PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉdItEURS
RDE TIVIENNE, 2 BIS ET BOÜLEVART DSS ITALIEHS, 15 A LA UBRAIRIE NOUVELLE
Tou droiti réMTTés
M“ ÉMILE DE GIRARDIN'
TJne personne très-spirituelle, dont madame Émile de Girardin ne déclinera probablement pas la compétence, madame Sophie Gay, a dit quelque part, dans ses Salons célèbres, que, pour qu’uile femme supérieure eût tout son relief et tout son jour, il fallait que son mari fût nul, absent ou invisible. Cette triple condition a malheureusement manqué à madame de Girardin : son mari n'est pas assez nui, pas assez invisible et pas assez absent. Est-ce une raison pour nous montrer injuste envers elle? Tâchons de nous débarrasser d'une préoccupation importune, afin d’apprécier convenablement ce talent très-distingué et l’agréable roman de Marguerite.
Il serait difficile de s’expliquer les transformations ou
* Marguerite ou Deux Amourt.
plutôt les contradictions successives qui se révèlent dans la manière et dans les ouvrages de madame de Girardin, si l’on ne remontait un peu haut et un peu loin, c’est-àdire à ses débuts. Mademoiselle Delphine Gay, personne ne l’ignore, a commencé parla poésie, à cette première période des poètes de la Restauration, qui préludaient à la grande bataille romantique en se groupant autour d’un idéal chevaleresque et chrétien, où le réveil de l’art gothique, les souvenirs du moyen âge, l’élégie religieuse et sentimentale, et, en général, toutes les variétés du genre troubadour, s’alliaient aux accents déjà reconnaissables de la vraie muse moderne. Il y eut là un peu de confusion et de pêle-mêle, comme dans les moments qui précèdent un combat, et où les chefs ont quelque peine à échelonner et à discipliner leurs troupes. Soumet, Guiraud, madame Tastu, Émile Deschamps, Jules de Rességuier, Alfred de Vigny, Lamartine, depuis les Méditations jusqu’aux Haimonies, Victor Hugo avant les Orientales, se confondaient volontiers dans ce groupe, qui, malgré bien des avortements, des dissonances et des mécomptes, est resté l’honneur de la poésie et des lettres au dix-neuvième siècle. Quelques-uns, comme Casimir Delavigne et mademoiselle Delphine Gay, y ajoutaient (ce qui ne s’excluait nullement alors) la corde patriotique, nationale, philhellène, le libéralisme mitigé par le sentiment, le regret voilé et adouci des gloires militaires de la République et de l’Empire : genre troubadour aussi, mais où le dolman et l’aigrette des aides de camp de Murat remplaçaient la harpe traditionnelle, les tourelles gothiques, le clair de lune et les pourpoints à crevés.
C’est au milieu de ce monde que débuta et grandit mademoiselle Delphine Gay; elle était trop jeune, trop belle, trop heureuse et trop adulée pour se méfier de ce que ce inonde avait de factice ; car toute société, toute réforme,
M» ÉMILE DE GIRARDIN. Z
toute école politique ou littéraire, a son côté sincère et vivace, son côté artificiel et passager; et il est très-difficile, au commencement, de les dégager l’un de l’autre. M. de Chateaubriand lui-même, malgré son âpre et forte nature, n’y est point parvenu. Mademoiselle Gay, vers cette époque, de 1820 à 1830, s’imprégna si bien de cet élément Malek-Âdhel et Botzaris, Oswald et général Foy, que plus tard elle n’a jamais pu s’en guérir entièrement, et qu’on le retrouve au fond de ses plus vives et de ses plus cavalières boutades.
Maintenant, de cette poésie factice, artificielle, de ce culte du faux dans toutes ses attributions mondaines, élégiaques et romanesques, de cet ensemble si diamétralement contraire à l’idée qu’on se forme de quelque chose de trèsspirituel et de très-piquant, comment mademoiselle Delphine Gay a-t-elle pu passer à l’extrême opposé, à cet esprit si railleur, si raffiné, si intrépide! Comment a t-elle pu devenir ce que M. de Balzac, dans sa langue, eût appelé une femme si forte ? L’explication en est délicate et exige quelques commentaires.
Après que mademoiselle Delphine Gay eut échangé son nom déjà célèbre contre un autre nom plus problématique, il y eut pour elle, j’imagine, aux alentours de son mariage ot aux débuts de ce ménage trop intelligent pour ne pas être ambitieux, un moment — un moment critique, où elle jeta sur la société et sur le monde un de ces regards décisifs qui percent à jour tout ce qu’ils touchent. Une nouvelle ère politique avait commencé, qui laissait peu de place aux illusions chevaleresques : madame de Girardin en reçut naturellement le contre-coup; et cette impression générale se combina pour son esprit prompt et souple avec le changement de sa situation personnelle. Aux louanges faciles, aux triomphes mérités, aux transports
d'enthousiasme et d’allégresse qu’avait rencontrés partout la jeune fille, succédaient pour la jeune femme les embarras et les orages d'une existence compliquée. Elle sentait à scs côtés et en elle-même une force supérieure, et en même temps elle se voyait prête à se briser, à se heurter du moins, contre des difficultés vulgaires, des préventions sociales, des barrières naturelles ; son parti fut pris à l’instant : elle se dit que le temps des élégies était passé, qu'il fallait s'armer pour la lutte, et, abandonnant aux buissons de la route la tunique abricot-pêche, elle saisit cet admirable fleuret d'escrime qui ne s’est pas encore brisé entre ses mains.
Ce n’est pas tout, et cette rapide esquisse serait trop incomplète si nous n’y ajoutions un dernier trait. Dans cette lutte que madame de Girardin eut ou crut avoir à soutenir contre la société, elle fut aisément et promptement victorieuse. Soit intimidation, soit attrait, soit concession de bon goût, cette bé.sitation du premier moment, qui l’avait froissée, disparut bien vite. Toutes les portes s’ouvrirent au premier éclair de l’épée de Clorinde. Madame de Girardin, dès lors, se trouva en présence d’un autre écueil, que, malgré tout son esprit, elle ne sut pas toujours éviter. Elle profita trop de sa victoire, ou du moins elle parut attacher trop de prix à prouver qu’elle l’avait obtenue. Dans ces salons où on la recevait, et où la supériorité de son talent effaçait ou balançait les supériorités de naissance, on eût dit qu’à chaque visite elle faisait un inventaire, afin que personne ne pût douter qu’elle y fût entrée. Peu s’en fallut que, pour faire acte de familiarité avec les duchesses et les marquises, -elle ne nous donnât l’adresse de leurs couturières, de leurs tapissiers et de leurs marchandes de modes: si bien que, dans cette ferveur de néophyte, elle sacrifia trop souvent l'observation
M« ÉMILE DE GIRARDIN. 5
au commérage, el l’étude délicate ou piquante des passions et des caractères dans les classes élevées, au miroitement fugitif, au jeu mobile des surfaces dans les appartements élégants.
Ainsi, chevalerie sentimentale, esprit armé en guerre, placage mondain : telles sont les trois phases par où madame de Girardin a passé, et qui ont tour à tour marqué, dans son talent très-réel d'ailleurs, leur date et leur trace. Tout cela s’accommode et se combine aisément dans ces Causeries, dans ces Courriers de Paris, dont la fortune fut si éclatante, et que l’on accepta d’emblée comme les modèles du genre. Ceux qui ont l’honneur d’approcher madame de Girardin assurent même que sa conversation parlée est supérieure à sa causerie écrite, et que toutes ses qualités naturelles, tous ses défauts acquis, tous ses traits prémédites ou spontanés, s’y fondent dans un ensemble merveilleux, éblouissant, qui fait songer à la vraie Corinne ; un de ses habitués pousse, sur ce point, l'enthousiasme jusqu’à prétendre qu’elle serait la première femme de son siècle si elle n’avait jamais rien écrit. Sans adopter tout à fait cette façon singulière d’admirer madame de Girardin, on peut se demander si, dans les œuvres d’art, dans le roman et le drame par exemple, cette poésie de convention, cette élégance de marqueterie, cette intervention perpétuelle d’une femme d’infiniment d’esprit derrière ses personnages, sont bien favorables à l’illusion, à l’émotion, à l’entraînement pathétique et sincère, et finalement au succès.
Pour ne pas trop m’appesantir et ne pas abuser de mes avantages, je me bornerai, parmi les précédents ouvrages de madame de Girardin, à en citer un seul, le plus travaillé, et presque le mieux réussi de tous, sa tragédie de Cléopâtre.
En écrivant Cléopâtre, madame de Girardin a eu évidemment l'intention de faire une œuvre bien neuve, bien hardie, bien virile, de donner un démenti à cet impertinent de Diderot, et d’échapper à la vieille forme traditionnelle et classique. Ainsi que l'a dit excellemment .M. Sainte-Beuve, on sent que Soumet s’en est allé et que Théophile Gautier est venu. Eh bien, à chaque acte, à chaque scène do Cléopâtre, voici l'impression qu’on éprouve : il semble qu’on assiste à des variations très-brillantes, exécutées par une virtuose très-habile, d’après un thème fourni par les salons ou les Athénées. A tous moments, on dirait que l'auteur souffle ses acteurs, et souffle si haut que l’on n’entend plus qu’elle. Ainsi Cléopâtre entre en scène avec une magnifique tirade sur les antiquités égyptiennes, sur le Nil, sur mille détail» de climat et de couleur locale. Changez la décoration et le costume, et vous croirez entendre madame de Girardin elle-même, entre M. Ampère et M. de Saulcy, leur demandant le récit de leurs voyages, s’animant à leurs descriptions scientifiques ou pittoresques, et y répondant par une de ces improvisations brillantes qui sont le triomphe de l’imagination et de l’esprit, et qui font dire aux savants émerveillés : « Quelle femme ! Elle en sait autant que nous sur les ibis et les momies! »
Plus loin, Octavie, l’épouse légitime d’Antoine, gémit en silence des infidélités de son mari, elle déploie une sensibilité délicate, mélancolique, un peu mignarde, qui nous transporte à mille lieues de l’Égypte et de Rome. Ventidius, son confident (toujours le vieux moule!), s’apitoie sur ses chagrins, et il en résulte le dialogue suivant :