les coutures. Je ne lui porte pas envie, mais je voudrais bien dîner tous les jours

» Thalès Bernard. »

C'est la sécurité du lendemain qui manqua à Thalès. La fortune est souvent bien dure pour les gens de lettres. Le sort d'Hégésippe Moreau, de Murger, de Gérard de Nerval, hantait tristement le cerveau de notre malheureux ami. Il craignait de finir comme eux et, suivant son expression, « en véritable homme de lettres, avec une redingote retenue par trois ficelles. » Ce fut l'obsession de ses dernières années. Il n'y échappait que par le travail, une activité de composition incroyable.

Les poésies populaires furent sa consolation et son occupation préférée dans cette douloureuse période de sa vie. Il en avait écrit l'histoire. Il les recherchait et les étudiait avec un zèle infatigable. Il s'était mis en rapport avec les académies étrangères, les écrivains en renom dans plusieurs parties de l'Europe. La poésie savante, raffinée, maniérée et maladive, telle que nos civilisations avancées la produisent, était peu de son goût. Il aimait mieux la puiser aux sources, la recueillir, dans sa première fraîcheur et sa simplicité native, à l'état de fabliau et de légende, sur les lèvres du soldat ou du laboureur. Ces chants populaires, sans

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origine connue, éclos du génie des foules, répétés et transmis de génération en génération, faisaient ses délices. Il professait pour les poésies du Nord, les chants de la Scandinavie, de la Serbie, de la Bohême, de la Hongrie, une admiration enthousiaste. A plusieurs reprises il avait appelé, dans ses publications, l'attention du public lettré sur des écrivains étrangers qui s'étaient consacrés au soin de recueillir les poésies originales de leurs pays ou qui s'en étaient inspirés dans des compositions personnelles. De précieux témoignages de sympathie lui étaient venus du dehors à cette occasion. Son étude sur les ouvrages du jeune poète Petoefi, mort à vingt-six ans, en combattant les Russes, l'avait rendu populaire à Pesth, où il était connu et estimé à l'égal des plus nobles enfants de la Hongrie.

Il ne borna pas son action littéraire à des écrits périodiques, sous forme d'articles dans les journaux et de brochures. Dans le dessein de l'étendre sur la province et d'y intéresser le plus grand nombre possible d'adhérents, il avait organisé une vaste propagande poétique, s'adressant aux académies des départements, aux groupes épars des littérateurs provinciaux, s'efforçant d'entraîner à sa suite et de gagner à sa cause les jeunes esprits sur lesquels son talent et la notoriété de son nom avaient quelque empire.

U Union des Poètes dont il fut le fondateur, avait pour but, dans sa pensée, de répandre le

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goût de la poésie populaire, d'opposer aux grandes tribunes de Paris, d'un si difficile accès, réservées aux maîtres, ouvertes de préférence à la poésie intensive de Gautier, de Baudelaire, de Banville, des foyers de production, plus modestes sans doute, mais plus rapprochés des sources, de la nature, où pourrait refleurir la grâce naïve des chansons anciennes et se retrouver le courant de l'inspiration primitive.

Ce fut son principal effort. Il s'y dévoua presque exclusivement pendant plusieurs années ; il y trouva bien des satisfactions, de nobles amitiés qui sont demeurées fidèles à sa mémoire, mais encore plus de déboires et de désenchantements. Le succès fut médiocre. Les lecteurs et sociétaires ne répondirent pas comme il l'espérait à son appel. Thaïes Bernard comprit qu'il devait renoncer au plaisir de voir triompher ses idées ; que c'était affaire de temps, la tâche et le lot de ses successeurs. Il en éprouva quelque amertume. Aux encouragements de ses amis qui ne lui manquèrent pas, il répondait : « Je ne partage pas vos espérances, car tous ceux qui marchent dans une voie nouvelle ont bien de la peine à rassembler un nombre suffisant d'auditeurs. Qu'importe ! il faut aller en avant, et semer une idée qui ne fleurira peut-être que dans l'avenir. »

Les germes qu'il a jetés ne sont pas perdus. Il n'entre pas dans nos vues de discuter et d'apprécier ici ses opinions sur le rôle et les conditions de

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THALES BERNARD 319

la pofesie dans la société moderne. Ce qu'il est juste de dire, c'est que Thaïes Bernard a fait beaucoup pour vulgariser les lettres, en propager le goût, pour en étendre et favoriser l'action, les jouissances, les progrès. Son nom mérite de rester attaché au mouvement considérable qui, depuis ses premiers essais d'organisation, s'est produit dans les départements.

Les nombreuses revues et publications, plus ou moins filles ou parentes de la sienne, qui paraissent aujourd'hui en province, ne sont pas seulement un théâtre ouvert aux jeux de l'imagination ; elles forment entre elles une puissante association d'études communes, d'intelligences diverses unies par le même culte ; elles constituent, entre leurs adhérents, comme une vaste académie, d'où il sort des compositions qui ne sont pas sans mérite, parfois remarquables, dignes des meilleurs suffrages, un courant d'idées, de sentiments, d'émulation, utile au progrès général des lettres ; qui fournit tout au moins à la grande littérature des esprits formés pour la comprendre, un public de lecteurs d'élite.

Il faut savoir gré à Thaïes Bernard de s'être consacré à une tâche aussi louable et reconnaître que sa vie littéraire, si elle n'a pas donné tout ce qu'elle avait promis, s'est distinguée par d'estimables travaux et de nobles entreprises. Quelque incomplète que soit son œuvre, elle atteste une vigueur d'intelligence et une variété d'aptitudes peu commu-

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nés. Tous les ouvriers qui travaillaient à côté de lui, dans le même champ, n'ont pas laissé une gerbe aussi belle que la sienne.

15 juin 1883.

L'inauguration de la statue de George Sand a renoué les fils d'or qui rattachaient les générations de mon temps au génie de cette femme d'élite. L'herbe vient si vite sur les tombes, même illustres. Le bruit des vivants étouffe l'esprit des morts. Les générations contemporaines du célèbre écrivain qui avaient gardé sa foi et son culte, voient tous les jours leurs rangs s'éclaircir ; il n'en restera nul vestige dans quelques années. A ce nom si grand, on se retourne encore. Combien de lustres faudrat-il pour que le passant s'y arrête à peine et suive indifféremment son chemin ? Plus la vie de ceux que nous regrettons était intense, et plus la nuit que leur disparition a faite est épaisse, tristement profonde. George Sand fut la vie même, la passion, l'enthousiasme, la poésie, l'amour, la souffrance, le rêve. Toute autre existence se serait cent fois perdue au milreu des récifs qu'elle a traversés.*

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Elle est revenue paisiblement s'éteindre, dans sa 72® année, à Nohant, dans un coin de cette vallée noire du Berry qu'elle a illustrée par ses livres ; où, de son vivant, après tant d'âpres combats, elle était heureuse de goûter le repos et où elle a voulu trouver le repos éternel. Il y a huit ans qu'elle est morte. Elle était restée, jusqu'à la fin, jeune d'esprit, d'imagination, d'ardeur généreuse et de cœur.

On dit que le génie n'a pas de sexe. Il serait aussi juste de dire qu'il n'a point d'âge. A lire les dernières productions de George Sand, qui se fût douté des ravages du temps ! Rien n'y sentait l'effort, la veine tarissante, les approches de la stérilité. Il semblait que cette vie, pleine et débordante, ne dût point finir. On avait beau la représenter vieillie et penchée vers la tombe ; il y avait dans ses ouvrages un tel souffle de printemps, des sources d'émotions si limpides, un courant de lumière et de fraîcheur si continu, qu'on se refusait à reconnaître l'évidence et qu'on se prenait à dire, en la voyant ainsi, déjà atteinte par les années, avec sa couronne de cheveux blancs : Bah ! c'est la fée de Nohant !

Les fées, autrefois, se métamorphosaient de la sorte et se plaisaient, dit-on, à revêtir les traits et les formes de la vieillesse. C'est ainsi, pensionsnous, et par un stratagème semblable, que George Sand s'était déguisée à nos regards, et nous en donnions pour preuve le charme sous lequel elle

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continuait de nous tenir, le spectacle surprenant de sa beauté idéale et de sa jeunesse éternelle, qui perçaient et rayonnaient visiblement à travers l'enveloppe charnelle qu'il lui avait convenu d'adopter.

Cette nature de fée qui était propre à M™° Sand, peut seule expliquer la facilité d'incarnation qu'elle a montrée dans sa longue carrière de femme de lettres.

Sensible à l'excès, aussi curieuse qu'impressionnable, avide de tout connaître, enthousiaste comme une enfant, sérieuse comme un apôtre, crédule comme une villageoise, elle nous apparaissait, suivant qu'elle était placée sous l'influence de telle ou telle constellation littéraire ou philosophique, avec des formes nouvelles et nous dirions presque sous des costumes différents.

On se souvient encore de l'avoir vue, dans l'église saint-simonienne, parée des vêtements du lévite, et pleine de ferveur pour cette religion séduisante qui prêchait, avec une éloquence passionnée, le mépris des vieilles conventions sociales et l'émancipation de la femme. Elle communia ensuite, avec une piété non moins exemplaire, aux autels révolutionnaires de Lamennais. On ne fut pas peu étonné de la rencontrer, quelques années plus tard, sous la casaque plébéienne du plus grave des philosophes, de Pierre Leroux, grand utopiste, penseur profond, esprit souvent faux, cœur toujours droit ; aussi malpropre au physique que pur et net

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au moral ; une sorte de saint Labre sans-culotte, qui vivait béatement, dans la misère la plus noire, des seules délices des paradis qu'il construisait dans son imagination. Cet idéologue avait succédé, dans les engouements de Tépoque, au Père Enfantin et à Lamennais, et il rayonnait alors tranquillement, comme une lune vertueuse, dans le firmament humanitaire.

Nous avons toujours eu la pensée que ce fut pour la société une bonne aubaine que Tavènement de Pierre Leroux aux fonctions de grand-prêtre du socialisme. La terrible secte dont les coups ébranlaient si fortement le trône de Louis-Philippe et jusqu'aux assises de la nation, s'adoucit considérablement sous la férule paternelle du philanthrope Leroux, il s'appliqua et réussit si bien à noyer les phrases brèves et tranchantes des Saint-Just modernes dans le flot de ses discours et l'abondance de ses théories réformatrices que la société, rassurée, se rendormit sur ses deux oreilles, jusqu'au jour où elle fut réveillée en sursaut par la Marseillaise du 24 Février.

Comment se fit-il que le moins agréable des apôtres eut l'heur de plaire à la poétique imagination de M""*^ Sand? La conjonction intellectuelle de ces deux esprits dissemblables serait une des énigmes de l'histoire des lettres, si l'on ne savait que Nohant, où chantait le poète, confine à Boussac, où rêvait le philosophe, et que le tendre rossignol de Nohant, curieux comme un écolier de génie,

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fort épris pour lors des symphonies socialistes, allait à l'école chez le magister Leroux.

Elle ne tarda pas, du reste, à déserter les bancs de Taustère classe de Boussac, pour suivre Michel de Bourges dans la brillante campagne politique qu'il faisait à ce moment et d'où son nom est sorti éclatant comme une étoile républicaine de première grandeur. Elle salua, avec les accents enflammés d'une Cornélie française, le triomphe de la révolution de Février. On dit même qu'emportée par son zèle républicain, elle siégeait, en écharpe tricolore, dans les conseils du gouvernement et rédigeait les bulletins de la République.

Georges Sand se présentait ainsi, sous les aspects les plus divers, suivant la cause, le parti ou l'idée du moment qu'elle avait embrassés ; — déconcertant et charmant tour à tour ses admirateurs par la prestesse de ses mouvements et la grâce fuyante de ses métamorphoses. Il n'était pas difficile, toutefois, d'apercevoir, sous cette mobilité même, un fond de persistante unité. La croyance au progrès, un invariable attachement à la forme républicaine, un sincère amour du peuple, un admirable esprit de bonté et de dévouement, tels furent, en effet, les sentiments et les idées qui formèrent les fondements et comme la substance de sa vie. Il n'est pas jusqu'au cri de guerre sociale qu'elle avait poussé dès les premiers jours, et si avant prolongé dans ses nombreux ouvrages, qui ne témoigne de la persévérance de sa foi, pour ce qui touche le sort de la

femme, dans la nécessité des réformes les plus radicales.

Tout le monde sait quelle publicité elle donna à ses démêlés domestiques et avec quelle impétuosité, servie par un talent hors ligne d'écrivain, elle transforma ses dissensions de famille en une querelle sociale. Ses débuts dans les lettres eurent un retentissement prodigieux, un succès d'admiration pour les uns, de scandale pour les autres. C'est alors qu'on la vit, de sa main élégante et vigoureuse, lancer aux flancs de la société française, effrayée et séduite à la fois, ces traits étincelants qui, sous le nom de Lèlia, à^Indtana, de Valentine, portèrent du premier coup, si haut et si loin, la renommée de M™® Sand. Elle s'appelait Aurore Dupin, et, du nom de son mari, Dudevant. On raconte qu'elle changea de nom à cette époque et prit celui de George Sand, qu'elle a porté depuis ; que même elle quitta les habits de son sexe pour revêtir le costume masculin, afin, sans doute, d'être plus alerte et plus libre, et de mieux assurer ses coups dans la campagne qu'elle avait entreprise.

Un ami de Charles Nodier nous a rapporté qu'un jour, dans une excursion qu'il faisait en Suisse, il avait rencontré la fougueuse et belle Lélia ; qu'elle avait en effet le costume, l'entrain et la désinvolture d'un garçon, et qu'on prenait plaisir à la voir franchir les torrents, gravir les cimes ardues, avec la légèreté d'une gazelle. Il ajoutait que, vingt ans auparavant, il avait rencontré dans les mêmes lieux

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une touriste, d'un mérite non moins grand, M^^ de Staël ; mais, que celle-ci admirait moins la belle nature, tenait sa cour dans les auberges et passait son temps à y disserter sur les questions politiques de l'époque. Elle portait, disait-il, une robe à ramages et était coiffée d^un turban, comme une sultane. Il faisait malicieusement remarquer, à ce propos, que M""® de Staël, bien qu'elle n'eût pas déposé le costume de son sexe, portait visiblement culotte, qu'on ne pouvait s'y tromper et que la livrée masculine aurait convenu parfaitement à cette virago de génie ; tandis que son émule de 1830 faisait de vains efforts pour se déguiser sous un vêtement d'homme ; que son sexe était facilement reconnaissable, et qu'on sentait battre sous son gilet de dandy le cœur le plus tendre, le plus aimant, le plus féminin qui eût jamais existé.

Les dernières années de la vie de George Sand furent aussi sereines que ses commencements avaient été agités. Nohant, qui avait assisté à sa période de fougue, de passion et d'exaltation changeante, avait peine à reconnaître l'ancienne amie de Musset, de Michel de Bourges, de Chopin, de Lamennais. Non pas que l'impétueuse femme des premiers temps, du quai Malaquais et du voyage d'Italie, s'y fût jamais montrée tout entière. Elle s'y effaçait volontiers, y recherchait plutôt le silence, l'apaisement de ses désirs, l'oubli de ses peines. Même aux jours les plus troublés de son existence, elle aimait à s'y détendre et à s'y reposer dans la solitude, le

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travail, l'amitié. Elle n'y régnait plus maintenant que par le cœur. Les gens de l'endroit la nommaient la Bonne Dame de Nohant. Ce fut là sa dernière transformation, son dernier titre, le plus pur sinon le plus radieux. C'est sous ce gracieux vocable qu'elle était désignée dans son pays, bénie des pauvres, chérie et vénérée de tous. Sa maison était un asile, une école, un lieu de secours et de consolation. Elle soulageait les malheureux, réconfortait les affligés, soignait les malades, préparait et administrait les remèdes. Sa porte était toujours ouverte, sa main aussi; voilà pourquoi dans la contrée on l'appelait la Bonne Dame de Nohant !

Notre ami regretté, Victor Borie, qui avait passé plusieurs années dans l'intimité de Nohant, nous a souvent conté les attraits de cet intérieur, la vie élevée et tranquille qu'on y trouvait, les événements domestiques qui en formaient la trame, les courses dans les bois, les parties à La Châtre, les heures de travail, les causeries au salon; et les prouesses du chien Fadet, et les gentillesses des oiseaux, dès que s'approchait de leur cage la Fée aux Miettes, M*"® Sand ; puis les longues soirées, pleines d'éclats de rire, du bruit des enfants, des divins concerts de Chopin, des improvisations au piano de grand' mère Aurore et de celles, si amusantes, qui animaient le théâtre des marionnettes de Maurice. Qu'on était loin alors de la période romantique et des apothéoses de la vingtième année !

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De même qu'après les grands orages, la nature se montre riante et doucement embellie, de même il- s'était fait dans cet esprit, où avait grondé. le tonnerre, et dans ce cœur où la passion avait retenti non moins haut, un renouvellement moral, un adoucissement sincère, l'éclaircie clémente qui suit les bouleversements de l'atmosphère. La Petite Fadette, François le Champi, Claudie, le Marquis de Villemer^ se rattachent à cette heureuse période de sa vie. L'ardente Lélia n'existait plus à vrai dire ; c'est la bonne dame de Nohânt qui tenait la plume. Aux romans d'autrefois qui avaient incendié tant de têtes, succédaient des compositions d'une fraîcheur incomparable, de la vérité la plus naïve. Ses personnages ne sortaient pas, comme jadis, armés en guerre et le casque en tête, de son cerveau embrasé; ils étaient empruntés à la vie commune et faisaient partie de son entourage rustique. Les beaux paysages du Berry, dont elle connaissait intimement les replis cachés et les multiples harmonies, prenaient sous son pinceau une vie et un éclat, jusque-là inconnus. Rousseau, Bernardin de Saint- Pierre n^ont pas eu à ce degré le sentiment profond, poétique et attendri de la nature.

Cette femme admirable avait le don d'ennoblir, d'idéaliser, de convertir en or tout ce qu'elle touchait. Des alliages d'idées les plus contraires, de l'obscure métaphysique des philosophes, elle tirait des perles précieuses. Sa puissance d'enthousiasme était irrésistible. Dans le domaine du sentiment,

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elle était sans rivale. La nature n'avait pas de secrets pour elle. Elle était paysagiste comme Corot et Diaz, poète comme Sapho et Virgile. Victor Hugo Ta comparée à une lyre. Son esprit s'élevait avec une facilité merveilleuse à la compréhension des plus belles œuvres du génie humain, de même qu'il s'intéressait avec une curiosité ingénue à la vie des plus humbles plantes.

Quels rêves M""® Sand n'a pas traversés, et combien se sont évanouis tristement ! Le dernier qu'elle fit a été du moins réalisé. Elle a pu donner son corps à Nohant, qui depuis tant d'années avait pris son cœur. Elle repose dans le cimetière qu'elle avait rêvé, un cimetière de campagne, sous les palmes' vertes des arbres, au milieu des sites qu'elle affectionnait. Le murmure des eaux voisines lui arrive encore. Ses chères amies, les fleurs, se penchent sur elle, attristées. Le rossignol soupire sa douce élégie en l'honneur de celle qui chanta si bien.

C'est là qu'un regain de gloire est venu la chercher. De nobles discours prononcés au pied du marbre de Millet l'on fait revivre à nos yeux. Les fêtes de La Châtre ont été le couronnement de son génie, un hommage à sa mémoire. Elle a pu entendre des voix amies, des voix éloquentes, celle, entre autres, du poète souverain de nos jours, qui, pareil à Dante, édicté des châtiments et dispense la renoiîiméç. Son ombre, saluée et glorifiée ainsi, a dû, ce me semble, tressaillir d'un sentiment d'aise

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et de gratitude. Mais ce qui aura ému la Bonne Dame de Nohant, plus encore que la poésie et Téloquence, c'est la douleur muette des braves gens de son village.

31 août 1884.

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