‹ Causeries littérairesChapitre 18 sur 32 · MM. JULES JANINS EDMOND TEXIER · texte numérisé non relu

MM. JULES JANINS EDMOND TEXIER

Je respecte et j’admire, en littérature, ceux qui passent' quinze ans à préparer un volume, quinze autres à l'écrire, et quinze autres à jouir de son succès; il n’en faut pas davantage pour assurer l’immortalité à un homme de génie et ouvrir l’Académie à un homme de talent; mais serons-nous sans pitié pour ces esprits infatigables, toujouis prêts à la réplique, doués de cette faculté de vibration qm répond à chaque incident de la vie publique, à chaque épisode de la vie littéraire, par une page, une ligne, ui mot : la page vraie, la ligne piquante, le mot juste? S’ih ont en outre cet amour de leur art, ce goût du beau, ce sentiment du mieux, honneur et tourment de l’écrivain vé-

( Histoirt de la littérature dramatique, * Critique! et Béciti littéraire!.

riiable, s’ils roussissent souvent, du premier coup, mieux que bien d’autres après vingt retouches et vingt ratures; si enfin par la date de leurs débuts, le genre de leur initiative, par les idées qu’ils réveillent, par les souvenirs qu’ils rappellent, ces esprits se rattachent à un moment unique dans l’art moderne, à un moment qui fut le nôtre, qui rayonna de nos espérances, qui palpita de notre jeunesse, comment leur refuser une place, une grande place dans nos affections et nos sympathies? Pour moi, je n’en ai pas le courage. Surtout lorsqu’il s’agit de M. Jules Janin.

Oui, c’était là le bon temps ; nous sortions à peine du collège; l’orage de 1850 n’avait pas encore éclaté; il grondait dans le lointain, il frémissait d’avance dans les pressentiments et les inquiétudes des habiles et des sages; mais pour nous, heureux écoliers de ces années heureuses, ces rumeurs vagues se confondaient avec les harmonies du matin, avec les belles émotions de cet âge où toute illusion est un enthousiasme, toute opinion une foi, toute chanson un # poëme ! — A l’époque dont je vous parle, tout le mondeétait en train d’inventer quelque chose, drame ou roman, chronique ou dialogue, élégie ou ode, tableau ou statue, religion ou orthographe. A celte phase de renouvellement général, de lloraison printanière, éclose sous les douces influences d’un régime admirablement favorable au développement de la pensée, il fallait, quoi? un historien? C’était bien sérieux; un critique? C’était bien grave; il fallait quoiqu’un qui en écrivît, au jour le jour, les bulletins et les Mémoires, Mémoires vifs, sémillants, animés, reflétant la vie commune sous une forme originale, rendant en étincelles les rayons de toutes ces aurores. Ce qu’il fallait surtout, c’est que ce travail, mis au service de choses nouvelles, fût nouveau comme tout le reste; qu’il ne ressemblât à rien de ce qui l’avait précédé; — que, par le ton.

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le tour, l’accent et l’allure, il différât de ses devanciers autant que M. Hugo différait de M. Luce de Lancival, M. Sainte-Beuve de M. Dussault, M. de Musset de M. de Fontanes, M, Mérimée de madame Cottin, M. Barye de M. Bosio, et M Delacroix de M. Gérard : sans quoi il y aurait eu disparate et dissonance, comme si l’on vous forçait d’admirer une robe d’après-demain avec une garniture d’avant-hier, ou d’entendre une cavatine de Rossini avec un accompagnement de Dalayrac.

Je me souviens encore — souvenir charmant de la seizième annw! — de l’impression que me causa le premier feuilleton de M, Jules Janin. C’était dans une allée du Luxembourg, jardin classi(]ue, allée littéraire, où passaient, en chapeau gris et en cravate noire, toutes nos admirations d’alors, tous nos regrets d’aujourd’hui. Il s’agissait d’une Manon Lescaut jouée la veille à l’Odéon; nous voulions savoir ce qu’en dirait M. Duviquet, le Mentor un peu arriéré de la littérature dramatique : à la quatrième ligne, nous reconnûmes uneautre main ; à la dixième, un cri de joie éclata dans les rangs de notre petite troupe, composée de rhétoriciens honteux d’avoir été forts en thème et pressés de perdre leur latin. Le feuilleton do 1850 était trouvé, et il faut qu’il ait été bien vivace puisqu’après un quart de siècle, après bien d’autres révolutions littéraires, poétiques, politiques, sociales, démocratiques, impériales, c’est encore, soyez-en bien sûrs, le feuilleton de 1854.

Pendant toute cette période, si longue et trop remplie, M. Jules Janin, — il a le droit d’en être fier et do le dire, — n’a pas manqué une seule fois à sa iTtche; il a fait plus que créer un feuilleton, il a créé un jour; il a créé le lundi; ce lundi qui devait, vingt ans après, porter bonheur à une plume plus savante peut-être, mais moins vivante que la

SOO CAUSERIES LITTÉRAIRES.

sienne. Ici, j'ai bien envie d'abandonner un moment la littérature pour l'arithmétique. Un article par semaine, pendant vingt-trois ans, cela fait onze cent quatre-vingtseize articles de quinze colonnes chaque, c'es^à-dire ayant chacun l’étendue d'un dixième de gros volume; total, cent dix-neuf gros volumes, écrits en se jouant, au vol de la plume, sans fatiguer un moment ni ses lecteurs ni même lui, sans préjudice d'ouvrages de plus longue haleine, d’histoires écrites avec le même bonheur et le même amour, de récits tour à tour sérieux et fantasques, depuis VAne mort, cette légende moqueuse et triste, faite avee les larmes de notre siècle, jus(|u'anx Gaietés champêtres, cette légende mélancolique et railleuse, faite avec le rire du siècle dernier. N'importe ! Y Ane mort, le Chemin xie travei'se, la Religieuse de Toulouse, les Gaietés champêtres, ne sont que des livres de Jules Janin; Y Histoire de la littérature dramatique, quintessence de ces douze cents feuilletons, c’est Jules Janin tout entier. Contester ses autres œuvres, ce ne serait que le critiquer; attaquer celle-ci, ce serait le nier lui-méme, et personne. Dieu merci! n’y songera.

Pour cet esprit dispos, alerte, prompt, toujours en éveil, le rez-de-chaussée du Journal des Débats a eu sans cesse une porte ouverte sur ce qui se passait au dehors; sur la vie de théâtre d’abord, et aussi sur bien des choses qui ne sont pas du théâtre ou qui ne ressemblent qu’involontairement à la comédie. Avant de se cantonner dans i» feuilleton, M. Janin guerroya quelque peu à droite et « gauche, en tirailleur. Il mitrailla, du haut de formidableà premiers-Paris, les ultra de ce temps-là, qui seraient, hélas! les libéraux d’à présent. Il faut voir avec quelle humilité charmante il nous raconte ces grandes batailles., et comment il en remontrait aux plus habiles, aux finan-

ciers, aux ministres, aux architectes, aux hommes d'État, aux préfets, aux censeurs, à tous ceux qui gênaient alors cette pauvre liberté, soumise depuis è de si rudes épreuves :

O fortunnios nimium, sua si bona norint!...

pouvait-on dire de ces spirituels mécontents qui jouaient avec l’opposition comme les enfants avec le feu. M. Janin s’en disconvient pas, bien au contraire! Il se demande flaïvement ce qu'il allait faire dans cette galère politique. Aussi, comme il se hâta d'en sortir! comme il profita de la première occasion pour revenir et se fixer à cette littérature qu’il aimait, à ce théâtre qu’il devait choisir pour centre de ses vives et ingénieuses échappées! Par suite de rabaissement du cens électoral, M. Duviquet, \echef d’emploi, devint électeur; il alla voter, et, pendant ce temps,* Jules Janin rendit compte d’un drame intitulé le Nègre, dont l’auteur, M. Ozaneaux, grave inspecteur de l’Université, avait copié vingt ans d'avance, et sans se douter du plagiat, VOncle Tom et mistriss Harriet Beecher Stowe. M. Ozaneaux tomba; la question nègre n’était probablement pas mûre; on ne pensait pas alors, tant les novateurs littéraires avaient corrompu le goût ! que « bonne maîtresse à moi! pauvre nègre à vous! bonne petite blanche à nous! > fût le dernier mot, le plus bel effort, la suprême merveille de l'esprit humain. Mais, si la chute du drame noir fut lourde, le succès du feuilleton blanc fut immense; c’était, après celui de Manon Lescaut, qui avait fait moins de bruit, l’installation définitive d’un nouveau genre qui pouvait avoir scs inconvénients, ses exagérations et ses périls, mais qui rendait les genres anciens tout bonnement impossibles; ils le comprirent si bien, qu'ils se le tinrent

CAÜSEHIES LITTÉRAIRES.

pour dit, et que M. Duviquet, au retour dfe son excursion électorale, se fit électeur une seconde fois, et vota pour que son successeur demeurât député de Paris et des qua- ' tre-vingt-six départements, pour la session hebdomadaire du feuilleton.

Ce fut donc à cette époque, en septembre 1830, que commença cette royauté dramatique et littéraire qui dure encore. Depuis ce moment, il n’y a pas eu une pièce, un livre, une œuvre d'art, un comédien, un grand homme, un événement, un succès, un malheur, une mode, un ridicule, un travers, une mort illustre, qui ne se soient reflétés dans tes pages rapides, sténographiées par une main que rien ne lasse, sous la dictée de chaque jour. Voyez plutôt! Les trois journées de 1830, la trombe des solliciteurs, les lendemains de la victoire, les premiers excès du drame et du vaudeville affranchis de leurs salutaires entraves, le procès des ministres, les émeutes de décembre, le sac de l’archevêché et de Saint-Germain-l’Auxcrrois, le choléra, Paganini, l’abbé Chatel, les jeunes France, les saints-simoniens, les duels, les suicides, les poètes adolescents s'asphyxiant pour avoir été sifflés par un parterre de boulevard, toutes les émotions, tous les étonnements, toutes les fêtes, toutes les hontes, toutes les terreurs de cette année sinistre et troublée, tout cela a son chapitre dans le premier volume* de M. Janin. Et ne croyez pas qu’il se soit borné à nous donner son texte primitif! Non, il sait trop bien tout ce que les années peuvent enlever de fraîcheur aux créations les plus fraîches, de finesse aux fantaisies les plus fines, de coloris aux plus vifs pastels? Pour unir le passé au présent et les ranimer l’un par l’autre, M. Janin s’est 'pît le commentateur de son commentaire, guidant luimême le lecteur à travers ces capricieux méandres, le replaçant au vrai point de vue, ravivant d’un trait les linéa-

LES niSTORIENS DE L’ESPRIT.

ments effacés, cl recomposant un livre nouveau avec les débris d’un vieux livre. Grâce à ce second travail, son ouvrage a tous les avantages des Mémoires sans en avoir les inconvénients. Il est vivant, comme tout ce qui s'écrit sous l’inspiration directe de ce qu'on raconte, et av'ec mille aflinités personnelles entre le narrateur et le récit; il est équitable, comme tout ce que modifient et corrigent, dans un bon esprit, la réflexion et l’expérience. Comparez à cette première partie de l’Histoire de la liUcmture dramatique les Mémoires de M. Alexandre Dumas, qui touchent aux mêmes souvenirs et aux mêmes personnages. Quelle différence ! Ici, un homme tellement plein de lui, que rien ne semble arriver que par sa permission, qu’il a tout fait, tout inventé, tout découvert, et que son histoire s’absorbe dans son individualité fanfaronne et bruyante; là, une intervention discrète, délicate, où l’bisloricn ne tient que tout juste assez de place pour donner aux choses qu’il retrace la chaleur et la vie de ses propres impressions. Ici, une telle persistance dans de vieux préjugés et de vieilles haines, que le livre publié aujourd’hui paraît dater d’il y a vingt ans; là un retour si loyal à la vérité, à l’équité, à l’indulgence, que le livre écrit il y a vingt ans paraît dater d’aujourd’hui. Pour répéter une centième fois un des mots dont on a le plus abusé, je dirais volontiers que M. Dumas n’a rien appris et a tout oublié, et que M. Janin n’a rien oublié et a tout appris. C’est à ce signe infaillible qu’on peut discerner les esprits justes et les esprits faux en temps de révolution.

Dans son second volume, M. Jules Janin aborde plus décidément la littérature dramatique. C’est par Molière qu’il commence, et il ne pouvait mieux choisir. Celte œuvre, écrite dans le vestibule de la maison de Molière, devait être inaugurée sous le patronage du maître de la maison.

m CAUSERIES LITTÉRAIRES.

Mais vous connaissez trop bien la manière de M. Janin pour croire qu'il se soit borné, dans ces ravissants chapitres, à l’appréciation didactique des chefs-d’œuvre de l’auteur du Misanthrope. Il ne se contente pas de commenter, d’analyser, d’admirer Molière; il le ressuscite, il fait circuler à travers ses comédies le soufde môme de son temps; il touche de sa baguette magique les originaux qui figurent dans la galerie immortelle : marquis enrubanés, poètes râpés, savantes et précieuses, fines coquettes, bourgeois ridicules, sages raisonneurs, courtisans spirituels, tout ce monde qui posa devant Molière, et qui disparut avec lui. Et les chagrins domestiques de ce pauvre grand homme! Et les galanteries de sa femme 1 Et les héros de cette troupe comique dont il fut la fortune et la gloire! Et cette vie du théâtre, telle que l’entendaient les contemporains de Scarron ! Et ces familiarités charmantes de la royauté du génie avec le génie de la royauté! Et les dîners d’Auteuil I Et cette funèbre représentation du Malade imaginaire, où le comédien tua le poëte, par dévouement pour ses camarades! Comme tout cela revit et respire dans les pages de Jules Janin ! Il y a, entre autres, un chapitre que je vous recommande, et où Bossuet, — oui, Bossuet en personne, — est mis en présence de Molière. On pouvait craindre, n’est-ce 'pas? que le feuilleton, un peu trop passionné pour son patron naturel et légitime, ne sacrifiât le grand évêque au grand comique ; oh ! que non pas! ce chapitre de l’histoire de Molière est tout à 1 honneur de Bossuet. 11 faut vous dire qu’un très-savant et trèsvénérable théatin, le père Caffaro, avait publié dans son temps une dissertation métaphysique et latine sur la Comédie, et que cette dissertation avait été, au grand étonnement du bon père, traduite en français et mise en tète d'une comédie de Boursault. Là-dessus Bossuet, qui n a-'

vait pu voir sans inquiétude le succès de Tartufe, et qui cherchait une occasion de publier sa pensée, prit à partie ce père Caffaro, et lui adressa tout ce qu’il ne lui convenait pas d'adresser à Molière lui-même. Quelle lettre! quelle sublime colère ! quels magnifiques anathèmes! Et, au milieu de ces foudres et de ces éclairs dignes d'un père de l’Église, quelle intelligence profonde, quelle appréciation magistrale de cet art qu'il réprouve, de cet amusement du théâtre, qui « n'est bon qu'à s’étourdir et à s’oublier soi-même, pour calmer la persécution de cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine ! » Quel génie que celui qui, deux siècles d'avance, perçait à jour, d'un seul trait, tout ce que la Muse moderne a mis de raffinements mélancoliques et de savantes tristesses sur les lèvres des Obermann et des René! Et quel temps que celui où, dans celte lutte entre l’orthodoxie et le théâtre, le théâtre s’appelait Molière et l’orthodoxie Bossuet!

Après Molière, les types s'effacent, se morcellent ou s'éparpillent. M. Janin nous introduit, à la suite de Regnard, de Dancourt, de Destouches et de Boissy, dans ce monde musqué, décoloré, amoindri, où les physionomies n’ont plus de relief, où les ridicules perdent leur carrure et les travers leur saillie, où la comédie, au lieu d’être creusée dans le vif et dans le vrai, n’est qu’un fugitif pastel, moitié peinture, moitié poussière, prêt à disparaître au premier souffle qui le touche, au premier doigt qui l’effleure. A côté de ces poètes secondaires, de leurs pâles héros et de leurs héroïnes fardées, notre auteur fait revivre ces générations de comédiens et de comédiennes dont les noms brillent encore, à travers les âges, comme les étoiles d’un ciel plongé dans une éternelle nuit. Toutes ces figures élégantes ou joyeuses, tragiques ou mignardes, sérieuses ou bouffonnes, aboutissent à la plus parfaite, à la moins

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oubliée de celles qui n’existent plus, à mademoiselle Mars. Les pages de M. Jules Janin sur mademoiselle Mars sont d’une grâce et d’une mélancolie charmantes. Jamais on ne peignit mieux ce qu’il y a d’enivrant et de douloureux dans ces existences de reine et d’esclave, condamnées à ne point vieillir, trouvant dans la fuite des années le démenti de leur gloire et le châtiment de leurs joies, et venant, un dernier soir, dire un dernier adieu à un public attristé, ^ sans que rien survive à tant d'éclat, d’enchantement et de bruit. M. Janin a été, dans ce chapitre, l’historiographe sincère et attendri de la comédie, de ses splendeurs et de ses misères.

Nous l'avons dit, un des charmes de cet ouvrage est de nous reporter vers le temps où nous étions tous jeunes, de nous replacer, après vingt-quatre ans d’expériences, de déchirements et de mécomptes, en face des illusions et des espérances qui n’eurent pas de lendemain. Il représente, il retrace tout ce que la société spirituelle et polie mêla de sécurités trompeuses, d’entraînements dangereux, de coupables tolérances aux événements qui précédèrent et suivirent 1830. Remarquons en effet qu’à cette époque la révolution ne se fit dans la rue qo’après s’être préparée dans les salons, au théâtre, dans les livres, dans les journaux, partout où l’on avait de l’esprit. La rue ne fit peur qu’un moment, après quoi la bourgeoisie intelligente, riche d’écus et d’idées, se croyant maîtresse du terrain et aûre de recueillir les bénéfices de la victoire, laissa faire,' dire et écrire ce qu’elle n’eût certainement pas souffert si elle avait été plus effrayée. C’est alors que nous vîmes jouer ces pièces incroyables où n’étaient respectées ni la religion, ni la royauté, ni la grammaire, ni la morale, ni le bon goût, ni le bon sens; œuvres monstrueuses que M. Janin racontait alors avec l’exactitude de Thistorien, et qu’il flétrit

aujourd’hui avec la sévérité du juge. C’est alors que le roman se faisait complice des passions les plus paradoxales Cl traduisait en récriminations éloquentes la souffrance ou l’orgueil des imaginations révoltées. C’est alors que la capitale du monde civilisé, éveillée brusquement après une nuit de plaisir et de fête, voyait de sang froid et sans colère une foule, ivre de vin et de rage, se ruer sur les murs sacrés d’une église, sur la sainte demeure d’un archevêque, et jeter au courant du fleuve des trésors d’art et de science. On ne savait pas, on ne prévoyait pas alors jusqu’où pouvaient conduire ces emportements do la pensée humaine, de la liberté moderne, débarrassées de tout frein; on s’amusait de ces folies criminelles comme de ces courtes bourrasques qui éclatent tout à coup entre deux rayons de soleil. Dix-huit ans plus tard, il n’en fut pas de même : ce n’était plus la société spirituelle, instruite, riche et polie qui avait vaincu ; c’était une autre classe en qui l’ivresse du triomphe devait nécessairement développer d’autres excitations, d’autres convoitises. 11 fallait à celle-là non pas d’élégants paradoxes ennoblissant la révolte de l'imagination et des sens, de la raison et de l’esprit, mais des prédications plus positives conviant la multitude aux jouissances matérielles. Les sophismes et les mensonges, inévitable cortège de ces crises funestes, descendirent d’un degré l’échelle sociale; ils ne s’adressèrent plus aux habits noirs, mais aux blouses; et, par une réaction naturelle, les habits noirs s’avisèrent, un peu tard, du côté dangereux de ces idées qui rendaient les blouses si inquiétantes. De là le caractère si différent de ces deux Révolutions qui se sont suivies et ne se sont pas ressemblé.

C’est à cette dernière phase que répondent les Critiques rt Récits littéraires de M. Edmond 'Texier. M. Texier est tout à fait de ce temps-ci, non-seulement par les sujets

qu'il traite, mais par le tour tout actuel de ses idées et de son style ; car, ainsi qu’il le dit lui-méme, «r s'il y a au monde quelque chose d'insaisissable, de variable et de fugitif, c’est l’esprit. L’esprit est comme les modes ; il se transforme à chaque renouvellement de saison. La littérature à son Longchamp aussi bien que les élégants et les tailleurs... t Ce que nous pouvons du moins affirmer à l’auteur des Critiques et Récits littéraires, c’est qu’il y aura bien des Longchamp, et que les tailleurs et les élégants renouvelleront bien souvent la coupe de leurs habits ou de leurs gilets avant que son esprit ait vieilli d'un printemps. M. Texier, si nous ne nous trompons (il faut bien avoir un défaut!), est légèrement démocrate, il appartient à la nuance, si honorable d’ailleurs, du général Cavaignac. Comme tel, il attaque parfois les idées qui nous sont chères; mais, comme tel aussi, il flagelle, et avec quelle verve ! quel humour ! ces utopies extravagantes qui ont été, dés le premier jour, l’embarras, le péril et le ridicule de la République. Le chapitre intitulé Olibrius, le plus remarquable peut-être et le plus spirituel de ce livre où tout es» spirituel et remarquable, nous fait passer en revue, à vol d’oiseau, tous ces systèmes de Pierre Leroux, deProudhon, de Fourier, de Considérant, de Louis Blanc, de Cabet, de lean Journet, du Mapah, de l’inventeur des calottes orga- Jiques et de l’évadaïsme ; rêves d’un peuple malade, ægri somnia, qui n’auraient jamais dû compter que dans la clientèle du docteur Esquirol ou de Charenton, et dont la vogue passagère sera l’éternel procès des événements et des doctrines dont ils parurent un moment les résultats suprêmes et logiques. L’ironie de M. Edmond Texier a quelque chose de froid et d’acéré comme la lame ; il ne redouble pas, mais il frappe si juste, que la pointe pénètre jusqu’au vif. Cette manière sob^e dans le sarcasme, laissant

Digitizcd b C'oogic

les faits et les personnages se ridiculiser par eux-mOmes sans que l’auteur ait l'air de s’en môler, n’a rien de la raillerie opulente et expansive de M. Jules Janin. L’esprit de l’un éclate, jaillit, pétillé et mousse sans cesse, comme un vin de Champagne qui se verserait toujours sans s’épuiser jamais; l’esprit de l’autre brûle à froid comme le vin du Rhin, qu’on boit à petits coups, et dont on ne sent que par degrés la saveur vigoureuse et continue. Quelles jolies pages sur madame de Girardin, et sur M. Sainte- Beuve, et sur M. Granier de Cassagnac, et sur M. Murger, et sur M. de Musset, et sur la bohème, et sur la vie littéraire, et sur le banquier des auteurs dramatiques, et sur les coulisses du théâtre, et sur l'Annuaire ! Quelle observation fine et vraie ! Quel talent pour mettre en éveil et en relief, d'un seul mot, toutun groupe d’idées, pour rajeunir un sujet où il semblait que tout était dit, pour en féconder un autre où il semblait qu’il n’y eût rien à dire! — 11 y a pourtant, dans ces Critiques et Récits littéraires, un chapitre sur lequel je veux faire à l’auteur une grosse chicane. Il s’agit des Lettres de Beauséant, qui parurent, il y a quatre ans, au plus fort de nos agitations et de nos angoisses. Tous les hommes sérieux accueillirent ces Lettres avec une vive sympthie, etM. Saint-Marc Girardin, qui ne passe pas, que je sache, pour un ultramontain ou un absolutiste, leur rendit un éclatant hommage dans la chronique de la Revue des Deux-Mondes. M. Edmond Texier paraît croire qu’elles sont d’un Genevois morose, d’un protestant enragé, que les souvenirs de Louis XVllI et de la Charte, les noms de Voltaire et de Béranger, jettent dans des accès de colère noire. Je puis lui donner là-dessus (es renseignements les plus précis ; l’auteur des Lettres de Beauséant n’est ni un Genevois, ni un protestant, ni un fanatique, ni un sacristain d’église orthodoxe ou réformée;

c'est un gentilhomme français et catholique, d’un esprit supérieur, d’une conversation ravissante, ayant acheté, au prix de beaucoup de mécomptes et de souffrances, le droit d’avoir raison contre bien des gens, même contre Béranger et contre M. Edmond Texier. Je ne me crois pas le droit de le nommer ici ; mais, si jamais M. Texier retourne en Provence, où il aura, cette fois, autre chose à faire qu’à raconter le voyage du Président, je lui imposerai comme pénitence unehoure de causerie avec ce farouche il en sortira émerveillé... et peut-être converti. Il n’y a qu’un mot juste dans cet injuste chapitre. M. Texier se demande si ces Lettres ne seraient pas d’un libéral dêsahu&é. Eh bien! oui, et pourquoi pas? Des libéraux désabusés! c’est ce que nous sommes tous, et je ne connais pas, pour ma part, de meilleur titre à porter que celui qui exprime, en deux mots, toutes les illusions du passé, toutes les tris-, tesses du présent! i-, .

Ceci, bien entendu, n’ôte rien au mérite du livre de M. Texier, ni de celui deM. Janin. Placez-les bien vite au rayon choisi de votre bibliothèque moderne, à côté de ces Causeries du Lundi, de ces Mélanges littéraires, de toute cette charmante monnaie de l’esprit contemporain, qui nous donne en pièces d’or ou en pièces blanches ce que nos pères nous donnaient en lingots. On a accusé, de nos jours, plusieurs de nos historiens les plus superbes de ne pas savoir l'histoire qu’ils nous racontaient. MM. Jules .. jnin et Edmond Texier ne méritent pas ce reproche. His-^ j,riens de l’esprit, non-seulement ils savent très-bien ce au’ils racontent, mais ils sont pleins de leur sujet, i •. 'f „

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