‹ Causeries littérairesChapitre 16 sur 32 · M. ET GUIZOT · texte numérisé non relu

M. ET GUIZOT

un plan incliné. » — Abailard ne veut pas être en reste dans cette prodigalité de métaphores, et « il dresse à son épouse en Jérusalem un lit nuptial de bois de cèdre, aux piliers d'argent, à l’intérieur d’or, surmonté d'écarlate, parfumé du troëne cueilli dans la vigne céleste, et doté par le Christ de ravissements qu'elle n'a point connus aux j ours des plus grandes joies de son cœur;.. Notre âme, en effet, ne s’empare-t-elle point de tous les temps, ne touche-t-elle pas aux deux pôles de l’abîme par les affections de mère ou d’épouse, de père ou d’ami, lorsque, enrichie par l’abondance de ces sources sacrées, notre vie impatiente bouillonne comme un fleuve gonflé des crues de l’hiver, et déborde les rêves de nos jours trop étroits?.!. » — Et ainsi de suite : toute la préface est écrite de ce style, qui fait un singulier effet à côté du simple et ferme langage de H. Guizot.

Je l’avoue, la prose de M. Oddoul m’a inquiété et troublé dans mon orthodoxie littéraire, comme Abailard inquiétait et troublait ses contemporains. Par bonheur, la prose de M. Guizot, d’un de mes plus illustres maîtres, m’affermit et me rassure, comme saint Bernard affermissait et rassurait ses pénitents.

M. VILLEMAIN

Il est bien convenu, n’cst-ce pas? que les critiques sont des êtres malfaisants, bourrus, se débattant avec rage contre le sentiment de leur impuissance, et faisant des souffrances intimes de leur vanité maladive une sorte d'autel expiatoire sur lequel ils sacrifient chaque matin dés hécatombes d'autours et de livres ; il est bien convenu que le seul plaisir de ces orfraies littéraires est de fondre du haut de leur pupitre sur ces pauvres colombes innocentes qu’on appelle les romanciers et les poëtes. Avortons de l’intelligence, ils ne sont contents que lorsqu’ils ont mesuré à leur taille les géants du drame et du feuilleton; alguazils de la littérature, leur journée leur semble perdue s’ils n’ont appréhendé au collet un certain nombre de délits contre la grammaire, de crimes contre le bon goût et d’attentats contre le bon sens. Tout rayon les blesse, toute beauté les irrite, tout talent les exaspère, tout chef-d’œuvre les suf-

t Souvenirs confemporain.i d'histoire et de littérature.

VILLEMAIN

foque, comme autant de défis jetés à leur stérilité et à leur laideur : ils vivent des fautes et des sottises d'autrui comme les mendiants vivent de leurs plaies, et le jour où il n'y aurait plus que de bons écrivains et de bons ouvrages, il n’y aurait plus de critique; ce qui, soit dit en paren tbèse, peut faire craindre qu’il n’y en ait encore très-long temps.

Voilà ce qui est bien avéré, et ce que nous répéienv, tous les jours, des gens aussi furieux quand la critique les discute que quand elle les oublie. Mais alors, demanderaije en toute humilité, d'où vientce sentiment de joie sincère et profonde que j’éprouve lorsqu’il me tombe par hasard sous la main un livre excellent? D’où vient que ce sont là mes jours de fête, et non pas ceux où je rencontre un conteur essoufflé, un dramaturge poussif, un poëte hydrophobe, un talent frappé de vertige, un tréteau échafaudé sur un égoût? Si l'instinct du critique, sa vocation, son bonheur, sa vie, est de fuir les belles choses et de rechercher les mauvaises; de se jeter sur ce qui dégrade l’intelligence et de haïr ce qui l’honore, pourquoi suis-je malheureux et honteux de ces spectacles lamentables ou grotesques, et pourquoi ai-je savouré avec délices les Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, de M. Villemain? Au lieu de cette irritation, de cette colère que devraient me causer ces qualités exquises, cet atticisme, cette grâce, cette malice si élégante, ce tour si ingénieux, cette finesse si irrésistible, pourquoi ne suis-je tourmenté que de la crainte de ne pas réussir à louer dignement ce que je ressens si bien, et surtout de ne pouvoir faire passer dans mes éloges un peu de cet indicible charme que j’ai trouvé dans le livre?

Mais tout d’abord, après ce petit plaidoyer pro domo meâ, défendons aussi la maison de M. Villemain, belle et

noble maison qu’habitent le travail et l’étude, et dont le maître nous accueille de son plus aimable sourire, entre les bustes de Cicéron et de Tacite, de Quinlilien et d’Addison. On a reproché aux Souvenirs contemporains d’être un livre d'opposition ; singulière opposition, qui choisit pour ses héros un aide de camp de l’Empereur, élevant le zèle jusqu’au dévouement et le dévouement jusqu’à la passion, et un général transformé en orateur par le régime parlementaire, et ayant eu, à force d'éloquence, le paradoxal honneur de réconcilier les espérances de la liberté avec les souvenirs de l’Empire! Le comte de Narbonne et le général Foy ! Bizarres factieux à placer sur une barricade académique, avec des fusils chargés d’epigrammes! En vérité, si ce spirituel comte de Narbonne,* qui aima tant Napoléon et que M. ’Villemain a fait revivre, revenait réellement au monde, il aurait bien des leçons à donner à ces néophytes qui s’effarouchent d’un bon mot et se mettent aux genoux du passé pour mieux adorer le présent : — Prenez garde, leur dirait-il, de dépasser le but au lieu de l’atteindre, et de compromettre ce que vous prétendez servir! Défiez-vous de ces ferveurs maladroites, plus dangereuses pour les objets de votre culte que ce mélange de conseils et d’hommages dont j’ai donné de gracieux exemples ! Cette façon de chercher querelle à tous les écrivains éminents, à tous les esprits supérieurs, du moment qu’il manque à leur langage quelques-unes de vos hyperboles, et à leur uniforme quelques-unes de vos broderies, pourrait taire croire, à la longue, que le parti de l’esprit n’est pas le vôtre : c’est possible, c’est probable même; ne faites pas que ce soit sûr. L’empereur, mon maître, j’en conviens et je l'ai entendu, n’aimait pas les idéologues. Mais ce mot, si bien placé dans sa bouche, l’est-il aussi bien sur vos lèvres, et pour le prononcer avec tout le dédain convenable, n’étaiHl pas utile'

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d’avoir préalablement gagné les batailles de Marengo et d’Arcole, d’Austerlitz et d'Iéna? Vos opinions, je veux bien le croire, sont de vous, mais les mots de Napoléon sont de lui, et il n'est ni très-prudent ni très-modeste de s’approprier les mots historiques des grands hommes. Or, décidément, vous abusez de celui-là. Il y a idéologue et idéologue, comme il y a fagot et fagot, et c’est amortir l’effet de cette épithète que de la prodiguer à quiconque n’est pas de votre avis. Un penseur illustre fouille l’histoire d’Angleterre et y cherche des leçons pour la nôtre : idéologue! Un autre rappelle les âmes découragées aux vraies notions du spiritualisme, au sentiment du vrài, du beau et du bien : idéologue ! Celui-ci ne paraît pas convaincu que la captivité du pape et la campagne de Russie aient été deux actes dignes d’un grand génie et d’une grande gloire ; idéologue! Celui-là demande s’il ne serait pas possible de cimenter enfin une alliance entre l’autorité et la liberté idéologue! Cet autre rappelle les bienfaits de la monarchie des Bourbons : idéologue! Voici un bon livre, une belle page, un article bien fait, un salon aimable, un brillant causeur, une saillie piquante, une pensée fine, un souvenir juste, une bonne malice : idéologue! idéologue! Cela est bientôt dit; par malheur, quand vous aurez prouvé que quiconque se mêle encore de penser, de parler et d’écrire, est un idéologue, on vous répondra : Tant mieux pour l’idéologie ! et vous n'en serez pas plus avancé !

Voilà ce que dirait, — j’y pense avec ennui, —

Le flatteur d'autrefois au flatteur d'aujourd’hui.

Et encore les besoins de mon hémistiche me font commettre une grave injustice 1 M. de Narbonne était un serliteur fidèle, un conseiller courageux, un courtisan spi-

rituel ; il n'était pas un flatteur, et ceci me ramène à son histoire, si délicieusement racontée par M. Villemain.

Le nom et la vie du comte Louis de Narbonne commençaient à se perdre, pour la génération actuelle, dans l'éloignement et l'oubli. Nous savions seulement qu’il avait été, avecM. de Talleyrand, M. de Ségur, M. de Grave et quelques autres, un des types les plus brillants de l'esprit français, unissant à toutes les grâces de l'ancienne société toutes les idées de la nouvelle. Pour le reste, nous ne le connaissions que par quelques-uns de ces mots qui souvent, en France, sont les seuls survivants de l’histoire. On nous avait raconté que M. de Narbonne ayant besoin d’argent, ce qui lui arrivait quelquefois, et madame de Staël ayant demandé pour lui trente mille francs à son mari, le digne homme lui répondit : « Ah ! madame, vous me comblez de joie; je le croyais votre amant. » Plus tard, M. de Narbonne étant alors aide de camp, et l'Empereur lui ayant dit avec un de ces airs de badinage de lion rentrant scs griffes ; a Ah çà ! mon cher Narbonne, il n’est pas bon pour mon service que vous voyiez trop souvent votre mère ; on m’assure qu’elle ne m’aime pas. — Il est vrai, sire, répliqua le sincère courtisan ; elle en est restée à l’admiration. * — Enfin, lorsque la fortune de l’Empire avait chancelé comme chancellent les colosses, et que Napoléon, sachant tout ce que M. de Narbonne cachait d'observation pénétrante sous ses dehors frivoles, le nomma à l’ambassade de Vienne, on assurait que le nouvel ambassadeur, pour s’excuser auprès de son prédécesseur, M. Olto, lui avait dit en prenant sa place ; « Que voulez-vous, monsieur? quand le médecin n’a pas réussi, on appelle l’empirique. I M. Villemain nie ce dernier propos comme indigne à la fois de l'homme et de la triste gravité des circonstances. Je crois qu’il se trompe, et l’idée même qu’il nous

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donne de M. de Narbonne s’accorde assez bien avec cette saillie. Le charmant défaut des hommes très-spirituels est de ne jamais avoir l’air de se prendre tout à fait au sérieux, môme lorsqu’ils font des choses très-sérieusès, comme le mérite ennuyeux des hommes graves est de ne se départir jamais du sentiment de leur importance, même quand ils font des choses légères.

Quoi qu’il en soit, M. de Narbonne revit tout entier dans le livre de M. Vitlemain, et jamais on ne groupa avec plus d’art, autour d’une seule figure, les événements qui lui servent de cadre et de commentaire historique. Sa destinée eut cela de remarquable qu’à quinze années de distance il aima et servit, avec une égale franchise, la liberté naissante e* le glorieux héritier de cette liberté noyée dans le sang; qu’il essaya tour à tour de les préserver contre leurs propres excès, fut leur conseiller prévoyant et inutile, leur déplut presque également en s’efforçant de les avertir, et finit par être victime ici de l’anarchie succédant à la liberté, là du vertige des conquêtes succédant au génie de l’organisation et de la victoire. M. de Narbonne est donc un de ces hommes comme il y en a trop — et des meilleurs — dans les temps de révolutions extrêmes et de gouvernements démesurés, que l’on apprécie mieux par ce qu’ils auraient pu faire que par ce qu’ils ont fait, et dont la valeur, un peu idéale, réside surtout dans le contraste de leurs opinions sensées, de leurs sages prévoyances, de leur modération spirituelle avec l’impérieuse âpreté des événements et des catastrophes. Un libéral grand seigneur, servant jusqu’en 92 la liberté constitutionnelle, ministre de Louis XVI avant le 10 août, mais après Varennes, arrêtant de ses mafns blanches et musquées les bêtes fauves qui rugissent déjà en attendant qu’elles dévorent, puis mettant son dévouement chevaleresque aux pieds des martyrs du Temple; proscrit,

ruiné, portant gaiement la misère, mais non pas l’exil ; toujours Français de cœur et surtout d’esprit; bientôt ébloui par les splendeurs incomparables du Consulat et les premiers feux de l’Empire; se passionnant pour le héros qui lui rend sa patrie et comble des. abîmes de sang avec des amas de gloire; devenant son admirateur sans fétichisme, son serviteur sans complaisance, son courtisan sans bassesse; associé un moment à cette prodigieuse fortune, mais pour en présager les défaillances, en combattre les enivements et en partager les revers; se faisant poudrer, chaque matin, au bivac, pendant la retraite de Moscou, et n'en étant ni moins stoïque ni moins hrave; mourant enfin dans une place forte, dont la défense impossible' terminait son inutile ambassade ; mourant avec le souvenir de la France dans le cœur, et un sourire de résignation sur les lèvres : voilà le type, voilà l’homme, et il en est peu de plus exquis, de plus attachants et de plus aimables. Oui, mais pendant ce temps les Couthon et les Robespierre triomphent des Mounier et des Narbonne; Louis XVI et Marie-Antoinette périssent sur l’échafaud ; d'innomhrables milliers de victimes font un pâle et désolé cortège à la voiture du 21 janvier, à la charrette du 16 octobre; les cris de la Terreur répondent aux gémissements du Temple ; puis d’autres excès succèdent à ces excès, amenant avec eux d’autres malheurs; la prospérité et l’omnipotence d’un grand homme lui portent au cerveau et substituent les rêves de l'impossible aux combinaisons du génie ; le plus pur . sang de la France va rougir les neiges lointaines, les steppes à demi perdues dans les limites du vieux monde; le crime héroïque de Rostopschine, le pont funèbre de Leipsick, commencent l’agonie sinistre et terrible de cette apoplexie de gloire : toujours et so'us des formes differentes, la victoire, le haut du pavé historique, Vultima ratio de ces

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grandes mêlées de bras et d’intelligences, appartiennent aux violents, aux excessifs, aux despotiques, au côté extrême de chaque idée, de chaque événement, de chaque parti ; et la modération spirituelle et délicate, généreuse et dévouée, telle que la personnifie M. de Narbonne, se heurte à toutes ces violences, souffre de tous ces contre-coups, et finalement se perd dans tous ces désastres, sans autre succès que celui qui consiste à désirer le bien, à prévoir le mal, et à ne pouvoir ni faire l’un ni empêcher l’autre.

Je me trompe, un dernier succès, un dédommagement posthume est parfois réservé à ces existences spirituellement et noblement inutiles. Longtemps après qu’elles se sont éteintes, et au moment où elles risqueraient d’être oubliées, un esprit de la même trempe, ramené à leur souvenir par des liens de reconnaissance et par une étroite parenté intellectuelle, les dispute et les reprend à l’oubli qui allait les atteindre ; il en ravive, avec un soin filial, les linéaments effacés; il les replace sous un jour favorable, éclairées à la fois de leur propre lumière et des mille traits qu’il fait briller autour d’elles; et, si cet esprit dont je parle est servi par une de ces plumes qui honorent la littérature d’un pays et d’un siècle, ce tribut tardif payé à une mémoire aimée cesse d’être le gage d’une amitié personnelle pour atteindre les proportions d’un monument et la durée de l’histoire.

Je voudrais donner une idée du style enchanteur de M.Villemain, et je n’ai pas de meilleur moyen que de le citer; mais comment me borner dans ce travail à la fois si attrayant et si difficile? Comment choisir au milieu de toutes ces pages fines et profondes, où, comme chez M. de Narbonne, le bon sens le plus vrai, le goût le plus pur, l’aperçu le plus juste, l'enseignement le plus frappant, se cachent sous des allures légères et d’élégantes surfaces? Comment

arrêter au vol toutes ces ailes d’abeille, étincelant sous un ciel d’Athènes parmi les douces senteurs de l’Hy mette? Essayons pourtant; voici une page sur le Consulat pour laquelle je me décide, non pas qu’elle l'emporte sur ses voisines, mais parce qu’elle répond au reproche de dénigrement systématique que l’on adresse à ces Souvenirs :

« C’est à de tels périls, à de telles ignominies (les

crises de Fructidor et les désordres du Directoire), que succédaient, comme par enchantement, la jeunesse, la gloire, l’espérance, le plus brillant général qu’ait vu la Franco depuis les grandes armées de Louis XIY, un vainqueur de Rocroy plébéien, un officier de fortune qui, à vingt-six ans, avait chassé d'Italie cinq armées étrangères, conquis la paix sur la route de Vienne, négocié habilement comme il avait vaincu, humilié les rois, honoré le pape, fondé une république au delà des monts et illustré celle de France, libre ou non, mais comblée de victoires.

« Ce n’est pas tout : parti de nouveau, comme ces grands capitaines que les Césars de Rome exilaient dans une lointaine conquête, il avait, en quinze mois, soumis l’Égypte, repris Alexandrie comme sa ville natale, défait une grande armée turque, occupé l’isthme de Suez, menaçant de loin les Anglais dans le plus court passage qui conduise aux Indes; puis, maître du Delta, il avait envahi le Désert et la Syrie, conquis comme un croisé les villes de Gaza et de Jaffa, et gagné des batailles au pied du Thabor, comme devant les Pyramides : et maintenant, à travers ces bruits de renommée qu’un lointain mystérieux rend plus éclatants, avec cet attrait pour les imaginations qui est nécessaire à la gloire, il arrivait inattendu, au jour le plus favorable, à l’heure de l’impatience et de la crise.

€ Il arrivait de cet Orient judaïque d’où, vers l’époque de Vespasien, on avait propliéliqueinent annoncé et espéré

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dans le monde les maîtres de l'Empire; et, malgré l’incrédule insouciance du temps, cette particularité même de sa prodigieuse fortune frappait les esprits ; il arrivait presque seul, à travers les croisières anglaises surprises par sa promptitude; et, du rivage de Fréjus, dont il avait franchi dédaigneusement la quarantaine, les acclamations populaires et la foule accourue sur son passage lui avaient fait cortège jusqu’à Paris. Et là, quel accueil l’attendait! Quelle curiosité enthousiaste le suivait partout! Il faut avoir entendu des contemporains, jeunes alors et d’une imagination sensible à la gloire, pour se faire quelque idée de cette apothéose!... » etc.

Le voilà, retracé d’une main magistrale et tel que le reconnaîtra l’impartialité de l’histoire, le Napoléon Bonaparte du 18 Brumaire et du Consulat; et ceux qui, d’après ce passage même et à propos de ce magnifique souvenir du grand Condé, ont accusé M. Villemain d’avoir réduit le Titan de la Révolution couronné au niveau d’un général de Louis XIV, de l’avoir présenté comme balançant Yillars et d&pasmnt Soubise (Soubise, général de Louis XIV ! ) ceuxlà ont bien gauchement interverti les rôles ; si cette rayonnante gloire du premier Consul avait besoin d’une consécration de plus, elle la trouverait dans cette admirable page; et, si une meurtrissure pouvait l’atteindre, elle lui viendrait de ce malencontreux encensoir qui ne sait pas môme son métier.

Sans doute, les jugements de M. Villemain, ou plutôt ceux de son héros (car remarquez que l’éminent écrivain n'est que l’interprète de M. de Narbonne!), ne sont pas toujours empreints d’une admiration aussi vive. Quand nous arrivons aux fautes notoires et cruellement expiées, le conseiller s’attriste et l’historien s’assombrit. Pour me borner, et pour faire concevoir quel trouble dut, à deux'

époques dilTérentes, ressentir l'esprit délicat et modéré de M. de Narbonne en face des exagérations passionnées de la liberté qu’il servit et du despotisme qu’il aima, et quelles leçons en rejaillirent pour lui et pour nous, je rappellerai deux scènes, l’une très courte, l’autre développée et dramatique, que je rencontre dans ces Souvenirs.

Dans la première, M. de Narbonne, alors ministre do Louis XVI, et parlant à la iribune de la Législative, en ayant appelé au témoignage des esprits les plus distingués de l'Assemblée, on se souleva d’indignation contre cette hypothèse, apparemment aristocratique, d’une distinction même intellectuelle, et on se récria avec violence, de plu- * sieurs bancs, M. Couihon en tête; «Pas de ces expressions-là ! nous sommes tous distingués. » Cette guerre aux supériorités de l'esprit, que nous avons vue se renouveler sous nos yeux, est le dernier mot des démagogies triomphantes, et le châtiment des intelligences supérieures qui ont préparé leur triomphe.

Plus tard, dans les premiers jours de mars 1812, M. Villemain oublié, nous dit-il, dans la voiture de M. de Narbonne, lisait V Itinéraire de M. de Chateaubriand pendant que son noble ami avait un entretien avec l’Empereur. Tout à coup (mais ici j’ai honte d’être forcé d’abréger ce prestigieux récit) M. de Narbonne se jette brusquement dans la voilure ; la main appuyée sur son front large et chauve, et * comme repassant d’une seule vue intérieure tout ce qu’il venait d’entendre : « Quel homme! disait-il à demi-voix; quelles grandes idées ! quels rêves ! où est le garde-fou de ce génie? C’est à n’y pas croire ! On est entre Bedlam et le Panthéon. » C’est qu’en effet la conversation qui venait de se terminer, et que le narrateur nous rapporte d’après d’indélébiles souvenirs, avait ressemblé à ces cimes alpestres d’où là vue, fascinée, éperdue, est tour à tour attirée

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vers le ciel et vers les abîmes, et où l’on ne sait pas si l’on va s’élever jusqu'aux astres ou se précipiter dans un gouffre. Cette fois, le noble aide de camp et son spirituel confident durent faire des réflexions douloureuses sur tout ce que le génie du despotisme peut souffler de mauvais conseils au despotisme du génie.

Il faudrait poursuivre ; il faudrait recueillir çà et là les souvenirs littéraires dont ce livre est rempli, et qui sont comme autant de fleurs délicates sur un fond sérieux et assombri; il faudrait rappeler et la Visite à l'école normale, et le général Foy assistant à une leçon de la Sorbonne, et l’aimable figure de l’abbé Féletz encadrée dans quelques salons de son temps. Ce sont là autant de chapitres ravissants, et que je ne me pardonnerais pas de passer sous silence, si je ne savais que le lecteur aimera mieux aller les trouver dans le livre même que venir les chercher dans mon article. L’espace me manque d’ailleurs, et, au lieu de multiplier mes louanges, qui, lorsqu’il s’agit de M. Viflemain, sont presque du ressort de M. de la Palisse, je termine par une remarque.

Lorsque les écrivains du premier ordre, qui avaient passé de la littérature dans les affaires, ont été éloignés du gouvernement par nos dernières crises politiques, ceux qui applaudissaient à ce changement leur ont dit d’un air de sympatliie et de déférence : « C’est un grand bonheur ! vous rentrez dans votre sphère ; vous revenez à ce qui fait nos délices et votre gloire : au lieu d’être dos ministres contestés, des hommes d’État contestables, vous redevenez d’admirables écrivains : tout le monde y gagne, le public, l’État, et vous-mêmes. » — C’est très-bien dit; mais chaque fois que ces exilés de la politique, se consolant avec les lettres de leurs regrets et do leurs mécomptes, publient un ouvrage, cet ouvrage est attaqué comme un manque de res-

pect, comme une récidive, comme la secrète revanche d’esprits malades transportant dans la littérature les illusions et les rancunes de leur vie publique. Qu'aviez-vous donc espéré? que ces hommes, résignés à leur retraite, mais fidèles à leurs affections, feraient de ces œuvres, où se retrempe leur gloire et où s’abrite leur loisir, le démenti de tout ce qu’ils avaient aimé, pensé, cru, essayé, regretté? Ils font de la littérature, de la pure et belle littérature, qui n’est ni séditieuse, ni servile, et vous les attaquez : que vouliezvous donc?

Oui, c’est là une inconséquence et une injustice; mais, pour qu’elle paraisse plus révoltante, ou plutôt pour qu’elle devienne impossible, il faut que ces grands écrivains qui sont notre joie et notre gloire exercent sur eux-mêmes un contrôle encore plus sévère, et achèvent d’extirper de leurs ouvrages tout ce qui pourrait rappeler, même de loin, ces traditions que leurs ennemis s’efforcent de ratta-; cher à Voltaire, c’est-à-dire à l’orgueil de l’esprit, se préférant à l’autorité et à la foi. Il faut qu'ils marquent d’une façon chaque jour plus évidente leur rupture avec toutes ces chimères, qui commencent dans les méditations inoffensives de quelques cerveaux d’élite, et finissent au milieu des agitations de la rue, préludant au règne de la force par l’abus de l’idée. Le jour où les dernières traces de ces illusions généreuses mais funestes, honorables mais décevantes, auront disparu de leurs livres, je ne leur dira pas qu’ils n’auront plus à redouter d’attaques, car les Zoïles et les Séides sont incorrigibles; mais les honnêtes gens auront plus de plaisir encore à les venger par leurs mépris, à les indemniser par leurs hommages.

M. MIGINET*

Après les grandes défaites politiques, lorsque le sol est jonché de morts et de blessés de toutes les opinions et de tous les régimes, les vaincus, réunis souvent des points extrêmes de l’horizon intellectuel, ont à se défendre de deux excès contraires ; trop de récriminations ou trop de concessions réciproques. Ces deux excès, également conformes au secret penchant de la nature humaine, suivant qu’elle apporte aux lendemains de la lutte plus d’amertume ou plus de lassitude, je voudrais les éviter aujourd’hui en parlant de M. Mignet et de ses Notices historiques, c'està-dire d’un écrivain supérieur et d’un ouvrage excellent.

M. Mignet, — qui l’ignore? — est entré, il y a près de trente ans, dans les Lettres et dans la vie publique par un livre sur la Révolution française. Ce livre, qui reçut im- ' proprement le nom d’Histoire, et qui aurait dû plutôt s’appeler Discours préliminaires , Introduction générale à

‘ Polices hi$loriquet.

une Histoire de la Révolution, eut le malheur et le tort de donner le premier exemple de ces réhabilitations dangereuses qui présageaient et préparaient des révolutions nouvelles; il inaugura, avec un très-grand talent et d’austères formes de langage, cette méthode philosophique et paradoxale qui réduit les événements et les faits à n’être plus que les pièces d’un échiquier gigantesque, combinées par l’historien pour les besoins de sa cause et le gain de sa partie. Rien ne mant]ue à ces histoires, ni la grandiose simplicité du plan, ni l’ingénieuse variété des aperçus, ni l’art de grouper autour d’une seule pensée les éléments les plus divers, ni les déductions d’une logique spécieuse, ni les proportions harmonieuses d’un beau sl 3 'le ; rien n'y manque, excepté Dieu au sommet et l’homme à la base. L’auteur s’y substitue sans cesse à la Providence et à l’iiumanité, ou, en d’autres termes, à ce mélange de volonté ■souveraine et de libre arbitre dont les combinaisons infinies déjouent tous les systèmes dans le passé, tous les raisonnements dans le présent, toutes les prévisions dans l'avenir.

Malgré le succès de son premier ouvrage, bien que recommandé à la politique par ce grave et heureux début, par une illustre amitié, par l’avénement d'un régime qui répondait à ses prédilections et à ses vœux, M. Mignet, — on lésait encore, — eut le bon esprit de préférer à l’agitation et au tumulte des affaires une célébrité plus calme, une vie plus studieuse, un rôle moins brillant, peut-être, mais plus recueilli et plus doux. Il resta le fidèle et paisible Pylade d’un ardent et orageux Oreste, trop souvent emporté par les Furies de l’Opposition; ces idées de 1789, ces traditions révolutionnaires mitigées par des institutions monarchiques, et devenant la loi délinitive des générations nouvelles, d’autres s’en étaient fait les ministres; M. Mignet en resta l’académicien.

MIGNET

Ce trait si honorable de modestie et de sagesse, cette per^iistance à n’ôtre qu'un écrivain et un penseur au lieu de compromettre son repos et son nom dans des luttes bruyantes et stériles, a eu pourtant un inconvénient qui se révèle dans les Notices historiques. Grâce à cet abri que M. Mignet s’était spirituellement ménagé contre les intempéries du dehors, contre les vicissitudes politiques, il ne les a pas subies d'assez près ; il n’en a pas assez profondément ressenti les mécomptes, assez directement reçu les leçons. Ses amis, ses émules, ceux qui, moins prudents que lui, s’étaient pris corps à corps avec la pratique des affaires et le gouvernement des hommes, sentant tout à coup manquer sous leurs pas le terrain qu’ils croyaient affermi, voyant se briser entre leurs mains l’arme qu’ils croyaient invincible, se sont demandé, avec de salutaires angoisses, s’ils ne s’étaient pas trompés, s’il n’y avait pas, en dehors du calcul des sages et de l’accommodement des habiles, de grandes lois providentielles qui défendent aux crimes politiques, non-seulement de rien conquérir, mais même de rien léguer. Des aveux douloureux et sincères se sont échappés de leurs poitrines avec le sang de leurs blessures ; M. Mignet, lui, n’était blessé que dans ses affections et ses préférences; il ne l’était pas dans ces œuvres vives du cœur humain qui se composent d’ambition brisée, d’orgueil déçu, d’espérances trahies. Aussi, ce qui a été pour les autres un enseignement et une date, n’a été à ses yeux qu'un incident«t une phase. Il n’a vu, dans les coups d'État de la Providence, qu’une combinaison nouvelle de l’échiquier, un coup imprévu qui le dérange, mais qui ne lui fera pas perdre la partie. « La grande cause du progrès intellectuel, nous dit-il, peut bien être exposée à des revers passagers, mais son triomphe est certain, car il est l'inévitable loi de la civilisation du monde. » Et il reprend

sans trouble le fil de ses discours: sérénité précieuse, qui ressemble presque à de l’impénitence ! De là le principal défaut de son livre.

11 y a dans ce livre plusieurs parties bien distinctes; il y a la partie biographique, 5 laquelle M. Mignet n’a peutêtre pas donné assez de place, et qui aurait pu tempérer ce que l’ensemble de son ouvrage a de dogmatique et de froid ; il y a la partie académique, proprement dite, où l’auteur excelle ; il y a la partie scientifique, où il me paraît avoir admirablement réussi à mettre à la portée des lecteurs superficiels les questions les plus ardues et les plus abstraites; il y a enfin, et c’est le plus essentiel, tout un côté qui, se rattachant à notre histoire philosophique et politique depuis soixante-cinq ans, est de nature à soulever des réflexions douloureuses et de graves objections.

Je n’étonnerai personne en affirmant que les discours purement académiques de M. Mignet, son discours de réception et ses réponses à MM. Flourens et Pasquier, remplaçant MM. Michaud et Frayssinous, sont des modèles de ce genre, aujourd’hui si perfectionné, où des esprits de premier ordre parviennent à introduire un vrai sentiment littéraire, de l’agrément, du naturel et de la vie à travers les formes traditionnelles. M. Villemain a été le maître de cette école de l’Académie humanisée, et M. Mignet la continue, avec moins de souplesse, d’abandon et de grâce familière, mais avec une irréprochable pureté de lignes et de contours. Par un rapprochement fortuit qui ne déplaît pas à la docte compagnie, et qui fait ressortir la flexibilité des talents et l’urbanité des caractères, M. Mignet a eu, dans deux de ces circonstances solennelles, à rendre un funèbre hommage à deux représentants de la tradition religieuse, chevaleresque et monarchique, à deux hommes éminents dont l’un avait-prété à ses opinions tout le charme

MIGNBT.

de son esprit, dont l’autre avait mis au service de sa foi toute l'autorité de scs vertus. MM. Michaud et Frayssinous, le publiciste de h -Quotidienne et l'instituteur d’une royale enfance, l’historien des Croisades et le prédicateur Conférences, ont été trés-convenablement loués par M. Mignet. Ici j'en appellerai, chez lui, à cette bonne foi qui est, pour ainsi dire, la seconde conscience des hommes à systèmes : n’était-il pas plus à l’aise, en racontant la vie de ces deux royalistes, qu'il ne l’a été, devant un autre auditoire, en louant les métaphysiciens, les savants et les héros de l’école philosophique et révolutionnaire? Situation singulière et instructive, où l’on est plus sûr de sa pensée et de sa parole, plus certain d’être de son propre avis en rendant justice à ses adversaires qu’en rendant hommage è ses amis!

■ M. Mignet, on le comprend, n’a pu nous parler d’hommes tels que M. Flourens, tels que Broussais, Cabanis, Destutt de Tracy, sans aborder des sujets qui risquaient de désorienter un peu le public habituel des solennités académiques; il s’est acquitté de cette tâche ingrate avec une mesure et une lucidité parfaites. Il n’était pas très-facile, par exemple, d’appliquer, à propos de M. Flourens, la nature et les fonctions de l’appareil nerveux, « de cette substance merveilleuse qui, de son tronc principal, se rend par des rameaux symétriques aux divers membres du corps, où elle porte les ordres de la volonté, commande les opérations du mouvement, dirige les actes de la vie, » etc., etc... — Les femmes qui assistaient à la séance, et il y eu a toujours, auraient eu quelque peine à reconnaître dans cet appareil scientihque l’explication de leurs attaques de nerfs; Broussais et sa doctrine de l’irritation, Cabanis et sa sensibilité progressive, n’offraient pas de moindres difficultés : U. Mignet les a vaincues; à tous moments, en le lisant,

CAOSERIES LITTÉRAIRES.

on croit qu'on va cesser de comprendre et s’écrier avec M. Jourdain qu’il y a là trop de brouillumini, trop dé tintamarre. Eh bien, par un prodige d'exposition nette et transparente, l’auteur de ces Notices trouve moyen de rendre accessible aux intelligences ordinaires, aux dilettantes de science et d'académie, ce qui semblait devoir rester interdit aux profanes, et enveloppé, comme dit Fontenelle, des voiles d’une certaine langue sacrée, entendue des seuls prêtres et de quelques initiés. Fontenelle! il est impossible de rappeler ce nom et ce souvenir sans songer à un inévitable parallèle. Lui aussi, comme M. Mignet, sot rendre la science accommodante et familière; il sut la faire sortir de cette ombre mystérieuse où la retenaient quelques initiés, pour l’exposer au grand jour, lui apprendre à parler la langue commune, et à faire servir ses découvertes au progrès de la vie publique. Il y a, entre les Éloges de Fontenelle et les Notices de M. Mignet, une parenté visible; tous deux mériteront de compter parmi les plus ingénieux conciliateurs des idiomes savants et du langage littéraire, parmi ces initiateurs faciles qui font une monnaie courante d’une valeur morte. Seulement Fontenelle a plus de grâce et d’élégance; M. Mignet, plus de sérieux et de profondeur : on sent que l’un écrit pour une société plus polie, l’autre pour un public plus mûr. C’est qu’entre les deux hommes et les deux livres une révolution a passé, et il n’en faut pas davantage pour expliquer, d’une part, toutes les grâces, do l’autre, toutes les tristesses. ■

En effet, l’on aurait beau faire, l’on aurait beau chercher à s’abuser sur le principal élément d’intérêt de ces Notices historiques : c’est la Révolution, et la Philosophie, sa mère, que l’on y rencontre à chaque page ; c’est elle qui attriste et assombrit cette attachante lecture.

^ Comme secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences

MIGNET

morales et politiques, M. Mignet a eu à parler d’hommes diversement célèbres qui, après avoir laissé leur empreinte dans le grand sillon révolutionnaire, après avoir été tour à tour élevés, renversés, proscrits, appelés par nos innombrables vicissitudes, étaient venus enfin abriter leur vieillesse dans cette section de l’Institut, qu’on pourrait, sans trop d’épigramme, appeler VHôtel des Invalides de la politique et de la morale. Si peu intolérant et fanatique que l’on soit, il y avait, ce me semble, quelque chose de profondément triste à voir des régicides, des athées, des prêtres et des moines défroqués, ayant fait de leur vie tout entière le démenti et la profanation publique de leur caractère indélébile, figurer au premier rang, de cette assemblée, dépositaire officielle des vérités qui servent à se gouverner soimême on à gouverner les hommes. Je comprends très-bien l’Académie française, celle des Sciences, celle des Beaux- Arts ; nul, que je sache, ne peut songer à faire du style mieux queMM. Yillemain ou Mignet, de l’astronomie mieux que M. Arago, de la peinture mieux que M. Ingres- mais il n'est pas sage de montrer tout haut à un pays intelligent ses modèles de morale et de politique, et de lui donner le droit de dire tout bas que, pour être sûr de ne se tromper ni en politique ni en morale, il faut croire le contraire de ce qu’ils ont cru, et faire le contraire de ce qu’ils ont fait.

L’espace me manque pour suivre M. Mignet dans toutes ses Notices; je me contenterai d’aborder un moment avec lui quatre de ses principaux personnages : Sieyès, Daunou, Talleyrand et Destutt de Tracy; le métaphysicien, l’érudil, le diplomate et le philosophe de la Révolution française.

Entre ces hommes si différents par le caractère, le génie et la destinée, je saisis pourtant une ressemblance générale, Homme du monde ou oratorien, gentilhomme ou

prâtre, ils passent dix ans, quinze ans, vingt ans de leur vie à se raconter à eux>môines le plan d’une révolution future, à faire de leur cerveau le théâtre d'un gouvernement. Ce gouvernement et cette révolution, Us les arrangent à leur guise, ils les façonnent à leur gré, donnant à leurs théories toutes les perfections désirjibles, en écartant soigneusement l’imprévu, les passions humaines, créant à leur usage un nouveau monde, pur de toutes les souillures de l’ancien, vertueux, perfectible, équitable, tel, en un mot, qu’il le faut à des penseurs pour y introduire à leur suite la liberté, le bonheur et la paix, lis se composent avec cela un petit modèle de société portative et mécanique, qu’ils mettent provisoirement dans leur poche, en attendant qu’ils puissent en faire jouir leurs semblables; comme ces généraux qui gagnent des batailles sur le papier en attendant qu’ils les perdent sur le terrain. L’épreuve arrive; les événements se pressent; on dirait que la Providence veut donner à nos théoriciens l’occasion d’appliquer leur programme et leur plan : ils se mettent à l’œuvre, et ils y apportent cette sécurité superbe d’intelligences qui n’ont jamais été aux prises qu’avec leurs propres idées. Les premiers moments leur donnent raison ; il ne s’agit que d’abus à détruire, et cela est si doux, si beau, si facile! Tout le monde s’y prête, même les abus, môme ceux qui les personnifient et en profitent. Mais, hélas! le temps marche; la Révolution fait un pas; les hommes d’action la saisissent, ’^une et pure encore, entre les mains inquiètes des homnes de théorie, pour l’emporter avec enx vers les avenures et les précipices. C’en est fait, l’on ne s’entend plus; le plan est déchiré, le programme roule dans la fange; le fait donne un soufflet à l’idée. Que devient alors le penseur révolutionnaire 1 Ce moment qui le met en présence des réalités brutales le corrige-t-il des utopies décevantes ? se

MIGNET

repent-il7 demande-t-il pardon à ses victimes 7 Non; il se drape dans un silence plus orgueilleux peut-être que son système : il se complaît, il se console dans l'égoïste pensée que lui seul avait raison, et que ce peuple qui n’a pas voulu qu’on l’écIairàt n’est pas digne qu’on le sauve. Ne lui demandez ni des aveux, ni des dévouements, ni des sacrifices; il n'est pas fait pour cela; c’est une intelligence, ce n'est pas un cœur : les douleurs de l’humanité ne l’atteignent que comme des déviations de ces vérités dont il se croit le gardien. Cette société qui se débat et se meurt entre les bras de ses bourreaux, ces ruisseaux de sang qui débordent, ces cris désolés qui s’élèvent du fond des cachots et des geôles, ce ne sont que des errata de cette Histoire de la Révolution qu'il s’est racontée d’avance à lui-même; il ne tressaille pas, il ne saigne pas, il ne pleure pas; il pense, il se tait et il attend. Plus tard, après la tempête apaisée, on le retrouvera seul, immobile, taciturne; à qui lui demandera ce qu’il a fait, il répondra : J'ai vécu. Il sera prêt à saluer le despotisme, à coopérer à ses œuvres, à abdiquer sous ses pieds ses rêves de liberté. Telle est la métaphysique de la Révolution ; vous savez ce qu’est sa logique : l’une est condamnée à l’impuissance, l’autre au crime : l’une s’appelle Sieyès, l’autre s’appelle Robespierre.

Je cherche en vain dans le livre de M. Mignet une mention, même délicate et voilée, de ce moment où les esprits hautains dont il nous parle virent tourner contre eux leurs doctrines et leurs maximes, où le sophisme révolutionnaire, démuselé par eux, cessa de leur lécher les mains, et se mit à déchirer et à mordre. J’y cherche en vain une protestation, même discrète et mesurée, contre des crimes que ne réhabilitera jamais la conscience humaine, et dont l’apologie, une des hontes de notre temps, a mérité une punition nouvelle. L’éminent académicien se croit-il quitte

envers l’humanité et la justice outragées lorsqu’il dit brièvement de Sieyès et de son vote célèbre: « Dans une tm* gique circonstance, il n’ajouta point à son vote les paroles qu’on lui a reprochées » {la mort sans phrases) ; — lorsqu’il dit, en parlant de Merlin ; « Après s’être associé à la condamnation du royal e't infortuné vaincu du 10 août, il essaya de se soustraire à la violence des luttes intérieures.»

— Se croit-il quitte envers d'autres lois sociales non moins imprescriptibles et non moins sacrées, lorsqu’il termine une longue notice ou plutôt un long panégyrique du prince de Talleyrand par cette satisfaction incomplète et tardive donnée à la morale de l’histoire ; « Toutefois, quels que soient les services qu’on puisse rendre à son pays en conformant toujours sa conduite aux circonstances, il vaut mieux n’avoir qu’une seule cause dans une longue révolution, et un seul rôle noblement rempli dans l'histoire? »

— Se croit-il quitte envers les devoirs les plus évidents de la philosophie en amnistiant le système de M. Destutt de Tracy, qui, renchérissant encore sur Condillac comme Condillac avait renchéri sur Locke, réduisit tout aux sensations, transporta dans le domaine philosophique l'analyse des chimistes et les déductions des mathématiciens, dépouilla l’homme de tout principe actif, de l’active intelligence et de la libre volonté, et « ne désirant connaître que ce qu’il pouvait pleinement savoir, aima mieux demeurer dans f'tradifférence lorsqu’il était réduit aux hypothèses? » Ainsi, pas une lueur chrétienne ou môme spiritualiste, pas une de ces notions vivifiantes où se baigne et se retrempe notre âme, foi, espérance, prière, amour, activité, liberté morale : telle a été la philosophie, la législation et la politique de ces hommes qui se sont crus appelés à régénérer le monde, et qui, après avoir fait les malheurs de leur temps, ont préparé les angoisses du nôtre; car tout se tient dans

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ces misères intellectuelles qui se succèdent depuis près d’un siècle. Donnez un but aux générations que l’on destitue de toute loi morale sur la terre, de toute espérance dans le ciel, vous en faites des révolutionnaires; ôtez-leur ce but, vous en faites des rêveurs. Ici le sang, là les larmes; ici le couteau de Saint-Just, là les lamentations de René.

Et la Religion? Peut-elle rester muette devant ces sombres tableaux? Sieyès était prêtre, Talleyrand était évêque, Daunou était moine : ne sentez-vous pas en vous quelque chose d’inexorable et d’inflexible qui se révolte à l’idée que ces hommes-là ont pu déserter leur temple, profaner leur sanctuaire, déchirer leur rohe, renier leur Dieu, et que la société spirituelle et polie a en encore des honneurs et des hommages pour ces existences déclassées, sacrilèges, commencées dans l’apostasie et terminées dans la foi au néant? M. Mignetnous montre avec un accent presque respectueux, presque solennel, « M. de Talleyrand montant sur l’autel élevé dans le Champ de Mars pour inaugurer en quelque sorte les destinées futures de la France. » — Hélas! quel autel! quel pontife ! quelles prières I quel encens! Derrière ce simulacre de christianisme et d’orthodoxie, ' j’aperçois la déesse Raison.

L'indication rapide et sommaire de ces vérités immortelles, c’est là ce qui manque aux Notices historiques de M. Mignet. Pour que l’on pût approuver ce livre sans restriction , et admirer avec l’auteur les personnages qu’il vante, il faudrait deux choses, comme pour son Histoire de la Hévolution : il faudrait que Dieu n’existât pas, et que l’homme fût parfait, c’est-à-dire n’existât pas davantage; à ces deux conditions, Dieu absent et l’homme-mécanique, fabriqué par un Vaucanson de sciences morales, la société pourrait accepter Sieyès pour dictateur. Merlin pour jurisconsulte, Daunou pour précepteur, Talleyrand

pour grand prôtro, Cabanis pour médecin, de Tracy pour pliilosophe. Jusque-là , l'épreuve serait dangereuse ; la première n’a pas réussi; la seconde ne réussirait pas davantage.

Heureusement, à côté de ces figures ridées et froides, ensevelies dans le linceul révolutionnaire par ces trois mains de glace, le néant, le doute et la mort, M. Mignet nous a donné la biographie de Franklin. Cette biographie est un chef-d'œuvre; et le héros, cette fois, est digne de l'historien. Quelle belle vie! quel aimable grand homme! et comme on est fier, en lisant ces pages, de cette noble et vaillante marine française qui contribua si puissamment à faire entrer un grand peuple dans son indépendance et ses destinées ! Pourtant, qu'on me permette encore une restriction chagrine : ce génie de Franklin, cette morale utilitaire, cet art de faire de la vertu par équation algébrique, cette volonté raisonnée d'être bon pour être heureux, cette préoccupation constante de la récompense immédiate et terrestre, tout cela peut être un idéal et un modèle pour l’esprit égal, positif et patient de la démocratie américaine; mais nous, essayez de nous traiter d’après les mêmes procédés, de nous instruire d'après les mêmes leçons, de nous proposer les mêmes exemples : savez-vous ce que vous obtiendrez? Des républicains de 1848. — J'aurais voulu que M. Mignet, au lieu de s'en tenir à une admiration légitime, mais stérile, indiquât cette nuance.

Quoi qu’il en soit, ces Notices historiques sont un beau livre, un majestueux édifice auquel il ne manque que quelques fenêtres s’ouvrant sur le ciel. Il y a six ans, cette lecture eût pu être dangereuse; aujourd’hui elle ne l’est plus. En lisant le récit des travaux de ces personnages, l’explication de leurs desseins et le panégyrique de leurs actes, on se dit que, si Dieu avait prolongé au delà des limites

MIGNET

ordinaires leurs existences déjà si longues, ils auraient vu s’écrouler une dernière fois ce qu’ils regardaient comme l’héritage définitif de leurs labeurs, de leurs luttes et de leurs pensées. Lorsque M. Mignet, en parlant de M. Daunou, laisse subsister cette phrase : « Il offrit le secours de son expérience et de ses talents à la génération nouvelle, qui devait entrer en possession définitive de ses droits, parco qu'elle était devenue capable d'en user avec mesure et d'y tenir avec constance, » on sourit de ce passage, et de plusieurs autres qui semblent antidatés, tant ils sont démentis par de récentes épreuves. Lisons donc avec respect, avec profit, cette œuvre sérieuse et belle-, et, pour toute malice, écrivons au crayon, en marge de ces biographies d’illustres révolutionnaires ; « Pour faire suite à l'histoire générale des Naufrages, r.

M. ALBERT DE BROGLIE

A mesure que nous avançons dans ce siècle si chèrement instructif, et que nos révolutions innombrables morcellent les opinions, établissent d’utiles solidarités entre les esprits sages des divers partis, créent des murs mitoyens là où s'élevaient des barrières, et forment, pour ainsi dire, des enclaves où se touchent et s'avoisinent des doctrines autrefois contraires, un fait remarquable s’accomplit : tel livre qu’en d’autres temps nous aurions lu, apprécié et jugé comme l’œuvre d’un adversaire, et qui nous eût forcé de mêler à nos hommages des objections et des réserves, devient aujourd’hui pour nous un allié d’autant plus précieux, que, sorti d’un camp qui n’est pas tout à fait le nôtre, il marque avec plus d’éclat le pouvoir de la vérité sur les âmes dignes d’elle. Seulement, comme il faut que le cœur humain garde ses droits, même au moment où la vérité reprend les siens, ce n’est pas toujours d’une

‘ Êtuda moraltt $t littéraire$.

ALBERT DE BROGLIE

façon absolue et complète que s’opèrent ces rapprochements et ces alliances. Dans ce livre, qui apporte au service des bonnes causes l'autorité d’un grand talent, d’un nom illustre, d’un jeune et éminent esprit fortifié par de nobles exemples, nou» rencontrons à chaque page tout ce que nous pensons, mille fois mieux dit que nous ne pourrions le dire; et puis, tout à côté, comme dernier tribut payé au vieil homme, une phrase, une ligne, un mot, qui prouvent que cette intelligence, éclairée sur tant de points, n'est pas encore désabusée sur tous, qu’elle conserve, à son insu peut-être, quelques secrètes attaches, et tient par quelque endroit aux anciennes chimères. Les conversions politiques ne sauraient jamais être aussi parfaites que les conversions religieuses, et, parmi les nombreuses raisons que je pourrais en donner, il y en a une qui me parait sufGsante; c’est que l’humilité est la première vertu que nous prêche la religion, et la dernière que nous enseigne la politique.

M. Albert de Broglie est bien jeune encore. Quoiqu’il ait commencé à écrire avant Février 1848, on peut regarder cette Révolution comme la date précise de son avènement et de ses débuts. Même, si je ne craignais do trop défigurer une idée juste sous une expression paradoxale, j’appellerais M. Albert de Broglie un des vainqueurs de Février, en ce sens que les enseignements et les angoisses de cette crise funeste, rencontrant dans cet esprit juvénile mille germes heureux et féconds, les ont tout à coup développés et mûris, comme ces vents d’orage qui fertilisent le sol en le bouleversant. Cette maturité précoce qui nous a dès l’abord frappé dans les écrits de M. Albert de Broglie, et qui, en des temps ordinaires, nous eût inquiété peut-être, la catastrophe de Février l’explique et la justifie. Elle a fait pénétrer l’air extérieur sous ce vitrage de serre chaude, où

trop de soin et de culture risquait d’amener des floraisons trop hâtives. 11 n y a pas, on le sait, d'éducation complètement forte et virile sans un peu de lutte et d'adversité. La Révolution de 1848 a été, pour l'auteur des Études morales et littéraires, cette adversité, cette lutte qui lui eût man-^ qué dans un moment plus paisible. Il lui a dû ces années de campagne intellectuelle qui comptent double dans la vie de penseur, comme les années de campagne militaire comptent double dans la vie de soldat. Que dis-je? Elle a fait plus : elle a accru la puissaûce et déterminé l'action de cette remarquable intelligence en lui donnant ce qu'elle eût difficilement trouvé pendant la période précédente : l'unité. Elle lui s permis, tout en demeurant fidèle à de glorieux exemples de famille et à des traditions héréditaires, de les transporter aux premiers rangs de l'armée conservatrice, et de n’en user que contre d’odieux excès et des théories destructives. N’y a-t-il pas quelque chose de piquant dans ces fortunes diverses d'un même principe, placé, sous trois générations successives, en face de circonstances si différentes, qu’il semble lui-même modifié et transformé à chacune de ces vicissitudes? L’esprit de 1789, d’un 1789 modéré, intelligent, éloquent, s’arrêtant à jour fixe et à point nommé, restant maître de contenir ce qu’il excite et d'apaiser ce qu'il soulève, favorable à toutes les libertés, victorieux de tous les désordres, allant sans secousse de Mounier à Mirabeau pour revenir sans crise de Barnaveà Malbouet, assiégeant les Bastilles, respectant les Tuileries, signant la déclaration des Droits de l’homme, déchirant la Constitution civile du clergé, aimant les illusions, évitant les fautes, abhorrant les crimes, répondant, en un mot, à l’idéal de toutes les âmes généreuses ; telle a été, telle est encore, en tenant compte de la prise des événements sur les opinions et les caractères, l'inspiration.

ALBERT DE BROGLIE

traditionnelle qui va de madame de Staël à M. Albert de Broglie, des Considérations sur la Révolution française aux Études morales et littéraires. Changez les points de vue, mettez tour à tour en préstmee de cette inspiration primitive et homogène la tyrannie sanguinaire du comité de salut public, le despotisme guerrier de Napoléon, les injustes méfiances groupées par un libéralisme bâtard autour de la monarchie légitime, et, finalement, les hâbleries démagogiques et les folies sociales de 1848, — et vous comprendrez que cet esprit de 1789, accepté par madame de Staël comme la conquête pacifique et féconde des temps nouveaux, continué, chez M. le duc de Broglie, comme une protestation plus raisonnée qu'impétueuse contre de prétendues velléités d’ancien régime, ne soit plus, chez son fils, qu’une sorte de regret respectueux, chevaleresque, accordé, par scrupule de conscience et convenance de famille, à des idées très- honorables, trèsséduisantes, et dont la défaite a été à la fois un malheur et une leçon. Ainsi, grâce à la marche parallèle des événements dans la vio publique et des opinions dans les esprits justes, ce qui, au point de départ, nous eût séparés, nous rapproche aujourd'hui. Ce qui nous eût paru discutable, a été si bien mitigé, adouci, corrigé, amoindri aU salutaire contact de l’expérience, que c’est à peine si nous pourrions trouver çà et là quelque menu détail à contredire dans l'œuvre du jeune écrivain, et que, sauf de légères nuances d’accent, nous parlons désormais la môme langue. Un ingénieux chercheur de paradoxes nous disait récemment que les enfants sont plus vieux que leurs pères, parce qu’ils profitent de tout le trésor de sagesse et de lumière accumulé, à travers mille tâtonnements, par la génération qui les précède. N’est-ce pas un peu vrai lorsqu’il s’agit des partis politiques, et de tout ce que peuvent, d'une gé-

nération à l’autre, effacer de préventions et de dissidences les douloureuses épreuves que nous avons traversées? Oui, nous sommes, sous ce rapport, plus vieux que nos pères. En serons-nous plus sages? Sans oser y compter ni le prédire, mettons à profit ce moment de pacification intellectuelle pour rendre hommage à ceux qui relèvent encore et ennoblissent, en leur personne, ce rôle, si beau et si rare, de défenseur de la vérité!

Le livre de M. Albert de Broglie se divise en trois parties ; législation et économie sociale, critique littéraire, philosophie religieuse. Cette distribution, indiquée parles sujets mêmes de ces divers articles, est en quelque sorte chronologique; elle se rapporte exactement et jour par jour au travail intérieur qui a dû s’accomplir chez M. Albert de Broglie, à mesure que de nouvelles péripéties donnaient à ses pensées une autre direction, à ses luttes un autre terrain, à sa polémique un autre but. Pendant l'année toute militante qui suit la Révolution de Février, nous le voyons marcher au plus pressé, se prendre corps à corps avec les utopies popularisées par cette absurde victoire, discuter tantôt l’œuvre des Constituants, tantôt l'inaliénable droit de propriété et d’héritage, tantôt cette question capitale de l'enseignement public, sur laquelle, après tant de récriminations et de querelles, les torches de Février avaient répandu leur brusque lueur. Un peu plus tard, lorsque le calme revient, sinon au fond des choses, au moins à la surface, lorsque le danger, sans disparaître, semble s’éloigner, l’auteur emploie cette fugitive et inquiète heure de trêve à rechercher et à poursuivre, sous une autre forme, les maladies morales de cette société qu’il vient de défendre, les plaies secrètes de cette littérature qui a une si large part dans nos souffrances et nos périls. Enfin, quand l’anarchie politique, sociale et morale.

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a porté les fruits que l’on devait en attendre, lorsque, faute de s’accorder, le pays n’a rien trouvé de mieux à faire qu’à se soumettre, lorsque la discussion n’a plus été ni nécessaire, ni possible, ni permise, l’écrivain s’est réfugié vers les grandes vérités religieuses comme vers un asile que ne sauraient atteindre ni les excès de liberté, ni les excès de pouvoir. — Et remarquez que cet ordre chronologique porte aussi avec soi une instruction d’un autre genre, constamment applicable aux travaux de l'esprit. Ce qui, dans le livre de M. Albert de Broglie, traite des questions politiques, a perdu, par le seul fait de nos dernières vicissitudes, presque tout son à-propos; ce qui louche à l’étude littéraire, fécondée et agrandie par l’étude morale, reste aussi actuel que si rien n’était changé dans nos points de vue ; ce qui ramène au raisonnable et au vrai des discussions récentes où la Religion est intéressée, garde ces conditions de vie et de durée qu’elle communique à tout ce qui se pénètre de son esprit et se consacre à sa défense.

S’il fallait cependant chercher entre cés différents articles le lien d’une pensée commune, voici, ce me semble, comment on pourrait le définir ;

La Révolution de Février désarmait la société ; elle faisait passer dans le monde officiel et visible cette anarchie qui, depuis longues années, se propageait dans les âmes. En renversant les remparts factices qui nous protégeaient contre de sourdes attaques, elle découvrait, sous nos pieds e au milieu des décombres, d’effroyables gouffres dont un seul suffisait a dévorer la raison et la fortune publiques. Eh bien, cette situation si claire et si menaçante avait au moins cet avantage qu’elle précisait nos devoirs et nous déléguait à tous, selon nos forces, une portion de la défense générale. Tout homme intéressé de cœnr et de bien au maintien del’ordre, ou, pour mieux dire, au salut de la

France, ne pouvant plus s'en reposer sur rien et sur personne, dut faire sur lui-même un énergique retour, embrasser d’un coup d’œil sévère et rapide les points par où l’ennemi avait pénétré, et trouver dans le sentiment de ce péril immédiat et pressant ces ressources suprêmes qui sauvent les cas désespérés. Tout nous manquait; raison de plus pour ne pas nous manquer à nous-mêmes, et pour déterminer, avec une netteté plus rigoureuse, en religion et en politique, en morale et en littérature, ce qui avait fait notre malheur et ce qui pouvait faire notre salut, ce qui constituait pour nous un danger permanent, et ce qui pouvait nous aider à le conjurer. Telle a été la position dont s’est emparé M. Albert de Broglio, et nul n’y a mis plus de vigueur, do résolution et do talent. Mais à cette idée de défense personnelle directe, d’autant plus ferme qu’elle est privée do ses intermédiaires et de ses auxiliaires naturels, s’en ajoute une autre que M. Albert de Broglie devait considérer comme la conséquence logique de la première: c'est que, moyennant ce généreux effort à la fois individuel et collectif, ce retour loyal et sincère à des vérités négligées ou méconnues, cette restauration intérieure, essayée dans les esprits et les consciences en attendant qu’elle pût s'accomplir à l’extérieur, la société pourrait ne pas payer une rançon trop chère, et sauver du naufrage, non-seulement ses conditions matérielles d’existence, mais encore ses libertés, fragiles conquêtes d’un autre temps, et, comme toutes les conquêtes, remises en question après chaque campagne malheureuse et à chaque nouveau traité de paix. Ainsi, d’une part, défense de la société, non plus parles institutions habituellement chargées de ce soin, mais par l’intrépide et intelligente coalition de tous les esprits droits, de tous les cœurs fermement attachés au pays ; garde nationale intellectuelle, se

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substituant, vu l’urgence, à l'armée régulière, et faisant sentinelle à chaque brèche ouverte ou abandonnée; d’autre part, moyennant cet enrôlement volontaire du bien contre le mal, du bon sens contre la folie, de l'ordre contre le chaos, l’espoir de ne pas trop avoir à payer comme frais de capitulation et de guerre : voilà la double pensée qui se reflète et respire dans chaque page du livre de M. Albert de Broglie.

Cette pensée, si honorable et si belle au point de vue théorique, a un côté faible, plus aisé à pressentir qu’à in> diquer, et pour lequel, bien que je ne sois pas un oracle, j'aurais besoin de m’envelopper de voiles et dénuées sibyllines. En donnant cette importance à la défense de la société par l’individu, en lui assignant comme prix et récompense le maintien de libertés fort précieuses sans doute, mais difflciles à concevoir d'une manière abstraite, le jeune et éminent publiciste a un peu trop oublié que tout le monde ne s’appelait pas Albert de Broglie, n’avait pas à dépenser, pour le service public, la meme somme de talent, de courage, d’autorité morale, de qualités naturelles ou acquises, et n’était pas capable de se proposer à soi-même un programme de gouvernement anonyme, où entreraient par doses égales et savantes les éléments de pouvoir et les éléments de liberté. 11 a un peu trop oublié que, pour agir puissamment su ries masses (et ce sont elles, après tout, qui font et défont les révolutions), pour les entraîner après soi dans la voie que l'on croit la meilleure, il ne suffit pas de leur présenter de nobles modèles, d’excellents conseils, de sages maximes ; mais qu’il faut encore ajouter à tout cela une conclusion, un couronnement, un nfbt d’ordre, un nom qui serve de garantie et de symbole à ces vérités réparatrices. Les esprits d'élite peuvent se rallier à des idées; mais ils sont l’élite, c’est à-dire l'ex-

eeption. La multitude se rallie à un nom ; l’essentiel est que l’idée et le nom s’appuient et se complètent réciproquement. Bien que sincèrement religieux (son livre ne per-/ met pas là-dessus le plus léger doute), M. Albert de Bro-j glie n'a pas tenu assez de compte de ce dogme si chrétien | et si humain tout ensemble, qui abaisse et mortifie les hommes pour mieux les sauver de leur impuissance et de leur misère, et leur demande d’abdiquer en son sein une partie de leur liberté et de leur intelligence, pour mieux assurer le reste. Un sentiment excessif, obstiné, du pouvoir des doctrines dans*le gouvernement du monde, du cOté métaphysique de la politique, et de ce que peuvent y ajouter de force et d'influence les talents et les caractères individuels, n’est-ce pas là le vague penchant, la secrète faiblesse de cette école d’où est sorti M. Albert de Broglie, et qui l'a bercé sur ses genoux comme son enfant le plus cher, comme la meilleure de ses gloires futures? Les événements ont eu beau donner, de leur voix brutale, de douloureux démentis à la sagesse humaine, il reste toujours quelque chose des anciennes tendances :

.... Scrvat odorem

Testa diu...

Dieu merci ! le mot testa n’a pas cette fois le sens irrévérencieux que lui donnerait une traduction littérale: Une s’agit pas ici d'une cruche, mais d'un beau vase d’or patiemment ciselé par une main habile, et rempli des plus purs, des plus salutaires parfums !

Une fois cette réserve faite, il n’y a plus qu’à louer ou plutôt à admirer dans ces Etudes morales et littéraires. Quelle raison ferme et lumineuse dans l’examen de la Con ttitution de 1848, de cette œuvre informe dont le moindre

ALBERT DE BROGLIE

défaut était de renfermer en germe tout ce qui devait servir à la détruire! Que d'aperçus ingénieux à propos des Questions constitutionnelles de M. de Barante, brochure qui, paraissant en mars 1849, ressemblait à un mémoire archéologique recomposé avec des ruines I Notons, en passant, dans cet article, une belle page que devraient méditer tous les historiens de la Révolution, et où l'auteur établit victorieusement que tout ce que la France militaire accomplit de glorieux et de grand en 92 et 93 se fit en dehors de la Convention, malgré elle, en dépit de son ombrageux contrôle, et par le seul effort du pays réagissant à la fois contre l’ennemi du dehors et contre l’exécrable assemblée qui l'ensanglantait et le déshonorait. Le livre de M. Thiers sur la Projn'iété a été pour M. Albert de Broglie l’objet d’un travail supérieur, selon nous, à l’ouvrage même, et où a les sources de l’hérédité de biens dans la race humaine » sont prises de plus haut et à une plus grande profondeur. M. Thiers, dans toute cette discussion, s’était trop borné au droit naturel, et ses judicieux arguments, prêchés à des convertis et opposés à des passions enflammées, à de dévorantes convoitises, faisaient un peu l’effet de soldats de plomb et de fer-blanc armés en guerre contre des bandits ou des cannibales. M. Albert de Broglie rend à cette question vitale toute sa grandeur; il embrasse d’une plus large envergure les intérêts de l’humanité ; il est aussi plus spontanément, plus primitivement chrétien : on sent que, dans cette crise, qui déjouait tous les raisonnements et tous les calculs, M. Thiers a fini par la religion, et que M. Albert de Broglie a commencé par elle.

Il faudrait citer encore, comme des modèles de critique historique ou littéraire, la notice funèbre sur M. Rossi, et les pages si atteutives, si attendries, consacrées à la mé-

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moire d’Alexis de Sainl-Priest, cet esprit charmant, à jamais regrettable, qui allait, lui aussi, s'améliorant sans cesse, et personniHant d’une façon exquise l’heureuse al Uance d’une sincère vocation d’écrivain avec cea distinc tions sociales qui ne donnent pas le talent, mais en augmentent l’autorité et l'influence. N’oublions, non plus, ni l’article sur V Antonio Vére% de M.Mignet,ni le magniliqi:o morceau intitulé le Moyen Age et l'Eglise catholique, et inspiré par les diverses publications de l’abbé Gaume, du père Ventura, et de cet illustre Donoso Cortès, aujourd’hui pleuré par ceux-là mêmes qui, tout en admirant son génie, avaient cru trouver dans quelques-unes de ses doctrines un sujet de controverse. C'est en vain que, dans cette revue rapide, et où il n’y a de place que pour l’éloge, j’essayerais d’éviter celle de toutes ces Etudes qui a fait le plus de bruit, qui devait en faire le plus, et qui a remué toute la littérature contemporaine, en touchant à son aïeul: je veux parler de l’étude surChateaubriand et ses Mémoires d'outre- tombe. Il y a trois ans, quand cet article parut, je pris parti pour l’auteur de Bené contre le petit-fils de Corinne. J’étais surtout frappé, à cette époque, de ce qu’il y avait d’injuste ou au moins de cruel dans cette réaction subite, excessive, passionnée, s’exerçant sur une tombe à peine fermée, contre un homme que la jeune littérature entourait depuis vingt-cinq ans d’adulations et d’hommages. Voltaire, auquel il faut parfois revenir, pourvu qu’il ne s’agisse ni de religion ni de tragédie, disait aux détracteurs de Racine et do Boileau : « Croyez-moi, ne touchez pas à Jean et à Nicolas; cela vous porterait malheur! « — Notre Jean et notre Nicolas, à nous, enfants du dix-neuvième siècle, c’est, en attendant mieux, M. de Chateaubriand ; je n’aurais pas voulu que M. Albert de Broglie y touchât. Son article est remoli de vérités excellentes sur les incontesta-

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ALBERT DE BROGLIE.-

blés défauts de l’homme et de l’œuvre' sur la vatiité littd- > raire, sur cette malfaisante intervention dil moi dans les'» écrits de nos illustres, sur ce funeste abus de personnalisme'et de mémoire qui les amène à gâter, après coup, les plus attrayantes créations de leur génie et de leur jeunesse, en les détachant du cadre idéal où ils les avaient placées, ' pour les faire rentrer avec eux dans la vie réelle. Déclarant la gueiTe à toutes les maladies morales qui avaient conduit la société au hord de l’abîme, M. Albert de Broglie ne pouvait omettre celle-là; et, plus ces mauvais exemples venaient de haut, plus il était utile de les dénoncer. J’en conviens, je m’y résigne : seulement, puisque la même époque voyait paraître d’autres œuvres où se trahissaient avec encore moins de retenue ces fâcheux symptômes, le jeune moraliste ne pouvait-il pas attacher sa pensée à un autre clou, dire les mêmes vérjtés sous un autre passe-port, faire au moins comme Chiysale, trouver quelque part un auteur de Mémoires ou de Confidences qui ne s’appelât pas Chateaubriand, et s'interrompre de temps en temps pour lui dire : « Cest à vous que je parle, ma sœur! » — les bienséances eussent été sauvées, et la morale n’y eût rien perdu.

A part cette légère tache, cette dissonance formée par un nom propre, l’impression générale que l’on garde de ces Etudes morales et littéraires est une sympathie profonde, un acquiescement qui touche au respect. On a raconté, vous le savez, qu’un homme politique, pressé d'accepter je ne sais quel poste officiel, s’en était défendu en disant ; « Je veux conserver le droit de saluer le duc do Broglie..)) C’est lâ, si le mot est vrai, un légitime hommage rendu à un noble caractère. Nous aussi, dans notre modeste domaine et notre milieu tout littéraire, nous aurions une ambition analogue : nous voudrions avoir le droit de

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saluer M. Albert de Broglie, non pas de ce banal coup de chapeau qui n'est que la politesse de l'indifférence, mais de ce geste amical et sympathique qui signifie l’estime parfaite, affermie plutôt que troublée par le désir de le voir faire encore un pas de plus sur ce chemin où nous sommes fier de nous rencontrer avec lui.

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