ANECDOTE ARRIVÉE À MONTRÉAL VERS L'AN
Un jeune enfant, mis pauvrement,
S'avançait le long d'une rue,
Où tout, dans un autre moment,
Aurait dû distraire sa vue;
Mais au lieu d'avoir la gaîté,
L'insouciance de son âge,
Son pas paraissait agité,
Et l'oeil assombri d'un nuage.
Ah ! c'est qu'un triste souvenir
Venait heurter ce jeune front,
Où jadis régnait le plaisir;
Et qu'un chagrin cuisant, profond,
Remplissait son coeur de tristesse :
Il voyait sa petite soeur,
Dans un grand état de faiblesse,
Gisant sur un lit de douleur,
Demander à sa bonne mère
Quelques grains bleus de gros raisins,
Qui pourraient de sa bouche amère,
En ôter le fiel puis enfin,
L'auraient tellement rafraîchie,
Qu'avec sa science d'enfant,
Elle espérait être guérie,
De son mal cruel et souffrant.
Ensuite il avait vu pleurer
Sa malheureuse et tendre mère
De ne pouvoir s'en procurer,
Après sa touchante prière:
Car elle était bien pauvre, hélas !
Même la hideuse misère
Semblait s'attacher à ses pas,
Depuis la mort du brave père.
Notre petit était bien las,
De ces importunes pensées ;
Lorsque soudain il voit là-bas,
De belles grappes exposées.
"Oui, dit-il, ma petite soeur,
Je t'aurai ce que tu désires" ;
Et n'écoutant que son bon coeur,
Court en prendre avec des sourires,
Sans songer à l'acte méchant,
Qu'il n'aurait pas pour tout au monde,
Fait de sang froid, lui bon enfant.
Mais il voyait la tête blonde,
Le long regard reconnaissant,
De sa chère et douce malade.
Il court, arrive haletant,
Ne voyant pas sur la façade
De sa pauvre et vieille maison,
Le crêpe qui semblait lui dire:
"Arrête, infortuné garçon,"
"Elle a cessé de te sourire,"
Son âme est là-haut dans les cieux,
"Loin de toute humaine misère,"
"Ecoutant les anges joyeux"
"Elle te dit: Crois, aime, espère "
Il va tout droit vers sa chérie,
Et l'appelle d'une voix tendre.
Il veut lui redonner la vie !
Et croit sentir son coeur se fendre. . . .
Bientôt pourtant se souvenant
De cette grappe dérobée,
S'en va la remettre au marchand ;
Puis, d'une voix sourde, absorbée
Par les sanglots, raconte tout :
Souffrance, mort, jusqu'au larcin,
Puisqu'il n'avait pas même un sou,
Et qu'elle voulait du raisin.
Le brave, ému de ce récit,
De pleurs s'humectent ses paupières ;
Console le pauvre petit,
Veut payer les frais funéraires.
Sachant que cette charité
Aurait sa double récompense:
Ici-bas, la prospérité ;
Au ciel, un surcroît d'abondance.