OCTAVIE
Non, je te le défends ;
Gardons-lui toujours pur l’amour de scs enfants !
Certes, voilà des sentiments trés-louables! Dans une autre. scène, Octavie vante le mérite d’un médecin, et elle ajoute :
Et vous pouvez me croire ; U soigne mes enfants!
Ici la vraie scène, avec un peu de bonne volonté, pwirrait se recomposer tout entière : — Un salon de la rue YilIc-rÊvéquei la Marquise et la Comtesse sont ensemble, au coin du feu; la marquise a un chapeau de chez Barenne... etc., etc... (Suit une description minutieuse du la toilette de ces deux dames) :
« LA MARQUISE. — Ah! ma chère, c’est une horreur! qui l'eût jamais pu croire? Ernest, mon mari... il me trahit pour une péronnelle que vous avez peut-être vue à la première représentation de Sophie Cruvelli, éblouissante de diamants...
« LA COMTESSE. — Oh! ma pauvre petite! quelle indignité! quel exemple pour ses enfants!...
« LA MARQUISE. — Je suis bien malheureuse; mais c’est égal! je saurai souffrir... pas un reproche! pas une plainte! Je cacherai ma blessure à tous les yeux; je ne veux pas que mes enfants apprennent de inoi à moins respecter leur père...
« LA COMTESSE. — Vous êt6s UH angol... Et puis, voyezvous, chacun a ses peines... Dans ce moment-ci, je suis
s CAÜSEBIES LITTÉRAIRES.
très-inquiète de mon neveu Georges... Je crains que cet enfant n’ait une fièvre typhoïde....
« hk üARQinsE. — Eh bien, ma chère, envoyez vite chercher Blache; il n’y a que lui pour soigner ces chères petites créatures... Et vous pouvez me croire, je n'ai jamais voulu avoir d’autre médecin pour mes enfants ! »
Nous voilà, n’est-ce pas? bien loin de Cléopâtre; nous n'en sommes que plus près de Marguerite.
Marguerite, madame de Meuilles, est une veuve charmante, non inconsolable, mais à peine remise d’une maladie grave, et, par conséquent, plus accessible à toutes les impressions nerveuses, sentimentales, bizarres, et même contradictoires : son deuil vient de finir, et elle est sur le point d’épouser Étienne d’Arzac, son cousin, qu’elle aime beaucoup, et qui l’aime passionnément.
Cet Étienne, bien que l’auteur n’ait pas voulu en faire le héros de son livre, en est le personnage le plus intéressant : cœur tendre, dévoué, chevaleresque sans fadeur, une de ces âmes généreuses, prédestinées à donner en amour plus qu’elles ne reçoivent, qui le savent d’avance, et qui s’y résignent.
Madame de Meuilles a eu un fils de son premier mariage.
Ce fils, qui s’appelle Gaston et qui sera V enfant terrible du roman, a pris naturellement Étienne en grippe, par cela seul que sa mère va l’épouser. Étienne a beau dévaliser j, tous les matins Boissier et Génesseaux, dans l’espoir d’adoucir ce redoutable ennemi de sept ans, il ne peut réussir à s’en faire aimer.
Les choses en sont là lorsque Gaston court un danger horrible. En jouant avec un enfant du voisinage, il est assailli par une louve enragée; son compagnon est mordu, et lui-môme deviendrait à son tour la proie de la hideuse
m ÉMILE DE GIRARDIN.
bête, si un coup de fusil, tiré par une main invisible, n’étendait la louve roide morte. Étienne arrive pour assister à l’épilogue de ce drame : on lui raconte ce qui s’est passé; on lui montre la louve agitée des dernières convulsions de l’agonie, l’enfant mordu, et qui succombera plus tard; Gaston, que l’on a hissé sur un arbre, et qui, Dieu merci! est parfaitement intact. Mais, lorsque Étienne demande le nom du chasseur mystérieux qui a tiré le coup de fusil, personne ne peut le lui dire, et il est obligé de ramener Gaston à sa mère sans savoir qui l’a sauvé.
Madame de Girardin a tracé avec beaucoup d’art les angoisses rétrospectives de Marguerite, et le travail intérieur qui s’accomplit dans son imagination ou dans son cœur, pendant qu’elle cherche à découvrir quel est le sauveur de Gaston. Cette idée fixe, que M. de Stendhal eût appelée cristallisation, fait nécessairement perdre un peu de terrain au pauvre Étienne, d’autant plus que Gaston, qui a très-bien vu l’homme au coup de fusil, et qui s’est pris pour lui d’une belle passion, promet à sa mère de le lui montrer tôt ou tard, et lut en fait, en attendant, un portrait si magnifique, que l’émotion de la femme commence à devenir complice de la reconnaissance de la mère.
Hélas! ce sauveur, cet inconnu ne se découvre que trop tôt; c’est tout simplement le comte Robert de la Fresnaye ; Robert de la Fresnaye en personne, entendez-vous bien? c’est-à-dire le séducteur, l’irrésistible, le dernier rejeton mâle de cette race éteinte qu’on nomme les hommes à bonnes fortunes; mélange de dépravation diabolique et de vertu patriarcale; démon à velléités séraphiques; ange aux allures infernales; très-corrompu et pourtant très-prude; Lovelace greffé sur Grandisson; employant à sauver les femmes qu’il a perdues toutes les séductions qui lui ont servi à les perdre : bref, pour revenir à mon texte, le mau-^
vais sujet troubadour, tel qu’on le retrouvera encore dans les romans de femmes cent ans après que l’espéco en aura disparu dans le monde.
Pour le moment, Robert de la Fresnaye, converti, comme l’eût été don Juan, par les chastes attraits de ipadame de Meuilles, n’aspire qu’à échanger sa couronne méphistophélique contre un classique bonnet de coton, et à épouser Marguerite au onzième arrondissement; seulement il porte dans le bien la même 'audace que dans le mal; et il s’est dit : « Marguerite aime son cousin Étienne d'Arzac, et elle va l’épouser ; donc elle m’aimera, et je l’épouserai, moi Robert de la Fresnaye... Quia nominor leo! »
Vous voyez d’ici la situation, et la lutte qui s’engage : d’un côté, le cousin Étienne, l'amour honnête et modéré dont on n’a pas peur, ayant pour auxiliaire madame d’Arzac, tante d'Étienne et mère de Marguerite, laquelle dame a voué à Robert une de ces haines solides que les mauvais sujets inspirent souvent aux douairières; de l’autre, Robert de la Fresnaye, l’amour orageux, inavoué, presque coupable, conlru lequel on se débat, et qui n’en entre que plus profondément dans le cœur; Robert sans ce.sse rappelé à Marguerite par cet enfant qu’il a sauvé, ce Gaston qui l'adore et qui ne peut pas souffrir Étienne.
Je glisse sur des détails d’ameublement beaucoup trop prolongés, et où madame de Girardin a encore sacrifié à ses faux dieux; je glisse sur une visite chez la duchesse de G..., de qui M. de la Fresnaye est quelque peu l’amant, et qui possède un salon merveilleux, à la fois dortoir, boudoir, musée, cabinet de lecture, parloir, oratoire et bibliothèque. Une fois entré dans le vif du sujet, le récit devient très-attachant, presque pathétique, et l’auteur tire un excellent parti de cette donnée paradoxale, possible pourtant : une femme vertueuse, sincère, point coquette, aimant
M« ÉMILE DE GIRARDIN
deux hommes à la fois! Il y a entre autres une scène charmante, et où la distinction s’élève jusqu’à l’originalité : c’est celle où Étienne d’Arzac et Robert de la Fresnaye, au plus fort de leur rivalité, se rencontrent auprès de la chaise longue de' Marguerite, qui, à force d’agitations, de perplexités, de combats intérieurs, a fini par retomber malade. Sans se dire un mot, sans échanger un seul regard, ces deux hommes comprennent tout ce qu’il y aurait de vulgaire et de cruel à aggraver par leur attitude les angoisses et les souffrances de n^adame de Mouilles; et les voilà, oubliant leur inimitié, ne songeant qu’à distraire et à amuser un moment celle qu’ils aiment, en faisant assatlt de bons mots, de reparties fines, d’anecdotes piquantes, de toute celte jolie monnaie courante que les Parisiens spirituels empochent d’une main et dépensent de l'autre! Pourquoi faut-il qne, dans cette scène exquise, madame deGirardin ait manqué de confiance en elle-même, et qu’au lieu de se charger d’approvisionner d'esprit séstdeux héros, ce dont elle était certes bien capable, elle soit allée en demander à MM. Gautier etMéry? Je respecte infinitaent le talent de ces messieurs; mais faire citer leurs bons mots dans une conversation du faubourg Saint-Germain, quelle fausse note! Mieux valait encore Cléopâtre causant Itiéroglyphes avec M. de Saulcy, ou Oclavie recommandant le docteur Blache pour la coqueluche et la rougeole!
Le dénoûment est triste, et peut-être un peu trop lugubre. Étienne d’Arzac, comprenant que son bonheur esta jamais perdu et que madame de Meuilles lui préfère tout bas M. de la Fresnaye, s’arrange un suicide discret et de bonne compagnie, dont Marguerite pourra toujours douter, et qui ne la condamnera ni à des remords trop vifs ni à un veuvage trop long ; il est tué ou il se tue dans une partie de chasse. Mais Marguerite a tout deviné : sa santé, déjà fort
altérée, ne peut résister à ce dernier coup; elle meurt, pas assez vite cependant pour que Robert de la Fresnaye n’ait le temps de l’épouser in extremis. Ce mariage et cette mort sont très-touchants, bien qu’un peu trop noyés dans la dentelle.etla mousseline blanche; c'estdu pathétique mondain, très-supérieur à l’agonie de madame Doche dans la Dame aux camellias. Robert de la Fresnaye est au désespoir; en mourra-t-il? se consolera-l-il? reprendra-t-il son existence de Lovelace, ou entrera-t-il à la Trappe? Madame de Girardin nous laisse le choix des conjectures.
D’où il suit qu’une très-honnôte femme, qui a le malheur d’aimer deux hommes à la fois, n’a qu’un moyen de se tirer d’affaire avec honneur : c’est de mourir.
Je le répète, c’est là un fort joli roman, distingué, spirituel, plaisant, attendrissant; une délicieuse lecture de trois heures pour tous ceux qui auraient avalé, dans ces derniers temps, un peu trop de prose négrophile, A'Oncle Tom et de mjstress Beecher Stowe. Marguerite, à nos yeux, a le grand mérite de ne pas venir du Kentucky, d'être tin li^e très-français, et de no vouloir prouver qu'une thèse romanesque. Je sais bien que ces trois avantages lui feront perdre quelque cent raille lecteurs, et que la société ne peut, en conscience, se passionner pour un ouvrage où elle n’est ni attaquée, ni démolie, ni outragée. Aussi est-ce à titre de dédommagement isolé, bien chétif, hélas! et bien humble, que j’offre ces sincères louanges à Marguerite. En outre, ce livre n’est pas trop faux; et puis le faux, dans le roman, doit-il nous trouver bien inexorables? Êtes-vous bien sûrs que Paul et Virginie soit vrai? qu’Atala ne soit pas très-fausse? Et la Gmeviève de George Sand ! et sa Mare au Diable! et sa Facleüe! Seulement, Chateaubriand, Bernardin de Saint-Pierre, George Sand, sont faux avec génie: madame de Girardin ne l’est qu’avec
M« ÉMILE DE GIRARDIN
énormément d’esprit et de talent; c’est quelque chose encore, c’est beaucoup. D’ailleurs, suis-je certain moi-même de la juger avec une impartialité parfaite? J’ai bien envie de finir cette causerie par où je l’ai commencée, et de renvoyer madame de Girardin à un charmant proverbe qu’elle a fait jouer, il y a trois ans, à la Comédie-Française ; si elle me trouvait trop immodéré dans mes critiques ou trop réservé dans mes éloges, je la prierais de relire et de s’appliquer à elle-même le titre de son proverbe : « C'est la faute du mari. »
M. OCTAVE FEUILLET
J’ai annoncé, dans ces Causeries, l’inlenlion de contri* buer, au moins de mon humble obole, à payer les dettes de la critique envers les livres et les auteurs contemporains; mais, parmi les dettes, il y en a de fraîches, et il y en a d’arriérées; c’est une de celles-là que j’acquitte aujourd’hui, et je le fais avec d’autant plus de plaisir que je connais peu de créanciers moins exigeants, plus sympathiques et plus aimables que M. Octave Feuillet.
M. Feuillet est très-jeune; c'est, je crois, en novembre 1845 que son nom parut, pour la première fois, dans une de ces innombrables réouvertures qui ont signalé l’orageuse existence de l'Odéon. On joua une petite pièce de lui, intitulée le Bourgeois de Borne, qui succomba devant une bourrasque d’étudiants telle qu’il en éclate parfois dans ce parterre, bruyante province du pays latin. Pourtant les connaisseurs remarquèrent dès lors, dans cette œuvre à peine écoutée, des germes précieux de distinction, d’élégance et de finesse. La revanche ne sc lit pas attendre : au
'ScéfiM et Proverbes,
OCTAVE FEUILLET
mois de mai de l’année suivante, le même théâtre représenta, sous le titre d' Échec et Mat, un drame en cinq actes, où se révélaient d’une manière évidente assez de dons heureux, d’instincts de la scène et de brillantes promesses pour justifier un succès. Seulement, les succès, à l’Odéon, ont cela de particulier, que, lorsqu’ils ne donnent pas tout, ils ne concluent rien. Le lendemain des Vêpres siciliennes ou de Lucrèce, on s’appelle Casimir Delavigne ou Ponsard; on est salué comme un demi-dieu, sauf, plus tard^ à en rabattre : le lendemain (VÉchee et Mat, on ne s’appelle encore que M. Octave Feuillet, sauf à trouver dans une autre voie la réussite et la renommée que l’on mérite.
Après Échec et Mat, il y eut, dans la vie littéraire de M. Feuillet, quelque peu d’éclipse et de lacune. Palma, mélodrame assez médiocre, et même la Vieillesse de Richelieu. malgré des scènes intéressantes et bien faites, ne répondirent pas à l’attente qu’avaient éveillée ses débuts. Mais le jeune poêle ne tarda pas à rencontrer ailleurs la vraie direction de son talent. Alix, la Crise, Rédemption, montrèrent, vers cette époque, toutes les ressources de cette plume délicate, de cotte observation pénétrante et flexible, qui, dégagée des combinaisons vulgaires et de l’attirail matériel du théâtre, n’en arrivait que plus sûrement à l’émotion et à l’effet. Bientôt la Partie de Dames, la Clef d'Or, VEmiitage, le Village, vinrent compléter ce groupe de compositions exquises, qui, sous le nom de Scènes et proverbes, forme jusqu'à présent le meilleur titre littéraire de M. Octave Feuillet.
En ouvrant ce volume, il est difficile de se défendre d’un rapprochement et d’un souvenir. Les proverbes de M. de Musset sont trop présents à toutes les mémoires, trop popularisés désormais par le succès de théâtre, pour que l’œuvre du nouveau venu puisse échapper à tout soupçon, sinon
d'imitation volontaire et servile, au moins de filiation naturelle et poétique. Il convient donc de dégager l'une do l'autre ces deux physionomies si distinctes et si diversement originales. Aussi bien, le moment n’csl-il pas arrivé de parler de M. de Musset autrement que l’encensoir à ta main? Depuis quinze ans, nous l’avons loué outre mesure, pour lui faire rendre la justice qui lui était duc, et que le gros du public lui refusait encore. Aujourd'hui l’on peut dire, sans emphase comme sans malice, que la postérité a commencé pour lui. Lorsque avec des stimulants aussi vifs, aussi puissants qu’auraient dû l’être ses triomphes rétrospectifs, on ne réussit à écrire, en cinq ans, que Louison et ^ le discours de réception à l’Académie française, c’est que l’on n’a plus rien dans le cerveau, ou que l’on tient à justifier le mot cruel de Henri Heine : — « C’est un jeune homme d’un bien beau passé ! »
Loin de nous l’idée de contester ou d’amoindrir les Proverbes de M. de Musset! La preuve qu’ils sont charmants, c’est que les deux plus faibles, le Caprice et une Porte ouverte ou fermée, ont suffi pour ramener la foule au ThéiV tre-Français, pour faire de l’auteur un académicien, et pour convaincre les plus incrédules que le poète de Rolla et ieNamouna méritait d’être pris au sérieux, malgré la Ballade à la Lune. Rien de plus friand pour un lecteur délicat que cet esprit léger, ailé, impalpable, toujours prêt à s’envoler vers les sphères idéales, mais sans cesser d’éclairer et de colorer les réalités, comme le rayon de soleil qui, tout en jouant dans l’azur ou dans les nuages, donne aux objets extérieurs le contour, la couleur et la lumière. Toutefois je crois que le théâtre de M. de Musset ne peut être considéré que comme un accident heureux, une exception brillante : il n’offre qu’un côté de la poésie, et presque rien de la vraie poésie dramatique.
OCT-AVE FEDILLET.
Les maîtres de la scène ont été souvent appelés les maîtres de la vie : le titre est un peu solennel, et serait probablement discuté par les prédicateurs et les moralistes : ce qui est incontestable, c'est que de Shakspeare à Molière et de Sophocle à Corneille il y a eu constamment chez ces grands poètes une sorte d’enseignement pratique, d'application lointaine ou directe à nos devoirs, à nos sentiments, à nos misères, une sorte d’école humaine qui, tantôt sous un aspect héroïque, tantôt avec des allures plaisantes, emploie à émouvoir, à attendrir, à corriger, à avertir, à amuser les hommes, ce fonds commun de souffrances, de catastrophes, de vices, de travers et de ridicules, qui, dans la réalité, s’appelle la société ou l’histoire, et, sur la scène, la tragédie ou la comédie. Eh bien, prenez le recueil de M. de Musset; relisez ses véritables proverbes, ceux où ce libre génie ne s’est pas encore maniéré; relisez "les Caprices de Marianne, le Chandelier, Il ne faut jurer de rien. Il ne faut pas badiner avec l'amour, Fantasia surtout, son chef-, d’œuvre : que trouverez-vous? Un reflet lointain de Cymbeline et de Comme il vous plaira, une imagination vraiment douée par les fées, et qui change tout ce qu’elle touche en perles et en diamants; une fantaisie élégante et cavalière, tour à tour voisine de l'attendrissement et du sourire, et fort différente de la fantaisie sensuelle et plastique inaugurée par M. Gautier et son école; mais vous y chercherez en vain quelque chose d’applicable à la vie, un sentiment distinct du bien ou du mal, des devoirs et du but de l’homme ici-bas, une morale enfin, si accommodante et si peu rigide que vous la vouliez. L’observation n'existe pas chez M. de Musset, ou, si elle existe, il suffit d’une bouffée d’air ou de poésie pour qu’elle s'envole hors de portée : on dirait un de ces ballons qui ont bien un homme à leur base, mais qui, entraînés par le vent loin de la terre et des re-
18 CAUSEBIBS LITTÉRAIRES.
gards, ne laissent plus distinguer que la voile brillante ef légère qui les soutient à travers l'espace. Comment en serait-il autrement? M. de Musset, — il nous l’a dit lui-mème dans une ravissante boutade, — ne croit pas à l’observation, à l’étude du cœur humain, dans ce qu'elio a de collée* (if et de concluant. Il a son cœur humain, lui, et il s’inquiète peu de celui des autres. Quoi d’étonnant, dès lors, qu’il ne puisse saisir ni un caractère, ni un travers, ni un vice, ni un ridicule, ni rien de ce qui intéresse la société ou l’humanité? Une personnalité charmante et fantasque, se jouant avec mille grâces juvéniles dans un petit monde créé à son image, et qu’elle fait miroiter sans cesse sous le rayon de ses poétiques caprices ; voilà le théâtre do M. de Musset. A l’époque de nos agitations et de nos anxiétés politiques (on doit les supposer Unies), j’ai eu la naïveté de l’inviter gravement et périodiquement à écrire la comédie ou la satire des mœurs républicaines et des excès démagogiques : M. de Musset a dû bien rire de mes articles, s’il les a lus. Beaucoup mieux qu’un enfant gâté, un peu moins qu’un homme de génie : tel aura été décidément son rôle, — si étincelant et si court ! — dans la littérature moderne.
Chez M. Octave Feuillet, au contraire, tout repose sur l’analyse attentive des facultés de l'âme; le monde où il se place est bien le nôtre, les passions qu’il décrit sont bien celles qui nous agitent et nous égarent, les devoirs qu’il indique sont ceux auxquels l’honnête homme essayerait vainement de se soustraire. La poésie ne lui fait pas défaut; mais, au lieu de tout entraîner, elle se soumet, après quelques résistances, à l’observation, ou plutôt à la vérité : que dis-je? elle s'y môle et s’y combine dans des proportions si justes et si discrètes, que la poésie en devient plus vraie et la vérité plus poétique ; car c’est là le trait distinctif du talent de M. Feuillet, que, tout en plaidant la cause du de-
OCTAVE FEDILLET.
voir contre fa passion, des sentiments légitimes contre les ivresses coupables, des joies intimes de la famille contre les transports stériles des liaisons passagères, de la simplicité du cœur contre l’exaltation fébrile du cerveau et des sens, il ne tombe jamais dans la vulgarité; ameutez contre lui les plus farouches ennemis de l’école du bon serti, les fantaisistes les plus chevelus, les bohèmes les plus rebelles aux exigences de la société et de la grammaire : jamais ils ne pourront lancer contre lui le redoutable anathème qu’ils ont formulé ainsi ; Lyrisme du pot-au-feu! Non : M. Octave Feuillet reste distingué, même en réhabilitant les droits du lieu commun; élégant, même lorsqu’il déprécie les vanités mondaines; plein d’une saveur exquise et rare pour les gourmets intellectuels, même lorsqu’il vante le brouet noir du ménage, du foyer domestique et des félicités orthodoxes. Arrivé à une époque où le désordre venait d’atteindre à son apogée dans la littérature comme partout, et où la société reconnaissait avec effroi jusqu’à quel gouffre peut conduire cette épidémie d'indiscipline politique, morale, religieuse et littéraire, il a protué (en y contribuant) de la réaction générale. Mais cette tâche réparatrice, il s’en acquitte avec tant de charme, que personne n’est tenté de se plaindre, et que ceux-là mêmes qu’il ne convertirait pas tout à fait le lisent avec délices.
Rouvrons au hasard, ne fût-ce que pour nous payer d’avance de nos éloges, quelques-uns de ces petits chefsd’œuvre.’
dansLlédcmption, M. Octave Feuillet a eu à rajeunir cet éternel sujet de lu courtisane régénérée par l’amour, qui offre, il faut le croire, un bien vif attrait aux poètes et aux artistes, puisque tous ou presque tous s’y sont laissé prendre. Mais il sufüt de lire trois pages de Rédemption pour reconnaître de quelle façon M. Feuillet touche à ce thème
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paradoxal. Cette fois, ce n'est pas la passion qui se purifie et s'ennoblit par son excès même; ce n’est pas une imagination égarée qui cherche dans un dernier égarement, plus loyal et plus exalté que tous les autres, le pardon et l’oubli de ses faiblesses : c’est une intelligence supérieure, qu’un invincible instinct ramène à ses destinées véritables ; c’est une âme ijui se rachète. Um âme! j’ai donné, dans ce seul mot, la clef de toutes les œuvres de M. Feuillet, le signe où Se révèlent leur inspiration et leur origine. Talma prétendait qu il y avait dans chacun de ses nouveaux rôles un vers ou un passage qui lui livrait le sens de tout le reste, et, certes, il fallait qu il fût doué d'une pénétration bien grande pour trouver un sens quelconque dans les tragédies de son temps. Il y a, dès la seconde scène de Rédemption, deux lignes qui nous livrent M. Feuillet tout entier :
« MADELEINE. — J’irai jusqu’à ce que je sache le nom du mal étrange qui me ronge au milieu de ma gloire et de ma beauté.
« LE CDRÉ. — Ce mal est le suprême bien, ma fille ; et son nom, c’est l'âme. »
L’âme, telle est, je le répète, la muse de M. Feuillet. L’imagination avec ses chimères, l’esprit avec ses périls, la raison avec son orgueil, la fantaisie avec ses caprices, tout cela, ce n’est pas l’aine, cette portion divine de notre être, qui plane sur le tumulte de nos passions et de nos sens comme la blanche hirondelle des mers sur les flots noirs et agités. L’honneur de M. Octave Feuillet est d’avoir compris que, dans presque toutes les fictions de la littérature moderne, même les moins répréhensibles etf apparence, l’âme était constamment sacrifiée à quelque chose qui n’est pas elle. Son mérite est d’avoir su écarter d’une main fine et inflexible toutes ces plantes parasites, baptisées de noms sonores par notre complaisance ou notre orgueil, d’être
OCTAVE FEUILLET
arrivé droit à celte fleur délicate, austère et voilée, et de nous en avoir révélé la fraîcheur et le parfum. Ainsi, dans cette rédemption d’une courtisane, qui n’a été trop souvent que la glorification de la passion, ou, pour parler plus juste, de la matière déifiée par elle-même, c’est l’âme seule qui triomphe : c’est elle qui rachète les fautes qui l’ont souillée, et contre lesquelles elle n’a cessé de protester et de se débattre : la différence est assez notable pour méri* ter qu’on la proclame. Depuis Marion Delorme jusqu’à la Dinne aux camellias, pas une des courtisanes réhabilitées de notre littérature ne ressemble à la Madeleine de M. Octave Feuillet.
Dans la Crise, il a représenté ce moment dangereux où une honnête femme, voyant s’enfuir les belles années de sa jeunesse, éprouve un sentiment d’irritation sourde, de vague regret, de désir inquiet et douloureux, en songeant à ces ardentes joies de l’amour coupable, qu’elle a entrevues dans le monde et dans les livres, mais qu’elle ne connaît pas et qu’elle ne connaîtra jamais. Le mari de cette femme emploie, pour la préserver, un moyen homœopathique, qu’il est permis de trouver hardi. Il autorise un de ses amis (justement c’est un médecin) à faire la cour à sa femme, à condition qu’il s’arrêtera assez tôt pour que l’honneur soit sauf, assez tard pour que la pauvre imprudente ait le temps de mesurer l’abîme où elle risquait de tomber. Celte périlleuse intrigue d’intérieur est menée avec un art infini. Au dénoùment, l’on n’est pas bien sûr qu’il n’y ait pas çà et là quelques égratignures, que le médecin homœopathe n’ait pas lais.sé sur le champ de bataille un peu de sa science médicale, madame de Marsan un peu de sa dignité et de son repos; mais enfin, quand elle se jette dans les bras de son mari, pure encore, et pourtant aussi bien corrigée que si l'expérience avait été complète, le but
du poëte est atteint : la révolté est pour jamais apaisée; la crise est passée et ne reviendra plus; il ne reste qu’une honnête mère de famille, entourée de son mari et de ses enfants. Il était impossible de se tirer de ce mauvais pas avec moins de frais et plus de grâce.
La Clef d'or nous montre une jeune fille enthousiaste et confiante, au moment où elle vient de s’unir à un homme qu'elle aime et de qui elle se croit aimée. Le hasard lui fait entendre une causerie confidentiell.c de Raoul, son mari, avec un de ses amis intimes, et ces confidences lui prouvent, liélas! que Raoul ne l'a épousée, comme on dit vulgairement, que pour faire une fin. Alors, voilà Suzanne, dans une noble et pudique colère, refusant à Raoul la petite clef d’or qui devait lui ouvrir à la fois la porte dosa chambre et les plus précieux trésors de son âme virginale. Patience ? il se trouve qu e cet affreux mari n’esl pas aussi noir, aussi blasé, aussi sceptique qu’il en a l’air, et qu’après avoir pensé, parlé et agi comme un roué du dix-ncuviéme siècle (les plus pitoyables de tous), il vientuu instant où il pense, parle et agitcommeM. Octave Feuillet lui-inéme, et c’est assurément ce qu’il a do mieux à faire. Comment il travaille à reconquérir sa femme, comment il se purifie dans ce travail salutaire, comment il devient amoureux fou de Suzanne, et finit par se faire rendre la clef d’or, c’est là, vous le savez, un de ces petits drames psychologiiiues où M. Feuillet excelle, et celui-là, un peu plus développé que les autres, est aussi un des plus attrayants et des plus complets. Cependant, si j’étais forcé de choisir entre toutes les pièces du recueil, je crois que je me déciderais pour la Partie de Dames; car, outre le mérite du tour de force, tou. jours secondaire en littérature, c’est là ce me semble, que i’ originalité véritable de M. Feuillet et de son procédé poétique éclate dans tout son jour. 11 n’y a, dans la Partie de
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Daines, que deux personnages, le docteur Jacobus et la baronne d’Ennel, un vieillard de soixante-dix ans et une femme de soixante. Le docteur vient, suivant son habitude de tous les soirs, jouer une partie de dames avec la baronne : il perd et s’impatiente; on demande la baronne do la part du curé : elle sort et laisse le docteur seul, nouveau sujet de mauvaise humeur; il s’avise d’être jaloux de ce ' curé, qui est lui-même septuagénaire. Nous ne connaissons rien de mieux analysé et de mieux décrit que ce crescendo de colère chez ce malheureux Jacobus, qui en arrive à faire à sa bonne et spirituelle partenaire une scène épouvantable, dans laquelle il nie Dieu, la vertu, la dignité de la vieillesse, insulte la baronne, et se maudit lui-même. La douleur de madame d’Ermel, ses alternatives d’attendrissement et de rigueur à l’égard do ce pauvre fou, qui compromet en quelques minutes une amitié de quarante ans, la pénitence qu’elle impose au docteur, les hésitations de celui-ci, son repentir et son pardon, forment un ensemble exquis, délicieux, adorable, digne de rivaliser de ténuité et d’élégance avec la dentelle de Malines ou d’Alençon. De ce petit cadre ciselé dans l’or, ôtez l’âme; que restera-t-il? Une vieille ratatinée et un vieux radoteur. L’âme éclaire, illumine, colore, ennoblit tout cela. Elle répand sur ces deux visages ridés et flétris une beauté mystérieuse, une ineffable jeunesse; vous voyez que je ne me trompais pas, et que c'est bien là la muse de M. Octave Feuillet.
N y a-t-il donc pas de défauts dans ce livre? Il y en a, ou du moins il y a çà et là l’envers de ses qualités. La subtilité touche de si près à la finesse! l’afféterie à l’élégance! la recherche à la distinction! Les poètes dramatiques, on le sait, se passent difficilement du Deus ex machind, de cette puissance, visible ou cachée, personnifiée ou abstraite, qui intervient au moment décisif, coupe ou dénoue à sa
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guise le RI de l’intrigue, et donne satisfaction au spectateur ou au lecteur. Le Deus ex machina de M. Octave Feuillet, c'est lui-même. On rencontre parfois, dans ses charmantes pièces, des moments critiques, où pour être plus sûr de mener à bien le triomphe de la vertu ou de l'esprit, il apparaît un peu trop, et prend la parole à la place de ses personnages. Je choisirai pour exemple les jolies scènes du Village. Un notaire et sa femme, M. et madame Denis, vivront heureux et paisibles dans un petit bourg du Cotentin. Survient un ancien camarade de M. Denis, nommé Tom Rouvière, célibataire incorrigible et touriste infatigable; il raconte ses voyages, il se moque un peu de madame Denis, provinciale renforcée; il fait rougir M. Denis de son existence plate, ennuyeuse et monotone; bref, le notaire, exaspéré par les récits et les railleries de Tom Rouvière, se révolte contre son bonheur, et signifie à sa femme qu’il va voyager pendant deux ans avec son ami. La situation est très-bien posée; les caractères se dessinent à merveille; chaque acteur parle le langage qui lui est propre : maintenant, il s’agit de tirer M. Denis des griffes du tentateur, et de convertir ce diable de Tom Rouvière. Qui se chargera de l’entreprise? madame Denis; et elle s’en acquitte si bien, qu’elle triomphe sur toute la ligne. Seulement, il faut se prêter à la circonstance, et admettre que cette femme, qui tout à l’heure nous agaçait par ses plats commérages, soit devenue subitement, et pour le besoin de la cause, passionnée comme Héloïse, pathétique comme le pigeon de la Fontaine, et spirituelle comme M. Octave Feuillet ; estce vraisemblable?
Encore un léger reproche! — Mais celui-là est d’une nature si délicate, que je ne sais trop comment le formuler : essayons pourtant. Les poètes et les conteurs, quels que soient leurs honorables efforts pour se faire les champions
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OCTAVE FEUILLET
de la plus stricle orthodoxie morale, ne doivent pas se dissimuler que leurs lecteurs les plus attentifs et les plus empressés se recruteront toujours parmi les imaginations romanesques : or, n’y a-t-il pas quelque inconvénient à leur laisser croire que la vertu a son roman comme la faiblesse, le pot-mi-feu sa poésie comme les passions? Que peut-il en arriver? Les imaginations dont je parle, déjà portées à demander à la vie réelle autre chose que ce qu’elle peut donner, à n’aborder ses devoirs que du côté sentimental et factice, prendront au pied de la lettre les conclusions du poète, et se précipiteront, à sa suite, vers un idéal de bonheur régulier et domestique, non pas parce qu’elles le sauront honnête, salutaire, conforme aux lois divines et humaines, mais, parce qu’elles le croiront poétique. Puis, si elles éprouvent des mécomptes (et il y en a partout), elles seront exposées à un péril plus grand peut-être que celui qu’elles auraient rencontré dans les désenchantements de l'amour coupable; car, au lieu d’être désabusées du mal, elles seront désabusées du bien ; au lieu de faire tourner au profit de la morale les déceptions recueillies dans les voies mauvaises, elles la rendront responsable des désappointements subis dans la bonne voie. — Mais alors, comment faire? me dira M. Feuillet. — Hélas! je n’en sais rien. — Aussi n’est-ce pas un blâme que je lui adresse; c’est un doute, une nuance que je lui soumets. Cette nuance, s’il l’admettait, lui expliquerait peut-être, ainsi qu’à bien d’autres qui s’en irritent ou s’en attristent„pourquoi les œuvres d’imagination très-orthodoxes et très-morales sont d’ordinaire accueillies avec une certaine froideur; c’est qu’elles ne peuvent exciter dans le public auquel elles s’adressent autant d’enthousiasme et de sympathie qu’en éveillent les ouvrages dangereux chez les gens pour qui on les écrit. Il se mêle constamment un peu d'inquiétude et de
méfiance à la satisfaction que causent aux- lecteurs rigides ou timorésun récitou unescène d'uneraoralité irréprochable; et il y aura toujours, à leurs yeux, quelque chose de supérieur au mérite d’écrire un bon roman ou un bon drame : c’est le mérite de n’en point écrire.
V Voilà pourquoi les esprits chagrins et frondeurs ont eu l’impertinence de comparer la société, vis-à-vis des bons et des mauvais livres, à une femme qui pardonne tout à son amant et ne sait gré de rien à son mari. J’accepte pour un moment cette comparaison malhonnête : dans quelquesunes de ces délicieuses pièces de M. Octave Feuillet, l’héroïne, ennuyée de vertu, poussée par de vagues désirs, par une curiosité périlleuse, est sur le point de succomber; elle échappe pourtÿnt, et se jette avec un retour de tendresse dans les bras de son mari, parce qu’elle reconnaît qu’il est en définitive plus distingué, plus spirituel et plus aimable que l’homme qui allait la séduire. Eh bien, si la société ressemble à cette femme, qu’elle l’imite jusqu’au bout ! — Un mari, je veux dire un auteur comme M. Octave Feuillet, a mille fois plus d’esprit, de charme, de distinction et d’élégance que tous ceux qui cherchent à la dépra * ver, à la corrompre et à la perdre.
Il ne serait peut-être pas sans intérêt de recherchei comment s’est faite, chez M. Mérimée, la filiation d’idéei qui vient d'aboutir aux Faux Dèmétrius. On le sait, l’éminent conteur s’est toujours attaché de préférence, dans le roman, aux traits de passion ou de caractère qui dessinent un personnage et expliquent une catastrophe ; dans l’histoire, aux détails de mœurs et de couleur locale qui précisent une époque et expliquent un événement. Curieux de nouveautés comme nous le sommes tous, ou, pour mieux diret d'anciennetés nouvelles, il a commencé, un beau matin, à feuilleter la littérature russe, et en a extrait, sous le titre de la Dame de Pique, une nouvelle de Poushkine, digne sœur de Colomba et de Carmen. Ce premier succès l’a mis en goût, et, l’année suivante, il a publié, sur Nicolas GogoU un de ces articles aujourd’hui à la mode où des écrivains français et très-français se donnent la peine d’a-
t Êfitodt de VhUloire de Buesie. — Lee Faum Démétriue,
nalyser, d’interpréter et de condenser les inventions du génie moscovite, anglais ou américain. Dès lors, voilà M. Mérimée voguant en pleine histoire de Russie, et recueillant avec une ferveur d’antiquaire et d’artiste tous les faits caractéristiques de ce singulier peuple en qui éclatent les contradictions dû sang slave : énergie de sauvage, finesse de diplomate, fougue de jeune homme, réflexion de vieillard, grâce et rudesse, entraînement et calcul, tous les éléments des civilisations qui commencent et tous ceux des sociétés qui finissent. L’épisode des faux Démétrius, qui résume ces divers traits dans un cadre à part, et avec tout l’intérêt d’un roman, ne pouvait manquer d’attirer l’attention de M. Prosper Mérimée; ajoulez-y une quantité raisonnable de ces bons coups de couteau que le célèbre romancier n’a jamais dédaignés, une vague et lointaine ressemblance avec ce Jules-César dont l’iiisioire doit être Yexegi monumentum de sa carrière littéraire, et vous comprendrez aisément qu’ayant eu cet été, comme il le dit lui-même, un mois à passer dans un endroit où il n’avait pas à redouter les coups de soleil, il en soit sorti avec le manuscrit de ces Faux Démétrius. A ce compte, les lecteurs égoïstes vont désirer, je le crains, que M. Mérimée passe de temps à autre un mois ou deux dans cet endroit privilégié où l’on se rafraîchit le teint et d’où l’on rapporte un livre excellent.
Qu’est-ce donc que ces Faux Démétrius, ou plutôt ce Faux Démétrius? — Car, pour être plus clair et déblayer la route où je vais sia*we pas à pas le traîneau de M. Mérimée, j’ai bien envie de mettre le pluriel au singulier, et de n'admettre qu’un Faux Démétrius. L’auteur nous le dit : a Les secondes éditions, les copies de héros ou même d’aventuriers, ne réussissent jamais; » les trois imposteurs de bas étage qui essayèrent d’obtenir de la Russie un re-
gain de crédulité parvinrent seulement à prouver qu’il y a, chez certains peuples et à certaines époques, des moments où tout semble possible, excepté le vraisemblable, et que les tzars ou Césars de contrebande tombent très-aisément dans la caricature.
Quoi qu'il en soit, Ivan IV, dit le Terrible, — terrible homme, en effet, il avait eu sept femmes! — mort en 1584, laissa un fils, appelé Démélrius et né de son septième mariage. Malgré ce surnom formidable, Ivan était très-aimé de son peuple, comme le sont en général tous les princes qui ont la main ferme et rude. Le petit Démétrius, fort et bien portant, annonçait, dès l’âge le plus tendre, les mêmes qualités de violence et de cruauté qui avaient popularisé son père, tandis que Fédor I", son frère aîné, fils du troisième ou du quatrième mariage, était d’une santé débile et d’un caractère doux, c’est-à-dire indigne de régner. Ce fut Boris Godounof, son beau-frère, qui régna à sa place, en vrai maire du palais, après la mort d’Ivan IV. Boris était un homme d’nne haute intelligence, mais soupçonneux, méfiant, tracassier, entretenant à grands frais un vaste système de police et d’espionnage, ce que ne lui pardonnaient pas les boyards et le peuple; ils aimaient mieux être tout simplement égorgés par Ivan que soupçonnés par Boris : tous les goûts sont dans la nature.
On comprend que Boris dut écarter le plus possible du trône et même de la capitale le jeune Démétrius et la tzarine sa mère; il les avait rélégués à Ouglitch, avec tous les Nagoï, frères ou cousins de la tzariiie. Or, un jour, le 15 mai 1591, Démétrius fut trouvé mort dans la cour de son palais avec une large plaie à la gorge et un grand couteau à ses côtés. S'était-il frappé lui-même par maladresse, comme cherchèrent à le foire croire les partisans de Boris? Il est plus probable que ce furent les agents de
celui-ci qui eurent ordre de s’en défaire. Telle fut du moins, à Ouglitch, l’opinion générale, et elle éclata avec tant de violence, que, peu d’instants après la mort du jeune prince, les habitants d'Ouglilch, ayant à leur tète la tzarine, folle de douleur et de colère, massacrèrent tous ceux qui, de près ou de loin, passaient pour appartenir à Boris. Les représailles ne se firent pas attendre ; tous les assassins furent assassinés à leur tour, et la tzarine mère enfermée dans un couvent.
Rien ne gênait plus les projets de Boris. Le faible et imbécile Fédor vint à mourir sur ces entrefaites, et l’on ne manqua pas de dire que c'était Boris qui l'avait empoisonné. Le peuple, on le sait, n'admet rien de naturel dans les événements qui secondent l'ambition des hommes qu’il n’aime pas.
Débarrassé de Fédor, Boris joua la petite comédie d’usage ebez les parvenus qui se croient nécessaires. 11 se fit prier à genoux et avec larmes d’accepter la couronne; il eut grand soin de refuser, et même se réfugia dans un monastère. On l’y poursuivit. Femmes, enfants, moucliicks, boyards, popes, prélats, se jetèrent à ses pieds, et lui prouvèrent, non sans peine, que la Russie était perdue s’il n’acceptait l’empire. A la fin Boris accepta. Ainsi qu’on devait s’y attendre, il fut un peu plus détesté lorsqu’à la réalité du souverain pouvoir il en joignit le titre. Tous scs égaux d’autrefois, devenus ses sujets, virent dans son avènement môme un motif et une chance de le renverser. Comme il était, par son intelligence, très en avant de son siècle et de son pays, on l’accusa de vouloir détruire les vieilles coutumes nationales. Comme il rêvait l’alliance de toute la grande famille slave unie dans une commune défense contre la Turquie, on l’accusa de s’appuyer sur l’étranger; mais, ce qu’on lui pardonna le moins, ce fut d’avoir augmenté la
taxe des liqueurs fortes, et concentré entre les mains du gouvernement le monopole de l’eau-de-vie. Les Russes en buvaient beaucoup, du moins à cette époque, et cette rigueur les atteignait dans leur goût le plus vif, leur superflu le plus nécessaire. Ces mesures de fisc, d’impôt et de monopole, lorsqu’elles blessent le sentiment populaire, sont funestes ; elles donnent prétexte, chez ceux qui les exécutent, à mille vexations mesquines, qui irritent les masses sans épargner les riches ; chez ceux qui les subissent, à mille fraudes misérables, qui apprennent à mépriser et à haïr la loi que l'on élude et le pouvoir que l’on triche. De tous ces griefs que la Russie eut ou crut avoir contre Boris, celui-là fut le plus fatal : ce sont les grandes causes qui ébranlent les gouvernements, et les petites qui les renversent.
Boris régnait depuis septans, lorsqu’une nouvelle inou’ie, impossible, incroyable, et par cela même très-facile à croire, commença à se répandre sur toute la surface de son empire. Le jeune Démétrius vivait; la catastrophe d’Ouglitch avait trompé l’attente criminelle de Boris : la nourrice du jeune prince, avertie à temps, avait substitué, dans la matinée du meurtre, un enfant du peuple au tzarévitch, lequel, dérobé par ses soins à toutes les recherches, s’était réfugié en Pologne, et se trouvait en ce moment chez des princes polonais,, qui s’empressaient de le reconnaître. On ne faisait grâce d’aucun détail. Le jeune homme était en possession d’un cachet russe et d’une croix de diamants qui avaient notoirement appartenu à Démétrius; il avait, comme lui, un bras plus long que l’autre, et d’autres traits complétaient la ressemblance. Déjà les Polonais le traitaient presque en souverain. Sigi.smond, à qui il promettait la restitution du duché de Sinolensk, ne se proclamait pas encore son allié, mais permettait aux grands seigneurs de
sa cour et aux officiers de son armée de s’attacher à cette étrange fortune. Le prince Mniszeck faisait mieux encore; il donnait sa fille Marine au prétendu ou prétendant Démétrius; il est vrai que les fiançailles étaient soumises à des clauses assez bizarres : le mariage ne devait être célébré qu’après un an révolu, et dans le cas seulement où Démétrius entrerait à Moscou et deviendrait tzar de toutes les Russies. En outre, Mniswck était criblé de dettes; son gendre futur s'engageait à les payer, toujours lorsqu’il serait tzar; montrer aux gens endettés une fortune à refaire, n’est-ce pas, depuis Catilina et César, la première tactique des aventuriers ?
M. Mérimée a l’esprit trop curieux, tro^ chercheur, pour ne pas s'être demandé ce que c’était réellement, ou du moins ce que ce pouvait être que cet imposteur, parti de si bas, arrivé si haut et tombé si vite. La lecture du Faux Démétrius serait incomplète si on ne lisait en même temps un travail que l’éminent conteur a publié dans la Revue des Deux Mondes, et où, par un prodige d’induction historique ou romanesque, il a découvert ou inventé le prologue de toute cette aventure. Dans ces scènes dialoguées et dramatiques, le faux Démétrius est un jeune Cosaque ou Zaporogue égaré dans les steppes avec un vieil hetman (chef de Cosaques), qui est blessé et qui va mourir. Le vieillard, dans ce moment suprême, révèle à son compagnon un secret terrible : c’est lui qui, séduit par les promesses de Boris, a tué, à Ouglitch, le jeune tzarévitch. Puis il s’est enfui, frissonnant d’horreur et de remords, et emportant, comme gotrvenir de son crime, le cachet impérial et la croix de diamants que Démétrius avait sur lui. En môme temps, soit réalité, soit effet d’une conscience troublée, soit commencement do délire aux approches do la mort, l’hetman croit reconnaître sa victime dans la per-
sonne du jeune Cosaque. Il énumère tous les traits d’une merveilleuse ressemblance, qui n’existe probablement que dans son imagination. Pas une de ses paroles n’est perdue pour celui qui l’écoute. Il est intelligent, hardi, ambitieux; il a l’âge qu’aurait le vrai Démétrius; il a recueilli avidement, dans les aveux du moribond, les détails qu’il lui importait de savoir. Dès que le vieil hetman a rendu le dernier soupir, l’audacieux Zaporogue s’empare de la croix et du cachet: il bégaye les premiers mots de son rôle en face de ces muettes solitudes. Plus tard, nous le retrouvons dans le palais du prince Adam Wiszniewiecki et aux pieds de la belle Marine. La conjecture finit, l’histoire commence, et nous devons dire, à l’honneur de M. Mérimée,' que son roman dialogué n’est pas plus invraisemblable que r histoire, et que son histoire est aussi intéressante que le roman.
Doitron le croire? Va ut- il mieux supposer que le faux Démétrius était un jeune homme élevé par les jésuites tout exprès pour ce rôle dont il s’est si bien acquitté, et dans l’espoir qu’une fois maître de la Russie il y installerait la religion catholique sur les ruines du schisme grec? Le calcul était habile, et les jésuites — qui l’ignore? — sont capables de tout. Certes, s’il était prouvé qu’ils ont pris dans une sietcfie, village de l’Ukraine ou des bords du Don, un petit Cosaque bien sauvage, bien barbare, et qu’en dix ons ils en ont fait un aventurier de génie, digne de supporter le poids d’un grand nom, excellant dans tous les exercices du corps, bon soldat, hardi cavalier, doux, humain, chevaleresque et sachant le latin par-dessus le marché, cet élève-là leur ferait encore plus d’honneur que Voltaire n’en a fait au père Poréc. Pourtant, je l’avoue, entre ces deux hypothèses, celle de M. Mérimée me paraît à la fois la plus poétique et la plus probable. A cet écolier
dressé par des moines spirituels pour être aventurier, im* posteur, conquérant etUar, je préfère ce jeune Zaporogue plein de feu, d’ambition et d’intelligence, surprenant les secrets de la vie et de la mort du vrai Dcmétrius sur les lèvres de son assassin, et trouvant dans ces aveux une idée subite qui répond à ses rêves de grandeur, une lueur soudaine qui le guide vers Moscou et vers le trône à travers l'immensité du désert.
Car tout lui réussit, à cet audacieux menteur, et l’on eût pu dire de lui, à plus juste titre, ce que l’on a dit de Lauzun : « On ne rêve pas comme il a vécu. » — Parti du fond de la Pologne sans argent, sans armée, laissant derrière lui une femme qu’il ne pouvait épouser qu’à la condition d'être tzar, et un beau-père qui ne le reconnaîtrait pour son gendre que le jour où il payerait ses dettes, Démétrius (donnons-lui décidément ce nom qu’il a bien gagné!) arrive, d'étape en étape, jusqu’aux portes de Moscou. Il a pour amis, pour alliés, pour soldats, pour sujets, tous ceux qui détestent Boris Godounof, et Boris est détesté de tout le monde. 11 sent que l'empire lui échappe; à chaque bulletin qui lui apporte une défection des siens ou une victoire de l'imposteur, il lui semble que le sol manque sous ses pas, que l'heure suprême a sonné; et peut-être la victime d’Ouglitch lui npparait-elle sous les traits de cet aventurier qui la fait revivre et qui la venge. Malade déjà, affaibli par la souffrance, assailli de pressentiments sinistres, Boris meurt, tué par une ombre : — i 11 a régné comme un renard, il est mort comme un chien, » disait le peuple, et le mot est resté proverbial dans l'histoire de Russie. Pourtant Boris était un homme très-remarquable, qui avait fait beaucoup de bien à son pays : mais telle est la justice populaire chez les nations barbares; il va sans dire qu’elle est toute différente chez les nations civilisées.
Boris mort, son parti abattu ou anéanti, Démétrius acclamé par le clergé, par les boyards, par l'armée, par la foule, il semble qu'il ait surmonté toutes les difficultés de son rôle. Hélas! elles commencent. Il n'était pas si difficile, à tout prendre, de persuader des gens qui voulaient croire, do vaincre des soldats qui voulaient être vaincus, de conquérir des provinces qui voulaient être conquises, Ce qui, pour les hommes tels que Démétrius, et dans les situations telles que la sienne, est la vraie difficulté et le vrai péril, c’est de continuer, de durer, de résister, après la victoire ou l'heureux coup de main, à ce je ne sais quoi de dissolvant que portent en elles ces destinées extraordinaires, ces puissances anomales ; voilà l'écueil contre lequel se brisa et devait se briser Démétrius. D'abord il eut à récompenser et à satisfaire tous ceux qui l'avaient servi ; la tâche était rude! Il parait qu'à cette époque de barbarie les gens qui s'attachaient à la fortune d’un ambitieux avaiept de grands besoins d’argent, et s’en faisaient donner beaucoup quand leur chef avait touché le but. Démétrius, pour se conformer à l’usage, fut obligé de puiser largement dans les coffres de l'État et même dans le trésor du Kremlin, qui passait pour sacré. Dès lors on l'accusa d’attenter à la religion, à la sainte orthodoxie moscovite. Pour épouser Marine, il s'était fait catholique. Bien que son abjuration eût été tenue secréte et modifiée par des concessions à l’intolérance russe, il n'en fallait pas davantage pour que Démétrius fût , traité d'hérétique, c'est-à-dire de papiste, s’apprêtant à imposer sa croyance à toutes les Bussies. En vain cherchat-il à s’appuyer sur l’esprit religieux, et fit-il des avances au clergé. Le clergé accepta les avances, y répondit par des phrases, et se tint sur la défensive. Il y eut ensuite des difficultés diplomatiques; Démétrius voulait que les souverains et leurs ambassadeurs lui donnassent le titre
de César; on ne voulait l’appeler que grand-duc, et on lui opposait force petites chicanes de cérémonial qui, en définitive, l’amoindrissaient également vis-à-vis de ses sujets et des étrangers. Il faut lire, dans l’ouvrage de M. Mérimée, l’excellent chapitre où l’historien deDémétrius parle de ses tentatives d’améliorations et de réformes, qui tournaient toutes contre lui et ne réussissaient qu’à le rendre impopulaire. Pour résumer en quelques lignes cette phase du récit, je crois que Démétrius périt faute de parti pris, faute d’avoir su faire un choix décisif entre les deux rôles qui se présentaient à lui : le rôle de prince légitime, reconnu pour tel par une nation tout entière, convaincu luimême de son identité, et s’appuyant, au dedans et au dehors, sur la force de son principe, sur la certitude de son droit, et celui de vaillant usurpateur, croyant à son étoile, s’entourant d’un mystérieux prestige, mélange'd’éblouissement et de terreur, et retrempant sans cesse son droit problématique ou passager dans l’idée surhumaine qu’il sait donner à tous de sa destinée et de son génie. Puissance de la tradition ou puissance du personnalisme : Hémétrius aurait dû choisir. Il hésita, il voulut participer aux avantages des deux situations, et il les affaiblit l’une par l’autre.
Il y eut pourtant un moment où son identité reçut une consécration qu’il est triste de voir profaner, la consécration maternelle. La tzarine, mère de Démétrius, vivait encore dans le couvent où Boris l’avait enfermée. Si le successeur de Boris était vraiment Démétrius, son premier mouvement ne devait-il pas être de courir chez sa mère, et, si sa mère le reconnaissait, qui désormais pourrait douter? Il le comprit, et il alla en grande pompe voir la tzarine dans son couvent. L’entrevue fut pathétique; les historiens russes nous racontent que la tzarine était baignée de
larmes, et que le jeune tzar pleurait comme un castor. La comédie, si c’en est une, est justifiée par la haine que Boris avait inspirée à cette malheureuse mère, et par la reconnaissance qu’elle devait éprouver pour son vengeur; mais n’est-il pas pénible de voir le sentiment le plus beau, le plus pur qui ait jamais fait battre le cœur et ennobli la nature humaine, figurer dans le cortège d’un aventurier, et concourir au succès d’une imposture?
Ce qui acheva de perdre Démétrius, ce fut son mariage. Arrivé au pouvoir, il eut, ce que ses pareils n’ont pas toujours, de la conscience et de la mémoire. Il se souvint de Marine, de Mniszeck et de ses dettes. Ce pauvre Mniszeck était tellement obéré, que, beau-père en expectative d’un tzar eu activité de service, sa signature n’avait plus cours sur le territoire de la Pologne. Ses créanciers allaient le saisir lorsque arriva le message de Démétrius qui lui rappelait sa promesse et lui redemandait la main de la belle Marine. Mniszeck n’eut garde de refuser, d'autant plus que l'ambassadeur apportait une certaine quantité de roubles. Marine partit, mais ce voyage, qui eût dû être poétique et charmant comme celui de Lalla Rook de Thomas Moore, fut désagréable et de sinistre augure. A toutes les couchées, il y avait d’inlerniÉBables querelles entre les Polonais et les Russes. La jeune princesse, malgré sa beauté, déplaisait aux Moscovites, parce qu’elle était étrangère, catholique, parce qu’elle n’apportait au tzar aucune alliance, parce qu’ils lui reprochaient d’avance de songer à bouleverser leurs usages et à importer la Pologne en Russie. Ce fut bien pis, lorsque, arrivée à Moscou, elle refusa formellement d’endosser le kakochnik. Qu'élait-ce que le kakochnik? C’était une coiffure russe, qui cachait entièrement
les cheveux, cl qui, combinée avec une robe serrée awiesstis de la gorge et avec de grosses bottes à talons ferrés,
devait, j’en conviens, composer une toilette très-indigène, mais un peu bizarre. A dater de ce refus de kakochnik, les embarras de Uéinétrius se multiplièrent. Les Polonais établis à Moscou à la suite de Narine ou faisant partie de la garde du tzar portaient ombrage aux boyards et au peuple. En cherchant à maintenir l’équilihre entre les mécontents des deux pays, Démétrius ne parvenait qu’à les aigrir davantage. Quelques persécutions exercées contre le clergé et les couvents mirent le comble aux rancunes nationales. Des conspirations s’ourdirent, et Démétrius les favorisa, d’abord par une confiance excessive, ensuite par une clémence tout à fait en désaccord avec les mœurs du temps. Qu'arriva-t-il? Basile Chouiski, chef du premier complot, fut amnistié; il profita de son impunité pour en organiser un second, et celui-là réussit. Décidément M. Mérimée a raison, il y avait du César — du César tartarc ou cosaque — dans ce jeune aventurier, brave, instruit, tolérant, sûr de sa fortune, passant le Dniéper ou la Vistule en guise de Rubicon, s’enivrant un moment du plaisir de régner, aimant une belle jeune fille, jouant avec les périls et les haines, pardonnant à ses ennemis, disant des conspirateurs : « Ils n’oseraient ! ï> et livrant sa poitrine au poignard des assassins. ^
A coup sûr, si l’on voulait poursuivre la comparaison, on trouverait, toute proportion gardée, les Brutes et les Cassius bien inférieurs au César. Ce Basile Chouiski joua, dans tout cela, le rôle d’un lâche et d’un traître. 11 ne fut bon qu’à faire assassiner le faux Démétrius, et ensuite à le laire regretter. La facilité avec laquelle le peuple russe avait cru à 1 identité du jeune tzarévitch en suscita deux ou trois autres, détestables copies d’un bon original, et qui achevèrent de diviser les forces de ce malheureux pays, jusqu au moment ovi il tomba, d’épuisement etdeîassi*
tude, entre les bras de Wladislas de Polojïne, fils de Sigismond. — « 11 y a, dit judicieusement M. Mérimée, des moments dans l’iiistoire d’un peuple, où les maux de l’anarcliie sont devenus si intolérables, qu’il est prêt à acheter l’ordre et la paix au prix de tous les sacrifices. » Un dernier trait, le plus curieux, hélas! et le plus triste, c’est que le second de ces faux Démétrius épousa aussi Marine. La pauvre femme tomba des bras d’un aventurier chevaleresque dans ceux d’un aventurier stupide : à chacune de ces transformations successives du type primitif, le César disparaissait de plus en plus sous le Tartaro.
Redisons-le en terminant, c’est là un récit très-intéressant, fait de main de maître, et même fort instructif, nonseulement parce qu’il jette une vive lumière sur un point obscur d’une histoire peu connue, mais encore parce qu’il apprend à réfléchir sur les différences qui séparent les époques barbares des époques civilisées, et sur les analogies qui les rapprochent. Après tout, l’homme est toujours le même. Jetez-leà travers les steppes de l’Ukraine ou conduisez-le à la Bourse, faites payer ses dettes en roubles ou en billets de banque, éveillez son ambition, ses convoitises, ses haines, froissa*.ses vanités nationales ou personnelles, et vous verrez les* mêmes passions mettre en jeu les mêmes rouages; vous verrez les mêmes caractères amener les mêmes événements et dessiner les mêmes personnages, sous la pe- * lisse de l'helman comme sous l’habit noir de l’homme de finance ou de l’homme politique. Seulement, de nos jours, on ne se coiffe plus du kakochnik, et l’on s’égorge moins; ce qui, malgré l’amour de M. Mérimée pour les petits couteaux, a encore son avantage.
J’ai mienx aimé, on le voit, suivre l’historien de Dcmétvius que le critiquer ou môme le louer; le talent de M. Mérimée, par ses qualités de perfection sobre, un peujroide,
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et même un peu hautaine, rend le blâme impossible et la louange inutile. Pour tout dire, d'ailleurs, je ne conçois pas la critique sans une sorte d’échange, de mysténeux fluide entre ma pensée et celle de l’écrivain dont je parle. 11 est doux, il est encourageant, lorsqu’on s’occupe d’un bon livre, de songer que ce que l’on en dit a accès auprès de l’auteur, qu’il s’attristerait du blâme, qu’il se réjouira de l’éloge, qu’il peut tenir compte de l’objection ou de la remarque. Or, avec M. Mérimée, cet échange, ce fluide n’existe pas. On le lit avec charme, on le loue avec conscience; mais, après comme avant ce légitime hommage, on se dit qu'il restera toujours le même : contenu, composé, légèrement affecté dans sa simplicité magistrale, inaccessible (du moins en apparence) aux petites émotions de la vie littéraire; dédaigneux, sceptique, très-spirituel, tel enfin que doit être un homme d’un talent supérieur pour réussir presque toujours et ne passionner presque jamais.