‹ Causeries litterairesChapitre 17 sur 34 · DE SAINT-GEORGES A WINNIPEG · texte numérisé non relu

DE SAINT-GEORGES A WINNIPEG

Au printemps, par un beau matin, Je laisse un rustique village; Et je m'abandonne au destin, Pour faire un périlleux voyage.

J'embarque dans un frêle esquif, Laissant de bien braves familles De défricheurs, dont l'esprit vif Egayait nos longs soirs tranquilles.

C'est à regret que je le fais ; Mais bientôt l'onde me balance, Je rêve en respirant l'air frais; Et je me livre à l'espérance.

Peu de temps après nous changeons L'esquif pour un canot d'écorce.

Munis de souples avirons, Nous ramons avec joie et force.

Ce village de bûcherons, Que je laisse, abrupt et sauvage, Dont Saint-George est l'un des patrons, Est bâti sur chaque rivage D'un cours d'eau superbe entre tous.

Winnipeg, nom de la rivière, Qui tantôt fougueuse, en courroux, Tantôt calme, tranquille et hère, Déverse entre des rocs coupés, Dont les endroits purs et limpides, Reflètent les bords escarpés.

Elle est couverte de rapides, Et de chutes au bruit strident, Dont l'une clairement résonne ; On l'appelle: "Chute d'Argent" Pour les sons qu'elle carillonne.

Quand nous rencontrons une chute, Les deux intrépides rameurs, Aux bruyants torrents font la lutte, Et vont au pied des flots rageurs.

Alors nous faisons le portage, Le grand canot, ferme et léger, Est transporté sur le rivage, Nous suivons le bord ombragé.

Côtoyons les eaux bouillonnantes, Que le soleil, de ses rayons, Transforme en perles éclatantes, Retombant sur les tourbillons.

Une chute est d'un pied de haut.

En la bravant, le canot glisse Vivement et sans soubresaut, Près du bord au grand rocher lisse, Haut, droit et ferme, menaçant De prendre à nous tous notre vie, Si fort nous le frappons au flanc; Et, silencieux, chacun prie.

Horrible moment de terreur !

Notre canot reste immobile ; Et plus fort et de plus grand coeur, Nous replongeons la rame agile.

Enfin ! après un court instant D'une incertitude angoissante, Le canot balance, et, tremblant, Vainc la vague récalcitrante.

Avec aise nous respirons :

Encore, Dieu nous a fait grâce !

Prestement nous retraversons, Nous remettant à notre place.

Puis, quand vient l'heure des repas, Nous cherchons une roche unie, Atterrissons à quelques pas :

Un frugal goûter nous convie.

Le couvert est bientôt dressé, Autour duquel tous de se mettre, L'appétit, par l'air aiguisé, Nous repose et nous fait renaître.

O nature ! Nous t'admirons !

Soit en causant, soit sans rien dire ; De tes beautés nous jouissons !

Délices qu'on ne peut décrire. . . .

Dans ces grands bois majestueux, Souffle un courant tout de mystère.

Ces arbres ont la vie en eux, Qui rejaillit dans l'atmosphère.

Nous entrons dans un lac bien beau.

Pas une ride à la surface.

Tant il est calme : mais dans l'eau

Flottent de gros morceaux de ^lace.

Ces mois de printemos furent froids ;

C'était un reste de débâcle.

Mais les rameurs, touiours adroits.

S'en tirèrent comme à miracle.

Maintenant voici des maisons,

Tout-à-coup sur l'autre rivage,

Une femme crie, et les sons

Se perdent. Qu'est-ce qui l'engage

A nous gesticuler ainsi?

Voilà: nous frappons une pierre.

De frayeur chacun est saisi ;

Mais d'un bond le salut s'opère.

Enfin, nous voilà près du bord.

Soudain, des vagues en cadence Surgissent : c'est le vent du nord !

Qu'elle est bonne la Providence !

Nous quittons ce "Lac du Bonnet", Justement franchi, pour nous rendre Au village frais et coquet Du même nom, et bientôt prendre Le train, qui nous transportera A la Capitale pimpante, Du mierveilleux Manitoba, Belle en sa verdure attrayante.

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