MM. EDMOND TEXIER*, MERCIER
Vous pouvez le haïr; vous pouvez lui reprocher le mal qu’il vous fait et l’argent qu'il vous coûte ; vous pouvez lui jeter à la face ses heures de démence et de bêtise qui vous ont valu des années de détresse et d’angoisse: vous pouvez demander avec amertume s’il est juste que votre économie paye son luxe, votre pauvreté ses richesses, votre travail ses plaisirs, votre sobriété ses orgies, votre vertu ses vices, votre repos ses émeutes ; vous pouvez signaler avec colère l’étrange abus de ce cerveau qui prend aux membres leur vie, et qui leur donne sa fièvre ; vous pouvez V)ut cela et bien d’autres choses encore ; mais il y en a me que vous ne pouvez pas : c’est que ce mot si simple,
* Tablêau de Pari».
* Le Tableau de Parie.
ces deux syllabes si courtes, PARIS, ne soient pas plus attractives que l'aimant, plus magiques que la baguette des fées, plus magnétiques que ce fluide dont vous faites le Musard de vos tables et le Strauss de vos chapeaux. Allez à Quimper ou à Tombouctou, à Saint-Flour ou à San-Francisco, à Pézenas ou à Pékin, et prononcez-y ce mot : Paris! — A l’instant l'intérêt se ranime, la curiosité s'éveille, les fronts se relèvent, les regards s'allument, les lèvres interrogent, les imaginations se livrent à un paradoxe géographique et bâtissent des châteaux en Espagne aux bords de la Seine. Un éloquent orateur a appelé Rome la seconde pairie de tout le monde : sainte et sublime patrie où nous devrions tous être naturalisés par la foi! — Mais, à un point de vue plus profane, hélas! et plus vrai, la seconde patrie de tout le monde, c’est Paris. Voyez, dans cette petite ville de province, ce jeune homme au visage pâle, à la physionomie intelligente, qui semble se débattre sous le douloureux contraste de son ennui et de ses rêves : soyez sûr qu’il songe à Paris! — Et cette femme élégante et oisive, fatiguée d’une longue idylle ou d'un tête-à-tête conjugal au milieu des délices de la vie champêtre, si elle tourne vers l’horizon un œil triste ou inquiet, croyez bien que ce n’est pas pour contempler les nuages ou l’azur, ou oour admirer le soleil couchant à travers les brumes flottantes, mais pour aspirer le souffle lointain et les vagues échos que Paris lui envoie! — Et cet artiste qui essaye de donner une forme à sa pensée, que lui dit-on si ses premières ébauches trahissent un germe de talent, une étincelle du feu sacré? — a Ne reste pas ici; tu y étoufferais ; vas à Paris! » — Encore Paris! Paris toujours ! Sphinx redoutable que nul n’aborde sans péril et ne questionne impunément! Avide minotaure, qui se sert chaque matin à lui-même un énorme festin d'illusions virginales, de juvé-
; bv C-ooglt
niles espérances, d’idées neuves, de fraîches amours, de pures croyances, de poétiques chimères! Qu’es-tu donc, toi qu’on ne peut aimer ni délester à demi, toi qui n'as de comparable à tes charmes que tes perversités, à tes grandeurs que tes misères, à tes joies que tes douleurs, à les baumes que tes poisons; toi dont les profondeurs échappent à l’œil le plus pénétrant, dont les secrets déjouent les plus vives intelligences, dont les drames dépassent les inventions les plus hardies, dont les abîmes défient les plongeurs les plus intrépides? Filles de marbre! a-t-on dit de ces créatures malfaisantes qui sont ta parure et ta honte : — Femme de pierre! dirai-je volontiers de toi, ville cruelle qui leur ressembles. Tu es belle et perfide comme elles; comme elles tu fascines et tu épuises, lu enivres et tu dévores. Femme de pierre ! tu as leur prestige et leur grâce, leurs fines chatteries, leurs prodigieux caprices, leurs amours féroces, leurs suprêmes élégances, leurs délicieux mensonges, leurs froids dédains pour tout ce qui ne rayonne pas comme le diamant sur leurs épaules et le soleil dans la boue! Ah! oui, tu leur ressembles, sourire éternel, larme intarissable ! car il suffit de les avoir aimées pour ne plus pouvojr aimer rien, et il suffit de t’avoir connue pour mêler sans cesse à l’envie de te maudire le regret de vivre loin de toi et le secret désir de te retrouver!
Faut-il donc s’étonner si tant de plumes se sont évertuées à nous décrire Paris, et si les livres qui nous en parlent sont partout accueillis avec passion? Qu’un théâtre annonce et affiche Paris dans un cadre quelconque, drame ou vaudeville, folie ou féerie, Paris diurne ou nocturne, veillant ou dormant, sombre ou gai, bonhomme ou querelleur, bourgeois ou bohème, ange ou démon, portant la cotte de mailles du moyen âge, le bonnet de coton do M. Prudhomme, la guenille du truand, le bourgeron de
l'emcutier, la blouse du gamio, le frais jupon de la gri* sctte, les dentelles de la grande dame, la hotte du chiffonnier, le tricorne du sergent de ville; il n’en faut pas davantage pour un succès de cent représentations, traduisible ù l'etranger et en province. Supposez que 31. Eugène Sue eût débaptisé son roman le plus célèbre; qu'il l’eût appelé, par exemple, les Vertus du Chourineur et l'Innocence de la Goualeuse, certes, ce titre était bien beau encore; et pourtant quelle différence! le livre eût réussi peut-être com'me Montc-Christo, comme Mathilde, comme les Parents pauvres; mais il n’eût pas réussi... comme les Mystères de Paris.
11 ne peut donc y avoir rien de plus intéressant et de plus curieux que de vrais Tableaux de Paris. Le texte est fécond, le sujet inépuisable, le modèle change sans cesse de physionomie et d'attitude, tout en gardant, sous ces surfaces mobiles, un fond qui ne varie pas ou qui varie moins; ce qui offre au peintre le double avantage d’être toujours ressemblant sans être jamais monotone. Maintenant, comparerai-je le nouveau Tableau à l’ancien, 31ereier à Edmond Texier? La comparaison serait toute à l'honneur du nouveau Paris et de son nouvel historien. Edmond Texier est un esprit ferme et juste, sobre et fin, possédant' à un haut degré le sentiment du vrai, voyant bien ce qu’il regarde, décrivant bien ce qu’il voit, et parfaitement préparé à tracer d’une plume élégante le commentaire animé, ■ intelligent, pittoresque, des merveilles du crayon moderne, des charmants dessins chargés d'illustrer sa prose ou plutôt d'établir avec elle un échange de traits heureux, d9 vives silhouettes, d’amusantes figures, de types, de saillies,d’épigrammos, d’épisodes grotesques ou tristes, tour à tour racontés par le dessinateur et dessinés par l’écrivain. Quant à Mercier, je ne puis, eu ce qui le concerne, partager en+
tièrement l’avis de son très-spirituel biographe et résurrectionniste, M. Gustave Desnoireslcrres. Mercier appartient évidemment à l’innombrable famille des esprits faux; en outre, il est déclamateur comme Rousseau, son maître, moins le génie de Rousseau. Rien de plus honorable, sans doute, que d’avoir pressenti, cinquante ans d'avance, le discrédit de la tragédie voltairienne, et d’avoir refusé d’admirer Voltaire, au moment où cet homme, qui no laissait de Dieu à personne, était l'idole de tout le monde. Mais ce ne serait pas comprendre tout le cavage intellectuel qu’a produit et subi le dix-huitième siècle, que de le réduire au scepticisme démolisseur, à l'ironie destructive, au dissolvant éclat de rire de Voltaire et de son école : non, ce n’est là qu’un côté de cette phase funeste; les excès do l'esprit amènent les maladies de l'imagination, et, pendant que ces esprits excessifs s’appellent Voltaire, d’Alembcrl, d’Ilolbaeh, Helvétius, ces imaginations malades s'appellent Rousseau, et, un peu plus bas. Mercier ou Resiif de la Bretonne. Il peut y avoir, il y a souvent, entre ces deux races d’origines diverses, de vives antipathies, d’ardentes colères, des querelles bruyantes. Peut-être celle-ci sentelle confusément que la plupart de ses maux lui viennent de celle-là, et lui en garde-t-elle rancune, comme à un complice, plus odieux parfois qu’un ennemi : au fond, soyez bien sûrs qu’elles concourent à la môme œuvre, que l’une ne défend jamais ce que l'autre démolit, et que toute la différence est que l'attaque, sous sa première forme, se fait ironique et railleuse, et, sous la seconde, sentimentale et déclamatoire. Ouvrez le Tableau de Paris, lisez les chapitres intitulés ; Abbés, Evêques, Messes, la Fête-Dieu, le Confessionnal, etc., et vous conviendrez qu’on peut être beaucoup moins spirituel que Voltaire sans être beaucoup plus orthodoxe. Eu me renfermant
dans mes attributions littéraires, il m’est impossible de savoir gré à Mercier de son admiration pour Shakspeare, de son mépris pour la tradition classique, de toutes ses velléités de novateur en littérature, qui firent de lui le précurseur et l’ancêtre du romantisme. Si cette filiation ' était exacte, s’il fallait croire, avec M. Desnoiresterres, que Mercier est vraiment l’aiicôtre de nos romantiques de 1828, les germes de renouvellement et de réforme qui s’agitaient dans ce cerveau bizarre ressembleraient à ces origines confuses que les généalogistes égarent dans la nuit des temps, de peur d'être forcés d’en avouer l’obscurité. Il y a deux manières d’admirer Shakspeare et de ne pas lui préférer Racine; la première, la bonne, consiste à dire que le moule classique n’est qu’une forme trop restreinte et trop solennelle de l’art, et que l’art peut gagner quelque chose à s’étendre, à se rapprocher davantage de la grande vérité historique et humaine. La seconde, la mauvaise, consiste à être soi-même assez ennemi du naturel et du vrai pour méconnaître tout ce que Racine sait en garder sous la draperie classique, et pour le dénigrer au profit de je ne sais quel idéal plein d’emphase et de chimère ; je crains que Mercier n'ait choisi la mauvaise.
Soyons justes pourtant, et n’oublions pas que le Tableau de Pans de Mercier est de 1788, et celui d'Edmond Texier de 1853. Soixante-cinq années les séparent, et quelles années! A peine la vie d’un homme, et dix fois, vingt fois, cent fois la vie d'un peuple, d’un siècle, d’un monde! Années formidables qui ont embrassé la réforme de tous les abus et l’abus de toutes les réformes; qui nous ont pris, donné, repris, rendu, repris encore toutes les libertés, tous les despotismes, toutes les gloires, toutes les hontes, toutes les fêtes, tous les deuils, toutes les constitutions, toutes les anarchies 1 Années gigantesques dont
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l’étreiate enveloppe vingt révolutions, quatre royautés, (Jeux républiques, trois empires ! Ne nous étonnons pas, après tout cela, que Paris ait changé d’aspect, et que ses historiens aient changé de ton. Au moment où Mercier tenait la plume, en cette dernière année de monarchie absolue, ébranlée déjà par le souffle révolutionnaire, à la veille de la prise de la Bastille et du serment du Jeu de paume, toutes les déclamations étaient permises, parce que toutes les illusions étaient possibles; car la déclamation n’est qu’une illusion d'esprit servie par une illusion de style. Aujourd'hui il faut être simple; comme il n’y a plus une idée qui n'ait apporté son mécompte, et une médaille son revers, on ne veut plus d'autres idées que des faits, et d’autres médailles que des monnaies courantes; encore celles-là trompent-elles souvent, et deviennent-elles deé gros sous en passant des mains délicates dans les mains vulgaires.
Mercier et Edmond Texier n’ont donc fait qu’obéir aux conditions de leur époque, en étant, l’un l'Iiistorien troublé, inquiet, assombri, turbulent, mélodramatique, d’un Paris qui penchait déjà vers les gouffres de l’avenir; l’autre le raonograpbe attentif, calme, précis, clairvoyant, raisonnable, d'un Paris qui a su se faire un ornement, une beauté et une richesse de chaque décembre du passé. On a’rrive, en lisant l’un après l'autre leurs deux livres, à une remarque presque naïve à force d’ètre vraie : c’est qu’il est impossible de subir des transformations plus nombreuses et plus radicales que n’en a subi ce Paris révolutionnaire, républicain, monarchique, impérial; qu’au milieu de ces vicissitudes infinies, le Paris matériel, officiel, visible, pittores(|uc, est en effet complètement changé, mais que, sous ce changement extérieur, bien des détails do mœurs sont restés les mêmes ou ont conservé du moins d'évidentes
anniogies. Clioso dtrangc, que le cœur do l'honime, ce je no sais quoi si fugitif, si ca[iricieux. si insaisissable, soit cependant plus lent dans ses métamorphoses que cos immobiles géants de pierre et de granit ! Ainsi ouvrons le livre de Mercier, lisons ces chapitres des Cercles, des Bureaux d'esprit, des Liseurs de gazettes, do V Influence de la capitule sur les provinces, îles Femmes, do V Agiotage, des Grisetles, des Demi-auteurs, Quarts d’auteurs, dçs Nouvellistes, Comment se fait un mariage : tout cela, à part rcnluminure de l’époque, renferme encore bien des traits applicables à ce temps-ci. Il y a surtout un chapitre fort curieux, et qui, aujourd’hui, paraîtrait tout à fait de circonstance : c’est V Amour du meweilleux. — « L’amour du merveilleux, nous dit Mercier avec un bon sens inaccoutumé, nous séduit toujours, parce que, sentant confusément combien nous ignorons les forces do la nature, tout ce qui nous conduit à quelque découverte en ce genre est reçu avec transport. » — Et il nous raconte comme quoi les Parisiens ont cru très-passionnément un homme qui avait annoncé qu’il s’enfermerait dans une bouteille, puis un enfant qui voyait sous terre, puis un chanoine qui avait déclaré que, tel jour, et à telle heure, il voyagerait dans l’air : il nous parle du mystérieux baquet de Mesmer, et des convulsionnaires, dont les tours de force et les secrets jetaient dans les esprits une telle épouvante, qu’un poëte tragique, nommé Guimond de la Touche, en devint fou comme l’Oreste de son Iphigénie en Tauride, et en mourut de frayeur. Mercier ajoute, toujours dans sa veine de bon sens : — « Une secte nouvelle, composée surtout de jeunes gens, paraît avoir adopté les visions répandues dans un livre intitulé les Erreurs et la Vérité, ouvrage d’un mystique à tète échauffée (Saint-Martin), où brillent néanmoins quelques éclairs de génie... Cette secte est tra-
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vnillée d’affections vaporeuses : maladie singulièrement communeenFrance depuis un demi-siècle (déjà! en 17881), maladie qui favorise tous les écarts de l’imagination, et lui donne une tendance vers ce qui tient du prodige et du surnaturel... L’activité de l’esprit humain qui s’indigne do son ignorance; cette ardeur de connaître et de pénétrer les objets par les propres forces de l’entendement; ce sentiment confus que l’homme porte en lui-mème, et qui le détermine à croire qu il a le germe des plus hautes connaissances, voilà ce qui précipite les imaginations vers celte investigation des choses invisibles; plus elles sont voilées, plus l’homme faible et curieux appelle les prodiges et sc confie aux mystères : le monde imaginaire est pour lui le monde réel. » — Tout cela, pour être écrit par un amateur de paradoxes, n’en est pas moins sage; et, pour dater de soixante-cinq ans, n’en est pas moins actuel.
En résumé, pour revenir à notre texte et rendre justice à notre temps, redisons bien haut que, s’il fallait choisir entre le Paris d’alors et celui d’aujourd’hui, entre le Paris de Mercier et celui d Edmond Texier, notre choix nesaurait être douteux. Ce n’est pas seulement la matière et la forme qui s’est embellie; ce ne sont pas seulement les rues qui sont devenues plus larges, les édifices plus splendides, les boulevards plus grandioses, les quais plus spacieux, la ville plus grande, la vie matérielle plus commode et plus facile; c’est la vie moraloet publique qui s’est purifiée et assainie, au moins à l’extérieur, et qui répond mieux, après tout, à l’idéal qu’on se forme de la capitale de l’intelligence, de la civilisation et du goût. Si l’agiotage, les tripots et la loterie, se sont continués dans les jeux de Bourse, si les courtisanes et les impures peuvent se reconnaître dans les loretles et les femmes entretenues, si les journaux mentent quelquefois comme mentaient les gazettes, si rien n’est
change dans tout ce qui tient aux ridicules et aux travers, aux crédulités et aux faiblesses de cette pauvre nature humaine, il y a, en revanche, bien des choses immondes qui ont disparu, bien des choses sacrées qui ont retrouvé leur pure et sainte auréole. Existe-t-il aujourd’hui, dans les nombreux rendez-vous du plaisir parisien, rien de comparable à ce bazar de toutes les basses voluptés, qui, sous le nom de Palais-Royal, sollicitait sans cesse les imaginations juvéniles, et que Mercier a peint avec des couleurs d’une crudité si vraie? Et, en môme temps, tout ce qu’il nous dit des abbés de cour, des évêques infidèles à leurs résidences, de l’indécence dans les églises, de la frivolité solennelle de ces pompes religieuses d’où l’esprit de Dieu semblait s’étre retiré, n’est-il pas pour nous l’occasion d’un heureux retour vers notre clergé, vers nos évêques, vers l’admirable dignité de nos cérémonies, vers l’austère beauté de notre culte, retrempé dans ses souffrances, et trompai;it la baine de ses ennemis en se régénérant sous leurs coups?
Quoi qu’il en soit, M. Desnoiresterrcs a très-bien fait de ressusciter Mercier, de l’abréger, d’émonder d’une main habile tout ce que ce talent problématique avait de végétation exubérante et parasite, et de nous donner, en condensant son Tableau de Pans, un charmant volume, coquet, portatif, de physionomie nouvelle, où l’esprit de Mercier se retrouve avec celui de son biographe, cest-à-dire eu très-bonne compagnie, ce qui ne lui était pas, je crois, très-habituel. Le beau livre d’Edmond Texier, venant après celui-là, le continue, le complète, lui donne du prix, et en acquiert davantage, en permettant de mesurer de l’œil ce prodigieux intervalle, et do comparer, pour le Paris moderne, le point de départ au point d’arrivée.
Un des chapitres les plus curieux du livre de Mercier est intitulé : Que deviendra Paris? L’auteur y accumule
les prédictions les plus sinistres, et nous annonce que Paris périra comme Thébes, Tyr, Persépolis, Carthage et Palmyre. J’espère bien que sa prédiction ne se réalisera pas de sitôt; mais si jamais Paris tombait en ruines, et si le touriste, venu pour visiter ce colosse écroulé, trouvait sous un chapiteau de la Madeleine, sous un pan de mur du Louvre, sous un pilier de Notre-Dame quelques pages de ces Tableaux, ensevelis avec leur modèle, il dirait : « Ce Paris était bien beau !» Et il ajouterait : < Ces Parisiens avaient bien de l’esprit! >
SUINT LACllïMÆ RERÜM
M. A. DE PAUCHESNE‘
Bien des fois, dans ces derniers temps, en lisant ces œuvres coupables où l’iiistoire, oubliant sa mission, se transformait en roman pour répandre sur d’horribles scélérats un décevant prestige, nous nous sommes demandé s’il ne se rencontrerait jamais un historien, un poêle, un cœur et un esprit d’élite, qui, fouillant à son tour dans de douloureux souvenirs, entreprendrait de faire pour les victimes ce que d’autres avaient fait pour les bourreaux, et de nous attendrir en faveur des martyrs du Temple, comme d’autres avaient essayé de nous émouvoir en l’honneur des misérables rhéteurs de la Gironde ou des féroces logiciens de la Montagne. Nous ne nous doutions pas alors que cette tâche
* Louis XVn, sa vie, son agonie, sa mort.
DE BEAUCUESNE. 223
sainte fût, tout près de nous, poursuivie avec un rare courage et une persévérance infatigable, par un homme que (l’éclatants débuts poétiques avaient recommandé, il y a (juinze ans, à l’attention publique, et qui avait paru, depuis, rentrer dans le silence et se résigner à l’oubli. Ce silence profond, cet oubli passager, M. de Beauchosne s’y était condamné pour travailler sans distraction et sans relâche au livre qu’il nous offre aujourd’hui, ù l’histoire do Louis XVII, de sa vie, de son agonie et de sa mort.
Deux raisons principales devaient, selon nous, faire désirer ce livre, et démontrent son utilité. D’abord, il importait à l’équité de l’Histoire qu’une main dévouée et attentive ravivât les linéaments de cette douce et mélancolique figure qui commençait à s’estomper dans la brume et le lointain. Ensuite, il était nécessaire que la même main, en nous ramenant vers ces ineffables douleurs, en fixât nettement le terme, et ne laissât plus planer sur cette destinée si courte ce je ne sais quoi de mystérieux et do légendaire, qui a, de nos jours, égaré sur la trace do Louis XMl un certain nombre d’imaginations royalistes. Remarquez en effet l’étrange sort de cet enfant! Pour que l’on accordât à sa vio un intérêt plus sérieux et une pitié plus ardente, il lui a manqué qu’on fût plus sûr do sa mort. Cet odieux travail de destruction silencieuse et clandestine entrepris par la Convention sur sa personne s’est continué sur sa mémoire. On eût dit que ces monstres, qui n’ont voulu ni le tuer, ni le laisser vivre, mais s'en défaire *, jouissaient encore, après coup, du bénéfice de leur œuvre infâme, et que l’Histoire s'était défaite do Louis XVll comme la Révolution ! Grâce à M. deBeauchesne, ù ses recherches patientes, à ses preuves irrécusables, celte injustice ne sera
• Tome II, iiv. XII, p, 85.
plus possible ; le 8 juin 1795 deviendra une date aussi positive que le 21 janvier 1793, et le royal adolescent rentrera délinitivement en possession de sa tombe.
Co n’est ni un compte rendu, ni une appréciation littéraire, ni une anlyse historique, que nous prétendons faire ici. Qu'importent, en un sujet pareil, les préoccupations ordinaires de la critique, ou môme les légitimes hommages de la louange! M. de Beauchesne demande qu'on le croie, et non qu'on le vante. Nous allons le suivre pas à pas à travers les stations de ce long Calvaire ; et, si l’on partage, en nous lisant, les convictions que nous avons puisées dans son livre; si, en retenant comme lui les cris de colère et de haine qu’appelle sans cesse sur les lèvres et sous la plume le récit de ces atrocités et de ces souffrances, nous réussissons à faire naître quelques-unes des émotions qui s’élèvent en foule de chacune de ses pages, nous serons fier de nous être associé un moment à cette œuvre réparatrice.
L'Histoire de Louis XVII se divise naturellement en deux parties : l’une va du berceau de ce prince jusqu’à son entrée au Temple ; l’autre, de son entrée au Temple jusqu’à sa mort. Un récit rapide et pathétique des adieux de Marie-Thérèse à la France, et une courte notice sur cette tour du Temple, sombre et sinistre étape d’où Louis XVI sortit pour aller à l’échafaud, Marie-Antoinette à la Conciergerie, et Louis XVn au cimetière, tel est le complément du livre.
Dans sa première partie, de Versailles au Temple, M. de Beauchesne avait à coitibattre une difficulté qui a dû se présenter souvent à son esprit. Historiographe d’un prince qui venait de naître et dont il était forcé de nous raconter l’enfance, mêlée aux dernières splendeurs d’une cour brillante et aux premiers frémissements des catastrophes pro-
DE BEADCDESNE.
chaines, il s’agissait de rester fidèle à son sujet, de ne pas laisser un moment son histoire se confondre avec celle de la Révolution ou môme de Louis XVI, de ne pas perdre de vue ce frêle héros, destiné à servir de centre à ce drame, de fil conducteur à ce récit. Et en même temps (car l’art a ses lois immuables, môme en ces sujets solennels où il sied de paraître l’oublier) il ne fallait pas tomber dans les détails enfantins, les puérilités sentimentales, les bons mots au maillot, souvenirs touchants pour les cœurs fidèles, mais qui auraient pu détourner les gens à prétentions sérieuses ou à tendances sceptiques : il fallait que tout fût grave, et que le voisinage de ce cercueil fit une sorte de maturité , précoce à ces langes et à ce berceau.
M. de Beauchesne nous semble avoir admirablement résolu cette difficulté. Dans son premier volume, Louis XVII est toujours au premier plan, si bien lié aux événements et aux personnages, qu’on sent qu’il est appelé à jouer un rôle dans cette tragédie qui commence. L’auteur nous peint son héros, tel qu’il était à l’âge de quatre ans, le 4 juin 4789, c’est-à-dire au moment où la mort de son frère aîné fit reporter sur lui le titre de Dauphin, l’avenir de la couronne et les espérances du pays. — « Il avait alors, nous dit son historien, un peu plus de quatre ans ; sa taille était fine, svelte, cambrée, et sa démarche pleine de grâce ; son front large et découvert, ses sourcils arqués. Je peindrais difficilement l’angélique beauté de ses grands yeux bleus, frangés de longs cils châtains; son teint, d’une éblouissante pureté, se nuançait du plus frais incarnat; ses cheveux, d’un blond cendré, bouclaient naturellement et descendaient en épais anneaux sur ses épaules; il avait la bouche vermeille de sa mère, et, comme elle, une petite fossette au menton. On retrouvait dans sa physionomie, à la fois noble et douce, quelque chose de la dignité de Narie-Àn-
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m CAUSERIES LITTÉRAIRES.
toinclto et de la bonté de Louis XVI. Tous ses mouvements étaient pleins de grâce et do vivacité ; il y avait dans ses manières, dans son maintien, une distinction exquise, et je ne sais quelle loyauté enfantine qui séduisait tous ceux qui l'approchaient. Sa Louche ne s’ouvrait que pour faire entendre les naïvetés les plus aimables. On l’admirait en le voyant, on l'aimait après l'avoir entendu.
« Tel était, un mois avant la prise de la Bastille, Louis- Charles de France et de Bourbon, né à Versailles le 27 mars 1785, devenu Dauphin de France le 4 juin 1789, et destiné à avoir, quatre ans plus tard, le savetier Simon pour instituteur et la tour du Temple pour palais ‘. »
En retraçant avec complaisance cette charmante ligure d’enfant, M. de Beauchesne ne s'est pas proposé seulement de faire un gracieux portrait. Il a voulu que notre attention s’arrêtât, dés le début, sur cx;s traits si suaves et si purs, afin de pouvoir mesurer le chemin parcouru et les ravages exercés, lorsque nous retrouverions dans sa cellule la victime de Simon. Il a voulu que chacune de ces grâces naïves et fraîches devint la condamnation de ceux qui, plus cruels envers le fils qu'envers le père, s’attachèrent à flétrir la ' fraîcheur de ce visage, la pureté de cette âme, la candeur de ce regard : crime sans nom, qu'eût envié l'imagination inventive des Domitien et des Néron ! hideux raffinements du mal, dignes d'ètre pratiqués par les grands hommes de la première République, et amnistiés par les petits hommes de la seconde !
M. de Beauchesne nous fait assister aux premières scènes do la Révolution ; la prise de la Bastille, les alternatives de popularité mensongère et d’hostilités naissantes; le départ de la famille royale pour les Tuileries, au milieu des
‘ Tome 1, liv. I, p. 24.
DE BEAUCHESNE
massacres et des attentats du 6 octobre ; la mort des deux jeunes gardes du corps Desliuttes et Varicourt ; le célèbre et impardonnable sommeil de M. de la Fayette. Il nous montre l’enfant royal, à travers toutes ces scènes dont il ne peut comprendre l’horreur ni la portée, tendant ses petites mains au peuple, et parfois, soulevé entre les bras de sa mère, désarmant pour quelques heures cos colères et ces haines, ou faisant ressortir, par le touchant contraste de sa beauté et de son innocence, tout ce qu'ont de mena çantet de farouche ces premiers groupes révolutionnaires. Il y a là une nuance délicate, qui tient au sujet môme, et que M. do Beauchcsne a merveilleusement sentie. Sans doute, un enfant de cinq ans ne peut jouer qu’un rôle bien secondaire dans ces luttes de l’insurrection et do la révolte contre la royauté mourante; et cependant son historien l'y rattache sans cesse, soit en nous présentant les dangers qui l’environnent comme un surcroît d'inquiétude et de douleur pour sa mère, soit en faisant trouver à Marie-Antoinette quelques instants de consolation et de répit auprès de cette douce et souriante créature, soit enfin en groupant autour d’elle scs deux beaux enfants pour que les forcenés qui outragent la dignité royale hésitent et reculent devant la dignité maternelle. C’est ainsi que le Dauphin est toujours présent dans ce récit, et que les événements qui se précipitent autour de lui, au lieu do nous dérober sa figure, lui servent d’accompagnement et de cadre.
Avant d’aller plus loin, et au seuil môme de cette journée du C octobre, citons quelques lignes de M. de Ueauchesne, qui jettent sur l’ensemble de ce qui va suivre une lumière préventive, et expliquent, en noms propres, comment les pouvoirs tombent, et comment les pouvoirs s’élèvent.
«Au moment où l’étrange procession de cette multitude
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avinée et sanglante, ramenant la famille royale comme le butin de sa journée, passait sur le quai qui longe le jardin des Tuileries, un jeune homme, au profil antique et à l'œil d'aigle, s’écriait avec un geste d’indignation :
t — Comment! le roi n'a pas de canon pour balayer cette canaille?
« Ce jeune homme, prédestiné lui-même à balayer on jour la Révolution, s’appelait Napoléon Bonaparte »
Le temps marche, les catastrophes s’accumulent avec une rapidité formidable. Le funeste voyage de Varennes ouvre entre le roi et le pays un nouvel abîme ; abîme infranchissable que les concessions et les faiblesses élargiront au lieu de le combler, où la Révolution victorieuse s’apprête à faire couler un fleuve de sang, et où elle jette, comme prélude, le cadavre du marquis de Dampierre. La journée du 20 juin annonce et prépare celle du {0 août : chacune de ces dates resserre la captivité du roi, exalte les fureurs de la multitude, amplifie les exigences des meneurs, et finalement rapproche l'inévitable dénoûment. Le retour de Varennes avait livré Louis XVI à l’Assemblée; le 20 juin le livra à l’émeute; le 10 août le livra au bourreau. Il fut ramené par Drouet du Pont-de -l’Aire à la place de la Révolution, en passant par les 'Tuileries, le Manège et le Temple.
C’est au Temple (13 août 1792) que M. de Beauchesne entre avec la famille royale, dans le cœur môme de son sujet. Jusque-là, Louis XVII, même au milieu des sanglants épisodes qui l’environnent et l’enlacent, conserve encore quelques traits qui lui sont communs ave les autres fils de rois. Les angoisses de ses parents l’effleurent, le dépaysent et l’étonnent, sans qu’il puisse les partager, ni même tout à fait les comprendre. Quelques mots heureux, quelques
* Tomè I, p. 47.
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DE BEAÜCHESNE.
traits de présence d’esprit ou de courage, quelques réveils nocturnes, à peine explicables pour sa jeune intelligence, quelques images confuses de haine, de colère, desédition, de foule ameutée, quelques cris insolites pour ses oreilles, quelques emblèmes nouveaux pour ses regards, tel a étéle tribut qu’il a payé à la Révolution pendant celte première phase. Il a vu pleurer sa mère; il a compris qu’il y avait là des douleurs cruelles, de vagues périls ; mais ces douleurs et ces périls ne l’ont pas encore étreint d’assez près pour qu’il en ait pris sa part, pôur qu’il soit devenu un des personnages du drame. C’est au Temple que celte personnalité commence pour no plus finir qu’avec son dernier souffle. C’est là qu’il va être marqué de ce caractère distinctif, indélébile, unique, qui lui assure une place et une couronne à part dans le sombre royaume des afflictions humaines.
< Nous rencontrons ici le Temple. Le souvenir du Temple est si étroitement lié à celui du Dauphin, fils de Louis XVI, et sa mémoire se rattache si inévitablement à rédifico où s’écoulèrent les dernières années de sa vie, qu’on ne peut songer au Temple sans songer au jeune prisonnier, et que réciproquement l’image du prisonnier évoque devant l’esprit attristé l’image de la prison. Ce fut là qu’il vécut, qu’il souffrit, qu’il régna, si l’on peut donner sans ironie le nom de règne à cette douloureuse agonie qui se prolongea de la mort du père-jusqu’à la mortdu fils. Louis XVII n’est point appelé dans l’histoire l’enfant de Versailles, l’enfant des Tuileries, mais l’enfant du Temple*. »
Quelques jours à peine après son entrée au Temple, la famille royale est déjà privée du petit groupe d’amis et
* Tome I, p. 213.
de serviteurs qui avaient demandé à ne pas se séparer d’elle. Dès le 20 août, la -Commune de Paris décide que madame de Lamballe, madame et mademoiselle de Tourzel, Cliamilly et les femmes de chambre, ne rentreront pas au Temple. M. Hue revient seul ; bientôt on lui adjoint Tison et sa femme; deux espions de la Commune, deux apprentis persécuteurs, que finiront pourtant par gagner à la cause de la vertu et du malheur les souffrances et les bontés de leurs victimes. Dans ce cadre qui se rétrécit sans cesse et d’où disparaissent successivement les personnages accessoires, on saisit mieux les principales figures, dont la sainte et douloureuse auréole devient chaque jouf plus lumineuse au milieu de ces ombres sanglantes. A cette première station dans la petite tour du Temple, le Dauphin, alors âgé de sept ans et demi, n’a plus pour instituteurs que le roi, la reine, la princesse Élisabeth et l’infortune. Malheur à celui qui pourrait lire d’un œil sec et analyser d’une main froide ces pages où M. de Beauchesne nous raconte l’éducation du jeune prince, la distribution de ses journées, partagées entre le travail, la prière et le pardon I Si l’on a pu reprocher à Louis XVI quelques irrésolutions et quelques faiblesses; si, pendant les premières vicissitudes où ilétait temps encore de dompter la Révolution, l’ons’attriste ou l’on sedépite de le voir se méprendre sur les vraies vertus royales et compromettre par la bonté ce qu’il aurait pu sauver par la force, comme il se transfigure et s’agrandit dans cette sphère nouvelle où le roi s’efface derrière l’hommeet le père, en attendant que ceux-ci cèdent à leur tour la place au martyr et au saint ! Arrêtons-nous un moment, et voyons ce qu’était, à cette époque si rapide et si fugitive, cet enfant que le malheur avait mûri sans le dégrader encore f
« Dans cet enfant de sept ans et demi il y avait un mé-
DE BEAÜCHESNE.
lange de force et de grâce, bien rare chez les.natures les plus heureuses. Parfois, le sérieux de sa pensée donnait à sa parole uncaractèro plein de noblesse ; parfois, le naïf enjouement de son âge rayonnait, au contraire, sans désirs et sans regret. 11 ne songeait déjà plus aux grandeurs passées; il était heureux de vivre, et il n’était rappelé aux soucis que par les larmes qu’il apercevait quelquefois dans les yeux de sa mère. Jamais plus il ne parla de ses jeux et de ses promenades d’autrefois; jamais il ne prononça le nom de Versailles ou celui des Tuileries. Il no parut rien regretter. Il oublia, en apparence, ses hochets et ses goûts d’enfant. Sa précoce intelligence répondait parfaitement aux tendres soins du roi*. »
On le voit, les ombres grandissantes se sont déjà étenjdues sur ce jeune front. La physionomie n’a pas changé, mais elle est plus grave; c’est la même pureté de lignes, la même suavité de contours, la même fraîcheur de teint; le regard a conservé sa limpidité et sa transparence ; mais, sur tout cela, il n’y a plus le rayon d’insouciance et de gaieté. Celte âme d’enfant devine tout ce qu’on souffre autour d’elle et pressent ce qu’elle-môme va souffrir. M. de Beauchesne a très-bien marqué cette transition. Enfermé avec I son héros dans le Temple, il nous fait entendre de loin le bruit des massacres de septembre ; il fait passer devant ces fenêtres, à portée des regards dé la reine, la tête de madame de Lamballe. La République est proclamée : encore un pas sur cette voie funèbre, et nous voici au procès du roi. Nous croyons que les phases de ce procès, l’arrêt de mort et l’exécution, n’ont été racontés par personne d’une façon plus pathétique et plus saisissante que par M. de Beauchesne. Rèmercions-le d’avoir rendu au crime
* Tome I, p. 255.
du 21 janvier son vrai nom, le régicide, et d’avoir inscrit ce nom en tête d'un de ses principaux chapitres. II est bon de montrer que les sophismes, les folies et les enluminures de notre temps n’ont, en définitive, rien changé au dictionnaire de niisloire, et que les mots et les choses y gardent leur signification véritable. Il est bon que la conscience des peuples soit constamment tenue eii éveil au sujet de ces événements, qui seraient deux fois funestes, si, après avoir été accomplis dans le passé, ils étaient absous dans l’avenir. Des attentats comme le meurtre de Louis XVI ne peuvent pas plus s'isoler de ce qui les suit que de ce qui les précède ; ils pèsent d’un poids invisible sur les destinées delà nation qui les a commis ou laisse commettre. Shakspeare l’a dit, le maître immortel dans tout ce qui touche aux grandes lois de la conscience humaine* : « La vie de qui dépendent tant de vies, celle du souverain, est précieuse pour tous. La royauté ne tombe pas seule. Un crime fait-il disparaître la majesté royale? A la place qu’elle occupait s’ouvre un gouffre, et tout ce qui l’environne y est entraîné*. »
Du 21 janvier au 3 juillet 1793, les tortures de la royale famille, privée de son chef, vont toujours croissant; mais, du moins, la plus cruelle de toutes est épargnée à Marie-Antoinette ; on lui laisse son fils. Occupés à se disputer, à s’arracher les lambeaux de pouvoir qu’ils venaient de renverser, sûrs d’être immolés s'ils n’immolaient pas, et glissant, par une irrésistible pente, de la tribune à l’écha-
t * < The ccase of majcst;
c Dies not atone ; but like a guU', doth draw
( What’s near it, with it »
(ttamlet, acte ill, scène in.)
* Tome 1, p. 483.
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faud, les directeurs de l’anarchie s’inquiétaient moins de ce qui se passait au Temple, « des gémissements qui pouvaient sortir de ces tours, ou du rayon d’espérance qui pouvait s’y glisser. Ils savaient la garde sûre, les verrous inflexibles, et cela leur suffisait *. » Ce fut à la faveur de cette passagère confiance que quelques consolations du dehors purent arriver jusqu’aux prisonniers, que quelques tentatives de délivrance purent se combiner et s’oimlir dans l’ombre : dernières lueurs, étouffées bien vite par la fatalité révolutionnaire. Ne laissons pas tomber dans l’oubli les noms qui s’associèrent un moment à l’espoir et au soulagement des martyrs du Temple. Ce furent d’abord Lepître et Toulan, municipaux, chargés comme les autres de surveiller et de persécuter les royales victimes, et qui, vaincus par tant d’innocence et de douleur, se dévouèrent à leur cause et travaillèrent à leur salut; ce fut madame Cléry, la femme du valet de chambre qui a mérité que son nom s’unît, dans toutes les mémoires, à celui de la sublime agonie et des suprêmes volontés de son maître ; ce fut ensuite le chevalier de Jarjayes, homme habile, déterminé, qui se mit à la tête du pieux complot, et possédait toutes les qualités nécessaires pour le faire réussir. On sait ce qui le fit échouer : les premières victoires des Vendéens, la défection de Dumouriez, les insurrections du Midi, les émeutes presque journalières, excitées à Paris par la cherté des grains et par les nouvelles extérieures, tout se réunit pour accroître les précautions et les figueurs de la Convention. Pour son malheur et celui de sa famille, Louis XVII commençait, hélas! à devenir un personnage important : le 21 janvier l’avait fait roi ; l’Ouest et le Midi le proclamaient; quelques-uns de ses persécuteurs étaient
* Tome n, p. IS.
soupçonnés de rûver une transaction entre la République, déjà vieille de crimes, et celte jeune royauté. Enfin, pour ajouter à ces sujets de inéfiancÆ les prestiges du merveilleux, si puissants dans les temps mauvais sur les imaginations troublées, on évoquait une prophétie, attribuée, soit à saint Césaire, évêque d’Arles, soit à Jacques do Notre- Dame, père du célèbre Nostradamus, et dont voici le texte bizarre : « Juvenis vaptivatus, qui reciiperabit coromm lilii.... fundatus,... destniet fUios Birnti. » Cette prophétie, extraite d’un livre imprimé en lettres gothiques, et intitulé: MÙYitiD's Liber, quiprophetias revolutionesque, nec non res mirandas prxtcrilas, présentes ac futura s, aperte demonstrat, suflità attirer à 1a bibliothèque nationale une foule de curieux, et à faire arrêter ou destituer la plupart des hibliolhécaires, entre autres le célèbre Van Praët, accusé d'être trop savant, et de trop s'intéresser aux choses passées, présentes et futures. Ce mélange de grotesque et de terrible dans la persécution, de perversité et de bêtise chez les persécuteurs, est encore, rappelons-le en passant, un des traits distinctifs de cette exécrable époque.
Qiioi qu’il en soit, grâce à ce redoublement de surveillance, la généreuse entreprise de Jarjayes avorta, et ne, servit qu’à faire ressortir le courage de la reine, qui aurait pu être sauvée seule, et qui refusa énergiquement de se séparer de ses enfants. Deux mois s’écoulent; la chute des Girondins signale la victoire déüniiivo des Conventionnels montagnards, coalisés avec la Commune de Paris. Les derniers rêves, les dernières illusions de modération républicaine tombent avec Vergniaud et ses complices, justement frappés par l’inflexible loi du talion. Le 31 mai venge le 21 janvier : Danton lui-même, soupçonné de tendances constitutionnelles, est débordé : Robespierre règne, Marat triomphe, la Terreur commence : La France est livrée aux
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monstres, et les gladiateurs chrétiens n’ont plus qu’à dire à ce César aviné et sanglant qu’on ose appeler le peuple ; — « Cxsar, morituri te salutant! »
Les amis de la reine prévoient le sort qui l’attend si elle reste au Temple ; et un nouveau complot s’organise pour assurer son évasion. L’intrépide baron de Datz, celui-là même qui, le 21 janvier, avait essayé de sauver Louis XVI, s’associe Cortey, Michonis et vingt-huit autres braves, chargés de former une patrouille, toute composée d’hommes dévoués, et qui pourra cacher entre ses rangs la sortie nocturne des prisonniers. Tout est i>rêt, la délivrance est proche, les cœurs palpitent, l’heure va sonner. Au moment où cette patrouille va prendre son tour de garde, Simon, le' savetier Simon, l’instituteur futur de Louis XVII, averti par un billet, ou peut-être par les pressentiments de la haine, se précipite dans le poste en criant à la trahison. Batz comprend que tout est perdu ; inscrit au contrôle des hommes de service sous le nom de Forget, il échappe aux regards de Simon et parvient à se sauver, Michonis se disculpe; le complot n’est pas découvert; mais les postes sont doublés ; toute tentative d’évasion devient impossible, et, de l’alarme jetée par Simon, et combinée avec la surexcitation continue des violences révolutionnaires, résulte le décret suivant du Comité de Salut public (1°' juillet 1705) :
* Le Comité de Salut public arrête que le fils de Capel sera séparé de sa mère, et remis dans les mains d’un instituteur, au choix du conseil général de la Commune. »
Cet instituteur du fils de Capet, c’est le cordonnier Simon.
11 faut lire, dans M. do Beauchesne, les pages navrantes où il retrace cotte scène de séparation entre le fils et la mère; cette arrivée des six municipaux, à dix heures du soir, au moment où la reine et lu princesse Élisabeth pro-
longent leur triste veillée en réparant les vêtements de la famille, et où Marie-Tliérèsc, assise entre elle deux, fait une lecture de la Semaine Sainte; le saisissement de la reine, son^ premier cri : « M’enlever mon enfant! non, ce n’est pas possible! » D’une part, ce groupe féroce et hideux, répondant par de grossiers refus aux supplications les plus ardentes qui aient jamais retenti à des oreilles humaines; de l’autre, ce groupe douloureux et charmant, cette jeune princesse entre ses deux mères : Élisabeth et Marie-Antoinette; cetenfantviolemmentréveillé,ets’écriant de sa voix d'ange : « Maman, maman, ne me quittez pas ! » — Puis, après les cris de désespoir et les transports de prière, la résignation chrétienne descendant peu à peu sur celte scène sinistre pour l’éclairer d'une lueur divine ; la reine, ramassant toutes ses forces, prenant une dernière fois son fils sur ses genoux, et lui disant d’un tou grave et solennel : « Mon enfant, nous allons nous quitter. Souvenez-vous de vos devoirs quand je ne serai plus auprès de vous pour vous les rappeler. N’oubliez jamais le bon Dieu, qui vous éprouve, ni votre mère, qui vous aime. Soyez sage, patient et honnête, et votre père vous bénira du haut du ciel ! n — Elle dit, baise son fils au front, et le remet à ses geôliers.
Révolutionnaires et démagogues I voilà nos saints, nos héros,'nos souvenirs et nos dates. Où sont les vôtres?
Ici, faisons encore une halte : c’est le moment où Louis XVII se détache de cette prison collective, dont les douleurs, mêlées aux siennes, détournaient une partie de l’attendrissement et de l’intérêt. C’est aussi le moment où le livre de M. de Beauchesne se détache des autres histoires, dont la vie de Louis XVII n’était qu’un épisode. Après la séparation de Marie-Antoinette et de son fils, ces histoires revenaient auprès de la reine, ou sortant de la
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tour du Temple, ressaisissaient le panorama révolutionnaire, tel qu’il était au 5 juillet 1793. L’enfant de huit ans disparaissait dans cet immense tableau, et c’est à peine si, au bruit d’un monde croulant, au milieu du choc de la France et de l’Europe, à travers les gémissements des bourreaux et des victimes, on entendait encore, de temps à autre, un vague et mystérieux soupir s’exhalant de la cellule du Temple entre deux blasphèmes de Simon. L’importance historique et l’originalité véritable du livre de M. de Beauchesne commencent donc à cette date du 3 juillet 1793, qui fait de Louis XVII un personnage à part, et inaugure pour lui celte période suprême sur laquelle planaient jusqu’ici le mystère et l’incertitude. •
Louis XVII, à celte date, avait huit ans trois mois et six jours. L’enfant-roi, baptisé à Versailles par un prince de l'Église, sous le nom de Louis-Charles de France et de Bourbon, filleul de Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, et de Marie-Charlotle-Louise de Lorraine, archiducbesse d’Autriche, avait reçu des mains de la Révolution un second baptême : il ne s’appelait plus que Capet. Le Monlausier, le Bossuet, le Fénelon de ce Dauphin de France, de ce descendant de Louis XIV, c’était le cordonnier Simon.
Simon avait alors cinquante-sept ans, et sa femme, Marie- Jeanne Aladame, était à peu prés du môme âge; ils étaient pourtant de nouveaux mariés quand la Révolution éclata, et la femme Simon regrettait si vivement de s’être mariée trop tard pour avoir des enfants, que ce regret se changea bientôt en une haine instinctive contre la charmante créature qui allait tomber en son pouvoir. Pour tout ce qui se ratlachc à ce hideux couple, M. de Beauchesne a été particulièrement renseigné par trois personnes, dont la trace, à peine indiquée et longtemps perdue, a été retrouvée par
ses investigations patientes ; ce sont la veuve Cre'vassin, mademoiselle Ménager, et mademoiselle Sémélé *.
La première était une amie de jeunesse de la femme Simon, de qui elle avait recueilli toutes les confidences, et à laquelle elle survécut pendant de longues années. Accablée de vieillesse et de misère, elle disait à M. de Beauchesne : f La Simon est plus heureuse que moi, elle est morte à l'hôpital. »
Mademoiselle Ménager, servante comme la femme Simon, conserva avec elle des relations très-suivies pendant 3t après son séjour au Temple ; enfin, mademoiselle Sémélé, ouvrière apprentie chez madame Dablement, couturière logée dans la même maison que Simon, avait soin J’y revenir chaque fois que la geôlière de Louis XVII allait y passer quelques heures pour se délasser de ses fatigues; beaucoup plus intelligente qu’elle, mademoiselle Séméhi réussissait à la faire causer sur l’état physique et moral de je pauvre enfant, dont les mystérieuses souffrances commençaient à préoccuper l’imagination des Parisiens.
« Douées toutes trois d’une mémoire prodigieuse, ajoute M. de Beauchesne, ces trois femmes m’ont puissamment aidé à éclaircir, sur plusieurs points, cette phase ténébreuse de la vie du Dauphin, à distinguer le vrai du faux dans les rumeurs recueillies par les contemporains, et à compléter les documents authentiques déposés dans les registres de la commune et dans les archives nationales*. »
Simon instituteur, tel est le litre du livre XII de l’histoire de M. de Beauchesne : pages terribles que l’on no peut lire sans frémissement, et où l’œil épouvanté voit re-
• Tome II, P 79.
* Ibid,
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culer les bornes de la perversité humaine. Simon (et M. de Dcauchcsne a soin de nous le rappeler) n’est que l’agent brutal, l’instrument aveugle, le fanatique metteur en œuvre delà pensée intime de la Dévolution. Son intelligence, « candidement révolutionnaire, » n’avait pas pénétré le jtlan impitoyable du Comité; il n’avait aperçu que ce but stupide de transformer le fils de Tarquin en enfant de UnUus. Humilier en cet enfant la majesté royale, venger en le maltraitant ce peuple dont il attribuait toutes les misères à la monarchie, le punir de cette supériorité morale qu’il sentait vaguement et contre laquelle il se débattait, ect homme ne voyait rien au delà. Plus tard, d’après les instructions qu’il reçut, il finit par concevoir je ne sais quel doute sur l’avenir que l’on destinait à son élève : avec cette allure des gens de sa sorte, il interrogea sans détour les intentions de scs chefs, qui le visitaient, et leur adressa ces brusques questions : « Citoyens, que décidez-vous du louveteau ? il était appris pour être insolent : je saurai le mater, tant pis s'il m crève! je n'en réponds pas. Après tout, que veut-on ? le déporter ? — Réponse : Non. — Le tuer? — Non. — L'empoisonner ? — Non. — Mais quoi donc? — Ré|)onse : S'en défaire, »
Après avoir lu ce passage, on comprend que M. de Beauchesne se soit écarté de la vague tradition qui laissait à Simon tout l’odieux des traitements exercés sur Louis XVII. Simon est un grossier scélérat, mais il nous semble un prodige d’honnêteté et de droiture si nous le comparons aux Chaumelto, aux Hébert, aux Barrèro, aux vrais meneurs qui lui dictèrent ce rôle. On sait jusqu’où alla leur infamie : non contents de torturer séparément la mère et le fils, ils voulurent faire du fils l’accusateur de la mère... N’en disons pas davantage! Cette idée infernale, éclose dans des cerveaux enfiévrés de crimes et de haine, porte avec
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elle une sorte d’étrange droit à l’impunité ; pour oser la flétrir, il faudrait oser la redire; pour oser la redire, il faudrait oser y penser.
Les persécutions de Simon ont commencé et ne s’arrêtent plus : dans les premiers temps l’enfant avait encore toute son énergie physique; il résistait: « Montrez-moi, disait-il, la loi qui ordonne que je sois séparé de ma mère. » — Et Simon répondait : « Le louveteau est dur à museler-, il voudrait connaître la loi. Allons, Capet, silence! ou je vas mimlrer aux citoyens comment je te travaille quand tu le mérites ! » Et, parmi les municipaux présents à ces scènes, il n’y en avait pas un qui prit parti pour cet enfant de neuf ans qu’un misérablé accablait de coups! ’
D'autres fois, l’enfant, révolté de ces traitements atroces, refusait de parler ou de manger; alors c’étaient de nouveaux coups, jusqu’à ce que cette frôle nature, énervée, abattue, brisée par cette lutte inégale, donnât gain de cause à Simon. La nouvelle de la mort de Marat, celle de la défaite de l’armée républicaine près de Saumur, ajoutèrent à l’exaspération du féroce instituteur et amenèrent de nouvelles violences. Déjà le visage de Louis XVII avait perdu toute sa fraîcheur; ses yeux, ternis et cernés par les larmes, se baissaient habituellement vers la terre pour ne pas rencontrer les yeux de son horrible maître : une pâleur mate, des chairs flasques et amollies, dénonçaient les premiers symptômes du mal qui allait le miner lentement et le conduire au tombeau après deux ans d’agonie. Plus de sourire sur ces lèvres décolorées! plus de livres, plus de jouets, plus rien de ce qui concourait à cette éducation si douce et si pùré, ^tinuée sous les verrous par Louis XVI, Marie-Antoinette et tâ princesse Élisabeth ! Allumer la pipe du savetier, porter’ l’infecte chaufferette de la femme Simon, prendre le deuil de Marat, se vêtir de la carmagnole.
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DE BEAÜCUESNE.
SC coiffer du bonnet rouge, entendre les jurons et les blasphèmes de son instituteur, se voir forcé de les répéter sous peine d’être battu, telle est la vie, telle est l’éducation nouvelle du Dauphin de France. L’austère et morale République fait chanter devant lui des chansons obscènes, et il faut que sa voix enfantine chante à son tour ces refrains qui souillent son imagination et son cœur! Il semble que la dépravation et la cruauté ne puissent aller plus loin ; eh bien, ceci n’est que le prélude. Pour extorquer à cet enfant l’infâme accusation contre sa mère, on le confronte avec sa sœur, avec sa tante, Marie-Thérèse et Elisabeth, les deux anges sans tache; on fait monter la rougeur à ces fronts; on bouleverse ces âmes qui ne s’étaient jamais arrêtées qu’à des images nobles et chastes comme elles ; mais silence encore une fois! De tout cela il ne doit rester que le sublime appel de Marie-Antoinette à toutes les mères; et le martyre du 1 6 octobre, commencé dans cette fange, va s’achever dans le ciel .
Les fonctions de Simon auprès de son élève durèrent jusqu’au 19 janvier 1794 : six mois et demi ! On peut suivre, jour par jour, dans le récit de M. de Beauchesne, répouvantable crescendo de ces tortures, de ces misères, de ces destructions du corps par l’âme et de l’âme par le corps; on assiste aux altérations graduelles de cette figure que nous avons vue si fraîche et si belle au commencement du récit, et qui, dans cette atmosphère à la fois meurtrière et corruptrice, s’étiole, s alanguit, s hébète, n obéissant plus qu’à une sorte d’instinct maladif et fébrile, ne retrouvant plus que par éclairs le sentiment ou le souvenir de sa dignité primitive. Cette décomposition d une créature de Dieu, née pour vivre, pour être heureuse et pour régner ; ce poison intellectuel, matériel et moral, distillé goutte à goutte ; cette œuvre do dissolution et de mort accomplie
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sans relâche sur un enfant de neuf ans, c’est là un spectacle fait pour glacer les plus intrépides, attendrir les plus indifférents, et qui n’a l’équivalent ni dans la tragédie, ni dans l’histoire. Quand on songe à Hébert et à Louis XVII, on aime Richard IH et l’on envie les enfants d’Édouard.
Jusqu’à présent, dans le souvenir légendaire que nous gardions de Louis XVII, nous n’allions pas au delà de Simon. Ces deux noms semblaient si intimement liés l’un à l’autre, que la mémoire ne les séparait pas, et que, une fois Simon disparu, les souffrances de sa victime disparaissaient aussi, ou, du moins, se perdaient dans cette vague demiteinte que M. de Beauchesne à entrepris de dissiper. Nous savons maintenant (et ici les dates sont plus éloquentes que tout le reste) que Simon est sorti du Temple le 19 janvier 1794, et que, jusqu’au 27 juillet de la môme année, l'enfant martyr est resté seul, absolument seul, subissant, dans toute sa rigueur, ce système cellulaire qui brise ou épouvante les organisations les plus fortement trempées. Lorsque le savetier instituteur, lassé, malade, dégoûté de son rôle de tortionnaire, fut enfin relevé de cette faction de sept mois par ses dignes chefs, Chaumette et Hébert, ils décidèrent qu’il ne serait pas remplacé, et que « l’on demanderait à la force des choses, à des moyens matériels, la sûreté qu’on avait trouvée jusque-là dans la vigilance du gardien permanent. »
«Dès le lendemain, nous ditM. de Beauchesne, ils firent restreindre à une pièce le logement du prisonnier ; il fut relégué dans la chambre du fond; la porte de communication entre l’antichambre et cette pièce fut coupée à hauteur d’appui, scellée à clous et à vis, et grillée du haut en bas avec des barreaux de fer. A la hauteur d’appui fut posée une tablette sur laquelle les barreaux, en s’écartant, formaientun guichctfermélui-môme avecd’autrcsbarreaux
DE BEAUCHESNE
mobiles que ûxait un énorme cadenas. C’est par ce guichet qu’on faisait parvenir au petit Capet ses mets grossiers, et c’est sur ce rebord qu’il devait remettre ce qu’il avait à renvoyer. Bien que restreint, ^on appartement était encore vaste pour une tombe. On ne lui donnait ni feu ni lumière; sa chambre n’était chauffée que par le tuyau d’un poèlo placé dans la première pièce; elle n’était éclairée que par la lueur d’un réverbère suspendu vis-à-vis des barreaux ; c’est entre ces barreaux aussi que passait le tuyau du poêle. Soit calcul atroce, soit fatale coïncidence, le royal orphelin inaugura sa nouvelle prison le 21 janvier 1794 !
« Mais il n’y avait plus pour lui ni date ni anniversaire; l’année, les mois, les semaines, tout était confondu dans .sa pensée ; le temps, semblable à un lac aux eaux troubles et dormantes, avait cessé de couler. Les jours ne se marquaient pour lui que par les souffrances ; ils ne se distinguaient plus les uns des autres, puisqu’il souffrait tous les jours*. »
Ici, il faudrait tout citer. Ce treizième livre. Solitude de Louis XVII, nous fait descendre encore un degré dans cette sombre spirale. Tout à l’heure, il nous semblait que rien ne pouvait dépasser les tortures renfermées dans ces deux mots : Simon instituteur; nous nous trompions ; ceci est plus cruel, plus poignant encore. Qu’on lise, dan-. M. do Beauchesne, les pages 219 et suivantes, à dater de l’exécution de laprinccsseÉlisabeth. Jamais historien convaincu et sincère ne réalisa plus complètement le sunt lacrymæ tehim du poëte. Les yeux se voilent de larmes, le livre tremble entre les mains, lorsqu’on voit, d’une part, Marie- Thérèse seule, frissonnante encore des célestes adieux do sa tante, sachant que son frère est malade, et demandant
* Tome II, p. 198.
en vain d’être rapprochée de lui pour le soigner et le consoler; de l’autre, Louis XVII, seul aussi, plus seul encore, « retranché de tout contact avec l’humanité, comme le lépreux du moyen âge, ne connaissant pas même la figure des bourreaux qui le réveillent la nuit, ou qui, le jour, lui apportent des aliments pour lui donner la force de souffrir encore. »
Au dehors, la Terreur est à son apogée ; les héros de 93 continuent à s’entre-tuer, et, sur toute la surface de la France, vainqueurs et vaincus, républicains et suspects, maîtres de la veille et proscrits du lendemain, tombent et meurent ensemble, parfois sur le même*échafaud. Cet enfant, qui n’a plus qu’un grabat, une cruche d’eau et un pain noir, effraye et irrite encore ses persécuteurs, car il personnifie l'idée de royauté, etees monstres comprennent que, malgré tous leurs crimes, ils n’ont pu déraciner cette idée ni dans le pays ni dans les âmes. Aussi redouhlent-ils d’atrocités et de fureurs. Le louvetem, comme ils l’appellent, en arrive à cet excès de souffrance où tout devient indifférent; il n’a plus la force de balayer sa chambre, qui se remplit d’immondices ; il n'a plus la force de se traîner jusqu’au morceau de pain et à la cruche qu'une main inconnue renouvelle chaque soir. Son grabat n’est plus que pourriture; des rats, des insectes malfaisants ou immondes, s’emparent de sa cellule, lui disputent ses provisions, courent sur sa couverture et sur son corps. Il prête l’oreille ; il n’entend que les énormes clefs grinçant dans les serrures ou remuées par les guichetiers. Parfois, au milieu de ce bruit ou de ce silence, une voix rauque s’élève : « Capet, Capet l où es-tu ? dors-tu? Race de vipère, lève-toi ! » L’eufant, réveillé en sursaut, descend du lit et arrive tremblant au guichet, les pieds plus froids que le plancher humide sur lequel il se traîne ; « Me voilà, citoyen, répond-il d’une voix douce.
DE BEAUCHESNE
— Tiens ici, que je te voie. — Me voici, que me voulezvous? — Te voir ! c’est bon, va te coucher, housse! décanille! >
Bientôt la veille et le sommeil se ressemblent pour cet enfant ; d’étranges fantômes traversent son intelligence. Il ne sait plus ni s'il vit ni s'il meurt ; sa vie a toute l'immobilité glacée de la mort ; sa mort a toutes les fiévreuses angoisses do la vie. 11 n'ôte plus, ni jour ni nuit, son pantalon déchiré et sa carmagnole en loques ; une sueur froide ruisselle sur ses tempes; ses yeux restent fixes et béants, comme devant une apparition funèbre. Joie et larmes, prière et désespoir, tout est fini ; il n'y a plus là qu’un corps qui se décompose et un esprit qui s’éteint. Des débris de sa nourriture sont répandus par terre ou s’amoncellent sur son lit... Horreur! horreur! n’allons pas plus loin : vous souvenez-vous du gracieux pastel qu’a tracé de Louis XVII M. de Beauchesne, de cet enfant rose et frais, entouré de respect et d’amour, joie et orgueil de sa mère, ^ grandissant sous le doux abri de suaves et délicates tendresses? Qui le reconnaîtrait maintenant? — « Ce n’est plus une forme humaine ; c’est quelque chose qui végète, des os et de la peau qui bougent; frappé d’atonie, rongé de vertnine, s’il se soulève un moment de sa couche infecte, c’est pour montrer un visage hâve et blême, aux joues pendantes, aux yeux morts, à la bouche livide, surmontant un dos voûté, un torse gonflé, que termineat des jambes démesurément longues, sillonnées de plaies, gorgées d’enflures, bosselées de tumeurs... — Et tout ce que je vous dis là est vrai! s’écrie M. de Beauchesne en s’interrompant; ces outrages et ces tortures ont été accumulés sur la tète d’un enfant. Je vous les dépeins tels qu’ils étaient, au-dessous de ce qu’ils étaient; car, pour les représenter dans toute leur réalité terrible, il faudrait le pinceau de Tacite, la
verve satirique de Pétrone ou la voix gémissante de Job * . »
rufm, le 9 thermidor amène, non pas un retour au bien, comme on so l’imagine parfois à distance, mais une sorte de relâche et d'nmüindrissementdans le mal. Le lendemain (28 juillet 1794), Barras confia la garde de la tour du Temple et des enfants de Louis XVI au citoj’cn Laurent, membre du comité révolutionnaire, républicain ardent, mais accessible à la pitié. Un peu d’adoucissement est apporté à la situation de LouisXVlI : hélas! il est trop tard. Pondant les premiers jours, l’enfant, accoutumé à ne voir que des persécuteurs et à n'ontendre que des injures, ne répond même pas aux bienveillantes paroles qu’on lui adresse; ces paroles n’ont plus de sens pour lui, il ne connaît plus de la langue fran^-aise que ce que lui en ont appris Simon ol les geôliers. On est obligé d’entrer de force dans sa chambre, et c’est alors qu’apparaît aux regards épouvantés cet affreux spectacle que l’historien nous a décrit d’une façon si navrante, quoique si inférieure à la réalité. Les bourreaux mitiges du 9 thermidor roug’issent de l’œuvre de leurs prédécesseurs, et Laurent, bien qu’entravé encore par les frayeurs de la Conventiôn, commence auprès de Louis XVII une tâche de réparation, tâche incomplète et tardive qui ne peut plus rien réparer!
Et cependant l’orphelin a encore onze mois à vivre : onze mois, pendant lesquels le sentiment de ses souffrances se réveillera dans son intelligence assoupie ; onze mois, pendant lesquels la maladie achèvera ce qu'ont préparé les tortures.
Effrayé, comme l’avait été Simon, delà responsabilité et de la contrainte que lui imposent ses fonctions de gardien, Laurent demande qu’onluidonneuncollègue.On fait droit
• Tome II, p. 235.
DE BEADCHESNE.
à sa demande; on lui adjoint Gomin. L'apparition de Gomin dans le livre de M. de Beauchesne en augmente ent core l’intérêt; car Gomin n’est mort qu’à quatre-vingts ans passés, M. de Beauchesne l’a connu; il a eu avec lui de longues conversations : cette âme craintive, mais compatissante, cette mémoire octogénaire, mais fidèle, s’est ouverte sans réserve à l’historien de LouisJiVlI, et, lorsque, plus tard, M. de Beauchesne a fait passet-sous les yeux de Gomin ce qu’il avait écrit presque sous sa dictée, voici ce que le vieillard lui a répondu :
« Monsieur de Beauchesne,
« II n’y a rien de plus wai que ce que vous venez d’é- « crire sur les derniers moments du Dauphin, sur ses con- « versations et sur sa mort. Vous vous êtes bien rendu « compte aussi de tous mes sentiments, et je vous en re- « mercie de tout mon cœur.
« Gojiis *.
a Paris, cc 23 avril 1840. »
Ce document en chair et en os, M. de Beauchesne l’a trouvé une seconde fois, dans la personne de Lasne, qui fut adjoint à Gomin, le 29 mars 1795, lorsque Laurent quitta le Temple. Comme Gomin, Lasne a atteint un âge très-avancé. M. de Beauchesne l’a recherché, comme il avait recherché Gomin, comme il avait voulu voir et entendre les trois pauvres femmes dont les souvenirs l’aidaient à pénétrer dans l’intérieur du ménage Simon et dans le douloureux mystère de cette longue agonie. r
« Ce fut, nous dit M. de Beauchesne, le jeudi 16 février 1857 que je vis Lasne pour la premièra fois, et la pensée
* Tome II, p. 270. .
que j’allais me trouver en présence de celui qui avait donné les derniers soins au fils de Louis XVI et l'avait tenu agonisant entre ses bras me remplissait l’âme de mélancoliques émotions. Ce fut Lasne lui-même qui vint m’ouvrir. Je le reconnus à son âge, à sa tenue, à tout son extérieur, grave et sévère comme celui d’un homme jadis mêlé à de grands et tristes événements qui lui ont laissé d’ineffaçables souvenirs. Les portraits de la famille royale, plusieurs portraits de Louis XVII, décoraient la pièce où il me reçut, il était, à cette époque, dans sa quatre-vingtième année, et très-vept pour ce grand âge. Ce ne fut que peu à peu que j’obtins la confiance de ce dernier et solennel témoin des souffrances du Temple. Je le trouvai sobre de paroles dans nos premières entrevues, et je fus moi-môme sobre de questions. Lorsque, après des relations plus longues, il vit que ce n’était pas une froide curiosité qui m’avait amené chez lui, mais un intérêt de cœur et un culte pieux pour le noble enfant qu’il avait aimé et vu mourir, son cœur s’ouvrit tout entier *. »
Reproduisons ici un document bien essentiel ; l’attestation de la mort de Louis XVII, écrite tout entière de la main de Lasne, et délivrée par lui à M. de Beauebesne :
( Monsieur de Beauebesne,
« Ainsi que je l’ai toujours dit et que je le dirai toujours, « je déclare, sur l’bonneur et devant Dieu, que le fils de ( Louis XVI est mort entre mes bras, dans la tour du Tera- « pie. Il n’y a que des imposteurs qui peuvent prétendre le « contraire. J’avais vu souvent le malheureux Dauphin aux « Tuileries, et je l’ai bien reconnu dans sa prison. Vous ( vous êtes parfaitement souvenu des détails que je vous ai
• Tome H, p. 327.
DE BEAUGHESNE. U9
« donnés. La rédaction que vous en avez faite et que vous ( m'avez lue est de la plus scrupuleuse exactitude.
« Toute ma vie, j'ai dit la vérité; ce n’est pas quand j’arrtve au terme que je la trahirai.
« Lasxe,
« Dernier gardien des Enfants , c de France, et le seul qni ait
' < soigné Louis XVII pendant les
< denx derniers mois de sa vie.
« Paris, ce 21 octobre 1836. >
Et plus bas :
c Écrit h quatre-vingts ans et un mois. •
On le voit, il est impossible de recueillir des renseignements plus positifs, plus irrécusables, que ne l’a fait H. do Beauchesne. A l’âge où l’on ne ment plus et où la mémoire acquiert une lucidité singulière, comme si l’approche de la mort et de ses ombres reportait vers le passé tout ce que l’intelligence garde de lumière et de clarté, deux vieillards, vivant depuis près d'un demi-siècle enfermés dans leurs souvenirs, deux hommes de bien à qui il avait été donné d’adoucir les derniers moments de la jeune victime,- sont devenus les amis du futur historien de leur prince bien-aimé, et se sont penchés sur son épaule, pour dicter, contrôler, redresser et certifier ce qu’il écrivait. Il y a là une authenticité vivante, animée, attendrie, mille fois préférable, selon nous, à celle qu’on puise dans la froide poussière des archives ou le muet témoignage des monuments. Gomin et Lasne, voilà les deux infirmiers du pauvre malade, auquel leurs soins et leur dévouement arrachent encore un pâle sourire; voilà les humbles courtisans qui servent de cortège à son agonie, et au bras
desquels il fait ses derniers pas sur la terre, jusqu’au moment où il se couche dans le cimetière Sainte-Marguerite, dernière étape d'une vie de dix ans, bien longue par les douleurs.
Les pages de M. de Beauchesne qui nous donnent, d’après Gomin et Lasne, les details des six mois qui précédèrent la mort de Louis XVII, ont un intérêt mélancolique qt tendre, où l’âme se repose de ces deux horribles visions : Simon instituteur et la Solitude. On sent que l’enfant va mourir, qu’il n’est plus au pouvoir des hommes de ramener la santé et la vie dans ces organes minés par d’indicibles tortures. Pourtant, lorsque l’on voit ses deux fidèles gardiens, aidés du brave tabletier Debierne, chercher à l’amuser, à le distraire, charmer son oreille de quelque doux refrain de Sedaine, profiter d’un rayon de soleil pour le promener sur la plate-forme, ou lui apporter quelques-unes de ces fleurs qu’il aimait tant pendant les jours si rapides de son heureuse enfance, on éprouve une sensation de soulagement et de bien-être, comme si, après avoir traversé un affreux désert, hanté seulement par des bêtes féroces et des monstres, on se retrouvait enfin ou milieu de figures humaines. ^
Bientôt, hélas 1 le mal qui consumait Louis XVII, et dont les progrès avaient d’abord été lents, quoique continus, prend des allures plus rapides. La crise suprême approche : le 4 mai 1795, Gomin et Lasne écrivent sur le registre ; Le petit Capet est indisposé. On ne tient aucun compte de cet avertissement (et remarquez cependant que dix mois s'étalent écoulés depuis le 9 thermidor!). Le lendemain, ils écrivent : Le petit Capet est dangereusement malade. — Môme silence. Enfin, le lendemain, 6 mai, ils ajoutent : Il y a crainte pour ses jours:
Alors, le gouvernement, à peu près sûr que le médecin
DE BEAUCDESNE.
arrivera trop tard, se décide à envoyer M. Desault, avec mission de donner au malade les soins de son art. Un premier examen suffit à M. Desault pour constater que l’état du jeune prince est presque désespéré ; il ne voit d’aàtre remède que le changement d’air, la campagne, le mouvement, l’exercice, un traitement assidu. Non-seulement on ne lui accorde pas ces demandes, mais on ne parait pas même les avoir entendues.
C’est que cet enfant est encore et toujours pour les dictateurs un sujet d’inquiétude et de gêne. Les Vendéens, à demi vaincus déjà, s’engagent à mettre bas les armes si on leur remet le fils de leur roi. Le gouvernement ne veut pas accepter cette clause ; il sait qu’en attendant quelques semaines, la mort se chargera de la biffer.
En effet, le mal augmente; le vieux et illustre médecin ne peut employer que des palliatifs dont il reconnaît luimême l’impuissance. Madame Royale, apprenant que l’état de son frère s’aggrave, demande, une fois encore, à le voir, à le soigner : on la repousse; M. Hue n’est pas plus heureux. Le comité de sûreté générale persiste dans le système adopté dès l’origine par la Convention, et proclamé parle régicide Mathieu : « Rester étrangers à toute idée d'améliorer la captivité des enfants de Capet*. b
Pourtant M. Desault parvient à amener, chez son malade, sinon une amélioration physique, au moins une amélioration morale. L’intelligence de l’enfant sort de ces limbes douloureux où l’avait plongée la souffrance ; il sourit à son médecin, une sympathie secrète s’établit entre eux.» Chaque jour, }f. Desault s’attache davantage à cette frêlo plante qu’il ne peut pas faire revivre. Le 50 mai, redescendant l’escalier après la visite, il entend dire autour de
' Tome II, p. oiû.
lui : — ( C’est un enfant perdu, n’est-ce pas? — Je le crains, répond-il, les larmes aux yeux; mais il y a peutêtre dans le monde des gens qui l'espèrent, t Ce furent ses dernières paroles. *
Le lendemain, M. Desault ne revint pas; et, dans la journée, on apprit qu’il était mort. I^es imaginations, disposées au merveilleux, surtout à cette époque et pour tout ce qui se rattachait aux prisonniers du Temple, trouvèrent naturellement dans cette mort presque subite une occasion de s'exercer. Quoi qu’il en soit, telle était l’insouciance systématique du gouvernement, tel était l’abandon dans lequel il laissait Louis XVII, qu’après la mort de M. Desault il y eut six jours pendant lesquels l’agonisant ne reçut d'autres soins que ceux que lui prodiguait la pitié stérile de ses pauvres gardiens. Enfin, le 5 juin 1795, le Comité de sûreté générale envoya ou Temple, pour continuer le traitement du fils de Capet, M. Pelletan, chirugien en chef du grand hospice de l’Humanité. Ce titre fastueux et bizarre ressemblait à une ironie : le grand hospice de l'flunianité! Il y avait longtemps que la Révolution en avait exclu cet enfant royal, qui n’avait plus que trois jours à vivre !
M. Pelletan le trouva si mal, qu’il demanda immédiatement qu’on lui associât un autre médecin. En attendant, avec cette décision rapide que donnent le dévouement et la science, il prit sur lui de supprimer les verrous et les •' abat-jour, puis de faire transporter le moribond dans une autre chambre, « chambre aérée, avec une grande fenêtre sans barreaux, ornée de grands rideaux blancs qui laissaient voir le ciel et le soleil. » 11 fallait que cette agonie fût arrivée à son dernier terme, pour qu’un médecin courageux pût impunément lui donner ce rayon de soleil et cette bouffée d’air/
DE BEAUGHESNE.
La mort de Louis XVII est racontée par M. de Beauchesneavec une émotion profonde, contenue, communica* tive, qui dépasse de bien loin toutes les combinaisons de l'art. Ce récit simple et pathétique, sans déclamation et sans invective, complète l’effet général du livre, qui n’est pas une œuvre de vengeance, de récrimination ou de parti, mais de tendre et fidèle piété. Un enfant, un enfant né pour être roi, et qui meurt, à dix ans, dans une prison, sous les yeux d'un médecin appelé trop tard, entre les bras de deux gardiens destinés à servir de témoins à l’histoire : voilà tout le sujet. Qu’il y ait alentour des passions politiques qui grondent ou s’apaisent, des horizons nouveaux qui s’ouvrent à la société retrempée dans le sang et dans les larmes, de grandes victoires illuminant de leurs splendeurs ce chaos et cette nuit funèbre, M. de Beaucbesne n’en sait rien ; il ne veut pas le savoir. Incliné au chevet de cet enfant, entre Lasne et Gomin, il le voit mourir et il nous le dit : il pleure, et il fait pleurer. Citons une de ces pages, en dépit de ceux qui seraient tentés d'en sourire ou de nous accuser de faire de la légende sentimentale. Ceux-là, nous l'espérons bien, ne liront ni M. de Beauchesne ni notre article :
« Vous nous demanderez sans doute quelles ont été
les dernières paroles du mourant; car vous avez connu celles de son père, qui, du haut de l’échafaud, dont sa vertu avait fait un trône, envoyait le pardon à ses assassins. Vous avez connu celles desamère, qui, impatiente de quitter la terre où elle avait tant souffert, priait le bourreau de se dépêcher. Vous avez connu celles de sa tante, de cette vierge chrétienne qui, d’un œil suppliant, lorsqu’on lui enlevait son vêtement pour mieux la frapper, demandait au nom de la pudeur qu’on lui couvrit le sein. Et maintenant oserai-je vous répéter les paroles suprêmes de
DioiîilOd ijy M »gU
l’orphelioï Cenx qui recueillirent son dernier souffle me les ont rapportées, et je viens fidèlement les inscrire dans ie Martyrologe royal.
( Gomin, voyant l’enfant calme, immobile, muet, lui dit : • J’espère que vous ne souffrez pas dans ce moment? — Oh I si, jesouffre encore, mais beaucoup moins ; la musique est si belle! »
^ c Or on ne faisait aucune musique ni dans la tour, ni dans les environs; aucun bruit du dehors n’arrivait en co moment à cette chambre où le jeune martyr s'éteignait. Gomin étonné lui dit ; « De quel côté entendez-vous cette musique? — De là-haut. — Y a-t-il longtemps?— Depuis que vous êtes à genoux ; est-ce que vous n’avez pas entendu? Écoutez! écoutez! » — Et l’enfant souleva par un mouvement nerveux sa main défaillante, en ouvrant ses grands 5 reux illuminés par l’extase. Son pauvre gardien, ne voulant pas détruire cette douce et suprême illusion, se prit à écouter aussi avec le pieux désir d’entendre ce qui ne pouvait être entendu.
« Après quelques instants d’attention, l’enfant -tressaillit de nouveau, ses yeux étincelèrent, et il s’écria dans un transport indicible : a Au milieu de toutes les voix, j’ai reconnu colle de ma mère ! »
« Ce nom tombé des lèvres de l’orphelin semblait lui enlever toute douleur. Ses sourcils froncés se détendirent, et son regard s’alluma de ce rayonnement serein que donne la certitude de la délivrance. L’oeil attaché sur un spectacle invisible, l’oreille ouverte au bruit lointain d’un mystérieux concert, il sentait éclater dans sa jeune àae une existence nouvelle. ' »