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THÉOPHILE 6A0T1ER

rente, où se parle une langue dont les racines nous sont inconnues, où tout est different de nos usages, lois, mœurs, costumes, se rassemblant et formant une petite patrie autour de l’ambassadeur, en qui se personnifie la France, avait une poésie sentie des moins susceptibles de ce genre d’impression. — 11 y avait là des gens qui marchaient tête nue sous un soleil brûlant, et qui, certes, professaient des opinions opposées à celles du gouvernement représenté par H. de la Valette, des républicains, des exilés même; mais à cette distance, toute hostilité particulière disparaît : on ne se souvient plus que de Yalma mater, de la mère commune. >

Ah! monsieur Gautier, je vous y prends! Vous voilà écrivant avec votre cœur au lieu d’écrire avec vos yeux ! Voyons ! en conscience et toute prévention à part, cela ne vaut-il pas mieux que les vieilles reployées en articulations de sauterelles et tachant de deux trous bruns la loque de leur mousseline? Je finirai par une troisième citation, que l’on pourrait, si l’on y mettait un peu de malice, appliquer au talent même de M. Théophile Gautier : « Acceptez, nous dit-il, tous ces petits détails caractéristiques, hahituelle- • ment négligés par les voyageurs, comme des verroteries de couleurs diverses, réunies sans symétrie par le même fil, et qui, si elles sont sans valeur, ont au moins le mérite d’une certaine baroquerie sauvage. » — Baroquerie sauvage, verroteries de couleurs diverses, il serait injuste de ne voir que cela dans l’écrin de l'aüteur de Tra-los-Montes et de Constantinople: il mériterait mieux, n’eût-il écrit que ces deux livres, qui sont, au reste, les meilleurs de tout son bagage littéraire, et qui, marquant dans la littérature actuelle un nec plus vitra de leur façon, doivent, à ce titre, trouver place dans le répertoire des lettres, sinon tout à fait comme chefs-d’œuvre, au moins comme tours de force.

Je dirais plutôt que l’art, tel que l'entend et le pratique M. Gautier, est un joyau dont la savante monture déguise en partie l’alliage; un objet de luxe, taillé, ciselé, cha* toyant, fantasque, relevé de fines arabesques, amusant à regarder, mais, au demeurant, sans autre valeur que celle que lui donnent la curiosité ou le caprice ; fragile, inutile, n’ayant pas cours, tel, en un mot, que son propriétaire, s’il est sage, doit songer à s’en débarrasser dès qu'arrivent les jours d'épreuve, de lutte et de pauvreté.

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Loin de nous Tidce de nous poser en censeur morose, d’imiter le laudator temporis acti d’Horace, et de nier de parti pris tout ce qui s’est fait ou essayé au Théâtre-Français depuis cinquante ans! Nous avons vu, nous voyons encore s’y produire, de temps à autre, d’agrcables et ingénieux ouvrages, et, même en mettant à part les tentatives révolutionnaires de l’école romantique, il y aurait pessimisme et injustice à oublier ces succès très-réels et très-légitimes qui vont de YÉcole des vieillards à Mademoiselle de la Seiglière. Toutefois ce qui nous semble incontestable, c'est que ces ouvrages n’entrent pas dans le vif des mœurs de leur temps, qu’ils ne représentent que d’une façon bien superficielle et d'un trait bien léger la société actuelle, et qu’ils rompent par là ou du moins altèrent les traditions de la comédie des deux derniers siècles. Supposez, en effet, que la civilisation française fût un jour engloutie par quelque cataclysme imprévu, à l’instar de ces

sociétés antiques dont l’archéologie et l’histoire cherchent ça et là les monuments et les débris; supposez que, pour en retrouver la trace, on consultât nos pièces de théâtre : assurément, et sans même tenir compte de son génie, les comédies de Molière, ses marquis, ses médecins, ses précieuses, ses philosophes discoureurs, son bourgeois gentilhomme, son don Juan, son Tartufe, en diraient beaucoup sur les mœurs de ses contemporains. Plus tard, sous un aspect moins profond et avec une portée plus restreinte, les financiers et les débauchés de Lesage, de Pœgnard et de Dancourt, leurs jeunes libertins spéculant sur la vanité de coquettes bourgeoises, ces premiers échecs de la noblesse se débattant contre l’argent ou pactisant avec lui, marqueraient fidèlement les vicissitudes d’une société qui se cor rompt et s’amoindrit. Un peu plus loin, les Aramintes et les Cidalises révéleraient, dans ces mobiles et élégantes surfaces, ce monde prétentieux et musqué dont les grâces niignardes masquaient de si redoutables abîmes et préludaient à de si sanglantes secousses! Enfin le dernier venu de ces nombreuses générations dramatiques, où se reflétaient tour à tour nos diverses phases sociales, le dernier anneau de cette chaîne qui tenait par un bout à la vie publique et privée de toute une époque, Figaro, avec son bizarre entourage et les singulières complications de son avènement, résumerait trop fidèlement, hélas! et d’une ' manière toute prophétique, la suprême attitude d’un monde qu’enivrait d’avance le sentiment de sa destruction pro- ’ chaine, et qui semblait prendre un plaisir fébrile à se passer de main en main les armes qui allaient servir à sa perte. En un mot, ce serait toujours au répertoire de la Comédie-Française qu’il faudrait recourir pour se faire une idée complète ou approximative des mœurs et des tendances de tel ou- tel moment, pour suivre pas à pas les vesti-

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ges de notre histoire intime et familière, et reconstruire par la pensée une civilisation disparue.

En serait-il de môme'pour notre époque? En retrouverait-on aussi aisément l’empreinte dans les œuvres qui se jouent depuis quelques années sur notre première scène? Ce fil indicateur, qui, pendant une période de près de deux cents ans, pourrait guider les recherches des savants et des studieux, dépasserait-il le seuil du théâtre moderne? Nous ne le croyons pas. Si l'on s’en tient à la Comédie- Française, il est évident que les mœurs contemporaines, la vie de notre temps, la société actuelle, n’y sont plus ou presque plus représentées.

Est-ce à dire qu’on ne les retrouve nulle part, que d’autres théâtres, des scènes secondaires, n'aient pas cherché et parfois réussi à en retracer les incidents, à en reproduire les types? Il suffit, pour répondre à cette question, de jeter un coup d’œil sur les ouvrages qui, dans ces der nières années, ont le plus vivement éveillé la curiosité publique et passionné les esprits. Seulement, pour être juste, pour que personne ne puisse se méprendre et nous accuser de paradoxe, constatons avant tout que dans ces pièces, jouées en général sur des théâtres qui passent pour peu littéraires et qui sont bien dignes de leur réputation, la faiblesse de l’exécution, les fautes choquantes de détail et de style, gâtent presque toujours ce que l’intention et l’idée première ont de vivant et de vrai. Ajoutons que le mal, la plaie de notre théâtre, pourrait s’expliquer et se définir par le contraste de talents élégants et fins dépensant leurs qualités aimables en des œuvres où l’on ne sent battre aucune des fibres de la vie moderne, et de mains hardies, mais grossières, s’emparant de ces sujets dont les modèles respirent sous nos yeux, traduisant sur la scène les originaux des salons, de l’atelier et de la rue, mais inférieures à leur

tâche et ne nous donnant que d'informes êbetiches là où de sérieux écrivains sauraient transformer la réalité et l’élever aux véritables conditions de la poésie et de l’art.

Il n’est sans doute pas besoin de rappeler pour mémoire, à l’appui de nos remarques, ces étranges béros de quelques pièces d’une date déjà éloignée, qui, adoptés par le caprice des artistes et des oisifs, prêtant leur esprit et leur argot à la langue d’un certain inonde, propagés par le dessin et la caricature, ont fini par faire partie de la légende populaire du dix-neuvième siècle. — Robert Macaire, ce type des industries véreuses et tarées dont l’avénement était allribué par l’opposition d’alors au régime constitutionnel, et qui, par malheur, lui a survécu; Bilboquet, le charlatan bel-esprit, dont les fantasques saillies défrayent encore la petite littérature, et à qui l’on songe en présence de ces grotesques parades que ne nous épargnent guère nos célébrités déchues; Joseph Prudhomme, cette silhouette du bourgeois dont la sottise originelle se confond avec le sentiment de son importance, légalisé par les institutions nouvelles : tous ces types ont été trop souvent étudiés, analysés, commentés, paraphrasés, pour qu’il y ait lieu d’en reparler, et si nous nous y arrêtons un moment, c’est parce qu’ils se rattachent à notre sujet. Comparez, en effet, la célébrité de ces personnages, leur notoriété bruyante, universelle, avec l’extrême obscurité de leurs auteurs primitifs. Autrefois, lorsqu’on mentionnait un de ces caractères créés par la comédie et popularisés par le succès. Tartufe, Jourdain, Turcarot, Figaro, le nom de l'auteur venait aussitôt à l’esprit, et ce nom était aussi célèbre qu’eux. Mais ces créations de la comédie moderne, quel en est le premier inventeur? sur quelles planches ontelles pris naissance? quelle en est la filiation, l’origine? à quel nom, à quel talent pent-on en faire honneur? On le

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sait à peine, et l'on s’^ préoccupe encore moins. Il y a une telle disproportion entre l’idée et l’œuvre, entre l’intention du portrait elle talent du peintre, qu’il nous semble, non sans raison, que l’idée est à tout le monde et que l’œuvre n’est de personne.

Des réflexions plus sérieuses nous sont suggérées par (juelques pièces récentes dont le succès a été trop retentissant pour qu’d soit possible de les passer sous silence.

Des modifications profondes et fâcheuses se sont accomplies, de nos jours, dans les relations qui ont existé de tout temps entre la société polie et le monde des écrivains ou des artistes. Dans les deux derniers siècles, lorsqu’un homme de lettres s’élevait par son talent et méritait d’attirer l’attention publique, le premier usage qu’il faisait de son esprit et de sa célébrité naissante était de s'introduire dans les salons de bonne compagnie, d’y prendre une place d’autant plus significative qu’elle était moins officielle, et il s’établissait des rapports, sinon d’une cordialité bien franche, au moins d’une utile réciprocité, entre ces deux pu'issances qui ]>euveht tour à tour s’allier et .se combattre, mais qui ne devraient jamais devenir étrangères l’une à l’antre : les supériorités sociales et les supériorités littéraires. Les deux camps, s’ils ne s’aimaient pas toujours, se mêlaient sans cesse, et ils y gagnaient tous les deux. La littérature de Racine et de la Bruyère était aussi celle de la Rochefoucauld, d’Hamillon et de Saint- Évremond. Ce qui, dans les ouvrages de l’esprit, charmait le maréchal de Richelieu, le chevalier de Boufflers et le prince de Ligne, était aussi ce qui plaisait à Voltaire, à Beaumarchais et à Suard. ,Ces deux mondes distincts, mais non séparés, avaient constamment vue et ouverture l’un sur l’autre, et si le premier a été renversé par le second,

c’est pour s'ôlre trop laissé observer, étudier, pénétrer, et finalement absorber par lui.

Aujourd’hui ces conditions sont changées. Avertie et attristée par de douloureuses épreuves, placée par nos catastrophes politiques en dehors du mouvement des affaires et de la vie publique, la société polie, dans sa portion la plus élevée et la plus pure, s’est fermée, pour ainsi dire, à tout ce qui n’était pas elle. Le souvenir de ses malheurs l’a rendue méfiante envers ces plaisirs, ces raffinements de l’esprit qu’à tort ou à raison elle accusait d’une partie de ce qu’elle avait souffert. Le haut clergé, si spirituel autrefois, si enclin à mettre au service des lettres la culture de son intelligence et l’urbanité de ses manières, est resté spirituel ; mais, vivant sous l’impression toujours présente de cette crise terrible et sanglante où il s’est régénéré, il a volontairement abdiqué cette part d’influence mondaine pour se retirer dans le sanctuaire et se restreindre aux austères attributions du sacerdoce. Les femmes, dont la souveraineté incontestée avait eu pour auxiliaire le génie même de notre pays et marquait de sa gracieuse empreinte chaque détail de notre littérature et de nos mœurs, se sont démises, elles aussi, de cette royauté charmante. Soit ressentiment lointain de tout ce qu’avaient amené d’épouvantes et d’angoisses les brillantes futilités d’un autre siècle, soit envahissement des habitudes britanniques et parlementaires, elles se sont préoccupées beaucoup plus de leurs devoirs, un peu moins de nos plaisirs ; elles ' ont rapporté au foyer domestique ce qu’elles donnaient jadis aux salons, et si la morale en a profité, la civilisation en a souffert. Partout, en un mot, il y a eu scission, inavouée ou formelle, entre la littérature et le monde où elle cherchait autrefois ses inspirations, ses conseils et ses modèles.

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Qu’est-il arrivé? A côté et au-dessous de cette société qui s'assombrissait en s’épurant, et qui, portes clauses et rideaux fermés, aurait voulu pouvoir assourdir le bru’rt croissant des idées nouvelles, il s’en est formé une autre composée d’éléments hétérogènes, compliqués, et que des yeux distraits ou prévenus peuvent parfois prendre pour la véritable. Comme l'imagination, la fantaisie, le goût du plaisir, l’attrait de l'inconnu et de l’imprévu gardent toujours leurs droits et leurs revanches, comme il y aura toujours, quoi qu’on fasse, des organisations passionnées, juvéniles, amoureuses de bruit et de fêtes, d'amusement et de caprice, — les jeunes gens, les causeurs aimables, les esprits indépendants, les viveurs de toutes conditions et de* tout âge, se sont habitués à chercher dans une autre sphère ce qu'ils ne trouvaient plus dans la bonne compagnie. A ce premier groupe de transfuges se sont joints les poètes, les écrivains, les artistes, qu’aucun lien ne rattachait plus à la société polie, qui ne savaient plus ni l'aimer ni la comprendre, et qui, ne reconnaissant d'autre loi que leur fantaisie, la développaient bien plus librement dans cette .^aventureuse bohème dont ils devenaient les maîtres, les ordonnateurs et les arbitres. De là le rôle et la place donnés, dans ces mœurs nouvelles, à ces femmes qui auraient bonne envie de recommencer Aspasie, mais qui n’ont pu réussir encore à faire des Phidias et des Périclès; de là cette bizarre renaissance d’un petit monde néo-païen en plein dix-neuvième siècle, d’un monde où le domummansit, lamm fecit, semble redevenu l'apanage des épouses et des mères, et où l’éclat, la parure, les fêtes de l'imagination et de l’art, l’hommage des heureux et des beaux-esprits, appartiennent aux courtisanes. De là aussi le penchant de nos poètes et de nos conteurs à s’occuper de ces femmes, à étudier l’orageux contraste de leurs joies et de leurs

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misàres, à les relever de leur fange, et à leur décerner, dans leurs paradoxales antithèses, une suprême réhabilitation, — non pas celte réhabilitation évangélique et chrétienne qui s'appuie sur le repentir et le pardon, mais cette réhabilitation profane et superbe qui marche tête haute, et croit racheter par un amour vrai une vie de désordre et d’infamie. Ce poétique paradoxe, après avoir séduit de nos jours des talents bien divers, manquait encore du sceau d'un de ces succès populaires qu'on obtient souvent avec quelques qualités de moins et quelques vulgarités de plus. Le mérite ou le bonheur de la Dame aux Camellias a été justement de s'emparer de ce thème, maintenu jusqu’ici dans les régions de l’art proprement dit et à l’usage des initiés, pour l’accommoder au goût de ce public qui devait l’applaudir en s’y reconnaissant. Marguerite Gautier, c’est Manon, c'est Marion, c'est Bcrnerettc, mais vues à travers celle optique théâtrale et ce verre grossissant qui s’arrangent assea bien, il faut le dire, de tout ce qui ôte à un sujet ses délicates finesses, pour le rendre accessible à la moyenne des intelligences. Napoléon offrit un jour à Talma un parterre de rois, et ce jour-là Auguste et Nicomède purent se croire écoutés par leurs pairs. Lorsque M. de Vigny traduisit sur la scène les intimes douleurs de Chatterton, on fit la critique et l’cloge de son œuvre en disant qu’elle aurait dû n'êlrejugéeque par des poètes. Marguerite Gautier a eu une fortune analogue : elle s'est produite devant ses pareilles : quand elle dit à son amant jaloux de son passé : « Je croyais avoir choisi un homme assez supérieur pour me comprendre ;t(\uand une de ses amies, inclinée sur son lit de mort, murmure à son oreille la phrase sacramentelle : U te sera beaucoup pardonné, parce que tti as beaucoup aimé! ces niaiseries, au lieu dé nuire au succès des scènes vraies et senties dont la pièce n’est pas dépour-

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vue, ue faisaient que le rendre plus électrique et plus éclatant; car elles répondaient à la pensée secrète, au vague désir, au dada de presque toutes les femmes qui se trouvaient là. Plus tard, après qu’elles eurent inauguré de leurs bravos la vogue de ce drame, on y vit arriver,* dans une sorte de demi-incognito, des femmes d’un tout autre monde, attirées par la proverbiale curiosité des filles d’Ève, ( et aussi par ce sentiment confus et bizarre qui pousse parfois les existences régulières à s'approcher de ces horizons inconnus, à en respirer un moment les exhalaisons chaudes et malsaines, à mesurer du regard ces fées malfaisantes dont on leur vante les séductions et les grâces. Ne fallaitil pas d’ailleurs pouvoir donner la réplique à leurs frères, à leurs maris, à tous ceux qui leur parlaient sans cesse de cette merveilleuse dame, et leur racontaient la véritable histoire, si fidèlement transportée sur le théâtre? Elles y vinrent donc, et le succès de la pièce s’en accrut. Cependant, au milieu des protestations qui s’élevèrent contre cette glorification du désordre et du vice, parmi les incrédules que rencontrait forcément le spectacle invraisemblable de cet amour si pur, si dévoué, fleurissant tout à coup dans une âme flétrie, une idée devait naturellement surgir parmi les gens qui, par état, sont à la piste de sujets propres à piquer au vif et à remuer un public blasé ; l’idée d’écrire la contre-partie de la Dame aux Camellias, de réhabiliter à leur tour les honnêtes femmes, et de nous montrer un jeune homme, un artiste, avili, déchiré et perdu pour avoir voulu chercher une perle dans ce fumier, et n’avoir rencontré que le fumier sans la perle. Les Filles de marbre, en dépit de leur titre prétentieux et de leurs déclamations sonores, n’ont été que l’exploitation plus ou moins ingénieuse de l’envers d’un grand succès, et, à tra vers les invectives libéralement prodiguées aux courtisa-

Des, elles prouvaient la singulière puissance de ce personnage qui deux fois en un an avait, sous ses deux aspects différents, le privilège de passionner la foule : ce n’était pas une réaction, c'était un pendant.

Les Filles de marbre sont, comme mérite d’exécution, très-inférieures à la Dame aux Camellias, et, si l’on doit savoir gré aux auteurs de leurs intentions, on a le droit de leur en vouloir d’avoir gâté un beau sujet, ou plutôt de s’être contentés de l’entrevoir sans y entrer N’importe! l’idée seule a suffi pour faire réussir la pièce ; il a suffi qu'elle répondit aux préoccupations et aux habitudes de ce même public qui avait applaudi la Dame aux Camellias, et qui n’était pas fâché peut-être de voir humilier le lendemain ce qu’on avait exalté la veille. Glorifiée on rabaissée, couronnée de son amour ou replongée dans son ignominie, c’était toujours la courtisane ; c’était toujours cette pâle et orageuse figure aux mystérieuses amorces, redevenue une puissance, grâce aux mœurs païennes de ce monde où elle règne.

Néanmoins ce monde compte encore d’autres éléments, d’autres influences. Les passions, nous l’avons dit, les secrètes révoltes de l’imagination et des sens, ont constamment leur part à se faire, quelles que soient d’ailleurs les variations extérieures et l’attitude officielle de la société. Plus contenues, plus gênées qu’autrefois dans la bonne compagnie, y cherchant en vain les accommodements polis, les empressements mondains qui réussissaient souvent à les sauver d’elles-mômes, ces passions éclatent de temps è autre, et avec d’autant plus de force qu’elles ont été plus comprimées. On assiste alors à une de ces explosions fatales ..-qui détachent violemment une femme des cimes sociales pour lesquelles elle était née, et qui, commentées de proche en proche par la malice et la curiosité publiques, ser'

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vent plus tard de texte à des plumes hostiles ou envenimées pour refaire aux dépens des femmes du monde ce qu’elles ont fait en l’honneur des courtisanes, c’est-à-dire pour confondre l’exception avec la règle. Ces patriciennes déchues ou émancipées, comme on les appelle, séparées par un abîme de l’ordre régulier et paisible où elles avaient vécu, entrent alors dans ces sphères troublées qu’elles pressentaient de loin et où les appelaient leur vocation et leurs instincts. Elles y entrent en cachant sous un sourire hautain la plaie de leur orgueil et le regret de leur passé. Enrôlées volontaires de l’abaissement et du désordre, on dirait qu’elles se plaisent à déchirer de leurs mains frémissantes les derniers lambeaux de leur noblesse reniée, de leur dignité déchue. Grâce à cette verve d'immolation, à cette fièvre do sacrifice, elles aussi deviennent des puissances dans cette société équivoque qui s’enrichit des épaves de la bonne compagnie comme des conquêtes de la mauvaise. Ajoutez-y, dans un brillant pèle-mèle, des artistes incompris, des grands hommes méconnus, des diplomates chamarrés de rubans problématiques, des étrangers venus à Paris pour s’amuser à tout prix, et cherchant leur bien où ils le trouvent, — et vous aurez ce monde bigarré, frelaté, paradoxal, vrai pourtant, où doivent naître et s’épanouir des héroïnes telles que Diane de Lys.

Diane de Lys, la dernière de ces légendes murmurées par les échos des salons aux échos de In bohème, n’est pas, à beaucoup près, une œuvre méprisable; elle possède la qualité la plus essentielle de tout ouvrage dramatique, la vie. Que cette vie soit fébrile et comme traversée de inias mes; qu’il se mêle à cette curiosité un peu de ce malaise qu’éprouve tout honnête homme en face de mœurs douteuses et de personnages suspects; qu’à dater du troisième acte la pièce trahisse sa parenté avec la lamentable famille ,

des Antony, cela ne fait pas doute ; ce que nous voulons constater, c’est qu’il y a çà et là, dans cette œuvre violente, des choses vraies, prises sur le fait, hardiment fouillées dans ce monde mi-partie de boudoir et d’atelier par une main qui paraît en connaître les ressorts et les secrets. N’aurions-nous à relever dans Diane de Lys que la figure épisodique du vieux rapin, — la scène où Diane, ayant, par étourderie ou par ennui, accordé un rendezvous au jeune diplomate, dissipe une à une toutes les illusions de sa fatuité, — et le dialogue monosyllabique et glacé où les deux époux se disent adieu en se séparant pour quelques jours, ce serait assez pour donner à ce drame une physionomie originale. 11 ne s'agit pas, — avons-nous besoin de le dire? — de discuter la vraisemblance des moyens, la logique des caractères, la moralité de l’œuvre, mais seulement de signaler les affinités profondes qui unissent la pièce de M. Dumas fils aux passions qu’il a voulu peindre, aux types qu’il a observés, au milieu où il a vécu.

A quoi bon multiplier les exemples? Il est clair que le mouvement et la vie se sont déplacés dans la société et dans la littérature dramatique, comme ils se déplacent parfois dans les grandes villes. L’esprit, le bon mot, l'arbitrage littéraire, l’entrain d’imagination et d’intelligence, l’idée de la pièce de demain, le jugement de la pièce d’hier, tout ce qui se trouvait autrefois chez les gens du monde se trouve maintenant, à quelques étages plus bas, dans une zone torride qui a ses peintres et ses poètes. L’observation vraie, l’étude piquante, le reflet exaet, la personnification animée des physionomies sociales, ne se rencontrent plus au Théâtre-Français, mais sur les scènes secondaires, où se produisent et s’étalent plus librement les mœurs que nous venoûs d’indiquer. Tout ce qui se perd dans le trajet.

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en fait d'élégance et de distinction, d’atticisme et de convenance, il est facile de le concevoir : c’est là le premiei châtiment des sociétés et des littératures qui ne se respectent plus. Ce châtiment n’est pas le seul : dans ces pièces si fêtées, il est bien rare que les personnages, hommes ou femmes, empruntés à la vie aristocratique et régulière, nr soient pas défigurés et travestis, souvent même outragés. Comment en serait-il autrement? On ne' connaît pas, on ' voit à peine ceux qui pourraient servir de modèles ; on ne les juge^que par ces exceptions désastreuses ou risibles, par ces déserteurs de la bonne compagnie qui portent dans le camp ennemi leurs révoltes, leurs humiliations et leurs colères. Ce sont ceux-là que l'on peint, et, en présence de leurs portraits à la fois fidèles et menteurs, nul ne se dit que c'est justement le contraste de leurs goûts et de leurs instincts avec ceux de leurs égaux qui les en a séparés ; nul ne se dit que le spectacle même de leur déchéance est un hommage involontaire à l’honnêteté et à la sagesse de ce qu'ils ont quitté. En revanche, les artistes, les grandes dames compromises par d’apocryphes héritiers de Bj^oq^ ^ ou de Beethoven, les coryphées de cette gentilhomnrerie’'^ factice qui s'est formée sur les ruines de la véritable, les femmes galantes ou perdues, les existences déclassées, les héros de ces fausses élégances qui mêlent aux senteurs de musc et d'ambre un vague parfum de cour d'assises, ceux- • là sont placés en pleine lumière, sous le jour le plus favorable; ils ont le premier rang et le premier rôle; ils posent complaisamment devant l’homme qui se fait le complice de leurs vanités, et s’apprête à les traduire sur la scène avec toutes leurs splendeurs et toutes leurs grâces; ils sourient d’avance à leur statue, et, si la statue n’est pas assez haute, ils se chargent eux-mêmes du piédestal. On les flatte, on les encense, on les divinise, et, le jour où

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cette apothéose se déploie au feu de la rampe, rien ne manque à leur triomphe, pas même un public et partie, empressé de saluer eu autrui ses propres perfections et sa propre gloire.

Le mal est-il sans remède? Peut-être se trouvera-t-il dans son excès même. Ce déplacement des forces vitales et intellectuelles de la société, cette déification de l'artiste fanfaron et vantard qui n'a rien de commun avec Part véritable, celui des Delacroix et des Meyerbeer, mais qui presque toujours allie la rage de l’impuissance eu délire de la vanité, cette surexcitation du cerveau aux dépens de la conscience et du cœur, cette complicité de la littérature et du théâtre avec des désordres qui abaissent en définitive le niveau moral d’un peuple, ce mélange de coupables complaisances et de coupables folies produit, sous nos yeux et en ce moment même, de telles conséquences, qu'il en sera, nous l’espérons, de ces orgies littéraires comme il en a été de ces orgies démagogiques dont l'extravagance B abrégé la durée. Les honnêtes gens se détournent avec dégoût de ce scandaleux spectacle, de ce tréteau échafaudé sur un bourbier. Ce n’est pas assez : s’ils veulent en finir avec cette littérature de trottoir, laver jusqu’au marbre où ses pas ont touché, et ramener le théâtre dans ses voies véritables, il faut qu'ils reprennent leur rang dans la vie sociale de leur temps, qu’ils relèvent du même coup ce monde dont ils devraient être les premiers arbitres, et cette scène dont ils devraient être les premiers juges. Au Ijeu de laisser à d'autres le soin de représenter la civilisation moderne dans ses rapports avec les lettres et avec l’art, il faut qu’ils ressaisissent leur initiative, qu’ils rétablissent entre le théâtre et le salon ces communications, ces alliances de bon goût, également profitables à tous deux. Le jour où ils seront rentrés en possession de tous

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leurs privilèges, l’art dramatique, réintégré avec eux, ira chercher à leurs côtés ses études et ses fêtes. Peut-être, ce jour-là, n’aurons-nous pas encore d’Alceste, ni de Figaro, car le bon vouloir ne suffit pas à enfanter des chefs-d’œuvre; mais du moins l’observation vraie, vivante, ne s’exilera plus de notre première scène pour s’éparpiller sur nos petits théâtres en d’incomplètes ébauches sans distinction et sans style, et, si elle réussit à inspirer quelques bons ouvrages, il y aura des auteurs capables de les écrire et un public digne de les juger

Fin

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