‹ Causeries littérairesChapitre 15 sur 32 · M. ET M«* GUIZOT · texte numérisé non relu

M. ET M«* GUIZOT

initier la raison aux mystères de la foi et pour comprendre ce qu’il faut se borner à croire, se manifestaient par des subtilités, des arguties que de mâles esprits comme saint Bernard avaient le droit trouver à la fois inquiétantes et puériles. Saint Bernard fut le vrai grand homme du douzième siècle, et, bien que M. et madame Guizot n'aient pu faire pleine mesure au génie et à la gloire de cet immortel champion de l’orthodoxie, ils m’en disent assez pour que je puisse reconstruire en idée l’opposition et le parallèle entre les deux hommes, les deux caractères, les deux rôles. Arrivés à une de ces phases critiques que la religion chrétienne a eue à traverser de temps à autre, et qui, en l’agitant sans réussir àla perdre, deviennent une des preuves les plus éclatantes de sa divine immortalité, Âbailard et saint Bernard sont frappés tous deux, à leur manière, des périls de la situation. Us voient l’influence civilisatrice du christianisme s’effacer peu à peu et s’affaiblir dans l’ignorance universelle; les pouvoirs spirituels lutter de violence et de rudesse avec les puissances temporelles ; le clergé se compromettre et s’avilir en partageant les excès de ceux qu’il devait avertir et moraliser; lés dignités ecclésiastiques devenir l’objet d'ambitions vénales, de honteux trafics, de brutales convoitises, et la religion de paix, d’esprit et de charité, descendre au niveau des corruptions d’une société barbare, au lieu de les assainir et de les élever jusqu’à elle. Cet affligeant spectacle émeut également Abailard et Bernard ; mais chacun d’eux, y appliquant le caractère propre de son génie, en tire des conséquences bien différentes ; et déjà, à ce commencement du douzième siècle, à cette aurore des civilisations nouvelles, vous pouvez reconnaître ces deux familles d’esprits, que vous retrouverez, presque à chaque génération, représentant ici tous les éléments réparateurs,

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là tous les éléments dissolvants. A cette société que la religion no suffit plus à contenir, et qui semble presque l’envelopper et l’absorber dans ses grossiers entraînements, Abailard apporte le plus dangereux des remèdes, l’analyse, la discussion, l’examen, l’appareil philosophique; armes que ces mains juvéniles et incultes ne sauront ni tenir ni diriger. A celte religion que menacent les vices des grands, l’abrutissement d'es petits, la dépravation des mœurs, le relâchement des disciplines, l’abaissement intellectuel et moral des prêtres et des évêques, il apporte une condition nouvelle de dissolution et de mort, un travail d’émancipation que son siècle ne peut ni comprendre, ni restreindre, ni modérer. Voilà ce que fait Abailard : et Bernard, que fait-il? Ce secours dont la religion a besoin pour échapper aux miasmes terrestres, c’est en elle-même qu’il le cherche, et non pas en dehors d’elle, dans cette puissance rivale qui n’aura que trop le temps do lui porter ombrage et d’empiéter sur son domaine : il retrempe le christianisme dans ses propres sources, bien sûr qu'elles sont encore assez vives et assez pures pour le purifier et le raviver. Partout, dans les villes et les solitudes, à la cour et au camp, à l’ombre des grands beffrois et dans la silencieuse obscurité des monastères, il réveille, il ranime, il ressuscite cet esprit chrétien qui est l’àme du monde entier. Il repeuple les cloîtres abandonnés, il en fonde de^ nouveaux, il en chasse les plaisirs et les joies profanes pour y faire rentrer leurs hôtes naturels, le sacrifice et la prière-, il enrôle pour lo ciel de nouvelles milices, et trouve pour les armer ce fonds de réserve qui ne manque jamais aux siècles do foi pour se sauver d’eux-mêmes, des violentes suggestions des sens et de la matière. Il triomphe dos vices et des abus d’une époque chrétienne par le christianisme, tandis qu'Abailard les combat et les envenime

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par la philosophie. Suivez leur marche à travers ces pays qu’inquiète le génie de l’un et que rassure le génie de l’autre. De quelque côté que Bernard dirige ses pas, les consciences troublées s'affermissent, les autorités méconnues reprennent leur force et leur base, les majestés humaines s’inclinent devant la majesté céleste. Règles, liens, obéissance, gouvernement des âmes, sainte régularité des pratiques et des habitudes, tout ce qui répare et tout ce qui fonde, tout cela se fortifie et se resserre sous ses mains puissantes; à sa voix, le vrai mot d’ordre de la foi circule de bouche en bouche, et multiplie sur ses traces les soldats de l’orthodoxie. Partout où se dirige Abailard, on dirait que l’analyse et la controverse montent en croupe et marchent avec lui. Habile à soulever des mondes d’idées, il est incapable de régenter un couvent de moines ; il jette des germes de doute et de négation dans ces intelligences mal préparées, auxquelles il inspire ou une admiration irréfléchie ou une aversion instinctive. Les réclamations, les haines, les querelles, tout l'attirail des guerres théülogiques, tout le bruit stérile de ces combats sans honneur et de ces victoires sans profit, lui servent d’accompagnement et de cortège; la scolastique s’ébranle, la théologie s’effraye, le monde théocratique se sent remué sur ses bases, et là où Abailard a passé on est sùr de trouver trouble, mécontentement, dissensions et discorde. C’est que Bernard a abordé la situation en réformateur et Abailard en révolutionnaire; ces deux mots renferment toute l’histoire do cos deux hommes, et aussi de bien des hommes célèbres qui sont venus après eux et ont tour à tour agité, calmé, inquiété, réglé, entraîné, contenu, aigri, pacifié les imaginations et les consciences.

Ce contraste ne se trouve pas au complet (et il ne pouvait pas s’y trouver) dans VEmii historique de M. et ma-

dame Guizot. Mais, grâce à l’élévation de leurs aperçus et à la bonne foi de leurs jugements, un lecteur catholique peut en rapporter cette impression, cl ne se croire, en la constatant, ni leur contradicteur, ni leur adversaire. Sans doute Abaiiard, tel qu'ils nous le donnent dans leur belle esquisse, nous intéresse comme une victime d’autorités ombrageuses et de persécutions jalouses; mais on sent (ju’il n’a été dans son siècle qu’une superfétation brillante, un éloquent anachronisme, condamné d’avance dans son influence directe sur ses contemporains, et destiné à expier Vinexorable tort de raisonner trop tôt. On sent que ce personnage, après tout, n’eût pas obtenu à ce point les complaisances de la postérité si son roman n’avait comblé les lacunes de sa théologie. Peut-être M. Oddoul, écrivain sérieux et classique, auteur d’une excellente traduction des Lettres d’Héloïse et d'Abailard, qui ne sont pas la partie la moins remarquable de ce volume, eût-il bien fait do s’attacher de préférence à ce qu’offrait d’instructif et de grave celle page du moyen âge chrétien, plutôt que d’écrire des phrases comme celle-ci : — « Sitôt que l’étoile d’Abailard a brillé dans le ciel vide de sa jeunesse, pareille aux rois mages qui allaient visiter le Christ, Héloïse rassemble ses plus riches présents, et vient répandre à ses pieds sa beauté, son amour, sa réputation, — l’or, l’encens et la myrrhe... Loin des vallées ténébreuses où rampe l’égoïsme, où ne germent que des fruits de cendre, son pied, dont les anges adorent la trace, foule des cimes baignées de clartés, et qui se parent de fleurs éternelles; une bénédiction céleste est répandue sur tous ces sacrifices... Un regard de l’amour a déployé sur sa tôle un firmament dont l’inaltérable azur ne saurait être obscurci par la fumée de leurs mépris... Abaiiard se montre, il l’appelle: Me voici, répond Héloïse, et, de sa sphère virginale, elle descend vers lui comme sur

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