‹ Causeries littérairesChapitre 31 sur 32 · THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THÉOPHILE GAUTIER

Je désire d'autant plus vivement ne pas être injuste envers M. Gautier, que, si je pouvais jamais aspirer à un rôle quelconque en littérature, je le voudrais diamétralement contraire au sien. Pour une pensée fine, délicate, pour un sentiment vrai, pour une analyse attentive et pénétrante des ténuités du cœur humain, pour une étude psychologique me livrant un nouvel aperçu de passions et de caractères, le tout en style grisâtre et même un peu janséniste, je donnerais toutes les perles et tous les rubi^ que l’ébole matérialiste enchâs.se dans l’or ciselé de ses métaphores. Je crois, en outre, que les différents arts ont leurs attributions déterminées, qu'ils ne doivent point empiéterjes uns sur les autres. Le ut piciura poesis d'Horace signifie bien que la peinture et la poésie sont sœurs, qu’elles ont le même but, charmer ou émouvoir les hommes ; mais il ne s’ensuit pas qu’une page d’écriture puisse se changer en toile et en palette. Ceci posé, je me sens plus à l'aise pour reconnaître dans M. Gautier, et surtout dans son livre de Constantinople, des côtés excellents. Disciple avoué de H. Hugo, devenu maître à son tour, il n’a ni les airs rognes et hautains des Olympios enragés, ni les hâbleries fatigantes des Olympios grotesques. Ses haines ne s’adressent qu’à des êtres abstraits, à la tragédie, à l'alexandrin symétrique, à la versification froide et compassée des poètes de l’Empire, et, pour lui en vouloir beaucoup de ces peccadilles, il faudrait ne pas avoir soi-même, bien qu’à un degré moindre, les mêmes antipathies sur la conscience. Chez lui, le paradoxe, la fantaisie, et, pour tout dire, l'énormité, s'ébruitent avec un flegme, un naturel, une bonhomie qui désarme. Ce n’est ni un sophiste, ni un homme à systèmes, s’efforçant de ramener vos opinions aux siennes et de faire peser sa personnalité sur la vôtre; c’est une nature exceptionnelle en qui un sens s’est développé aux

dépens des autres, et ches qui la faculté de voir et de pein* dre a absorbé celle de penser, de sentir et de croire. Son iadiffcrence absolue en matière de religion, de politique ou de morale n'est ni de l’impiété, ni de l’immoralité, ni du scepticisme, mais quelque chose de pareil à l’infirmité relative d’un homme qui, ayant l’ouïe trop fine, en deviendrait myope, ou qui, ayant la vue trop perçante, en deviendrait sourd. Si l’on pouvait faire une religion avec des couleurs, une politique avec des formes et une morale avec des lignes, M. Gautier serait dévot, chevaleresque et rigoriste.

Au point de vue purement littéraire, il est curieux dé suivre, dans le talent de M. Théophile Gautier, la gradation décroissante, selon qu’il s'exerce dans un genre moins favorabje à ses prodigieuses facultés descriptives et plus étroitement lié à l’étude des phénomènes de l’âme. Ainsi, au théâtre, où toute la partie pittoresque devient affaire de décorateur et où le poète est forcé de se mesurer corps à corps avec ce monde invisible qu’on appelle le cœur de l’homme, H. Gautier a peu essayé et toujours échoué. Il en est réduit à envier naïvement, sincèrement, les dramaturges qui, sans style et peut-être sans orthographe, savent manier ces grosses cordes dont la vibration retentit dans la foule, et mettre en scène des personnages vulgaires, mais acceptables. Dans le roman, où la description reprend ses droits, à condition pourtant de rester serondaire et de s'accorder, en une juste proportion, avec les éléments réels d’émotion et d’intérét, M. Gautier a eu des pages brillantes, d’excellents morceaux de ton loaU, mais pas une Nouvelle, pas ’^ne épisode, pas un chapitre qui lui donne rang parmi les inventeurs ou les analystes. La poésie proprement dite est plus accommodante; un paysage bien fait, une silhouette bien saisie, peuvent suffire à dé-

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frayer quelques strophes : là, M. Gautier retrouve une partie de ses avantages; il y a, dans ses différents recueils de vers, de vrais chefs-d’œuvre d'art matérialiste, où l’exactitude des images le dispute à la richesse des rimes; des friandises de gourmet auprès desquelles le haut goût de M. Hugo semble tisane aristotélique; des bijoux d’orfévrerie poétique à humilier Benvenuto, à désespérer Froment- Meurice. Seulement, on pourrait lui dire, comme M. Flanelle à l’auteur de Notre-Dame de Paris : Où est l’homme? — Où est l’àme? Pas un de ses vers ne restera, autrement que comme curiosité littéraire, parce que pas un ne répond à ce sentiment universel qui sert d’interprète entre le poète et le lecteur, et que Lamartine, avec un instrument bien inférieur, réveilla dans toutes les âmes par ses premières Méditations. Enfin, pour clore la série des genres qui ne conviennent pas à H. Gautier, il ne saurait réussir dans la critique littéraire, parce qu'il se bornera toujours à faire do la fantaisie et de la- paillette autour de son sujet, et n’y entrera jamais ; il aurait trop peur d’y rencontrer ce qu'il redoute presque autant qu’un bonnet de coton sur la tète d’un Palicare ; une idée, une croyance, un sentiment, Un principe. Que lui reste-t-il donc? La critique d’art et les voyages ; — là, il est maître, il est créateur; et, si l’on regrette de ne pas rencontrer de temps à autre soUs sa plume quelques-uns de ces traits qui vont chercher au fond de l’àme tout un trésor d’affections, de pensées et de souvenirs, il offre de telles compensations, que le lecteur ébloui ne songe pas ù s’apercevoir de ce qui lui manque. Quelquefois même, — et cela lui est arrivé dans ce livre do Constantinople, — M. Gautier a des distraetions : il oublie d’être exclusivement pittoresque, pour laisser échapper quelques lignes empreintes d’une sensibilité involontaire dont on lui sait d’autant plus de gré, qu’il en abuse moins ;

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et ces bouffées inespérées, s’élevant tout à coup à travers des pages roides d'empâtements descriptifs, les assouplissent et les allègent, comme ces brises de mer qui rafraîchissent un paysage chaud de lumière et de soleil.

Et puis, il faut tout dire, cette insouciance superbe de M. Gautier pour tout ce qui ne peut pas se traduire sur une palette nous vaut, ainsi qu'à lui, d'inappréciables bonnes fortunes. N’est-ce rien, par exemple, que de se trouver en vue de la Corse, et d’écrire ceci : t Ce serait peutêtre ici le lieu de placer un morceau brillant sur Napoléon , mais j'aime mieux éviter ce lieu commun facile? » N'est-ce rien que de dater de 1854 un livre sur Constantinople, de nous conduire à Fera, de nous faire passer les Dardanelles, de nous donner de vivantes descriptions du sérail et de Sainte-Sophie, de la mer Noire et du Bosphore, et de ne pas souffler mot de la question d'Orient, si bien que nous avons l’Orient sans être mis à la question? Je l'avoue, ce dernier trait me va au coeur, et:je commence à croire que l’école pittoresque a du bon. 11 y a aussi dans l’œuvre de M. Gautier un genre de mérite un peu en dehors de ses habitudes et qu'il est juste de signaler : l’érudition classique y est admise, à petites doses, il est vrai; mais cette sobriété môme a son charme, et marque, pour ainsi dire, sa date. Ou sent qu’une nouvelle génération littéraire est née et a grandi depuis VItinéraire, depuis le temps où la description des sites immortalisés par la poésie antique était un texte à souvenirs, à digressions, à paraphrases, fort éloquentes assurément quand elles étaient signées Chateaubriand, mais tombant aisément dans le commun et ' le convenu. J'aime mieux, pour ma part, cette brièveté sans irrévérence et sans emphase, qui, à propos du Taygète, me rappelle Virgile et passe outre ; qui, me montrant un ruisseau, me dit : « C’est le Mêlés, d’où Homère a pris le nom

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de Mélésigéne ; le divin aveugle a lavé ses pieds poudreux dans cette eau que trois mille ans n’ont pas tarie. » — Soyez tranquille; pourvu que l'on ait dans l’imagination ou dans la mémoire quelques-uns de ces échos mystérieux, toujours prêts à tressaillir aux souffles lointains de l'antiquité poétique, ces noms magiques de Virgile et d’Homére, ces magiques souvenirs de l'Ionie et de la Grèce, sauront bien se contenter de cette indication rapide, sans l’aide de ces commentaires dithyrambiques qui n’apprennent rien aux délicats, et peuvent devenir redoutables entre les mains dés Philistins.

D’ailleurs, ce n'est pas là l’affaire de H. Gantier; ce n’est pas pour cela qu’il a cédé à la nostalgie pittoresque qui domine son talent et sa vie. Ce qu'il entend, ce qu’il cherche, ce qu'il veut, ce qu’il sait, c'est voir et peindre ; voir et peindre quoi? Tout, depuis le célèbre panoram4 de Constantinople, dont il nous a donné un crayon vraiment . admirable; depuis cette nuit dans le Bosphore, dont les étoiles et les vagues, les^ splendeurs et les phosphorescences, semblent s'ètre Axées dans son style, jusqu’aux murailles « empâtées, égratignées, lépreuses, chancies, moisies, effritées ; » jusqu’aux vieilles mendiantes « reployées comme des articulations de sauterelles, et dont les yeux de chouette tachaient de deux trous bruns la loque de mousseline, bossuée par l'arqûre de leur bec d'oiseau de proie, et jetée comme un suaire sur leur visage hideux. > On ^rencontre à chaque pas dans le livre de M. Gautier de ces .morceaux qu’il appelle truculents, et dont le réalisme effrayant arrive à des effets que lui envieraient les peintres les plus crus de l’école espagnole. Ces détails sont laids, affreux, repoussants ; ils donnent envie de se laver les mains après les avoir lus, d’accord ; mais M. Gautier ne les en estime que davantage ; il aime passionnément le laid,

pourvu qu'il soit fidèle à la couleur locale. Ce qui le dë^ sole et l'irrite, ce sont les accrocs que le progrès de la ci* vilisation moderne fait subir au costume et aux mœurs indigènes : quelques années encore, et les Turcs, les Grecs, les Arnautes, les Palicares, 1^ Croates, seront tous vêtus comme des bourgeois de la rue Saint-Denis. Déjà, et sans une horreur profonde il ne peut le redire, M. Théophile Gautier a vu poindre « ces exécrables cotonnades de Rouen, de Roubaix et de Mulhouse, » qui commencent à inonder l'Orient, et que les Orientaux ont le mauvais goût de préférer à leurs belles étoffes. Rien ne saurait rendre l’indignation de notre voyageur en face de ces attentats de l’Occident sur le pays du soleil. S'il pouvait, il se ferait Turc lui-même, comme dans le Bourgeois gentilhomme; il endosserait le cafetan, le turban ou la fustanelle; il chausserait les babouches et invoquerait Allah ! afin qu’il fût dit qu’il reste encore en ce monde un Turc convaincu et costumé. Quant aux menus détails de physionomie, à manger avec ses doigts, à refuser la fourchette qu’on lui offre par politesse, à se croiser les jamb^, à se coiffer du fez, à fumer le narguilé et à prendre des sorbets dans un cimetière, M. Gautier s’y entend mieux qu’un enfant du Bosphore ou des Cyclades, et, grâce à la couche de hâle que son teint finit par contracter dans ces voyages annuels, il espère n’avoir pas Voir trop scandalemement parisien. N'est-il pas piquant de voir un homme qui personnifiera dernière expression de l'école moderne se faire ainsi le ‘ champion du passé? il est vrai que c’est le passé turc : n'importe 1 il y aurait lieu, en cet endroit, non pas à un morceau brillant sur Napoléon, mais à quelques réflexions un peu plus sérieuses que ne semblent le comporter ces détails de ehibouques et de narguilés. Chacun ici-bas a sa chimère, sa manie, son dada, et il y a plaisir à ramener

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aux conditions générales une originalité aussi tranchée, aussi fougueuse que celle>1à. L'homme qui regrette du passé une croyance, Une vertu, un héroïsme, une tradition, une autorité,'’un point d'appui pour la conscience et pour le cœur, vous paraît-ll beaucoup plus puéril que celui qui regrette une veste d’une certaine couleur ou une coiffure d'une certaine forme? Parcourons d'un bond les deux extrêmes de l’échellè intellectuelle, les deux pôles de la pensée écrite et imprimée : Théophile Gautier est le Joseph de Maistre de la couleur locale. Au moment où les grands principes sur lesquels la société repose s’écroulaient au contact des idées nouvelles, l’auteur des Soirées de Saint- Pétersbourg protestait contre ces dissolvants qui allaient détruire la royauté, le pouvoir, l’ordre, l'autorité, la famille. Au moment où les ()hysionomics nationales et les traits de mœurs indigènes s'altèrent et s'émoussent sous le niveau do cosmopolitisme contemporain, l'auteur de Constantinople proteste contre les courants qui vont emporter la fustanelle, le tarbouch, le sayon, le mach’la, la dAlmatique et le cafetan. Se passionner pour une étoffe au Heu de se passionner pour une idée : lequel des deux vous semble le plus noble, le plus légitime, le plus conforme à la dignité humaine T

Mais voilà que je pérore au lieu de causer, et que je perds de vue cet agréable livre qui, en dépit des loques effritées et des murailles lépreuses, nous fait voyager d’une façon si charmante dans les plus beaux pays du monde. Aussi Lien, il ne faut pas croire que tout soit de ce ton truculent dans le Constantinople de bl. Gautier. Il abonde en aimables pages, d’où je no voudrais effacer que quelques mots d’un ragoût inquiétant, pour plaire aux lecteurs les plus scrupuleux. On y rencontre même, je le répète, des passages où une sensibilité vraie, un enjouement attendri.

une note prise dans les meilleurs registres du coeur, nous reposent de ces excès de brosse, de ces férocités de peinceau : je choisis deux exemples qui donneront une idée de la manière de M. Gautier dans les moments où elle a autant de qualités et aussi peu de défauts que possible :

— a Un détail charmant et tout oriental poétise ce café aux yeux d'un Européen.

« Des hirondelles ont maçonné leur nid à la voûte, et, comme la devanture est toujours ouverte, elles entrent et sortent d'un rapide coup d'aile, en poussant de petits cris joyeux et en apportant des moucherons à leurs petits, sans s’effrayer autrement de la fumée et de la présence des consommateurs, dont leurs pennes brunes effleurent quelquefois le fez ou le turban. Les oisillons, la tête passée hors de l'ouverture du nid, regardent tranquillement, de leurs yeux semblables à de petits clous noirs, les pratiques qui vont et viennent, et s’endorment aux ronflements de l’eau dans les carafes des narguilés.

« C'est un spectacle touchant que cette conGance de l’oiseau dans l’bomme et que ce nid dans ce café : les Orientaux, souvent cruels pour les hommes, sont très-doux pour les animaux et savent s’en faire aimer; aussi les bêtes viennent-elles volontiersà eux. Ils ne les inquiètent pas, comme les Européens, par leur turbulence, leurs éclats de voix et leurs rires perpétuels. — Les peuples réglés par la loi du fatalisme ont quelque chose de la passivité sereine de l’animal. »

Et plus loin :

< Je pris place parmi les rangs du cortège, et nous accompagnâmes M. de la Valette jusqu'au palais de l'ambassade, situé dans la grande rue de Péra : cette cérémonie a quelque chose de touchant; cette poignée d'hommes perdus dans cette ville immense, où règne une religion diffé-,

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